CONVERSATIONS
Nouvelles raisoiis de la prospérité de F Allemagne. — Vues historiques. — La division du pays, douants, monnaies, mesures différentes. — Accroissement de la population. — Expansion des villes. — Pas de petits rentiers. — Tout Vargent est dans les affaires. — Le bilan de V Allemagne. — Actif : La houille et les hor.imes. — Valeur des classes moyennes. — Discipline. — Passif : cercle de frontières, pas de côtes, pauvreté du sol. Vertu de l'hérédité. — Le pur sang et le roi. — Controverse. — Sympathie des Allemands pour les Français — Lequel menace Vautre? — Pouvoir absolu de V Empereur de déclarer la guerre. — Opinion d'un grand financier sur Paris. — Les banques. — Inhospitalité française. — Conversations sur V Alsace et la Lorraine. — Le bluff de Bismarck. — La politique machiavélique d Edouard VU. — La guerre possible. — Si nous sommes battus. — Supputation de l'importance du désastre futur.
E causais avec un haut fonctionnaire de l'État, le LK L..., bien connu à Paris, où il fut chargé d'importantes fonctions.
La conversation roulait sur la prospérité de l'Allemagne, et les raisons qu'il en donnait différant de celles que j'avais recueillies dans les cités commerçantes de la Hanse et dans les centres industriels westphaliens et rhénans, je les notai avec soin. C'était le point de \aie à la fois historique et administratif d'un futur ministre de l'Empire.
« Il existe à notre prospérité, disait-il, des raisons sans mystère. Avant tout il y a, tous les mois, 8O000 bouches de plus à nourrir ! Songez que depuis trente ans notre population s'est augmentée de 20 millions d'habitants. Tout un royaume ! Il a bien fallu leur construire des maisons.
les habiller, les nourrir et leur donner de l'ouvrage. Ce simple fait suffirait à expliquer raccélération de nos affaires.
— Non, interrompis-je, car les nègres aussi pullulent, de même les Chinois, de même les Russes... w
Il corrigea :
« C'est vrai, mais nous sommes un pays civilisé...
«Certes, reprit-il, la cunciusiun de la paix de Francfort fut le signal d'un ess()r nouveau de notre commerce et de nutre industrie. Pourtant ce ne fut qu'un signal. iNotre métallurgie existait déjà, vous n'en doutez pas ; nos mines de charbon étaient en exploitation, notre industrie chimique datait de vingt ans, trente ans même, si nous la faisons remonter à Liebig. Et si nous ne progressions pas alors avec la rapidité d'aujourd'hui, c'est que les conditions économiques et politiques n'étaient pas les mêmes.
« Car il faut songer à notre histoire ;
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on oublie trop ce que fut pour nous la guerre de Trente ans : un cataclysme sans exemple en Europe. Après ce carnage et ce désordre, l'Allemagne fut réduite à rien pendant un siècle. Cette affreuse guerre avait complètement anéanti toute la vieille culture, la vieille civilisation et la richesse des cités. Depuis le moyen âge, notre industrie florissait. Nous avions inauguré l'industrie minière, inventé la science chimique, l'horlogerie, la gravure, etc. Des cités comme Nuremberg, Augsbourg, etc., etc., étaient des centres de richesse ! Tout fut ravagé par le cyclone, la population elle-même réduite à moins de 10 millions d'habitants. Il fallut réparer. Le xviiie siècle tout entier n'y suffit pas. Vinrent les guerres avec Napoléon, léna, nouvelles ruines. Les villes de l'Est finissent seulement aujourd'hui de payer les dettes que Napoléon leur avait imposées. (Le comte de Posadowski, tenez, grand-père du ministre qui vient de quitter le pouvoir, fut complètement ruiné par Napoléon.) L'Allemagne ne commença à respirer qu'après Waterloo. Depuis lors, nous nous sommes refaits.
Les deux guerres victorieuses de 1866 et de 1870, après cinquante ans de paix, préparèrent l'expansion qui suivit. L'Empire détruisit les obstacles qui s'opposaient à l'essor définitif de l'Allemagne, et ce fut là surtout la grande et féconde idée de la Prusse.
«Jusqu'en 1870, il n'y avait pas de monnaie allemande. On se servait des gulden, des heller, des florins, des thalers ; les républiques de Hambourg et de Brème conservaient des monnaies à elles ; jusqu'en 1850, il existait des douanes entre la Prusse et la Bavière ; l'unité de poids et mesures, l'adoption du système métrique ne datent que de 1873. Ces faits,
d'apparence minime, constituaient des obstacles réels à notre développement économique.
«Aujourd'hui tout va bien. Les villes augmentent comme par enchantement.
Voyez Dusseldorf, qui jette des ponts colossaux sur le Rhin, achète des terrains immenses pour y planter des parcs, fonde une cité nouvelle à côté de l'ancienne; voyez Nuremberg qui, tout en conservant son caractère moyen âge, ses vieux quartiers pittoresques comme endormis sous les restes du passé, s'industrialise d'un autre côté, grandit et prospère d'une façon saisissante. De ses 66.000 habitants d'avant la guerre de 1866, elle en est aujourd'hui à près de 300.000 !
« Prenez une ville au hasard en France, Orléans, Tours, Poitiers, que sais-je, regardez-la et dites-moi ce qu'il y a de changé depuis trente ans... Comparez votre apathie de rentiers avec notre activité de producteurs, hier pauvres et aujourd'hui pas encore très riches, et vous aurez l'explication de la situation actuelle de nos deux pays. C'est qu'on travaille dur chez nous, vous savez 1 Vous me dites qu'en France aussi on travaille... Oui, certes, mais dans combien de régions, dans combien de villes? Vous pouvez les compter... Paris, oui, l'Est et le Nord aussi, mais voyez le Centre, l'Ouest, le Midi — à l'exception de quelques rares villes, et comparez, comparez... Dans toutes les provinces de l'Allemagne, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, au centre, c'est une poussée d'activités, c'est une course d'initiatives à l'assaut des affaires. Vous avez connu cette période de fièvre, au milieu du siècle dernier, au moment de la fondation de l'industrie et de la création des chemins de fer. Elle peut revenir. Actuellement vous souffrez d'une catégorie de