‹ L'Allemagne moderne [microform]; ouvrage illustré de [626] illustrations hors texte en couleurs et en noirChapitre 42 sur 164 · T II II II II :M · texte numérisé non relu

T II II II II :M

LE RATHAUS, édifié de 1900 à 1903, est une annexe du « Hœmcr ». A 1 intérieur, la su|Hiije salle des empereurs Kaisersaal) renferme les portraits modernes de toute la lignée des empereurs d'Allemapne.

Plahchb 86.

LE RŒMER .l.iU- -lu .l.-lmt .lu \\« -i,-,!,- | in:,, «-t i...--."',!.- un.- \'.»m\,- .. |.i:;ii..ii- :< ri-.i:m-> n-hiilc cii IH'.ts. Ihi li.iil (1.- -..11 l..ilr<.M !.•- .•m|..nMii> .lu- j.-l;iifiil .I.- I"..r .. I;i r..ul.. !.• yuv <U- l.'ir .-..ni ..im.iu.iit.

LE RATHAUS. .-.Iili.' <!.• r»M> ;i l'.MCt, e-l ini<- iimuxf 'In lî'i mer ■ . A 1 iiilt'-i iiiii . I.i su|.t rl.«' >iill<' <l. .•riit.fitui- l\.ii->.i-,;i;il i ciif.i nu- les |.(.rlr:iils iiio-U-i m •^ de loiilc l:i lij^iu'-f ile> «•iii|.fiiur«. <r.\lli'iii;ii:iu-.

Planche v

teur irrespirable, une saleté repoussante d'où se dégage une infinie tristesse.

L'homme sourit tout de même; il caresse son petit scrofuleux de fils cadet ; les enfants ont des figures blanches comme de la cire veinée de bleu ; la femme sourit aussi.

Tous deux travaillent quand ils peuvent: lui est tailleur ; elle est employée dans une fabrique de produits d'amiante.

J'avais voulu voir de près la misère allemande, ne pouvant y croire ou me figurant peut-être qu'elle serait différente de la nôtre. La misère est cosmopolite et internationale; elle se ressemble partout.

Mais comment se peut- il qu'avec tant d' œuvres charitables, tant de millions dépensés chaque année, il y ait encore tant de misère, et de si affreuse?

Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas le bon remède?

L'ENSEIGNEMENT J'ai déjà exprimé mon DU FRANÇAIS o o étonuemeut de ren-

contrer chaque jour en Allemagne tant de personnes qui parlent le français, ou qui, du moins, en savent assez pour être capables de le comprendre : vieillards ou jeunes gens, garçons ou filles, et des enfants même. Cela vraiment est incroyable. On peut dire, d'ailleurs, qu'à part les gens du peuple tout le monde est censé avoir appris le français au collège ou à l'école supérieure.

Mais ce n'est pas tout. Dans les familles aisées, ou simplement demi- aisées, garçons et filles vont passer six mois, un an, en Belgique (les cathohques) ou en Suisse (les protestants) pour se familiariser avec notre langue.

« Pourquoi Liège? Pourquoi Neuchâtel? »

On m'a répondu, d'un air surpris,

comme si ma question était une énormité :

« Mais n'est-ce pas là qu'on parle le meilleur français? »

Cette réponse stupéfiante m' ayant été faite plusieurs fois, j'ai voulu en avoir le cœur net, et j'ai fini par en savoir la raison. Une quantité de couvents et de pensionnats belges et suisses ont entrepris d'exploiter ce goût des Allemands pour les langues étrangères, et, en particulier, pour la nôtre. Et comme nous-mêmes ne faisions rien pour en tirer parti, les Suisses, qui ont le génie de l'hôtellerie, et les Belges, prédestinés à l'association et à la contrebande, ont organisé en grand ce trafic.

Dans leurs prospectus alléchants, ils n'hésitent jamais à affirmer que c'est chez eux qu'on parle le français idéal, le français pur et sans accent ! N'est-ce pas bien amusant de voir ces deux petits voisins arrêter à leur passage ces Allemands crédules et pleins de bonne volonté en route vers la France?

Les consuls répondent à cela :

« Nous n'avons en France aucune organisation qui puisse lutter, au point de vue de l'installation, du confort et des mœurs, avec ces pensions suisses et belges. Là les Allemands retrouvent leurs habitudes, leurs goûts, leurs plaisirs, leurs mets préférés, même leurs heures de repas, enfin tout ce qui peut les attirer et les retenir. Des Français débuteraient en essayant de leur imposer leurs coutumes et leurs préférences, comme font, d'ailleurs, nos industriels et nos commerçants dans leurs rapports avec l'étranger. Voilà une tradition absurde.

De rares exceptions à cette règle :

Paris et Grenoble. A Paris, l'Alliance Française créa en 1894 des cours de vacances qui furent suivis dès le début

par des auditeurs allemands, dont le nombre depuis 1900 varie de 200 à 250. A Grenoble, quelque professeur de l'Université eut l'idée, un beau jour, de fonder des cours de vacances, et l'on me dit que le succès de cette création grandit chaque été. Ce n'est pas encore très brillant en face des milliers d'élèves allemands canalisés par la Suisse et la Belgique, mais il y a là un exemple à suivre. A tous égards, il serait intéressant de voir nos voisins venir chez nous prendre, avec la connaissance de notre langue, un peu de nos idées. Et si le projet d'établir, par des copermutants de plus en plus nombreux, un va-et-vient entre les deux pays, pouvait être réahsé, on verrait vite s'améliorer les relations, et par là se multiplier les occasions d'échanges commerciaux et de collaboration industrielle utile et féconde.

Ce serait peut-être aussi un moyen de mettre à la mode chez nous l'étude des langues étrangères. Notre ignorance et notre incurie à cet égard sont vraiment humihantes. Le gouvernement, lui, n'en a pas honte du tout. Il n'a nul scrupule à envoyer en Allemagne des consuls qui parlent l'anglais sur le bout des doigts, et, inversement, en Angleterre, des fonctionnaires qui ne savent que l'allemand.

Même, il y a quelques années, il avait nommé à Francfort nn <onsul, excellent polyglotte, parlant l'italien, l'espagnol, l'anglais, le turc et l'arabe, mais ne connaissant pas un mot d'allemand !

Les Allemands sunt t.-llompnt habitues à ce qi^' nous ignuriuiis leur langue qu'aussitôt qu'un Français se fait annoncer dans un»' administration publique uu industrielle importante on désigne pour le recevoir un ernplnyô parlant français. Et il s'en trouvr toujours.

LES MÉTHODES Comment procèdent donc les Allemands pour arriver à des résultats aussi généralement enviables?

On m'avait rapporté qu'il existe à Francfort un collège modèle où, entre autres perfectionnements, on enseigne les langues étrangères, notamment le français et l'anglais, mieux qu'en n'importe quelle autre ville d'Allemagne. Je n'étais pas fâché de me rendre compte de la méthode qu'on y emploie.

Cette école modèle s'appelle M asterschiilc. Elle est dirigée par le professeur Walter, qui s'est dévoué à cette œuvre avec une ardeur d'apôtre.

Du bâtiment, des salles de classe, du matériel, je ne dirai rien. Qu'il suffise de savoir qu'ils réalisent le dernier progrès du luxe et du confort scolaire : laboratoires de physique et de chimie, collections d'histoire naturelle sont ceux d'une Faculté ! Et nous sommes dans un collège d'enseignement moderne qu'on appelle ici : Realschule.

Le directeur, M. Walter, est un homme solide, sanguin, rouge de teint, brun de poil, à l'œil noir, ardent comme un Méridional, qui parle notre langue avec une facilité joyeuse. C'est précisément lui qui s'est chargé de la classe d.' français.

« Il est dur, me dit- il, de faire tenir à cette école les promesses de son titro, car il ' -î i'ien ambitieux. Pourtant nous taisons ce que nous pouvons pour le luiTittr. maîtres et pIpvos. »

M. Walter m't'Xjtlhpu' la méthode (ju'il suit. C'est celle qui fut inaugurée à Francfort, si j'ai bonne mémoire, par M. Hejnhardt, aujdui'dhui l'un d.'s pins hauts fonetionnaii'es de l'administration de linstriirtion publique à Berlin.

Le principe, comme dans cette extraordinaire méthode Bt^rlitz qui reste quand

même à la tête de l'enseignement privé, consiste à ne pas prononcer un seul mot d'allemand pendant l'heure de la leçon.

Plus de ces thèmes, plus de ces versions abrutissants et stériles. Il s' agit de reconstituer, pour les élèves âgés de douze à quatorze ans, la méthode naturelle qui a permis aux enfants d'apprendre leur langue maternelle. Cultiver l'attention et la mémoire, ne pas rebuter par des règles et des théories qui demandent un gros travail à l'inteHigence de l'enfant, à ses facultés de réflexion et de comparaison, ne s'adresser qu'à sa mémoire musicale et visuelle par les sons des mots parlés et les signes des mots écrits au tableau : voici le principe.

Plus tard, seulement, quand les enfants ont appris un certain nombre de vocables, et savent déjà former des phrases correctes, on leur explique, en allemand, et progressivement, les règles de grammaire, selon l'occasion des textes parlés et des exercices. Et peu à la fois, par petites doses espacées et appropriées à la force d'attention de l'élève.

Donc, comme chez Berlitz, la leçon purement orale : des mots simples, usuels, d'un emploi fréquent. Puis les verbes auxiliaires, les verbes les plus utiles, puis quelques substantifs, des adjectifs, une combinaison des uns et des autres, et des phrases plus compliquées. Puis des récits de choses vues, très simples, des descriptions sommaires de tableaux et d'images. Ainsi l'on continue à cultiver à la fois les deux mémoires les plus souples des enfants : celle des yeux et celle des oreilles.

Je passe sur la méthode phonétique, qui me parait excellente, puisque le professeur allemand et ses élèves ont tous un accent à peu près irréprochable. Et

j'arrive à l'enseignement proprement dit. Le maître commence ainsi sa classe :

« Je suis allé à Cherbourg pendant

mes vacances. »

Il s'interrompt, désigne un élève et dit : « Qu'ai-je fait pendant mes vacances? » A quoi l'enfant répond aussitôt, en

français :

« Vous êtes allé à Cherbourg.

— Et qu'est-ce que c'est que Cherbourg?

— Cherbourg est un port de guerre français.

— Et vous-même, êtes- vous allé à Cherbourg?

— Non. Je n'y suis pas allé !

— Tous ensemble ! » ordonne le maître... Et voilà toute la classe qui, d'une seule

voix, conjugue le verbe « être allé à Cherbourg », à tous les temps, au moins les plus difficiles.

Le maître reprend :

« Je suis donc allé à Cherbourg pendant mes vacances. C'était au mois de décembre 1878. J'ai entendu pour la première fois chanter Ma Normandie. J'ai été très touché. Pourquoi ai-je été très touché? Parce que j'étais seul et que je pensais à ma bonne mère... En chœur ! »

Et tous les petits Allemands se mettent à chanter de tous leurs poumons, certains improvisant la seconde partie à la tierce, la chanson de Frédéric Bérat :

Quand tout renait à Tesporance Et que l'hiver fuit loin de nous, Sous le beau ciel de notre France Quand le soleil revient plus doux !

Quand la nature est reverdio, Quand rhirondclle est do retour, J'aime à revoir ma Normandie :

C'est le pays qui m'a donné le jour.

Le couplet fini, pas un arrêt. repartent :

ih

L A L L E M A G N E MODERNE

J'ai vu les champs de l'Helvétie Et ses chalets et ses glaciers.

J'ai vu le ciel de T Italie, Et Venise et ses gondoliers. En saluant chaque patrie, Je me disais : « Aucun séjour N'est plus beau que ma Normandie :

C'est le pays qui m'a donné le jour ! »

I^es voix sont justes et fraîches. Et il serait impossible de distinguer si ce sont de jeunes Français ou de jeunes Allemands qui chantent. Et un sérieux! J'imagine une classe d'allemand dans un lycée français, et un exercice analogue ! Des rires, des airs sceptiques et détachés, ou des « rigolades » à n'en plus finir.

Quand les trois couplets sont terminés :

« A présent, dit le maître, nous allons faire des exercices écrits au tableau noir. Il faut trois élèves : un bon, un médiocre et un mauvais... Qui sera le bon? »

Personne ne bouge.

« Qui sera le médiocre? »

Quelques mains se lèvent.

« Et qui sera le mauvais? »

Presque tous dressent leurs deux bras, sans même avoir l'air de sourire.

Le professeur dicte des phrases compliquées et en fait dicter d'autres par des élèves. Puis il interroge sur les fautes, fait réciter les règles de grammaire, qu'ils savent sur le bout des ongles : « Le participe avec avoir s'accorde avec le complément, etc., etc. » Sans hésitation, les élèves les répètent, les appliquent d'euxmêmes à la correction des fautes.

M. Walter raconte maintenant, en français toujours, une histoire, que les enfants écoutent sans prendre de notes, et qu'ils transcrivent ensuite en français également sur leur cahier. Puis c'est le tour de l'analyse grammaticale, exactement comme dans nos classes françaises ; les enfants interpellés répondent, cher-

chant naturellement qu' h^uefois leurs mots, avec des fautes de syntaxe que le maître rectifie.

11 ordonne de changer les temps des verbes, ou de les mettre de l' actif ciu passif, ou inversement ; il fait conjuguer par toute la classe les verbes irréguliers jusqu'à l'imparfait du subjonctif, et tout cela rapidement, avec une verve et une sûreté extraordinaires.

Un autre exercice, excellent aussi et qui complète les autres : le maître dit un verbe en allemand :

« Ich vill dass er kommt. »

Et aussitôt l'élève de traduire :

« Je veux qu'il vienne. »

Et quantité d'autres pareils:

« Pouvez- vous? — Vous pourrez, » etc.

Le verbe boire vient dans la leçon, comme par hasard. Aussitôt, le maître dit : « Chantons ! »

Et toute la classe de nouveau se met à entonner en français cette chanson bachique :

Chantons I Buvons, buvons à plein verre 1 Il n'est qu'un jour pour le plaisir !

Comme il ne faut pas fatiguer les élèves par la répétition des mêmes exercices, voici un nouveau jeu :

« Nous allons jouer, dit le professeur, Henri IV et le Dauphin. »

C'est l'anecdote connue, qu'ils ont lue dans leur livre de lectures françaises, de Henri IV surpris par un ambassadeur étranger pendant qu'il faisait à quatre pattes le tour de son salon, son fils sur le dos.

L'un des élèves se met, en effet, à quatre pattes sur l'estrade, un plus petit monte à cheval sur lui en le fouettant avec'une règle, et un autre remplit le rôle de l'ambassadeur. Un récitant déclame par

i-ilUllLU DU UYtiNE 11 .tunil lien di- i<arliciilit.r t. il iic sy rallachail un souvenir duuluuuux pour nolri- lic'ilê ualioualf. Le traité qui mettait liu à la guerre franco-allemande y fut signé le :iO mai 1871.

Noue rh<'t. CifsellM-Iiafl, Berlin

LA GROSSE FISCHERGASSE. — La «grande rue des Pêcheurs est d'un aspect pittoresque avec ses demeures anciennes dont certaines sont ornées de scènes en relief très intéressantes.

Planche 87.

I. ilO TF.I. DU CYGNE nim.iil rii-n >]<■ |>:ii li.nlin s il i,. ill;..-li,ii

ll"ll'" li'Mlr ii;il li'ii.ili'. 1 ■■ li;iili' i|lli iitill.ul lin ^i l.i i;iicin' 1 1 .iiici «-.i I liltlilu !<• \ lui ««i;;!!»'' )"• -•' Ili.n l*>"l.

LA C'.KOSSK FISCHERGASSE. - 1... -imilIc ni.- .!.-, l'r.-lirni- .-l ,l"im .i-j.,-, l |MllMr,-..|ii.. ..\ ^

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Planche 88.

l.a Presse hydrauli(|ue. Sous la piession de celle puissaiile machine, ([ui i)eiit aller jusqu'à '6000 loiiues, le bloc d'acier encore rouge revoit son premier modelage.

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FRANCFORT. — En haut, deux grands poêles, qui furent iiussi deux prands amis: a droite, i auteur de F.i/ix/.Gœtlie; il «auflie, l'auteur de tiuilhtump Trll. Schiller. En bas. la Tour de l'Ilorlnge sur la |)Iace de rU|M'ia.

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cœur le récit, et, quand c'est le tour d'Henri IV de parler:

« Dites- moi, monsieur l'ambassadeur, ave» vous des enfants?

— Oui, Sire, fait l'autre.

— En ce cas, je peux achever le tour de la chambre. »

Et il le fait comme il le dit, à la grande joie de la classe, qui rit, s'anime, mais sans vociférations, sans rien renverser, comme des garçons bien élevés, bien sages, qui s'amuseraient dans un salon.

Un exercice auquel j'ai assisté également consiste à faire raconter aux élèves eux-mêmes des histoires en français ; un autre, à ce qu'ils s'interrogent entre eux : les récitants posent des questions à propos de leur récit et désignent les camarades qui leur répondront.

Mais tous ces exercices n'étaient- ils pas des leçons souvent répétées, connues par cœur, et les enfants parlaient- ils vraiment le français? Je voulus m'en assurer. Le maître, d'ailleurs, s'offrait de luimême à cette expérience.

« Parlez- leur, me disait- il. Ils doivent vous répondre. »

Je leur parlai. Si je ne me pressais pas, ils me répondaient, en effet, comme à leur maître, plusieurs avec un pur accent français, et la majorité vraiment très bien.

Il m'a semblé que l'excellence de l'enseignement de M. Walter réside dans les qualités personnelles de ce maître, dans sa capacité de rayonnement, d'activité magnétique, qui lui permet, une heure durant, de conserver son esprit en éveil et de tendre toutes les facultés de son intelligence vers celle des enfants. Il a l'air de s'amuser lui-même extrêmement de ce qu'il enseigne, et il communique à ses élèves son alacrité et son entrain. Je ne dis pas cela pour diminuer la valeur de la méthode d'enseignement direct, qui est devenue obligatoire en France dans nos lycées et collèges, et qui me paraît indiscutablement bonne.

Il faut ajouter, pour être juste, que l'exemple de M. Walter ne peut pas être pris comme le type de l'enseignement des langues en Allemagne. On me dit que, s'il y a relativement beaucoup de professeurs parlant bien notre langue, ou du moins la parlant assez pour la bien enseigner, il en existe qui ne savent pas la parler du tout, et qui sont justement les ennemis de la réforme. Sans doute ils connaissent admirablement l'histoire de la langue, et ce sont des philologues des langues romanes conrnie on en trouve en tous pays, mais incapables de prononcer deux phrases de langage courant.

Vn nom fameux qui s'éteint. — Le berceau de V acier fondu en Allemagne. — Les usines de Rheinhausen. — Hauts fourneaux de 600 mètres cubes. — Promenade à trai'ers les fours Thomas et Martin. — Un hall de 480 mètres. — On se dispute les morts. — Essen, ville de briques noires et de fumée. — Histoire d'une industrie.

— 57.000 salariés. — 230.000 individus, vivant de Krupp. — Statistiques colossales. Uhôtel Krupp. — Ses hôtes. — Les peuples trinquent avant de s^ égorger. — Une auberge qui coûte cher. — Officiers turcs en balade.

— Comment on reçoit les clients. — Frédéric Krupp. — Sa vraie nature. — Bruits calomnieux sur sa mort.

— j/me Krupp. — La villa Hiigel. — M épris des officiers pour les ingénieurs. — La Kruppiana. — 12 millions de revenu. — Le Directoire des usines. — Un aveugle qui voit clair. — Le fermier Sans-Souci. — Chacun chez soi. — 2 millions pour une prairie. — L'œuvre de Krupp est-elle menacée ? — Deux héritières choyées. —

3/iie8 Bertha et Barbara. — Le secret pour bien diriger les empires et les usines : savoir s'entourer.

uoiQu'iL soit destiné à s'éteindre, puisqu'aucun mâle ne le porte plus, c'est par ce nom fameux qu'on désignera longtemps encore les usines d 'Essen-sur-la- Ruhr.

On m'avait répété à Diisseldorf :

« Au point de vue industrie] moderne, Essen n'est plus intéressant, il est devenu vieux jeu. Son matériel est dépassé. Los canons, on ne les montre pas, et si vous avez vu ceux d'Ehrhardt, ne vous dérangez pas... Quant à l'organisation proprement dite, Thyssen est supérieur: tous ses services se commandent, depuis l'extraction de la houille jusqu'au départ des pièces f.i briquées.

Mais, si vous vous intéressez à l'histuire de la métallurgie, c'est autre chose. Essen

est un lieu historique : le berceau de l'acier fondu en Allemagne.

— Vous devez voir Rheinhausen, me dit M. Thvssen lui-même. Ces usines appartiennent à Krupp, mais sont bien plus modernes que celles d'Essen.

— Allez visiter les œuvres patronales de Krupp. Elles en valent la peine, » me recommanda un autre.

Je fus donc n Rheinhausen d'nlinrd.

Sur le territoire li'iint' bourgade sise en face de la station de I »iiislinrg-Hochfeld, à quelques kilomètres de Diisseldorf, s'étendent les nouveaux établissements Kî iipp.

Six hauts fourneaux de 25 mètres de liauteur se dressent côte à côte, en face du Rhin, le long tl'uri pnrt nouvellement creusé pour le service <iii W'irk.

On voit d»'s w.tguimets remplis de minorai, de coke et de chaux escalader les

chemins de fer inclinés, comme des bêtes agiles, pour aller se déverser automatiquement dans les gueulards enflammés.

Sept grues colossales lèvent leurs bras de fer, circulent sur des rails, et vont du quai aux hauts fourneaux.

Des bateaux chargés de minerai et de rails sont amarrés dans le port. Sur le quai, des tas de houille attendent.

Je ne vous referai pas une fois de plus une description d'usine. Pour les techniciens, j'ai noté seulement la contenance des hauts fourneaux : 400 et 600 mètres cubes chacun et dont la production est de 500 tonnes de fonte par jour ; 8 machines soufflantes à moteurs à gaz (le gaz des hauts fourneaux 1) fournissent le vent nécessaire à la marche des fours et débitent ensemble 8.000 mètres cubes par minute.

L'usine électrique qui donne la force à l'établissement entier comprend 6 dynamos à moteurs à gaz, représentant une puissance de 5.000 chevaux.

J'ai refait, pendant une demi-journée fatigante, d'interminables courses à travers les ateliers, les fours Thomas et les fours Martin, les fonderies, les laminoirs, la meunerie à laitiei-s, c'est-à-dire une installation mécanique où l'on pulvérise les détritus des hauts fourneaux, qui deviennent une sorte de farine de phosphate, vendue à un marchand d'engrais chimiques. Rien n'est perdu.

Jolie usine, en vérité, vaste, commode et propre.

On voit là, entre autres, un hall qui mesure 480 mètres de long, où sont installés des laminoirs continus. Surtout, quelle propreté ! De place en place, contre les ])iliers do for, des coffres à papier où les ouvriers sont tenus de jeter leurs restes.

Il était midi, une chaleur fatigante alanguissait l'atmosphère. Une partie dos

ou\Tiers étaient allés manger. Quelquesuns ayant pris là leur repas dormaient, étendus sur le sol. Le long de leurs joues toutes noires de poussière et de fumée, des larmes de sueur creusaient des rigoles roses sur leur masque de suie ; leurs paupières baissées sur leurs yeux étaient roses aussi. Ils paraissaient anéantis.

Chemin faisant, me fut racontée l'histoire des deux communes qui se disputent les morts. Les usines de Rheinhausen se trouvent à cheval sur la commune de Frimersheim et de Hoch-Emerich, qui se font concurrence et espèrent se manger un jour l'une l'autre. Il se produit quelquefois des accidents à l'usine, — et des morts. On ne sait pas toujours exactement sur quel territoire l'accident est survenu, mais on porte les corps à Frimersheim, parce qu'il y a une maison des morts qui manque à Hoch-Emerich. Mais Hoch- Emerich proteste, elle tient à ses cadavres pour les revenus qu'elle en tire, et ce sont des histoires incessantes et des drames entre les deux communes rivales.

Rheinhausen date juste de dix ans.

4.000 ouvriers y travaillent. On en manque. Pour les attirer on les paye un peu mieux qu'à Essen.

ESSEN C'est une ville de briques noires, de poussière et de fumée. Le ciel y est toujours d'un gris sale et menaçant. Il y pleut souvent. Qu'on mette le nez à la fenêtre, qu'on se promène à travers la ville, la même odeur de houille vous poursuit, et la môme perspective de cheminées fumantes vous entoure. La moitié de la ville est occupée par les usines Krupp. Aussi de ce côté, à travers les rues, d'un mur à l'autre, d'énormes conduites de fonte, reliant les ateliers, barrent l'horizon à la hauteur du deuxième étage. Ces

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cheminées verticales, ces tuyaux horizontaux, voilà ce que le regard rencontre pour se distraire des façades noires et du ciel triste. Deux statues d'Alfred Krupp, deuxième du nom, s'érigent sur des places. L'une se dresse orgueilleusement au centre d'un monument au bas duquel un ouvrier et une femme sont assis avec modestie.

On rencontre aussi, naturellement, une statue équestre de Guillaume I^i". Je n'en ai pas vu de Bismarck...

Nous sommes dimanche.

Aux fenêtres des banales maisons de briques, à deux ou trois étages, et uniformes, des ouvriers se reposent, en bras de chemise. Des fourmilières d'enfants endimanchés jouent dans les rues : vareuses et vestons de serge ou de velours avec la lavallière de soie et la casquette plate. Les petites filles, en tablier blanc, bras nus, s'amusent à la balle ou se promènent sagement. Aux enseignes des maisons coopératives, aux maisons ouvrières, aux portes d'usines et de chantiers, le nom de Krupp s'étale et se répète. La ville est bien sienne. Pendant une heure on longe des murs derrière lesquels tant d'hommes fabriquent la mort. Puis viennent les colonies ouvrières rangées de chaque côté d'une longue allée plantée de hauts arbres bien feuillus, et séparées par des jardins dont les taches verdoyantes font ressortir les façades sombres des maisons. Elles ont deux étages et contiennent plusieurs familles. Chaque ménage a sa part de jardin planté de quelques légumes, de giroflées, de myosotis, de tulipes. C'est grand comme un tablier, mais l'ouvrier a trouvé moyen d'y dresser des berceaux de vigne vierge ou de sureau, où il vient s'asseoir en fumant son cigare.

Tout le monde est dehors, mais on n'entend pas de cris. Ces gens ont l'air

calme de flâneurs, heureux de sortir le dimanche leur redingote et leur haut de forme ; des femmes, décemment vêtues, portent à bras, hermétiquement enveloppés dans de grands châles, des petits enfants, tels que des momies.

Plus loin encore, au milieu des rues populeuses où le tramway passe, un cimetière, fourmillant d'humbles croix de bois peintes en gris, aux initiales noires. Des enfants jouent parmi les tombes.

De l'autre côté de la ville, quartier du commerce et des affaires, de vieilles maisons dans d'étroites rues tortueuses sont restées debout depuis des siècles, car Essen, très ancienne ville, fut, dès le ix^ siècle, le siège d'une fondation religieuse princière. Une succession d'abbesses l'administra. En 1790, l'une d'elles avait fondé à Essen des établissements de métallurgie.

La dernière abbesse mourut en 1826, la 'même année que le fondateur des usines actuelles. On fabriquait autrefois beaucoup de tissus et aussi des armes à feu. Mais, au xviii« siècle, cette dernière industrie périclita pour se relever cent ans plus tard avec le succès que l'on sait.

Il a fallu trois générations pour élever cette œuvre colossale que la concurrence cherche à entamer par tous les côtés : le premier Krupp, Frédéric, né en 1787, crée sa première forge en 1810, avec 4 ouvriers, et commence ses recherches sur la fonte de l'acier. Il a un fils, Alfred, qui vient au monde en 1812. Ce sera lui le véritable « réalisateur » de la famille. Son père meurt, en effet, en 1826, lui léguant le secret qu'il avait enfin trouvé. Il avait quatorze ans I Ce n'est pourtant qu'en 1847 qu'il achève son premier canon d'acier fondu, ne pesant que 3 livres ; à ce moment il a 100 ouvriers. En 1851, à l'exposition de Londres, il exhibe un bloc d'acier fondu de

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2.000 kilos. Dix ans plus tard, à Londres encore, il produit un bloc de 40.000 kilos. En 1854, il fabrique un canon de 12 livres. En 1862, il aborde la fabrication de Tacier Bessemer, l'usine emploie 2.000 ouvriers. En 1873, à l'exposition de Vienne, on put voir un bloc de 52.000 kilos. Le nombre des ouvriers est alors monté à 9.000. C'est à Philadelphie, en 1876, que parut pour la première fois un canon de 52.000 kilos, exposé par la maison Krupp. En 1902, à Dûsseldorf, on vit un cylindre creux de 45 mètres de long pour lequel il avait fallu couler un bloc de 80.000 kilos ! En même temps fut produite une plaque de blindage, — la plus grande peut-être qui fut jamais laminée, — qui mesurait 13'^ 16 de long, 3"^,40 de large, 30 centimètres d'épaisseur et pesait 106.000 kilos!

Aujourd'hui, le chiffre total des ouvriers et employés des établissements Krupp s'élève à 58.000 (1) (53.000 ouvriers et mineurs, 5.000 ingénieurs et employés).

Si l'on comptait pour chacun une femme et une moyenne de deux enfants, — c'est peu, mais il y a des célibataires, — on arriverait à un total de 232.000 personnes vivant des salaires de la firme Krupp !

Ces 57.000 salariés se répartissent ainsi approximativement :

Aciéries et houillères d'Essen — 40.000

Mines de fer 4.000

Rheinhausen (aciéries et hauts

fourneaux) 4.000

Magdebourg 4.400

Chantiers de la Germania, à Kiol. 5.000

Aciérie Annen 1.000

Ce qui est extraordinaire à Essen, ce n'est pas la grandeur des usines ou la perfection de l'outillage, ou l'activité de la

(1) Tous ces chiffres et les suivants sont empruntés aux statistiques officielles de la maison Krupp.

ville : il existe en Europe des centres industriels plus importants. Mais c'est qu'une telle ville de 230.000 habitants soit pour ainsi dire la propriété d'un seul individu. Car il n'y a pas à dire, — Krupp, — ou, puisqu'il est mort, la raison sociale qui le remplace, — est bien le seigneur du lieu. Les 50.000 ouvriers et employés, leurs femmes, leurs enfants, les retraités, les fournisseurs dépendent de « l'usine ». Et on a la sensation irritante qu'il ne serait même pas possible de vivre ici sans le consentement du maître.

A part les canons, que fait-on chez Krupp?

Des plaques de blindage pour les navires de guerre, pour les fortifications terrestres, tourelles, coupoles, fusils, cartouches, obus, chaudières, essieux de chemins de fer, bandages de roues, rails, gouvernails, hélices, arbres de couche, etc., etc.

A Magdebourg, on fabrique surtout de la fonte dure pour laminoirs à métaux, roues, croisements de rails, batteries blindées, moulins à cylindre, concasseurs, dragueuses, broyeurs, grues, treuils, presses, etc.

A Kiel, on ne construit que des vaisseaux de guerre, vapeurs rapides, navires de commerce, bateaux brise-glaces, dragues à vapeur, docks, etc., puis des machines à vapeur de tout genre pour navires, pompes à vapeur, turbines, chaudières marines, automobiles, canots automobiles.

STATISTIQUES Daus Ics statistiques que COLOSSALES » l'on me remit et que l'on me garantit, j'ai trouvé d'autres chiffres fantastiques, qui donnent une idée de l'énormité de cette œuvre et que je vais vous résumer.

Quelle est la consommation dr combustible des usines d'Essen? 700.000 tonnes de houille, 450.000 tonnes de coke par an. Et notez qu'il n'y a pas de hauts fourneaux à Essen. Les 13 hauts fourneaux de Krupp sont disséminés à Rheinhausen, dont j'ai parlé plus haut, à Magdebourg, à Engers, à Neuwied.

La consommation d'eau annuelle, pour les Aciéries d'Essen seulement, dépasse celle de la ville de Dresde de 225.000 mètres cubes ; le chiffre total est de 14 millions et demi de mètres cubes annuellement.

Le réseau des conduits d'eau comprend 222 kilomètres de distribution souterraine et 143 kilomètres de distribution intérieure.

L'usine à gaz des Aciéries d'Essen a produit en gaz d'éclairage, dans l'année 1904, 17 millions et demi de mètres cubes pour 2.357 becs de l'éclairage extérieur et 43.572 becs dans les ateliers, bureaux, habitations d'employés, etc. (Durant la même période de temps, la consommation de la ville de Brème a été de 17.473.810 mètres cubes ; celle de Nuremberg, de 16 millions de mètres cubes.)

Le réseau des conduits de gaz comprend 112 kilomètres de conduits de distribution souterraine et 267 kilomètres de conduits de distribution intérieure.

D'après son chiffre de production, l'usine à gaz des Aciéries d'Essen occupe la onzième place parmi les usines à gaz de l'Allemagne.

Au polygone de Meppen, qui a 85 kilomètres de longueur sur 4 kilomètres d*' larc^eiir. 1.524 essais balistiques ont été faits durant cette année. A ce propos :

291 pièces d'artillerie ont tiré 20.876 coups ayant exigé 56.886 kilos de poudre sans fumée et 400.808 kilos de projectiles.

Les blindages essayés au tir représentent un poids total de 780.114 kilos.

Au polygone, sur le terrain même des Aciéries d'Essen, ont été tirés soit pour des tirs d'expériences, soit pour des tirs de réception:

11.000 coups de canon ayant exigé 18.000 kilos de poudre sans fumée et 125.000 kilos de projectiles.

Environ 7.000 cartouches à fusil ont été tirées contre des masques en acier spécial pour la protection des affûts, caissons, etc.

Le réseau télégraphique des Aciéries d'Essen comprend 21 stations avec37 appareils Morse et 81 kilomètres de fil. Il est en communication directe avec le bureau télégraphique de la ville d'Essen.

L'échange des télégrammes entre les Aciéries et le bureau d'Essen s'élève, pour l'année 1904, à 19.232 dépêches reçues et expédiées.

Le réseau téléphonique comprend actuellement 426 appareils et 413 kilomètres de fils.

En moyenne 2.400 à 2.500 conversations sont tenues par jour.

Le service d'incendie est assuré par le corps de sapeurs-pompiers des Aciéries d'Essen, qui comj^to 10?, hommes établis dans trois postes.

Pour donner l'alarme, il y a actuellement 92 avertisseurs électriques. Les pompiers peuvent en outre être appelés, jour et nuit, au moyen de 426 appareils téléphoniques.

Tel est le résumé un peu ingrat de l'iruvre (ip Krupp.

Le mot d'un ini,'éni«ur français me revient à la mémoire :

« 11 m't'puuvante ! »

Mais on dit que le colosse est malade. Nous chercherons si ce diagnostic est exact.

L'HÔTEL Le lendemain lundi, dès l'aube, KRUPP o je fus réveillé par des coups de canon lointains qui venaient du polygone. En même temps, un bruit puissant et continu s'élevait des usines. Puis le tonnerre gronda, un orage terrible éclata, dura des heures. Des hurlements de sirène venus je ne sais d'où se mêlaient à ce vacarme, au sifflet des locomotives et au tocsin des tramways.

C'était infernal. Et j'étais au centre de ce tumulte, à l'hôtel Krupp, où l'on m'avait conseillé de descendre. Je voulus écrire, ce me fut impossible.

Cet hôtel Krupp — Essener Hoff — est un endroit bien curieux. Avec son double escalier de marbre, à colonnes de marbre rose, à la rampe en balustres de cuivre doré, il a grand air. Dans le vestibule d'entrée, de chaque côté d'une vaste cheminée de pierre, des masques sculptés représentent les types humains des cinq parties du monde. Le sol est recouvert d'un carrelage rouge où traînent des tapis ; des canapés et des fauteuils de cuir rouge s'alignent le long des murs. L'hôtel est, en principe, destiné à recevoir des envoyés officiels venus à Essen pour leurs commandes d'artillerie. On y admet exceptionnellement les voyageurs, et à la condition qu'on n'attende pas de missions étrangères.

Je suis arrivé dans un bon moment sans doute, car j'y pus demeurer cinq jours et j'eus le loisir d'observer et d'interroger.

Les «invités» de l'usine mangent dans une salle à manger commune. Quand il fait beau, ils viennent prendre leurs repas sous la véranda ouverte sur le jardin. X\x

bout de quelques jours, ils se connaissent tous et bientôt se rencontrent autour d'une grande table ronde. Rien ne peut montrer mieux qu'une réunion pareille ce que notre civilisation actuelle a d'artificiel. Des Turcs, des Bulgares, des Serbes, des Japonais, des Chiliens, des Argentins, des Philippins sont là. Tous de peau brunâtre et jaunâtre. Quelque chose d'un peu barbare, — il me paraît, — se lit sur leurs traits encadrés de cheveux d'un noir d'encre.

Il y vint aussi des Scandinaves, des Russes, des Belges. A la fin du repas, les vins français ayant échauffé les tètes, les voix montaient, et tous ces ennemis trinquaient longtemps comme des frères, au milieu des rires et de la fumée de gros cigares, aux frais de la princesse, à mille lieues de songer aux raisons qui les avaient amenés là. Tous ces gens s'entre-tueront peut-être un jour prochain avec les canons qu'ils sont venus voir forer. Mais en attendant que l'acier soit refroidi, ils « godaillent », — comme disait Guillaume II à Jules Simon.

Certains de ces envoyés demeurent un an, deux ans même, pour assister à la fabrication. De sorte qu'avec ses cinquante chambres, VEssener Hoj coûte quelque chose comme 500.000 francs par an à la fabrique, sans compter les frais supplémentaires. Ainsi, quelques chambres manquaient lorsque arriva cette année la mission chinoise composée de dix-huit personnes avec leur suite. M"^^ Krupp invita les officiers turcs, qu'on hébergeait depuis longtemps, à faire un petit voyage à Londres et à Paris à ses frais et, sous la conduite d'un jeune olFicier «à la suite», attaché à l'usine. Ils restèrent partis cinq jours, s'amusèrent comme on pense, et revinrent quand les Célestes furent repar-

il ;

tis. Le séjour des Chinois lui-même avait coûté 60.000 marks : trains spéciaux, banquets, etc.

\'oilà les mœurs.

On voit que les Allemands savent dépenser quand il le faut, et sans marchander. Moi-même, venu là sans invitation, mais piloté tout un jour très aimablement par un fonctionnaire de l'usine, j'eus toutes les peines du monde à me faire présenter ma note à l'heure de mon départ. On me la refusa longtemps en me disant que j'étais l'invité de ^{me Krupp et que je ne devais pas m'occuper de ces misères. Mais, comme je savais bien que je n'étais pas l'invité de jVJme Krupp et que je n'apportais pas de commande de canons, je tins bon et j'obtins ma note. On devine pourtant que ces procédés, quelquefois choquants, doivent plus souvent être agréables à ceux qui en sont l'objet et peuvent servir les intérêts d'une maison.

« A Essen, tout va mieux depuis que Frédéric Krupp est mort, m'avait-on dit ; sa femme est plus intelligente, d'esprit plus vif, quoique de relations moins sûres peut-être. »

Il paraît, en effet, que Frédéric Krupp, le pauvre homme mort il y a trois ans au milieu des bruits scandaleux que l'on se rappelle, n'était pas du tout fait pour ses fonctions. J'ai recueillià son sujet quelques certitudes dont je ne puis dire la source, mais que je puis garantir. C'était un savant dévoyé, passionné de géologie et de zoologie. Il ne s'occupait de ses usines que par devoir, sans s'y intéresser vraiment. Il n'aimait pas Essen, ni son ciel, ni son climat. Très bon, très doux, il avait du bonheur à faire le bien, éprouvait une grande tendresse pour lejpeuple et les

gens simples. Ses vrais goûts le faisaient retourner à ses origines modestes. D'idées sociales très avancées, il estimait impossible que la situation économique des peuples durât longtemps ainsi. Il voyait toutes les grandes usines, la sienne la première, mises en actions, et chaque ouvrier intéressé pour une part. Avec cela, athée, ne croyant pas à une autre vie, comme d'ailleurs sa femme et, m'assuret-on, ses deux filles, mais pratiquant, par devoir social, avec l'idée qu'il lui était interdit, dans sa position, de scandaliser le prochain en affichant des idées différant tellement de celles qui l'entouraient.

Les bruits infâmes qui ont couru sur sa mort sont des calomnies. Elles sont parties du journal socialiste le VorwcPrtSy mais il existe de Bebel lui-même une lettre non publiée et qui témoigne qu'on s'est trompé.

LA VILLA M™® Krupp habite une partie HUGEL o de l'année à Essen, je veux dire à quelques kilomètres d'Essen, villa Hûgel, célèbre dans tout le pays comme un palais de fées. Un chemin de fer spécial la relie à la gare d'Essen. M"™® Krupp n'était pas là quand j'y passai, de sorte que je ne pus demander à visiter la villa, — car ]Vime Krupp, qui a aussi des goûts simples, — tout le monde me l'a affirmé, — ne veut pas qu'on l'appelle le « château ». Cependant, perchée en haut d'une colline, isolée du reste du monde par une forêt et un parc de près de 10 kilomètres de long sur 3 kilomètres de large, la villa Hugel ressemble bien à un château. Et même, avec ses cinq tourelles de navire cuirassé, dont on aperçoit de loin la silhouette inquiétante, elle a quelque chose de féodal ! Mais ce sont, paraît-il, les pacifiques ventilateurs de la « salle de bal » qui prennent ces airs guerriers. On reçoit

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