LA FAMILLE — LA POLITIQUE
Ce qu'il faut penser des « fugues impériales ». Un ménage uni. — V Impératrice. — Mariage compensateur aune spoliation. — Race restaurée. — La santé de V Empereur. —1.100 coups de fusil par jour. — Le hronprinz — Ses amourettes. — Plus sportif qu'esthète. — Sévérité de VEmpereur pour ses fils. — Le respect de la hiérarchie. — Comment la princesse de Cumberland n'est pas devenue impératrice. — Mélancolie des dames hanovriennes. — La Kronprinzessin et sa mère. — Simplicité, amabilité et pitié. — La belle-mère et le gendre. — Popularité du prince Eitel. — Les autres enfants. — Un parent qu'il ne faut pas oublier : l uncle. — La politique impériale. — Les plus loyalistes ne l'approuvent pas toujours. — Quelques reproches. Isolement attristant. — La politique de l'Empereur est une politique musulmane. — Ce qu'il faut penser
de l'alliance anglo-française.
A malignité publique s'est exercée autour de la vie privée de Guillaume II, de sa vie extra-conjugale surtout. Je sais les noms de toutes les ambitieuses qui se vantèrent de la faveur impériale depuis vingt ans, princesses allemandes et comtesses italiennes ; on m'a raconté dans le plus grand secret, tout près de l'oreille, ses sorties nocturnes à Berlin en compagnie de l'intendant des théâtres royaux, ses soupers dans les restaurants des Linden et dix autres folâtres histoires semblables. Mais tous comptes faits, et après avoir bien écouté les uns et les autres, je n'en crois pas un mot. Une des raisons qui m'ont amené à ce scepticisme, c'est l'opinion de ma charmante douairière de
Potsdam... (Vous savez que c'est le Versailles allemand.) Elle rit aux éclats quand je lui dis que peut-être on ignorait à Potsdam les «fugues» de l'Empereur:
« Ici, monsieur, tous les racontars, toutes les médisances aboutissent, — ou en partent. On y dit même des mensonges. Or, celui-là n'y a pas cours. Je sais fort bien que la première héroïne (c'est ainsi qu'on nomme la «grande première») du Théâtre royal voudrait laisser entendre qu'elle est l'amie du souverain. Personne ne la croit, et ses efforts embarrassés pour se compromettre sont très comiques.
« En tout cas, ses liaisons, s'il en a eu, n'influèrent jamais sur sa vie. L'Empereur et l'Impératrice font un très bon ménage, très uni, et qui se suffit à luimême. Le mari a même conservé pour sa femme ses yeux d'amoureux, car il la trouve très belle et très élégante.
«L'Impératrice est une excellente femme dont l'intellect n'a rien de commun avec celui do son mari. Par exemple, elle n'a pas le don de la conversation. On ne peut pas reprocher à une femme dont la vie fut prise tout entière par des maternités successives de n'avoir pas cultivé son cerveau. Mais au moins elle est simple, sans ambition, le contraire de sa bellemère, l'impératrice Victoria, qui prenait plaisir aux mille intrigues de son entourage. Autour d'elle, par bonheur, aucune coterie. Très^'pieuse, elle donne tout son temps à des devoirs religieux et aux œu\Tes philanthropiques.
« Vous savez que son mariage fut une sorte de compensation de la spoliation du Holstein. Son père, duc de Sleswig-Holstein, était vm grand ami de Frédéric III, qui ne trouva rien de mieux que ce mariage pour consoler son ami de la perte de son duché. Les Allemands savent gré à la princesse holsteinoise d'avoir restauré la race menacée et donné à la dynastie des enfants vigoureux.
« Je ne veux pas dire que Guillaume II n'est pas physiquement fort. Il est au contraire très solide et bien portant, grâce à sa vie saine et régulière. Il souffre de névralgies dans l'oreille, personne ne l'ignore, mais on exagère beaucoup quand on parle de ses crises ; son mal n'est pas bien sérieux, puisque, à la chasse, il peut tirer sans souffrance jusgii'a 1 ÎOO coups de fusil par jour !
LE KRONPRîNZ T/aîné de ses enfants, le kronprmz, n*' ressemble pas du tout à son père. Des différences de caractère très grandes aggraveront peut-être le conflit qui ne peut manquer — de l'avis des gens de Cour — d'éclater entre eux un jour ou l'autre. Car l'héritier a l'horreur de toute parade
inutile et du panache. Ce jeune homme de vingt-cinq ans, très aimable, agréable causeur avec les femmes, danseur sans pareil, n'était pourtant pas très populaire jusqu'ici. Il fuyait les occasions de faire parler de lui et de se montrer. Avant son mariage, il changeait d'amourettes tous les trois mois et les prenait toutes au sérieux, — ce qui vous montre une âme juvénile et charmante. Étant étudiant à Bonn, il voulut même renoncer au trône pour épouser une jeune Américaine d'origine allemande. Il écrivit son dessein à son père qui lui répondit simplement :
« Vous êtes fou ! »
Le kronprinz avoue avec simplicité qu'il ne s'intéresse pas aux arts. Il dit que pour gouverner sérieusement son peuple et diriger l'armée, le dilettantisme artistique n'est pas indispensable.
« Que pensez-vous des idées esthétiques de mon père? » demanda-t-il un jour au professeur X...
Et il ajouta en riant :
« Vous pouvez me le dire en toute franchise, allez ! »
Il est très sportif et s'occupe avec grand zèle de l'escadron des gardes du corps, dont il .1 le commandement. Il était jusqu'ici capitaine du l*^'" régiment de la gardn a pied, et, dernièrement, il pim suii père de lui donner un escadron de cavalerie. T, 'Empereur, très sévère pour ses fils, surLuut pniir l'nînf'. hésita, le fit attendre.
« L'aurons-nous, cet escadron? Nous n'en dormons pas ! » écrivait la jeune kronprinzessin à rjuclfjirnn t\r s;i raniillp.
Kiitin le coiniiiiîi'It'MMiit tut accordé. On iMCMiifc ,1 l'(if>,.!;im qih'. [)assant en revue les troupes de son fils, l'Empereur ne pul s'empêcher <!•' le complimenter sur sa tenue personnelle et celle de ses
hommes. Le prince héritier, généralement maître de lui, en pâlit de joie.
Pourtant il a horreur de la flatterie.
Quand un courtisan commence à lui faire des compliments, il tourne le dos et s'en va. On lui reproche d'être hautain et d'user un peu volontiers de l'autorité que son titre lui donne sur ses frères, malgré la faible différence d'âge qui les sépare. Ainsi, à table, ceux-ci ne peuvent se lever tant qu'il n'a pas donné le signal. A la fin d'un dîner, une jeune fille disait au prince Eitel, à côté de qui elle était placée :
« Nous voudrions bien danser, monseigneur...
— Oh ! attendez encore un peu, lui répondit tout bas la jeune Altesse royale avec un air de déférence et de respect, le prince héritier n'est pas encore levé. »
Et, aussitôt qu'il se lève, ses frères l'imitent, le petit doigt sur la couture du pantalon.
C'est par de tels détails qu'on peut juger si la discipline en Allemagne n'est que de pure forme ou si, au contraire, elle affecte le peuple allemand tout entier, depuis le souverain et ses héritiers jusqu'aux enfants du dernier cantonnier de l'Empire.
Le mariage du kronprinz avec la jeune duchesse de Mecklembourg paraît très heureux jusqu'à présent.
Tout d'abord le kronprinz devait se marier avec la princesse de Cumberland, fille de l'héritier du Hanovre, ce qui eût raccommodé sans doute Guelfes et Gibelins. Les choses marchaient à souhait ; les deux futurs, ne se connaissant pas, ne faisaient aucune difficulté pour s'unir, quand deux vieux féaux serviteurs du duc de Cumberland, blanchis sous le harnois, prirent le train pour Copenhague, où se trouvait leur maître, et lui
dirent, ou à peu près : «Comment, Altesse! vous nous abandonnez, nous les féaux, nous les indéfectibles soutiens du droit, qui depuis quarante ans usons nos forces à entretenir le zèle de vos partisans... Il ne nous reste plus qu'à mourir... » Le duc de Cumberland réfléchit et répondit :
« C'est vrai, j'ai eu tort. » Et les pourparlers furent rompus. Voilà comment, pour avoir des serviteurs plus royalistes que le Roi, la jeune princesse de Cumberland ne sera jamais impératrice. Je ne sais ce qu'elle en pense, mais les femmes de la cour de Hanovre, qui se voyaient déjà assises sur les tabourets du palais de Potsdam, dépérissent de mélancolie.
« Nous l'aimons beaucoup, notre Cécile ! me dit la douairière. Malheureusement, il y a sa mère Anastasie, qu'il a bien fallu prendre avec... et qui professe à l'égard des conventions mondaines un mépris bien moderne. Elle habite le plus souvent, il est vrai, Nice et Cannes, y gagne des parties de tennis internationales. Cette cousine du Tsar dépense comme elle peut sa fureur de vivre, qui est bien slave, et qu'elle tient de son père. Pourtant, elle éleva sa fille dans la perfection sans rien lui laisser soupçonner de sa vie intime ; jamais elle ne lui permit d'assister à ses parties de tennis...
«Aux noces d'argent de l'Empereur, celui-ci affecta de ne pas la voir. Il ne lui adressa pas une parole. Elle était furieuse. On blâma même l'Empereur de cette réserve excessive. Pourtant le résultat, — juste celui qu'on attendait, — c'est qu'elle n'est plus revenue. On s'est étonné qu'elle n'ait pas assisté aux premières couches de sa fille, vous savez à présent pourquoi.
« Lors de son premier voyage à Berlin, la jeune future impératrice, qui n'avait que dix-huit ans, sut conquérir toutes les
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sympathies ; elle eut un mot aimable pour chacun. Très affectueuse et même familière avec son beau-père, elle fit, par sa simplicité rieuse et ses répliques sans timidité, l'étonnement des femmes de la Cour et de la famille impériale, toujours tremblantes devant les moustaches souveraines. Elle commença par se jeter à son cou, le traita comme on traite un bon papa : la glace était rompue. Avec cela, très pieuse, elle gagna vite les bonnes grâces de l'Impératrice.
« Le deuxième fils, le prince Eitel, marié l'an dernier, a vingt-trois ans. Très soldat, il a la nature de son grand-père, le vieux Guillaume. C'est sans doute ce qui l'a déjà rendu plus populaire que son aîné.
a Le troisième, Adalbert, est destiné à la marine. Il ne raffole pas des bateaux, mais l'Empereur a décidé que c'est lui qui prendrait la succession du prince Henri à la tête de l'armée navale.
« Le quatrième fils, Auguste-Wilhelm, qui a juste vingt ans, sera «civil».
— Il portera la redingote ! m'affirme ma douairière. Il n'a que la moitié des goûts paternels : il s'intéresse aux arts.
« Les autres enfants, encore trop jeunes pour qu'on en puisse parler, sont tenus très sévèrement, durement même, comme à l'école du roi-sergent. A Kiel, le jeune Adalbert doit être entré à neuf heures du soir au château, et il n'en sort plus. Une surveillance étroite l'en empêcherait. « Il y a encore un membre très important de la famille, le plus important peutêtre, qu'il ne faut pas oublier : l'Oncle. C'est ainsi qu'on désigne Edouard VII, roi d'Angleterre.
« Il n'est pas très gentil avec nous, l'Oncle, depuis son avènement au trône.
A-t-il voulu épouser d'emblée contre nous
l'animosité de l'Angleterre, qui s'explique assez naturellement, en somme ? Qu'en trente ans, un ancien petit peuple, haut comme cela, pauvre, presque misérable, se soit élevé au rang de première puissance ; qu'on le trouve partout où on avait l'habitude d'être seul ; qu'il se soit enrichi ; qu'il impose ses firmes commerciales et industrielles jusque dans les comptoirs anglais de l'Inde et de l'Australie ; que sa marine marchande s'accroisse chaque année dans des proportions menaçantes ; qu'un de ses ports de commerce dépasse Liverpool et atteigne le tonnage de Londres ; que sa marine de guerre progresse jusqu'à promettre de devenir dans dix ans la première après la marine anglaise... l'Angleterre ne peut voir tout cela d'un œil joyeux.
« Faut-il ajouter à ces raisons politiques et économiques un peu de rancune de la part d'un oncle resté pendant si longtemps prince héritier et qui voyait son neveu, empereur à vingt-cinq ans, prendre en Europe une place si considérable? Devenu roi à son tour, et empereur des Indes, n'a-t-il pas profité de la première occasion qui se présentait pour abaisser un peu la superbe de ce neveu? Au moins a-t-il montré toute la philosophie, toute la sérénité qu'il eût fallu? On peut en douter. Toujours est-il qu'il a atteint son but. Edouard VII est à l'heure présente le diplomate le plus avisé de l'Europe ; sa longue expérience de fils de reine, ses voyages dans toutes les capitales du monde, son frottement à tous les hommes d'État de tous les pays, lui donnent une autorité considérable dans sa patrie et aussi à l'étranger. Nous l'avons bien vu à Algésiras, où, grâce à lui, l'Allemagne s'est trouvée isolée devant les puissances européennes. »
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LE MAITRE ET L'ÉLEVÉ .lans la p.-op,iaé de liismarck à Va.vi„. I.e prince <le nisma.-.k à q;- lï^jw alleinaml cloil sa restauralion et le jeune Kronprinz Guillaume qui a parfait rêdiliee.
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LA KAISERIN, plus attachée à ses devoirs d'épouse et de mère de famille qu'aux cérémonies de la cour,
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LA KAISERIN. ySw- ;ill;). lice ;'i >.i's ilcvcurs d'i-poii-i' «•( .ic mm' de l^imilli' qu;ni\ ctTiMiioiin-. .If l.i «•.mi, sol ((iinims la l;i\eurilii [nMiple .illi'uianil ]iar «^a ImiiiU' i>l sa siinplicitc.
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