‹ L'Allemagne moderne [microform]; ouvrage illustré de [626] illustrations hors texte en couleurs et en noirChapitre 64 sur 164 · TRAITS DE MŒURS · texte numérisé non relu

TRAITS DE MŒURS

La pudeur germanique menacée. — Vogue des œuvres d'Oscar Wilde. — La vie nocturne à Magdebourg. — Économie de fiacres. — L'Allemagne ne veut pas désarmer. — La limitation des armements et V avantage du nombre. — Les Animierkneipen. — Buveuses moroses. — Un bal public. — Cérémonial des calicots. — L'Allemand danse en mesure. — Peuple sans gatté. — Grûndlich et raffiniert. — La fille de Noé. — Galanterie et point d'honneur. — Les poubelles encombrantes. — La vie de famille à la brasserie. — Amour populaire du confort. — Fierté de Vouvrier de Francfort. — Les castes. — Des enfants qui mangent leur pain trempé d^alcool. — Lutte contre V alcoolisme. — Pieds nus. — Analyses agricoles. — Restaurateurs

légiférants. — Un mot d'Alfred Capus.

AI entendu, à Berlin, pousser un cri d'alarme au sujet de la pudeur des femmes allemandes, menacée, paraît-il, par le succès que fait la mode à la littérature perverse.

En ce moment, en effet, la vogue va aux poésies malsaines et aux drames troublants. Oscar Wilde et Salomé font fureur dans les salons, « Le réalisme coule à pleins bords, me disait une dame qui sait observer. Le sport a commencé par supprimer la réserve de la femme. L'ancienne retenue est tout à fait inconnue de nos jeunes filles d'aujourd'hui, qui deviennent un «mélange de Françaises et d'Américaines » ! La richesse, la trop grande richesse a fini de démoraliser les dernières générations. On veut faire comme tout le monde, sans savoir où ce « tout le monde » nous mènera. Nous traversons une gi'ande

crise morale... Vous avez vu la vie de nuit à Berlin?

— Pas encore.

— Vous verrez. Et aussi à Magdebourg.

C'est affreux. Le vice s'étale, paraît-il, dès la nuit tombée. Exactement comme à Berlin, vie nocturne, restaurants, bars, fréquentés par les gros fabricants, les officiers. La richesse aura fait tout cela... Pauvre pudeur germanique ! »

Le soir, sur le coup de sept heures, on rencontre dans les rues des femmes sans chapeau, mal peignées, portant épingles sur leur chignon des châles bleus, blancs ou roses: ce sont les Allemandes qui s'en vont ainsi, en voisines, à pied, au théâtre ou au concert. Ces femmes en cheveux ont souvent un kilomètre à faire dans cet attirail. Quelquefois il pleut ou il fait froid. On marche plus vite, et personne n'y prend garde.

Paroles d'un professeur allemand à propos du désarmement :

« Les dépenses de guerre pèsent moins sur un pays riche comme le vôtre que sur un paysjpauvrecomme l'Allemagne. Cependant, nous ne voulons pas désarmer. Car pourquoi ? Pour réagir contre la prédominance des militaires et la discipline ? Mais n'est-ce pas à cela que nous devons notre prestige d'aujourd'hui? N'est-ce pas même à cette force que nous devons la paix en Europe ! Rappelez-vous la parole de ' Jaurès : « La Triplice est un contrepoids. » Un contrepoids à quoi? A la Duplice? Non. Au besoin de revanche et à l'humeur guerrière des Français.

« D'ailleurs, en cas de désarmement, nous serions bien plus forts que vous, et portés naturellement à abuser de notre force. Car quelle est, à présent, la limite de notre armement? Nos ressources. Leur modicité relative assure l'équilibre entre la France et nous. S'il n'y avait dans nos deux pays que des milices nationales, c'est nous qui l'emporterions par le nombre, puisque nous avons 61 millions d'habitants, vous 38 millions seulement, et que dans vingt ans notre population sera double de la vôtre. Alors? Limitera-t-on aussi le chiffre des mihciens? C'est parfaitement possible en temps de paix, mais, dès que la guerre éclate, l'avantage du nombre se trouve de nouveau de notre côté. Vous avez eu, en 1870, vos francs-tireurs, qu'ontil- pu faire?»

Il exista en Prusse ce qu'on appelle des AnimitTy Knfi/'tr), fondation intraduisiblp on Français : Kneipe, cabaret ; aniniivrtiu fxcitfT î On h-s appellt> ainsi par opposition aux ostantin^ts ordinaires et aux brasserif'S, qui nf sont pas aniinf-s du tuut. Les Animunn Knciprn sont tenues par des femmes, généralement tristes.

J'allai un soir a Mayence, et à VViesbaden,

en visiter quelques-unes avec un jeune ami. Nous étions seuls dans une salle basse et mal éclairée, et comme je criais : Animieren! animierenl on nous apporta aussitôt une bouteille de Champagne, qui fut vidée en un clin d'œil par ces femmes mélancoliques.

Un bal public. Entrée 25 pfennigs.

Grande salle, aux murs peints de paysages à la détrempe. Tout autour, des tables couvertes de verres de bière, devant lesquelles des employés, des ouvriers vêtus décemment, des soldats, des bonnes, des ouvrières sont installés. Les chapeaux des hommes et des femmes sont posés en tas, sur des chaises. Pas d'autre bruit que celui du piano, pas d'éclat, pas de cris, pas d'appels, pas de rires même 1 Des sourires, oui, des yeux animés par la danse, des joues roses, des :-heveux voltigeant sous l'éventail du mouchoir. On ne peut s'empêcher de remarquer la politesse des danseurs. Ces jeunes employés ont les manières graves des vieilies gens : ils saluent lentement et profondément la jeune fdle qu'ils vont inviter, commes'ils s'inclinaient (levant l'Impératrice. II n'y a dans ces façons absolument rien de la désinvolture et du laisser-aller des jeunes gens de chez nous, qui se contentent (1 im léger coup de chapeau, souvent même à peine esquissé, et qui suffit aussi à la simplicité bonne enfant de nos trottins et de nos bonnes.

Les couples dansent deux ou trois nunutes, le piano s'arrête, les danseui*s et les danseuses marchent en rang les uns derrière les autres, un caissier fait la rrmde. reçoit dans une assiette les deux sous de la danse, et le piano rej)rend sa valse interrompue.

Ils dansent bien, en i:én»'-ral, ou du moins, en rut-sure.

Je m'informe s'il y a souvent des rixes, des querelles?

« Jamais, ou presque jamais, » me répond-on.

Non, ces jeunes gens posés et rassis comme des bourgeois ne sont pas batailleurs. Ils viennent au monde sérieux et raisonnables.

Rencontré à Berlin un savant italien qui me dit :

« Oui, les Allemands sont sérieux, sérieux à faire mourir d'ennui ; moins, pourtant, que les Anglais, qui, eux, en meurent eux-mêmes ; mais le sérieux allemand est plus pénible parce qu'il est en même temps puéril, débordant, agressif, et tyrannique : il s'est fait loi, Bible, il s'est fait Empereur, il s'est fait nation, il est Dieu lui-même. Et c'est exagéré. »

Un mot revient sans cesse dans les conversations des Allemands : Grûndlichkeit^ qui veut dire : profondeur, solidité. Ils l'emploient toujours en parlant d'eux quand ils essayent d'analyser ce qui les (lifTérencie de nous. Eux sont griindlich, nniL<i ne sommes pas griiridh'ch.

En revanche, de leur consentement, nous sommes plus raffinicrl. Eux ne sont pas très raffiniert.

Stupéfaction d'un jeune compatriote un soir, en revenant d'une promenade avec des jeunes filles du meilleur monde, d'entendre l'une d'elles raconter en détail et avec gaieté les incidents de l'ivresse paternelle du jour précédent.

Et c'était la fille d'un général !

Pour ma part, j'ai vu plusieurs fois, dans les rues de Berlin les plus fréquentées, des enfants de quinze ou seize ans complètement ivres, se tenant par le bras.

le cigare aux lèvres. Ces yeux bleus et mornes dans ces têtes pâles d'adolescents étaient fort tristes. Je les suivis longtemps pour observer l'air ou la conduite des passants à leur égard. Mais personne ne les regardait.

L'absence de concierge dans les maisons oblige les municipalités à autoriser le dépôt des boîtes d'ordures sur le bord des trottoirs sitôt les magasins fermés. Et, dans des grandes villes comme Cologne, Brème, Hambourg, à partir de neuf heures du soir, on se cogne les jambes contre ces boîtes, d'ailleurs puantes. C'est laid, malsain et inhospitalier.

Il y a un mort dans une maison : on noue un crêpe à la poignée de la porte de la rue.

Je demandai à un Allemand connaissant bien la France si la vie familiale était plus développée en Allemagne que chez nous :

« On ne peut pas dire cela, me répondit-il. Voyez les brasseries remplies tous les soirs par des pères de famille ayant quitté leur femme et leurs enfants après le souper. Peut-on appeler cela être familial? Mais, ledimanclie, ils ne sortiront pas sans toute leur smala. On peut donc soutenir que l'Allemand mène la vie de famille... hebdomadaire. »

L'Allemand est ambitieux.

En général, il mène une vie au-dessus de ses moyens. Les intérieurs des employés et même des ouvriei's sont d'un luxe inconnu dans les autres pays d'Europe. Ils achètent meubles, pianos, ornements, à crédit, et s'épuisent ensuite au travail pour les payer.

Dans certaines villes les ouvriers n'ont pas accepté les «Gouttes de Lait». A Francfort, par exemple, où la municipalité avait voulu donner le lait gratuitement aux enfants du peuple, la fierté des ouvriers s'est révoltée :

« Nous pouvons bien nourrir nos enfants nous-mêmes ! » ont-ils dit.

Et depuis ce temps, au lieu du bon lait gratuit que la ville leur offrait, ils continuent à acheter du mauvais lait fort cher.

On m'assure que cette fierté est bien exceptionnelle. A Francfort, elle s'explique par l'orgueil civique local, très répandu parmi les habitants de l'ancienne ville libre et riche, et qui a pu s'étendre jusqu'aux ouvriers, par esprit d'imitation.

Les annonces des fiançailles, des mariages, des morts et même des divorces (il y en a un pour cent mariages) se font dans les journaux, aux pages de publicité.

Tout le monde paye. Seulement, ces annonces s'impriment en caractères plus ou moins gras, selon les fortunes.

Ainsi, un gros commerçant annoncera la mort de sa femme en caractères d'affiche, que le petit boutiquier n'oserait jamais choisir pour avertir ses amis des fiançailles de sa fille.

La différence des classes, en Prusse surtout, est marquée avec la netteté et la vigueur des temps féodaux.

L'alcoolisme sévit ici comme en France.

A Fulda, ville cathohque de la Hesse- Nassau, on voit des ouvriers donner à des enfants au berceau des morceaux de pain trempés dans les schnaps.

Comment on commence à lutter contre l'alcoolisme.

Des voitures à bras circulent à travers Berlin, divisées en compartiments: eau de Seltz, cacao, café, lait, bouillon, limonade ; elles s'arrêtent aux stations de voitures, sur les places, aux alentours des usines, et les conducteurs offrent leurs marchandises aux cochers, aux ouvriers qui passent.

Des robinets sont adaptés à chacun de ces compartiments. On vend des boissons chaudes ou froides à volonté, à des prix extrêmement bas. En même temps, les marchands débitent du pain et des gâteaux.

Cette innovation a beaucoup de succès.

Elle est très économique et représente encore le seul moyen pratique qu'on ait trouvé de lutter contre l'alcoolisme.

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