BARMEN
Un chemin de fer électrique suspendu relie Barmen, Elberfeld ct^VolnvinkcI. DV-noi-mesaiclies de for, en fnniii' u. ,ii.iK/.o, sVK-vent de 20 inMios imi 20 métros, appuyant leurs pieds do cliaiiuc cùlé du ileuve. El sous rannaluio nulalhiiur, le> cai> hlonl
il toute vitesse, les rails en dessus. I.a longueur Ici.'lcde ce raihvay eslde 13 kilouiclres et il a coûte 12 millions.
MODERNE
Pl*>ches i54-i55.
BARMEN — I II fli.iiiiii <l.- Ifi .'l.-lri.iu.- ^ii,|,.ii.|.i i.li,. |'...iin,i,, KIImiI.I.I i l'iXr.liu mk.l. h,. in.> ,.i. !„.•, il<- l.i . m IV.rin.
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toirs : « Ici nous sommes en Westphalie, mais là nous sommes dans la Province Rhénane. » Et justement, cette rivalité doit venir de la tradition qui veut que Barmen ait été un bourg saxon et qu'Elberfeld ait des origines franques. Comme je l'ai noté, les maisons plates des Saxons se recouvrent d'ardoises du toit au milieu de la façade. Les maisons des Francs sont toutes à pignons; le bois apparent des charpentes balafre de lignes contrariées les façades blanchies à la chaux. Les Francs ouvraient leurs maisons sur le côté le plus large; ils mettaient toujours les vaches à gauche, les chevaux à droite ; les domestiques femmes couchaient au-dessus des vaches, les domestiques hommes audessus des chevaux. Le four était bâti à l'opposé du pignon, ainsi que la salle commune.
Les Saxons ont les yeux bleus, ils sont grands, forts, et assez lents ; les Francs râblés, bruns et vifs. Les deux races se mélangèrent sur la frontière westphalienne et rhénane ; pourtant beaucoup d'échantillons des deux types persistent. Dans son ensemble, la population est entreprenante, active et économe.
Les habitants des deux villes sœurs et ennemies sont protestants. Mais ils se partagent en luthériens et en calvinistes. Leur antiphathie est très marquée. Un luthérien n'irait pas acheter un chapeau chez un calviniste, qui lui-même aimerait mieux payer plus cher une paire de bottines que de la prendre chez un cordonnier luthérien.
« Notre esprit est étroit comme la vallée, » me confessait un habitant d'Elberfeld.
Les gens d'Elberfeld disent des gens de Barmen :
« Ce sont des paysans. »
A quoi ceux de Barmen ripostent :
« Poseurs ! »
L'Empereur, venu un jour dans le pays, aurait dit à ses chambellans :
« Je quitte le village de Barmen pour aller dans la ville d'Elberfeld. »
Et à l'Impératrice, en arrivant à Elberfeld:
« Vous devriez changer de chapeau, chère amie, nous ne sommes plus à la campagne ! »
Quoi qu'il en soit de la réalité de ces mots historiques, qu'on se répète, d'ailleurs, en riant, je vous assure que l'œil de l'étranger, si attentif et si prévenu soit-il, est complètement incapable de faire la moindre différence entre les deux sœurs ennemies. Elberfeld est plus riche. Mais où le voir? Les statistiques disent qu'il y a 99 millionnaires à Elberfeld, c'est-à-dire 6 pour 10.000 habitants, et 75 à Barmen, c'est-à-dire 4,9.
Il est peu de pays au monde où l'on travaille autant qu'ici. Vérité saisissante. Nous avons vu que la cause première de la prospérité de la région fut l'immigration des protestants français au xvii^ et au xviiie siècle. Une deuxième cause de la prospérité fut la méthode, suivie avec patience jusqu'aujourd'hui, d'imitation des produits étrangers. Enfin et surtout, l'essor industriel et commercial de cette région est dû au crédit énorme sans couverture, et l'on pourrait dire sans limites, offert par les banques à l'activité des fabricants.
C'est ce que me disait M. Theodor Hinsberg, l'aimable directeur de la « Barmer Bankverein», la plus importante banque de la ville.
Son ami, M. Schwartzschild, directeur d'une autre banque extrêmement importante de Barmen, la « Bergisch Maerki-
aiitàiMli'.
schen Bank », qui se trouve être en même temps — aubaine trop rare — un vieux Parisien rempli d'esprit et de gaieté, me disait :
a C'est le crédit qui a enrichi ce pays. Le travail, l'ordre et la discipline, qualités maîtresses des Allemands, n'auraient pas suffi à créer l'essor inouï de la contrée. En France, les banques ne donnent pas, en général, de crédit en blanc au commerce et à l'industrie. Ici, l'usage est courant. Dès que nous avons confiance dans les capacités et l'honnêteté d'un industriel ou d'un marchand, il trouve chez nous tout l'argent qu'il lui faut. Je mets en fait que, dans cette seule vallée de la Wupper, il n'y a pas, à l'heure qu'il est, moins de 200 mill ions prêtés par nos banques !
— Vous ne le prêtez pas pour rien, votre argent !
— Naturellement, mais nous ne faisons pas d'usure non plus : nous prêtons à 1 p. 100 au-dessus du taux officiel de la banque de l'Empire. Nous exigeons, de plus, 1/4 p. 100 de commission sur le mouvement en général des transactions financières de l'emprunteur dont nous sommes naturellement chargés. C'est-àdire qu'un fabricant qui s'agrandit et à qui nousavonsconsenti un prêt de 500.000 francs par exemple, paye ses créanciers en tirant sur nous des traites. Nous payons et nous encaissons pour hii. f-^t sur !•■ produit total de ces opérations nous prélevons 1/4 p. 100. Donc, moyennant l vt 1 \ p. 100 en sus du taux officiel de l'argent, un usinier s*ii»-ii\ pf'ut uLtenir de nous tous les capitaux nécessaires à ses affaires.
«Croyez-moi, voilà le secret de notre prospérité! Krupp aurait sombré vin^'t fois si les banques w l'ciwnent soutenu envers et rentre tuus. Thyssen de nirnie. Et cette adniH-abK' fabrnjue de produits
chimiques Frédéric Bayer, d'Elberfeld, fondée par un tout petit négociant, et qui est aujourd'hui la première du monde, aurait-elle pu arriver à ce développement colossal sans l'appui des banques? Aujourd'hui, c'est elle qui enrichit les banquiers ! Ses actions valent 550 p. 100 et rapportent 33 p. 100 de dividende ! »
J'ai remarqué que les régions les plus prospères sont aussi les plus chargées d'impôts. Cela paraît a.ssez légitime.
« Mais non ! proteste un habitant de Barmen. Car depuis tant d'années que nous payons les plus lourdes contributions de toute l'Allemagne, nous pourrions croire qu'il n'y a plus rien à dépenser et qu'on va nous laisser enfin souffier un peu ! C'est le contraire qui se passe. On paye à Elberfeld et à Barmen 15 p. 100 d'impôts sur le revenu ! Les impôts communaux se montent à 200 p. 100 de ceux de l'État I N'est-ce pas scandaleux? Ici les bourgeois payent pour les ouvriers. C'est convenu, c'est une mode ! La Westphalie et la Province |du Illiin sont, d'aifieurs, les vaches à lait de la Prusse. Ces deux provinces suent de l'or pour tout le reste du royaume. Aussi (ju'i! rive-t-il? Les gens riches qui le peuvent .^ . n vont dans des villes comme Wiesbaden ou HonefT-sur-lelUun. l'U les contribuables sont épargnés, à Bruxelles ou à Paris. Ahi>i un de mes amis, célibatair»'. .st allé se fixer chez vous, dans un jnji appartement de garçon. Savez-vous ce qu'il paye au percepteur?
150 marks, je crois. Et savez-vous ce qu'il versait iri? 11.000 marks ! (pr.'s de 14.UUU franes).
« Noussommesdoncécrasés d'impôts. Où va tout cet argent? Aux cuirassés, au.v canons, aux fusils... Ali ! nous nous coûtez cht'r ! (lit en riant mon interlocuteur. (',ar
enfin, — on nous le répète assez, — c'est vous qui nous forcez à nous armer ainsi...
— Figurez-vous qu'en France on dit exactement la même chose de vous 1 répondis-je. L'Allemagne nous oblige à suivre le progrès de ses armements. Ah ! s'il n'y avait pas l'Allemagne et l'Empereur menaçant, on ne serait pas forcé de se saigner de milliards annuels...
— Hélas ! gémit-on chez nous, comment fermer les yeux sur l'artillerie française, constamment en progrès, sur les cuirassés votés avec enthousiasme par tous les Parlements républicains qui se succèdent, ce qui prouve bien mieux que les paroles d'un Empereur les sentiments belliqueux d'une nation.
— Il faut donc se résigner à construire toute la vie des canons et des forts, et à payer des impôts toujours grandissants.
— Vous le supportez plus facilement que nous. La France est riche. Et nous sommes, relativement à votre pays, encore pauvres. Ces contributions militaires, ces 15 p. 100 d'impôts sont un peu de notre sang. L'Empire abuse...
— On n'entend pas trop les gens se plaindre dans cette région, fis-je. Et les journaux ne disent pas grand'chose...
— L'Allemand supporte facilement ce qu'il ne peut empêcher. Il ignore les plaintes inutiles. En France, on se plaint toujours. Gela vous sert-il?
— Cela soulage. »
L'INDUSTRIE « H ne faut pas croire, — TEXTILE o o ^^^^ ^jj^ ^jj^ ^^j^j^.gj d'Elberfeld, — que notre industrie date d'aujourd'hui ! Au xvic siècle, en 1532, le souverain du lieu, comte de Berg, nous donnait ainsi qu'à Barmen le monopole du tissage dans la contrée, et, en 1550, nous exportions déjà. Tout au commencement
du xviiie siècle, des teintureries furent installées ici, puis des Hollandais et des protestants français chassés par l'Édit de Nantes nous apportèrent l'industrie de la soie, du coton, des rubans et des dentelles. A côté de ces industries, d'autres prirent naissance, entre autres celles des dés à coudre et des boutons qui devaient par la suite grandement prospérer.
«Les invasions des troupes françaises sous Louis XIV et sous Napoléon I^r nous firent beaucoup de mal, anéantirent plusieurs fois nos efforts de fourmis acharnées à conserver leur fourmilière.
«Aujourd'hui, tout cela est oublié.
Notre prospérité sans cesse grandissante a effacé chez nous toute espèce d'amertume.
— Alors la vie vous paraît belle?
— Nous serions bien difficiles autrement ! Avoir construit en quelques années un hôtel de vifie de 5 millions et des voies nouvefies pour 12 millions prouve quelque aisance dans une ville de 160.000 habitants, ne trouvez-vous pas?
— Je trouve. »
Dans la profusion d'industries d'Elberfeld et de Barmen, draperie, mercerie, produits chimiques, lacets, coton, laine, soie, rubans, dentelles, rideaux, tapis, teinturerie, caoutchouc, pianos, ouvrages de cuir, d'or, d'argent, de cuivre et d'aluminium, machines pour industries textiles, bretelles, glaces, papier, savon, huile, etc., il me fallait choisir.
L'une des grandes spécialités de la région, je l'ai dit, c'est l'industrie textile. Parmi les maisons les plus importantes, la maison Kaiser et Dicke, qui fabrique les passementeries, galons, soulaches, dentelles de soie, ganses, tous les articles de (rarniture pour confection, est vieille de cent ans. Je l'ai choisie parce qu'elle repré-
sente la concurrence directe de notre Saint-Étienne et de notre Saint-Chamond.
Quand je dis mon étonnement de voir cette concurrence installée en Allemagne, on me rit aux nez :
« Il y a cent fabriques pareilles à Barmen ! Il est vrai que la plupart se contentent de fabriquer l'article classique : les tresses unies. La nôtre est une de celles qui fabriquent la fantaisie. »
On voulut bien me laisser visiter l'usine :
« Nous sommes pourtant un peu méfiants, me dit l'un des patrons, car les Américains, qui créent chez eux d'énormes fabriques concurrentes, viennent ici, — comme en France, d'ailleurs, — sous prétexte d'achats, nous chipent nos modèles en nous en achetant quelques centaines de mètres et les copient avec servilité.
— N'est-ce pas un peu ce que vous faites avec Paris? fis-je.
— Nous n'avons plus besoin de le faire. Au contraire ! Nous soumettons plusieurs fois par an des centaines de modèles aux grands consommateurs, couturiers, magasins de gros...
— ... parisiens?
— Certainement, car il faut que tout article de mode porte l'estampille de Paris... Donc, beaucoup de ces modèles sont refusés. Mais il suffît que quelquesuns plaisent, et les affaires marchent ! Si, à Berlin, ces articles ne paraissent jamais assez bon marché, la Parisienne ne marchande pas l'article qui lui plaît. Pour elle, la nouveauté n'est jamais trop cher.
« Eh bien ! ces collections, modifiées à chaque saison, nous reviennent à 150.000 francs chacune.
— Pourquoi si cher?
— La soie employée, le travail, les essais, les assortiments, le refus des articles manques au point de vue de la mode
parisienne, tout celacoûto. Pensez que nous avons 3.000 métiers dont il faut refaire, à chaque saison, les dessins.
— Mais Saint-Étienne, Saint-Chamond, ne font-il pas comme vous?
— Je ne sais. Mais nous sommes toujours prêts à changer, à nous plier au goût du client, même pour de très petites affaires. Je ne crois pas qu'en France ou en Angleterre on ait ce souci au même point que nous.
« Et puis, nous nous contentons de petits bénéfices. Ce que nous cherchons, c'est la grande quantité d'affaires. Je crois que l'idéal chez vous consiste, au contraire, à gagner beaucoup pour peu d'efforts et à ne rien risquer sans certitude, ce qui équivaut à ne jamais rien oser. »
Je feuillette les albums d'échantillons.
La mode est aux nuances pâles mêlées d'or. On lit sur les cartes : « Haute nouveauté», en français.
« C'est pour la France, me dit naïvement le directeur.
— Les tarifs de douane ne vous gênent donc pas?
— En France, pas trop. Nous payons 900 francs de droits pour 100 kilogrammes. Mais cela tient, comme je vous l'ai dit, à ce que la Parisienne aime avant tout à suivre la mode la plus nouvelle, et qu'on peut aisément lui faire payer le double ou le triple le galon ou la soutache qu'elle désire. On est sûr qu'elle payera l'article lancé. Une vérité absolue, c'est qu'à Paris, pour une spécialité adoptée, le prix n'a plus d'importance. Pourtant Algésiras nous a beaucoup nui. La presse allemande et la presse française ont fait bien du mal au commerce depuis un an.
« La maison fabrique beaucoup d'articles en soie artificielle qui coûte cher encore (25 francs le kilogramme), puisque le prix
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de la soie naturelle n'est de que 30 à 37 francs le kilogramme.
— Quel prix payez-vous vos ouvriers?
— 27 fr. 50 par semaine, les femmes 18 fr. 75. Mais les spécialistes chargés de préparer les métiers reçoivent 50 ou 60 francs la semaine.
Autour de nous, les métiers allaient leur train. Avez-vous jamais vu marcher des machines de ce genre? On a l'impression d'une espèce de cauchemar. Ces centaines de milliers de bobines dansant comme des gnomes affolés les unes autour des autres, vont, viennent, tournent sur elles-mêmes en dessinant des figures de quadrilles, s'emmêlent dans un apparent désordre qui se trouve ressembler à l'ordre sûr et immuable qui préside à la marche harmonieuse des planètes ! Habillées de soie de toutes les couleurs : jaunes, bleues, blanches, vertes, rouges, dorées, leur danse s'accompagne des millions de bruits secs que font leurs sauts saccadés de petites vieilles pressées, et du ronflement des fils qui se dévident.
— Et toutes ces machines sont allemandes ?
— Oui. Elles furent à l'origine imitées des machines françaises. Mais, depuis, on les a perfectionnées en Allemagne, et, à l'heure présente, ces sortes de machines se valent à peu près en tous pays. »
Je visitai d'autres usines encore, celle de M. Weddingen, où l'on fabrique des merceries, des dentelles de fil glacé, de la passementerie de coton pour blouses, chemises, tabliers d'enfants, etc. ; lacets, cordons, tresses, rubans pour coulisses, etc., etc.
— La vente est difficile en France, dit l'employé qui nous guidait. Saint-Étiennc et Comines font les mêmes articles, et il
nous arrive de payer des droits de douanes qui dépassent la valeur de la marchandise. Mais nous vendons quand même les articles pour blouses et chemisettes de femmes surtout.
Il me cite le nom de quelques-uns de ses plus gros clients de Paris : le Louvre entre autres, à qui il fournit le même modèle depuis vingt-cinq ans et qui n'en veut pas changer.
« C'est en France que se font les articles plus chers dans ce genre. Pour Berlin, il faut surtout le bon marché.
Ainsi nous y vendons des galons brodés rouge sur blanc pour garnir la lingerie, au prix de 50 et 60 pfennigs les 100 mètres! «
Je parcours les magasins des stocks. Il paraît que sept à huit cent mille francs de ces marchandises bon marché dorment là.
Je m'amuse, en passant, à voir fabriquer des lacets de chaussures. On trempe les fils dans une sorte d'empois, pour les rendre plus résistants et plus luisants ; on les tisse ensuite.
Je passe à la fabrique Linkenbach et Holzhaiiser, tissus de coton mercerisé et doublure moirée, que les femmes portent comme jupons de dessous, et dont les tapissiers se servent aussi pour les ameublements et les tentures. Concurrence à Roanne. Ils ne peuvent vendre en France, où les droits sont excessivement élevés, on peut dire prohibitifs, 30 p. 100 d'impôts douaniers, près du tiers de la valeur. Les directeurs m'assurent qu'ils sont en avance sur la France, qu'ils font des étoffes plus jolies, plus soignées qu'à Roanne, où se fabrique surtout le produit bon marché.
J'enregistre leur affirmation sans pouvoir la vérifier.
Je visite les ateliers. Ces moires s'obtiennent très simplement. L'étoffe mercerisée,
c'est-à-dire tissée de fils glacés, passe entre deux rouleaux brûlants et très serrés, et leur seule pression, forcément inégale, sur les fils produit l'écrasement en zigzag qui fait la moire.
Neuf cents ouvriers et ouvrières travaillent là, à raison de 15 à 20 marks par semaine. Il y a pénurie de femmes en ce moment. On est forcé d'en faire venir de Russie.
Ces tissus vont dans l'Amérique du Sud et en Angleterre surtout, aussi en Italie et en Autriche. Ils se vendent 1 fr. 70 ou 1 fr. 85 le mètre.
Le soir, pour terminer cette journée de visites exténuantes, je fus invité par mes aimables hôtes à dîner au Gub de Barmen, superbe immeuble à l'imposant escalier de marbre blanc, à la massive et riche rampe de cuivre, aux tapis écarlates :
impression riche, cossue, comme il convient en un tel milieu. On y mange ma foi fort bien ; les vins français y sont authentiques et de vieille noblesse savoureuse.
La soirée doit se finir normalement au théâtre : on y jouait sans talent les Joyeuses Commères de Windsor. La salle était pleine, une jolie salle élégante dont la construction coûta deux millions. (N'oublions pas que nous sommes dans nno ville de 150.000 h^ibitants.)
CREFELD j'.)} voulu voir Crefeld, centre de la fabrication de la soie, du velours, 1^ Lyon allemand, ville de il().0(X) habitants, propre, d'aspect flamand, sans autre intérêt que ses fabriques. Crefeld est hi (inmiere viijp d'AllernaÉrne où eût <lij prospérer urif industrif' [taroillp. Klle n'a pas de charbon [x.ur .liinipntt^r Ips rhaudières df s^'S usines, pas d'fau e(jurant*', et sf trouve en dehors de la grande voie ferrue, a
plusieurs kilomètres du vaste Rhin. Pour quoi des manufactures de soie? Problème demeuré inexpliqué dans l'histoire de la ville autrement que par l'arrivée d'une famille de tisseurs hollandais qui vint s'y installer au xvii« siècle. Après une longue prospérité, la ville souffrit. La France s'installa dans la région en 1795 et supprima les droits d'entrée sur les soies étrangères. Crefeld fut ruiné du coup. Mais, dès que la Prusse, aux traités de 1815, eut repris la Westphalie, la prospérité reparut. Depuis, la fortune de Crefeld n'a fait qu'augmenter, subissant naturellement les fluctuations économiques du pays et les vicissitudes douanières imposées par les concurrents. Mais, si l'exportation diminua, la consommation intérieure progressa en même temps que la prospérité générale, et Crefeld, en somme, n'a pas trop souffert. En 1879, le commerce intérieur ne comptait pour Crefeld que dans une proportion de 32 p. 100; aujourd'hui, cette proportion s'élève à 60 p. 100.
J'ai visité plusieurs manufactures. Chez MM. Kranen et Gobbers, dans de beaux ateliers bien clairs, d'une propreté irréprochable, j'ai pu constater la régularité du travail et Tordre de l'organisation. Mais il ne doit pas nianipa^r a Lyon, je suppose, d'ateliers hygiennpa^, fU'^pres et ordonnés? Et je me ligurr ijut' cf qui doit intéresser nos compatriotes, ce sont plutôt les raisons (pu permettent aux Allemands, verui-> après nous dans l'industrie d." la soie, ft tributaires de rt''trani,'er pour la matière première, (barriyrr a lutter avec notre industrie nationale, (pii a pour elle (b's rnûriors, sa tradition séculaire et sesvifullos familles d'ouvriors?
« Kutendons nous, me répondit-on. 11 est des articles de Lyon contre lesquels
nous ne pouvons pas encore rivaliser, que nous n'essayons même pas d'imiter : ce sont les dentelles de soie, les articles de grand luxe légers et vaporeux, le fin du fin de l'industrie soyeuse. Et il n'y a pas à dire, comme fabricants de soieries., les Lyonnais restent les maîtres du monde. Ils font ce qu'on ne fait nulle part ailleurs. Mais, dans l'industrie des velours et des peluches bon marché, nous les avons dépassés. Ne savez-vous pas qu'il y a vingt ou vingt-cinq ans, un Lyonnais plus entreprenant que les autres, s'étant mis résolument à fabriquer de la soie de deuxième qualité, se vit mettre au ban des fabricants de la région? Si elle témoigne en faveur du bel orgueil professionnel de votre classe industrielle, une telle sévérité est bien incompréhensible au point de vue du négoce ! Je sais qu'aujourd'hui cet état d'esprit a disparu en partie et que Lyon a modernisé sa façon de faire. Cependant, au point de vue commercial, les Lyonnais ont encore beaucoup à apprendre...
— Eh bien ! comment vous et vos confrères avez -vous battu Lyon sur ce terrain?
— Lyon se trouvait dans la situation de ces vieilles maisons séculaires, solides et prospères, extrêmement riches, contre lesquelles les concurrents s'acharnent en vain pendant des années ; les produits étaient bons, supérieurs même à tous les autres ; on allait à Lyon de tous les coins du monde, et cette mode paraissait devoir durer éternellement.
« L'habitude se prend de travailler de moins en moins : le but devient le moindre effort. Ainsi les Lyonnais n'avaient affaire qu'à des commissionnaires, trouvaient plus commode cet unique intermédiaire qui leur achetait leur production en bloc, se
contentaient des 10 p. 100 de bénéfice qu'il leur payait et mettaient de côté ce maigre profit.
« L'intermédiaire, lui, se donnait tout le mal, fondait des comptoirs, voyageait, envoyait des commis dans différentes parties du monde pour revendre avec de gros bénéfices la marchandise lyonnaise.
Qu'arriva-t-il ? Le fabricant ignorait où allaient ses produits. Était-ce en Allemagne? au Mexique? en Chine? De sorte que, si le commissionnaire le lâchait, il restait tout bête devant sa fabrication, ne savait où l'écouler. Alors il présentait à faux sa marchandise, offrait au Brésil des couleurs et des dessins qui auraient plu dans les Balkans, pataugeait dans l'inconnu.
« Quand l'Allemand eut décidé de fabriquer la soie et le velours, qu'il eut soudoyé à Lyon les meilleurs ouvriers, imité et perfectionné les machines à faire la peluche, il procéda autrement. Commençant par supprimer les commissionnaires, il envoya des employés dans toutes les parties du monde présenter des échantillons, étudier sur place les goûts, collectionner des modèles locaux. De toutes ces indications, l'usine allemande fit la svnthèse, imita, imita, imita. Et l'on peut dire que c'est avant tout de l'imitation qu'a vécu l'industrie germanique depuis son essor. »
Un renseignement qui ne me fut pas donné par les Allemands, mais que j'ajoute à ceux qui précèdent parce que je le tiens de source sûre, c'est celui-ci : dans beaucoup de fabriques et de maisons de commerce françaises pullulèrent, il y a quelques années, les ouvriers et les commis allemands. Travaillant avec un zèle, une ponctualité exemplaires, à des prix modérés et même souvent pour rien, flattant ainsi l'instinct avaricieux de beaucoup de
ir
patrons français, ces émissaires retournèrent dans leur patrie munis, les uns de tous les secrets des fabrications, les autres des listes de clientèles qu'il avaient longuement, patiemment établies.
Mon interlocuteur reprit :
« Dans cette course à la clientèle, l'Allemand fut aidé par sa connaissance des langues. L'Allemagne n'était pas une patrie pour ses habitants : entre la France, l'Autriche, l'Italie, l'Angleterre, les provinces allemandes s'offraient à qui voulait les prendre. L'absence de sécurité entre ces frontières ouvertes empêchait de se former le lien patriotique, la patrie proprement dite. Et comme, en dehors de ces frontières, personne ne le comprenait, l'Allemand avait appris les langues voisines, spécialement celles des pays riches : le français et l'anglais. Quand il le fallut, les commis envoyés en Amérique du Sud parlèrent l'espagnol. Aussi, dès que l'état de l'industrie permit l'exportation, une armée de polyglottes se tenait prête à voler à la conquête des marchés du monde. Elle partit...
« Elle se croisa avec l'Anglais, déjà en route, mais qui ne parlait que sa langue. Elle ne rencontra pas de Français, sinon en France, ou peu. Cette armée travailleuse, souple, patiente, indécourageable,][accepta
toutes les affaires qui se présentèrent, prit toutes les commandes, celles que l'Anglais dédaignait, celles que le Français refusait... « Je vous ai dit, conclut le patron allemand, qu'au point de vue commercial je crois en général les Français inférieurs dans la lutte. Voici une nouvelle raison de ma conviction : il est rare chez vous, à Lyon comme ailleurs, qu'un patron voyage, visite la clientèle, soit son propre commis voyageur, besogne pourtant utile, nécessaire même. Moi-même, je vais tous les ans en Amérique, à Berlin, en Suisse ; mon associé choisit d'autres régions. Ceci ne nous empêche pas d'avoir plusieurs employés voyageurs. Le Lyonnais, lui, préfère demeurer à Lyon. Il pousse même jusqu'à Paris... pendant que nous faisons le tour du monde. »
Je dois dire qu'il existe des correctifs à ces vues pessimistes. J'ai rencontré, en Amérique, un jeune et intelligent fabricant de soieries de Lyon qui installait une usine dans l'est des États-Unis, — c'est M. Duplan, — et le fils du grand teinturier lyonnais, M. Gillet, qui, je crois, avait des desseins analogues.
Mais il me plaît de reproduire ces critiques, même si elles sont exagérées, dans l'espoir qu'elles porteront des fruits.
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L A L L E M A G N E MODERNE
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