ET LA WESTPHALIE
La région la plus riche de V Allemagne. — Ueau du Rhin. — La houille de la Ruhr. — Abondance des voies ferrées. — 76 kilomètres de chemins de fer pour une superficie de 100 kilomètres carrés. — Densité de la population. — Agglomération sans égale en Europe. — Statistiques vivantes. — Disparition des petites usines.
— Le travail industriel. — Augmentation colossale de la production houillère. — 295.000 ouvriers produisent annuellement 760 millions de francs. — Les mines manquent de bras ! — 119 hauts fourneaux pour 36 usines.
— Chiffres évocateurs. — Verreries. — Industrie chimique. — Industrie textile. — Les industriels de Roubaix ne se « laissent pas faire ». — Tanneries et brasseries. — La bière, fléau allemand. — Les ports de Ruhrort et de Duisburg. — Leur mouvement égal à celui du port de Hambourg. — Visite du port de Ruhrort en compagnie de M. Fritz Thyssen. — Uhistoire du port. — On continue à creuser des bassins. — Trois bassins pour 30 millions. — Ports privés au service des grands industriels : Krupp, Thyssen, Haniel, etc.
— Le port de M. Thyssen. — Panorama.
ous voici au centre de la région la plus riche d'Allemagne et la plus peuplée, riche de la magnifique voie du Rhin qui est à elle seule une fortune incomparable, riche aussi de Teau de ses affluents qui permettent de vivre aux industries textiles, charbonnières, aux aciéries, aux tanneries, aux teintureries, aux usines de produits chimiques, riche de ses richesses minières, puisque la houille du bassin de la Ruhr est estimée à 129 milliards de tonnes (provision suffisante pour quelques siècles encore !), riche de son réseau de chemins de fer qui, de Diisseldorf, rayonne littéralement sur la contrée comme les fils d'une toile d'araignée. Chemins de
fer publics, chemins de fer privés, vont des mines aux usines, apportent aux rives des fleuves et des canaux comme un tribut méthodique et permanent, et remportent les échanges des bateaux de la mer avec une facilité, une commodité et une régularité admirables. Sur 100 kilomètres de surface, on compte 76 kilomètres de voie ferrée ! J'ai fait plusieurs excursions dans la contrée, et je crois connaître un peu ce centre merveilleux de la fortune prussienne. C'est dans un rayon de 40 kilomètres que se trouvent réparties toute cette richesse et toute cette vie : Cologne a 500.000 habitants, Dûsseldorf 254.000, Essen 231.000, Elberfeld 162.000, Barmen 156.000,Crefeldll0.000,Dortmundl75.500, Bochum 118.000, Duisburg 192.000, Hagen 77.000, Mulheim-sur-la-Ruhr 93.600, Miinchen-Gladbach 60.700, Oberhausen 52.000,
Remscheid 64.000, Solingen 50.000, etc.
J'en passe ! Et je ne parle pas des innombrables villages dépendant de ces villes, villages de 3, 4, 5 et 6.000 habitants, pullulant autour des centres industriels : saisissante agglomération qui n'a pas son égale en Europe, même dans le Lancashire.
La terre, en effet, paraît plantée de cheminées ; les villes — Cologne et Dûsseldorf exceptées — étouffent sous les fumées, les murs noirs des maisons, les rivières empoisonnées de chimies, font de ce coin du monde une des plus affreuses et à la fois des plus imposantes réalités de notre civilisation.
La pensée de l'Allemagne sentimentale et rêveuse, telle que nous la représentèrent les poncifs romantiques, fait sourire ici : la notion d'un réalisme étroit, d'un tempérament de bœuf au labour, s'impose au contraire avec évidence. Et l'image du flot qui monte et progresse sans cesse se précise, on peut dire matériellement, avec une force impressionnante, si l'on fixe un instant sa pensée sur les chiffres.
Je ne voudrais pas vous fatiguer avec des statistiques, mais celles de ce pays me paraissent si vivantes que je me risque à vous en citer quelques-unes que j'ai eu assez de peine à rassembler.
Voyez la rapidit. <le la progression :
en 1890, les deux provinces renfermaient ensemble (le Fihin étant compté à peu près pour le double de la Westphalio) 7 millions .l'habitants, au/ourd'hui c'est 10 millions d'hthitants qu'il faut dire!
Presque le tiers des indiistries de j.t Prusse, plus du septième de celle de 1 Al!.magne sont réunies dans ces deux fi .vmces. Au point de vue de V importance des établissements indiistrifi-. ( Mtte région se tient égaiemeiil a la Lete de l'Empire.
Une évolution qui contribua à cette situation fut la disparition presque complète des petites usines qui se fondirent dans des sociétés plus considérables.
La métallurgie, les mines, l'industrie textiJe et la fabrication des machines représentent ici la partie capitale du travail industriel. La force motrice employée se calcule pour la province du Rhin à 65 chevaux, pour la Westphalie à 95 chevaux par 100 ouvriers employés.
L'augmentation colossale de la production de la houille donnera une idée du progrès des autres industries, puisqu'elles en sont toutes tributaires.
En 1850, on extrayait des mines de la province Rhénane et de la Westphalie 3.200.000 tonnes de houille. Dix ans après, ce chiffre avait plus que doublé (7 millions détonnes). En 1870, 15 millions de tonnes ; en 1885, 34 millions ; en 1890, 41 millions ; en 1900, 71 millions ; en 1905, 76 millions de tonnes.
A 10 francs la tonne, en moyenne, cela fait pour la région un produit annuel de 760 millions de francs ; 295.000 ouvriers suffisent à produire cette fortune.
Et les mines manquent de bras ! Je tiens de la bouche de M Thyssen, le plus fameux maître de forges et le plii> j hissant propriétaire minier du bassin de la î^iiH\(jii... s'il ;,vait deniaiii 2.000 ouvriers
i'iii>, Il Ir-, ij'iliserait.
II tant rf!|.M-}jii\ m («utr.-, (jur !a pjn.^ irrande partie du ( harbun extrait s'utilise dans la réijion ou dans celles (pu l'aveisinent minu'diatement (50 millidns de tM(ines), ear !••> frais d»- transport le ['•■ndrait tr.ip onéreux aux industries lointaines. Pourtant, 15 millions de tonnes sont expédiées en AIsace-Lorraino, Saxe et Bavière; l'exportation s*' hunif à la Hollande et à la iielgi({ue. La France, la
fc- f .
Suisse, ritalie, TAutriche, sont de très petits clients. Dans les territoires industriels, avoisinant les ports ou le cours de l'Elbe, on use de charbon anglais, qui revient moins cher grâce au transport par eau. Le port de Hambourg seul en importe pour 50 millions de francs par an.
Il existe dans ces deux provinces 119 hauts fourneaux répartis en 36 usines, 78 manufactures de fer et d'acier, 239 fours à puddler, et enfin 250 fonderies et laminoirs avec 142.000 ouvriers ! C'est colossal.
Ajoutez à cela 1.618 usines pour la fabrication des machines (principalement les chaudières et les moteurs), qui emploient près de 60.000 ouvriers.
La verrerie occupe 14.000 ouvriers dans six usines. Cette industrie fut, comme tant d'autres en Allemagne, fondée au xviii® siècle par des réfugiés protestants français qui abandonnèrent Chauny et Saint- Gobain.
Dans l'industrie chimique, la progression est également importante. En 1875, elle compte 9.763 ouvriers ; en 1895, 23.669 ; en 1900, 26.534 ; en 1905, près de 30.000.
L'industrie textile, fondée aussi en grande partie par des Français, est un peu en retard comparativement aux autres branches de la production nationale. Elle occupe pourtant, dans les deux provinces, 135.000 ouvriers, 2.500.000 broches et 50.000 métiers. Les Allemands reconnaissent que les actifs industriels du Nord de la France, de la région de Roubaix surtout, « ne se laissent pas faire». Et cela est agréable à entendre. Pour la laine, l'Allemagne est même tributaire de la France.
La région comprend 197 usines à papier de qualité supérieure, la Saxe fabriquant les qualités ordinaires, et la production croît d'année en année.
Les tanneries, avec les industries dérivant de la production du cuir, l'industrie du bois, celle des denrées alimentaires, les distilleries sont aussi en progrès, sans présenter rien de bien saillant.
Les brasseries croissent sinon en nombre (on est frappé de la diminution des petites brasseries englobées d'année en année par des sociétés à capitaux énormes), du moins par la quantité de leur fabrication. En 1884, on fabriquait 4 millions d'hectolitres de bière dans les deux provinces, aujourd'hui 13 millions : ce qui fait qu'on est passé d'une consommation de 67 litres par tête d'habitant à 130 litres 1 D'après les Allemands eux-mêmes, cette consommation de bière est un fléau pour l'Allemagne. C'est elle qui alourdit la race, l'engraisse et l'endort. En face des progrès accomplis en trente ans par ces voisins prétendus somnolents, on peut se demander avec effroi ce que, sobres, ils auraient fait.
« Si nous ne buvions pas tant de bière, me disait un jour un Allemand, nous serions depuis longtemps en République. »
Mais nous autres qui ne buvons pas de bière, et qui sommes en République, pourquoi sommeillons-nous?
Au centre du bassin houiller, à la jonction du Rhin et de la Ruhr, deux ports se sont établis, aux lieux appelés Ruhrort et Duisburg, qui n'en font pour ainsi dire qu'un, et qui méritent qu'on s'y
arrête.
Songez que ces deux ports fluviaux ont un mouvement presque égal à celui de Hambourg ! C'est à n'y pas croire.
Je les ai visités en compagnie de M. Frit z Thyssen, le fils du célèbre usinier, qui voulut bien m'en expliquer l'économie et le fonctionnement.
Nous partons du port du Nord, passons
au port du Sud, puis au vieux port, et enfin dans le Kaiser-Hafen.
Notre petit bateau à pétrole file doucement entre des quais couverts de grues, le long desquels des centaines de bateaux sont amarrés sur plusieurs rangs, steamers à cheminées multicolores, bateaux plats aux flancs peints de raies vertes, rouges, blanches et bleues. On charge la houille et le fer, on décharge des grains, sans autre bruit que celui des sifflets des remorqueurs qui circulent. L'eau paisible semble dormir sous une couche légère de poussière de charbon qui forme au-dessus d'elle une crème noirâtre entremêlée de brindilles de foin et de paille, de papier, de détritus de toute sorte. Les grands bras des grues s'alignent sur des kilomètres de quais. On dirait, avec leurs chaînes tendues audessus de l'eau, une armée de pêcheurs à la ligne gigantesques plongeant et retirant lentement leurs engins amorcés d'énormes appâts pour on ne sait quels fantastiques sauriens !
La grue descend une benne, gueule ouverte, sur un tas de houiUe posée sur le quai ; un geste du mécanicien referme les mâchoires qui avalent cinq tonnes du minerai et les ramènent dans le bateau. Peu d'ouvriers. Un seul homme dans le fond du chaland suffit à ouvrir la gueule des bennes.
Un autre système, beaucoup plus pratique encore, s'emploie pour le chargement des bateaux : le wagon est amené sur le quai devant un entonnoir auquel il s'adapte exactement, et dont l'extrémité touche le fond du bateau en chargement. Les parois latérales se déclenchent automatiquement, la voiture bascule, verse dans^l'entonnoir toute la houille qu'elle contenait; un nuage de poussière noire où tout disparaît s'élève en même temps
que le bruit de tempête du charbon dégringolant sur la tôle ; un autre wagon s'avance aussitôt, et ainsi de suite sans interruption.
Le seul inconvénient de ce système, c'est que la houille se brise et perd ainsi de sa valeur. On y a remédié par l'emploi des wagonnets demi-sphériques actionnés par des grues électriques admirables de soumission. Ces wagonnets, happés sur leurs rails par les crochets énormes de la grue, virent un peu dans l'air et sont déposés à fond de cale, où ils s'ouvrent pour laisser tomber délicatement les blocs énormes de houille qui demeurent intacts. De 1.600 à 2.000 wagons sont déchargés ainsi journellement sur les quais de Ruhrort.
Notre bateau continue sa marche. Une forêt de mâts grêles, un réseau de cordages dessinent dans l'air gris leurs minc^ silhouettes. Toutes ces péniches goudronnées ou peintes de couleurs vives, si proprettes malgré la fumée et la poussière, viennent de Belgique et de Hollande. Des enfants jouent sur le pont, des femmes lavent. On dirait un boulevard populaire immense dont les arbres seraient des mâts. Nous traversons un étroit chenal et nous voici maintenant dans le nouveau port, La cloche de notre bateau signale notre arrivée. Même animation, même intensité de travail. Les mâts se resserrent davantage, le canal encombré de bateaux qui stationnent ne nous laisse plus qu'un étroit passage. Puis, tout d'un coup, le flot devient plus fort, un mouvement de tangage soulève notre embarcation. Nous sommes dans les eaux du Rhin.
LE PORT DE Chemin faisant j'apprends RUHRORT l'histoire du port de Ruhrort. Elle est édifiante. Ce vieux port, qui fut toujours l'entrepôt principal du
riiot. i\!ii,~ rati>.
LA SOCIAL-DÉMOCRATIE osl une orpanisafion puissammont «'«lablie ol dirigée, et l'on aura une idée de sa force, si l'on songe <[u'clIo groupe plus de deux millions et demi dadhéronls.
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LA SOCIAL-DEMOCRATIE csl imc <>iu:iiiis;ili<.ii |>nissnmini'iil cliiMii- .•! .iiriu.-c. .•! V,<\\ .hum iiiir iliT ,!o >.i lnifc. si I Mil -i.n-c ■|ii'clh' -i'(iii|ic plu-- (le (iciiv iiiillioiis cl licini «l'jillirniiis.
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l'Ilot. iKlius. H.iris.
LES ARRESTATIONS s'opi-reul avec une cerlaiiie vigueur. D'ailletirs la police ne se conlenle pas d'assurer Tordre dans la rue, elle surveille encore élroilement les simples assembl«'>es de syndicats.
Plahcbk 1Ô4.
LALLE MAGNE MODERNE
l'h.it. Ih lui . r iri-.
LES ARRESTATIONS s ii|).rriil ;i\»i- mir cirl.iinc \i;;iu-iir. I)':iill<'iirs l.i |»<>li< c m- «,«■ «•(•iilcnd- |.;in <r;issnrri l'ortln- "liiii-. I.i iiif. clic -.iiivcilie encore cli'oilcinciil le- ■^iiii|'lcs ;l^^clllilll'•cs ilc syiitliciiK,
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charbon dans la vallée de la Ruhr, avait au xvii^ siècle une superficie de 1 hectare ; à la fin du xviii®, on l'agrandit un peu, et de 1820 à 1825, un nouveau bassin de 6 hectares y fut creusé. En 1842, nouvel accroissement de 1 kilomètre, en raison du développement du commerce de la houille. La superficie du port s'élevait alors à 11 hectares. Des chemins de fer sont créés, le port grandit encore.
En 1868, la longueur des bassins est de 4 kilomètres, l'étendue d'eau de 29 hectares, les entrepôts de 17 hectares.
En 1890, creusement d'un autre port :
le Kaiser-Hafen, qui forme autour des bassins existants un angle presque droit, les enlace pour ainsi dire et communique directement avec le Rhin. Sa longueur est de 7 kilomètres, la superficie de l'eau de 51 hectares, celle des entrepôts de 51 hectares. Depuis 1890, on creuse, derrière les autres, trois nouveaux bassins, plus un canal les reliant avec le Rhin et tout un réseau de voies ferrées. Ces trois bassins ont une longueur totale de 3^™, 5, 3 mètres de tirant d'eau et 100 mètres de large, car la largeur des autres, 25 mètres, 57 mètres, 73 mètres, est insuffisante pour les gros navires.
L'an prochain, ils seront ouverts à la navigation. Ils auront coûté 30 miUions de marks.
Jusque vers 1840, on ne voyait guère sur la Ruhr que des bateaux plats de 250 tonnes au maximum et de 1™,50 de tirant d'eau. Puis vinrent les bateaux de fer qui chargeaient 500 tonnes, mesuraient 50 mètres de long, 7 mètres de large. A présent les bateaux de houille et de minerai jaugent pour la plupart de 1.000 à 1.500 tonnes, ont 70 à 80 mètres de long, 10 mètres de large et 2 mètres de tirant d'eau. Mais on reçoit aussi des
navires de 2.400 tonnes, de 100 mètres de long, de 12 mètres de large et de 2™,75 de tirant d'eau 1 Les plus petits bateaux, des hollandais, ne peuvent guère jauger plus de 300 tonnes, en raison de la faible dimension des canaux de leur pays. Ce sont, à vrai dire, les plus nombreux ; leur proportion s'élève à 62 p. 100 du trafic total.
Il a donc fallu plus d'un siècle pour creuser ce port gigantesque qui peut recevoir ensemble un millier de bateaux !
Ce n'est pas tout. D'autres ports privés se creusent à proximité, sur le Rhin et sur la Ruhr, destinés au service particulier des aciéries et des hauts fourneaux voisins de Krupp, de Thyssen, de Haniel, etc., au total pour 50 millions de travaux en train.
J'ai dit plus haut que le mouvement du port de Duisburg-Ruhrort arrivait presque à égaler celui de Hambourg. En effet, Ruhrort a atteint en 1905 le tonnage de 9 miUions de tonnes, et Duisburg de 7 millions. Soit 16 millions de tonnes. Si on y ajoute les petits ports privés qui y touchent, et celui d'Hochfeld-Duisburg, on arrive à 20 millions de tonnes. Hambourg n'a pas encore réalisé tout à fait ce chiffre 1
Un labeur patient et méthodique a produit cette œuvre énorme, unique peutêtre au monde. Partout on sent la vie se créer et s'amplifier. Des entrepôts en construction, des bassins à demi creusés, des gares et des voies de chemins de fer, des ponts qui élèvent au-dessus des eaux leurs armatures puissantes. Où cela s'arrêtera-t-il?
Nous voici maintenant en pleine nature.
L'eau se fait plus claire, le paysage s'élargit, le bateau fuit plus rapide vers un port plus lointain que M. Thyssen vient de créer,
près de son usine du Deutscher Kaiser^ pour son usage particulier. La forêt de mâts disparaît, des files de péniches remorquées laissent sur Teau du large fleuve un long sillage. Les rives du Rhin sont plates, bordées d'un cordon de galets. Puis quelques bouquets de saules, des pâturages encore sur la rive gauche, tandis que sur Tautre s'amassent les usines et les maisons de Ruhrort. Bientôt ces prairies où paissent paisiblement les vaches seront envahies par les hautes cheminées, les gazomètres et les hauts fourneaux, — car le charbon s'y trouve en grande quantité.
Un moment nous nous retournons vers
le paysage que nous fuyons ; de loin le port et les usines semblent barrer le fleuve. Une multitude d'obélisques fumeux montent vers le ciel comme les colonnes d'un temple immense incendié. Un pont colossal, en construction sur le Rhin, forme le premier plan de ce tableau grandiose. Deux arches latérales, appuyées aux rives du fleuve, sont reliées par l'arche maîtresse dont la courbe est rompue au milieu, car le pont n'est pas terminé. Ces deux bras s'ouvrent comme une porte sur le bassin de la Ruhr et ses richesses.
Bientôt notre embarcation accoste en s'ensablant sur la rive. Nous sommes chez M. Thvssen.
CHEZ M. THYSSEN
Un quatuor glorieux : MM. Balin, Flatté, Kirdoff et Thyssen. — Le « roi Jérôme ». — Thyssen emploie 22.000 ouvriers. — Le nouveau port Thyssen. — Chiffres émouvants. — 4.200.000 kilogrammes de charbon absorbés journellement. — Ce sont toujours les mineurs qui se plaignent. — Salaires de 5 fr. 80 pour huit heures et demie de travail. — 2 millions de francs de salaires mensuels. — Souvenir d'Amérique. — Différence de rythme dans le mouvement des machines et les gestes des hommes. — Différences dans le prix de la main-d'œuvre et des matières premières. — Krupp a moins de charbon que Thyssen. — Rivalité. — Comment M. Krupp se fit une fortune de 500 millions. — Monopole des commandes officielles. — Impopularité de V Empereur dans ces régions. — Le patronat et les grèves. — Pourquoi VÉtat n'est pas encore entré
dans le syndicat. — Toujours la discipline I
eus sommes chez M. Thyssen...
Ce nom, déjà connu en France dans les milieux de grande industrie, jouit en Allemagne d'une autorité et d'une puissance considérables. M. Thyssen est l'un des hommes dont nos \oisins ont le plus de raison d'être fiers à l'heure présente, un de ceux dont l'efîort victorieux a, depuis trente ans, réalisé les plus belles œuvres industrielles et commerciales de l'Empire allemand : M. Balin, directeur de la Compagnie Hambourg-Amerika ; M. Platté, président de la Compagnie du Norddeutscher-Lloyd, qui créa cette belle Bourse des cotons de Brème ; M. Kirdoff, à qui l'on doit le Syndicat des houillères du Rhin et de Westphahe ; M. Auguste Thyssen enfin, qui paraît doué à la fois
des qualités d'organisation d'un Frick et de l'intelligence audacieuse d'un Pierpont Morgan, voilà le quatuor glorieux qui, à des titres différents, s'impose à l'admiration des Allemands. Ces quatre hommes n'ont pas tous la même place dans la faveur impériale... D'ailleurs, les uns la recherchent, comme M. Balin, les autres l'attendent avec dignité, comme M. Platté et M. Kirdoff, certains la fuient, et M. Thyssen est de ceux-là. C'est du moins ce que l'on raconte, et je n'ai d'autre prétention ici que de traduire avec exactitude les propos qui arrivent à mon oreille.
On dit aujourd'hui u Thyssen», comme on disait autrefois (v Krupp ». Et les malnis l'appellent «Jérôme)), puisqu'il est roi de Westphalie.
Mais le roi Jérôme avait un frère, et les Krupp en sont à la cinquième génération. Thvssen a ce mérite d'être seul et d'avoir toujours été seul. 11 a édifié sa colossale
fortune et sa puissance sans le secours d'aucun associé ni d'aucun ancêtre. Il est parfaitement représentatif du type de l'Allemand d'aujourd'hui, car sa destinée fut la môme que celle de son pays. PauvTe, en somme, en 1871, son père lui donna une dizaine de mille marks en lui disant : « Débrouille-toi ». Aujourd'hui, M. Thyssen dirige quatre usines, dont l'une, celle de Bruckhausen, Deutscher Kaiser, est formidable.
M. Thyssen est catholique et passe pour faire valoir dans ses entreprises l'argent de l'Église qui le soutint à ses débuts, dit-on. Quoi qu'il en soit, et bien qu'il ne s'occupe pas de politique militante, le parti du Centre au Reichstag compte avec lui, car il est une force. Dans ses quatre usines et ses mines de charbon de Bruckhausen, de Mulheim-sur-la-Ruhr, de Dinslaken et de Meiderich, il gouverne (c'est une façon de parler...) plus de 25.000 ouvriers. On sait fort bien en haut lieu qu'en 1890 il y avait 10.000 habitants à Bruckhausen, qu'aujourd'hui on en compte 60.000, et que, sans le partage intervenu avec Duisbourg, ce chiffre se monterait à 90.000!
Nous sonunes donc chez M. Thyssen, dans le nouveau port qu'il fait creuser pour suppléer le vieux port de Halsum, devenu trop'petit. Actuellement, pourtant, le vieux port Thyssen fait encore à lui seul le cinquième du tonmage total du port de Ruhrort dont j'ai parlé plus haut, soit 1.850.000 tonnes ! (A peu près le tonnage de Bordeaux en 1900.) Le nouveau, avec son demi-kilomètre de quais et ses trois bassins, aura trois fois l'importance de l'ancien I
Le port est creusé transversalement au Rhin. A son extrémité, deux bras s'étendent^à gauche~et à droite. En ce moment
des dragueuses arrachent le sol caillouteux. Sur plusieurs points, les dragues fonctionnent, leur chapelet sans fin de petites cuves aux bords coupants, qui ressemblent à des capotes de voitures d'enfants, plongent dans l'eau, raclent cailloux et graviers, sortent de l'eau toutes remplies et vont déverser leur contenu dans des wagons qu'on décharge un peu plus loin, où la terre et les pierres servent à exhausser les rives basses du fleuve.
Il faut deux ans pour creuser un port comme celui-là qui coûtera 5 milhons.
A l'horizon, c'est l'usine immense du Deutscher Kaiser, enveloppée de nuages de fumée vomis par les cheminées sans nombre du Werk, illuminées de temps à autre par le flamboiement de cinq hauts fourneaux. Nous nous dirigeons de ce côté, en passant par le vieux port.
Un train entier chargé de fers marchands stationne sur le quai :
« Cela va au Japon », me dit le fils de M. Thyssen, qui m'accompagnait.
C'est un jeune homme très aimable et très doux, d'une trentaine d'années, à la moustache coupée ras sur le bord de la lèvre, comme la mode en vient en Allemagne. Il marche un peu voûté et les bras ballants malgré son grade d'officier de réserve, titre qui permet à tous fils de bonne bourgeoisie de prendre dans la vie des allures martiales.
Plus loin, un autre train est rempli de traverses de chemin de fer.
« Ceci est pour l'Argentine », m'indique mon compagnon.
A ce moment, un homme en casquette galonnée nous aborda et dit, s'adressant à M. Thyssen :
« Il est défendu de circuler ici.
— Je suis M. Thyssen, lui répondit celui-ci.
Pbot. Scherl, Bi-tlin.
Tt^SSEN le prcinier à droiU' piirlai,^c avoc Kinlof, lliinicl, Krabler ol Sliiines ^de droite i\ gauche la direction du syndical du Ciiarljon, le plus puissant carlell allemand avec le syndical de l'Acier.
l'iiol ^^^erl, r.irlm.
LA GRÈVE — Les ouvriers d'usine attendent le retour des délégués envoyés auprès des patrons pour faire
aboutir les revendications.
Planche io5.
THïSSEN le iifiMiiifr il (Iroilc piiiLi^c ;ivcc Kiiilnf. Il:iiiit'l. Kr.ililci- cl Slimu-s i\v droil»- ;t <i:iiicli«l:i (liri'clii)ii ilu symlii-.il <ln ( iliarliiui. le |iliis jniis-Miit <;iilfll :illrm;mil .ix fc le >vii<Iir;il ■!(' l'Acier.
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LA GREVE l.i'!s ouvriers (rusinc .-ilteiideiil le reloiii' ilos (ieléj;iies envoyés ;iii|iiès des p.itroiK |if>iii' faire
.•d)<)ulir les revcndionlinns.
Planche iir.
l'iKii, Kfu-inisclie ôlaïuwiT^
t II I ^^^^»f^f^^ STAHLWERKE Aciéries du Rhin', à Diiisbiirs-Moiderich, psI une des plus im|K)rtantos du hnssin de l,i liulii S, s min. s .!.• Lli:irboii el ses minerais lui donnent les nialières premières nécessaires à son industrie. Elle possède une usine
me a urfc.qiie a l)uiNtM,r--Mei.len(li. un lamiiiou à l-.les ;i Duishur-, une houillère à \Valtenseli«-id. un h.issin liouill<-r près de ni.e:,l.er-, el (l(-s minières à Alpriniren. Klle alimente cinri li.iuls fourneaux capables de produire de l.VO(» à I.:i00 tonnes de fonte par jour.
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— Bien », fit l'autre froidement.
Et il continua sa route sans un mot de plus.
Trois hommes à l'aide d'une grue chargeaient un bateau de poutrelles en fer :
« Ces poutrelles vont en Angleterre, m'explique M. Thyssen fils; les Anglais sont les meilleurs clients de l'Allemagne pour les poutrelles : 80 p. 100 de celles qu'on emploie chez eux sortent de cette province.
— Et ce chemin de fer, ces wagons, sont à vous? »
Il rit :
« Bien entendu ! Nous avons 2.500 wagons, 39 locomotives et 80 kilomètres de rails. L'ensemble de nos terrains se monte à 3.000 hectares. »
Ces chifi'res commençaient à m'émouvoir. J'en demandai d'autres au fils du grand usinier.
« Nous consommons ici 2.500 tonnes de charbon par jour, me dit-il, et 4.200 tonnes dans nos quatre usines, soit 4.200.000 kilogrammes par jour. Trois de nos usines se trouvent dans un rayon de 14 kilomètres, reliées par des chemins de fer. Tout ce charbon sort de nos mines, soit 1.500.000 tonnes annuellement. Mais il nous en reste près de 1.000.000 de tonnes encore que nous vendons, puisque nous extrayons environ 2.500.000 de tonnes de charbon par an.
Nous pourrions en extraire beaucoup plus, mais les mineurs manquent en ce moment. Nous n'en avons que 4.500, et 6.000 ou 7.000 trouveraient facilement de l'ouvrage. Nos ouvriers ne travaillent pas énormément ; ils s'arrêtent quand ils jugent qu'ils ont gagné assez ; ils sont quelquefois deux ou trois jours avant de reprendre leur travail. Ne nous plaignons pas, car, en Angleterre, c'est bien pire encore : les mineurs ne descendent que quatre ou cinq
jours par semaine; pas plus que chez nous, moins même, le mineur anglais n'a l'idée de s'agrandir, de se développer.
— C'est peut-être, fis-je, leur instinct qui parle; ils sont fatigués et obéissent à l'ordre de la nature qui veut qu'on se repose?
— Non, le travail de la mine n'esfr pas extrêmement fatigant; des machines à piquer le charbon tout à fait simples et commodes, des bennes mues par l'électricité, suppriment les efi'orts les plus durs. Il existe à la forge des métiers plus fatigants que celui de mineur. Et pourtant ce sont les mineurs qui se plaignent le plus.
— Peut-être leur salaire ne leur suffit-il pas?
— Si, puisqu'ils prennent à chaque instant des vacances 1 D'ailleurs, ils ne devraient pas se plaindre. Le salaire moyen d'un ouvrier qui travaille aux pièces est de 5 fr. 80 pour huit heures et demie de travail, comptées de l'entrée à la sortie. Les métallurgistes travaillent douze heures.
— Votre budget ne doit pas être mince ?
— Nous avons à paj^er environ 2.000.000 de francs de salaires par mois.
— Et quelle est votre production de fer?
— 890.000 tonnes d'acier, plus 800.000 tonnes de fonte, en tout près de 1.700.000 tonnes. Nous arriverons bientôt, j'espère, à 2.000.000.
Pour comprendre l'énormité de ces chiffres, il faut savoir que l'Allemagne entière — qui dépasse de beaucoup l'Angleterre dans la production de la fonte — produit annuellement 10.000.000 détonnes d'acier et 12.000.000 de tonnes de fonte, et que sur les 600.000 tonnes de rails qui sortent de toutes les aciéries allemandes, M. Thyssen en fournit 170.000 tonnes.
Nous fîmes le tour des usines et des chantiers.
J'aurais pu me croire là dans l'un des établissements du grand trust américain de l'acier. C'étaient les mêmes ateliers immenses, la même organisation matérielle, depuis l'arrivée du charbon et du minerai de fer aux cinq hauts fourneaux et aux fours à coke jusqu'au départ du coke et du fer vers le port ou les gares. La puissance de production des cinq hauts fourneaux est de 1.375 tonnes par vingtquatre heures. Quatre convertisseurs Thomas d'une capacité de 18 tonnes, huit fours Martin de 15 tonnes complètent l'outillage de l'aciérie. La mine de charbon se trouve à quelques pas.
Autrefois, les gaz de hauts fourneaux étaient complètement perdus. Puis on les utilisa pour le chauffage des chaudières à vapeur, qui, elles-mêmes, actionnaient des dynamos producteurs d'électricité.
J'apprends que depuis quelques années on se sert, pour la production de la force électrique, du gaz des hauts fourneaux et des fours à coke épuré qui actionne directement les moteurs à gaz.
— C'est une demi-force de récupérée, me dit M. Fritz Thyssen.
Ce qui me frappa au cours de cette visite, c'est la différence de rythme dans le mouvement des machines, les gestes des hommes, avec celui de Pittsburg, par exemple. Là-bas, tout a l'air d'être combiné pour la rapidité, et j'ai souligné autrefois le fait d'une admirable machine de 2 millions et demi, que le superintendant dp Homestead allait mettre à la ferraille p'Mii la r^-mplacer par une autre qui ferait gagner quelques secondes à chaque uperation.
De plus, ICI, certaines niaclnnes moins f"<>mpliqu'''Os ne pf^uvpnt >f> pn^sr-r d»' bras
d'hommes. Ce n'est pas le même automatisme qu'en Amérique. Il y a bien des grues monumentales et aériennes qui circulent le long des ateliers comme des ponts en voyage ; je vois aussi, pendant du plafond et se promenant le long des poutrelles, les grandes mains de fer à quatre doigts qui s'ouvrent et se ferment pour prendre et laisser les gueuses, pour enlever et remettre les couvercles des fours, et qui, de temps en temps, quand elles ont trop chaud, vont se rafraîchir en se plongeant dans l'eau fraîche d'une cuve. Mais les laminoirs continus où l'on place les cubes d'acier pour les allonger pourraient, comme en Amérique, après chaque aplatissement, retourner eux-mêmes les blocs par le mécanisme assez simple qui fonctionne là-bas. Ici. ce sont des hommes munis de longues pinces qui font le travail plus ou moins adroitement. A chaque opération, dix secondes perdues, et, en somme, une main-d'œuvre superflue. Ce dédain des minutes est bien allemand. L'index du métronome qui règle tous ces mouvements est placé plus haut en Allemagne qu'en Amérique, et la pendule bat moins vite.
M Fi if/ Thyssen m'expliqua en partie cette différence :
tt Si vous voyez, en effet, plus d'ouvriers chez nous qu'en Amérique, c'est que chez nos concurrents un ouvrier coûte 4 ou 5 dollars par ymi\ v\ (pi'cn Allfmasfne il coûte \ maiks. Les Américains "lit lionc intérêt à supprimer la maind'œuvre affrousenifiit cIihi»' et a cunslruiri' des liiachiii.-s lut'im' coûteuses ; ici c'est le contraire. Les machines trop compliquées ne « payeraient pas ».
« Une deuxième raison, c'est que le charbon coûte eu Ame-rique trois fois m<>Hi-> (htr qu't'ti Alleniagne. On a donc
avantage à faire travailler des machines qu'on nourrit à si bon marché.
« Troisième raison : dans le même temps que met un ouvrier allemand à extraire une tonne, un ouvrier américain en produit trois pour la raison que le charbon là-bas se trouve à fleur de terre et que les couches sont plus hautes. »
Des ouvriers embarquaient du charbon pour la Hollande dans ces grands bacs de trois cents tonnes qui sillonnent le Rhin et l'Elbe. On emploie pour le chargement un système extrêmement pratique, que je n'avais pas encore vu fonctionner ailleurs. Ce système consiste à amener les wagons de houille au-dessus d'une sorte de tranchée où est installé un chemin roulant. Les wagons s'ouvrent par le dessous, le charbon tombe sur le chemin qui l'emporte aussitôt, et promptement, vers un entonnoir en pente, d'où il glisse dans le bateau. C'est simple et rapide. Ainsi le charbon ne se casse pas; la main-d'œuvre est presque nulle et la besogne vite faite.
Nous enjambons des fleuves de feu où je pense cuire ; les cinq hauts fourneaux sont en travail. Nous respirons dans des nuages de fumée empestée. Au ciel s'élèvent les flots de la fumée jaune du manganèse, de la fumée blanche de la chaux, de la fumée noire du charbon. Le soleil les dore.
Je m'informe discrètement près du fils des circonstances qui favorisèrent à un tel point la réussite du père.
Il me répond :
« Oui, certainement, mon père a le don des affaires, une intelligence raisonnante très grande et un esprit de décision remarquable. Il y a une quinzaine d'années, au moment où les mines ne rendaient pas, ne payaient pas de dividendes, le gros capitalisme les délaissait. Mon père s'empressa d'en acheter quelques-unes parmi
les meilleures. Il vit que l'avenir était là. Essen n'a que peu de charbon, en somme, comparativement à nous, et plus tard il ne lui en restera même plus du tout. Nous autres, nous possédons 20.000 hectares souterrains de charbon. Nous n'en verrons jamais la fin !
LE SECRET DE Avcc tout Cela, avec ses LA FORTUNE quatre usines colossales,
DE M. KRUPP nn aaa
avec ses 22.000 ouvriers et ses 20.000 hectares de mines, avec sa position prépondérante sur les marchés métallurgiques et miniers du bassin de la Ruhr, M. Thyssen n'a jamais pu obtenir de commandes de canons du gouvernement prussien I On lui répondait : « Proposez vos modèles ! » Or, les clients d'artillerie sont restreints, puisque les États seuls ont l'emploi de ces ruineux objets. Les aciéries ne peuvent donc fabriquer de canons et de plaques de blindage que si efles sont assurées à l'avance du placement de leur marchandise. Comme il n'est pas naturel, même en pays monarchique, de favoriser un individu à l'exclusion absolue de tous les autres citoyens du pays, M. Thyssen se risquait à demander à l'État prussien : « De quelle sorte d'acier vous servez-vous? Quelle résistance? Je vous en fabriquerai. Imposez-moi des conditions, je m'y soumets d'avance. » L'État prussien lui répondait : « Adressez-vous à M. Krupp. » On pense bien que M. Krupp n'était pas pressé de donner à un concurrent de la taille de M. Thyssen les renseignements dont il avait besoin. Et c'est ainsi que M. Krupp se fit une fortune de 500 millions.
Mais la Prusse employait aussi des rails de chemins de fer, des ponts, des poutrelles de fer. Et M. Krupp monopolisait toujours les commandes officielles. A la fin, M. Thyssen, qui, comme je l'ai dit, est
L'ALLE M A G N E MODERNE
catholique, obtint du parti du centre qu'il dénoncerait au Reichstag ce monopole.
Comme le gouvernement avait besoin du centre pour gouverner, on atténua un peu ce scandaleux exclusivisme. Cependant les usines Krupp continuent à se tailler la part du lion. Le centre, qui a aussi besoin du gouvernement, cessa de protester. Il ferme ses trois yeux si l'Empereur lui donne la loi qu'il désire sur les écoles. Les catholiques blâment le parti en mots très durs. En effet, la Prusse étant surtout un État luthérien, l'Empereur et les hauts fonctionnaires pensent d'abord à favoriser les protestants sous les dehors de la plus parfaite équité. Aussi, malgré leur richesse si précieuse, — puisque le Rhin et la Westphalie emplissent à elles seules le tiers des caisses de la Prusse, — les deux provinces restent plutôt en froid avec le pouvoir impérial. Et l'Empereur n'est pas populaire dans ces régions. Les gros usiniers se montrent sévères dans leurs commentaires de ses actes et de son caractère. Je n'ai pas le droit de mettre des noms sur des opinions qui me furent exprimées en confiance, mais j'ai cru comprendre que les grands industriels westphaliens ne pardonnent pas à l'Empereur son intrusion dans le règlement des grèves. Ils prétendent que, pour se faire une popularité de mauvais aloi dans les milieux ou\Tiers, et spécialement chez les ouvriers polonais très nombreux dans la région et qu'il veut conquérir, il intervint spontanément et sans réfléchir dans un sens hostile au patronat, lors des dernières grèves, et qu'après examen il fut forcé de reconnaître que le patronat avait raison.
« Il eût fallu réfléchir avant d'intervenir, disent-ils. Un tel brouillonnage ne fait qu'aggraver les rapports déjà tendus entre employeurs et employés...
— Nous, me di' M. Thyssen fils, nous n'avons pas eu de diflicultés. Au cours de la grève, nous mîmes quatorze meneurs à la porte de nos maisons qu'ils occupaient. Cela fit impression. Si les ouvriers voient qu'on a peur, ils exigent davantage. Leur exigence vient de votre faiblesse. Vous reculez, ils avancent. Ils agissent de même avec le gouvernement, et c'est ainsi que le socialisme fait tant de progrès.
— En temps d'élection, quelle est votre action sur les ouvriers?
— Par principe nous ne nous occupons pas du tout des opinions politiques de notre personnel. Nous les connaissons, car notre devoir est d'être renseignés, mais ils votent comme ils veulent et comme c'est
leur droit.
— Mais ceux que vous renvoyez ?...
— Ceux-là sont des agitateurs qui troublent les autres et mettent le désarroi dans l'usine. On doit être sans pitié pour
eux. »
La sévérité de l'État prussien paraît tout à fait exagérée aux grands propriétaires miniers. Pas un jour ne se passe sans qu'un fonctionnaire de l'État ne descende dans la mine et ne cherche mille raisons de verbaliser contre les exploitations.
D'où vient cette sévérité? Sans doute du désir de punir les propriétaires miniers du bassin de leur résistance au vœu de l'État qui est d'acquérir une place prépondérante dans l'industrie houillère.
Car tel est le plan suivi par la Prusse depuis quelques années avec une continuité de vues remarquable. En 1905, l'État prussien a produit 7 millions de tonnes de charbon. Il possède déjà des mines à Saarbruck, dans le bassin de la Saar, mais pas en Westphalie, ou du moins il ne possède que des concessions non encore exploitées. Or il faut cinq ans de travaux
Pliot. Khcin. Mttalw. iiiirt Mjbch.. IUi!«:Mor(.
USINE EHRHARDT ;i Diisseldorl'. — Le ravage d'un lube de canon demande à peine deux ou trois heures
de travail automatique d'une macliine réglée.
l',.^;. Kiitii;. Mt
EHRHARDT est un si'-iieux concurrent tle Krupp et son procédé de fabricali<»n a été combiné avec celui
de Krupp pour la fabrication des canons de l'armée allemande.
Planche iôu
USINH HHKHAKDT i 1 Mi-->i-|ii<i| l. l.c i,i\ii;;<- u un lutn- lie 1- iliiii.ili'U ." i" < 'iX •■•! i.<'i- l.< iil>
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i\r l\i i:|.|i |.<>in l.i I'mIm II. il iic~ - Il- ■!.• 1 n mi'c .iIIimii;ii..|.'
EHRHARDT. — Avant d'entrer au magasin de réception, les enveloppes des shrapnells sont vt-rifiées par
dos femmes et ensuite nettov^os et frottées par elles
L USINE EHRHARDT fabrique aussi des fusils et des munitions : obus de rupture, obus brisants, obus
à la mélinite, shrapnells et projectiles d'infanterie.
Plamchb 170,
L • A L L h: M A G N E MODERNE
EHRHARDT
A\,ilU 'ii'UtliT Ml m.iu:i-.ill "il- I i'i'|ilii.|i. Ii'> r|iv>'l"|'|'i-~ 'il - -ni I jii.i I- -..m \.iiliii- pu t'f- fi'iiimc-i l'I •if.iiilr iu»lli>\ft'«. fl riMtli'f-. [1,11 i||i-~
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avant l'exploitation régulière. Et l'État est pressé d'entrer dans le fameux syndicat houiller du bassin Rhéno-Westphalien pour le surveiller. Un concession importante faisait l'objet de sa convoitise : la concession Hibernia, qui a 56 millions de capital, très solide et pleine d'avenir. Vous avez peut-être ouï parler de cette histoire. Une banque berlinoise acheta anonymement 27.000 ou 28.000 actions de Hibernia, c'est-à-dire 1.000 de plus que la moitié des actions totales. Mais il faut statutairement l'adhésion des trois quarts des actions pour transformer la Société. Au commencement de l'opération de rachat, les actions valaient 2.000 marks environ. Elles montèrent à 2.700 marks. La Dresdner Bank avait fait le coup. L'alarme fut donnée à temps. Les actionnaires restants se con-
certèrent et conservèrent leurs actions. La « manière » n'avait pas plu aux propriétaires. Il n'était pas digne de l'État d'employer l'intermédiaire sournois d'une banque pour escamoter une mine à une société sérieuse. Il fallait dire tout haut son désir d'acheter, donner une indemnité raisonnable — sans exagération — aux possesseurs de titres, et personne n'eût trouvé rien à redire.
Voilà pourquoi l'État n'est pas encore entré dans le syndicat.
On considère dans la région que tôt ou tard, et sans doute bientôt, les actionnaires consentiront à céder, parce que la lutte, l'opposition entre le pouvoir et d'aussi grands intérêts n'est pas bonne, n'est pas saine au point de vue social.
La discipline I
CHEZ M. THYSSEN
(SUITE
L homme le plus occupé d'Allemagne. — Un déjeuner au Parck Hôtel de Dùsseldorf. — Portrait de M. Thyssen. — Ressemblance avec Pierpont Morgan. — Laideur agréable et sympathique. — Pensée abondante et solide. — Opinion de M. Thyssen sur V industrie métallurgique française. — Utilité de bons rapports entre la France et l'Allemagne. — Les discours du Kaiser. — A quoi ils servent. — Crédits de guerre votés par le Reichstag. — Énergie admirable du concurrent de Krupp : M. Erhardt. — Dédain impérial.
— Frères de ministres attachés à la maison Krupp. — Œuvres patronales. — Chauffe-plats ambulants.
— Douches chaudes et froides. — Maisons ouvrières. — Étables. — Saleté polonaise. — Colonies pour célibataires. — Menus des repas. — Casinos, théâtres, salles de conférences, etc. — Les « KonsumsK — Jardins ouvriers. — Écoles d'adultes. — Les Américains sont encore les premiers l — U héroïsme d'un
industriel français. — Une journée au château de Landsberg.
ous nous sommes un peu promenés à travers le port de M. Thyssen et son usine >iu Deutscher Kaiser, en compagnie du fils du grand métallurgiste, mais nous n'avons pas encore aperçu !a silhouette du maître lui-mpme. C'est que M. Thyssen est l'hnrnme 'i'Ailemagne.
« \ oir NT. Thy^sf'n, nu' dif-nn. est chose diiîi' il»\ ^1 I ti ne le pmce pas en wagon, "fi [vut cittf'ndre longtemps l'occasion rU' lui parlpp >i]r la t^-vr^' ferme. » Il est 1 ame dp la plupart des grands syndicats dp W'pstpJialip et de la f'rovince Fihénane, du syndicat de l'acier, du syndicat du cfiarlvin, dii >ynd;cat fiu rwkp. du syndicat des poutrelles, et de bien
le plus occupé
d'autres. Et comme les quatre usines dont j'ai parlé déjà ne lui suffisaient pas, il vient d'acheter les deux tiers des actions d'une autre usine de Dusselduii, Ubdbilkcr Slahlwerke., et s'est assuré la prépondérance dans le Conseil d'administration d'une aciérie de Saarbruck.
Ai-je dit qu'il possédait de rirtips mines de fer en Lorraine et contrôlait la Société d'électricité Rfieinische-W estfœliscJier Elektrizitaetswerk, d'Ess^n, qui est en train de devenir une œuvre colossajp?
Dpuv- jours aprps que j'pus visité son usine, en rornpagnie de son fils, je reçus à l'hôtel du Park la visite de M. Thyssen. 11 venait aimablement m'inviter à passer la journée du dimanche suivant chez lui, à son château de Landsberg, dans le distrirt ^\y' hiisspldorf. J't't.iis prirhanté à la l'ois de vou' de près le plus fameux maître de
forges westphalien, et de pouvoir observer l'intérieur et la vie de repos d'un richissime industriel allemand.
C'est un petit homme, de mise simple, en redingote noire, cravate noire, chaîne d'or, d'apparence robuste et sanguine ; le nez, qui tient presque toute la figure, ressemble à celui de Pierpont Morgan, rouge et violet, surmonté d'une loupe ; sur la lèvre inférieure, une autre petite loupe violette force la bouche à se tordre un peu, mais cette bouche et toute cette tête sont prodigieusement intelligentes ; les petits yeux sous les paupières qui les voilent brillent d'esprit et de finesse, le front est beau et vaste, et cette laideur devient agréable et sympathique à force d'expression.
M. Thyssen, ce jour-là, voulut bien se laisser retenir à déjeuner et, pendant deux heures, tout en mangeant d'un appétit solide, nous causâmes de beaucoup de choses, je veux dire que je l'écoutais.
Quand il parle, c'est d'une voix presque basse et lente, mais nette, la tête un peu penchée comme faisait Renan, et les deux mains croisées sur le gilet. Toutes ses paroles sont extrêmement intéressantes :
on sent qu'il ne dit que ce qu'il sait, et qu'il le sait bien. On l'écouterait des heures sans se lasser, tant sa pensée est abondante et robuste, tant on apprend !
J'admirais sa santé. A soixante-quatre ans, il descend encore dans la mine, mange plus que moi, écrit <piinze lettres par jour, n'en prend jamais copie, tellement il est sûr de sa mémoire, dort ses neuf heures sans s'arrêter et ne se sent jamais fatigué. Le soir, son esprit est aussi vif, sa lucidité aussi parfaite que lorsque, à sept heures du matin, il se lève.
Il parla du port de Ruhrort.
« Alore, vous avez visité notre bon
port de Ruhrort ? fit-il. C'est quelque chose, n'est-ce pas ?Savez-vous dans quelles proportions il a progressé? En 1870, il avait un tonnage annuel de moins d'un million et demi de tonnes. Dix ans après, il passait à 2 millions de tonnes ; en 1890, à 3 millions et demi; en 1901, à près de 7 millions de tonnes, et l'an dernier à 9 millions. Mon fils vous a-t-il dit qu'avec Duisburg et les petits ports particuliers qui en dépendent nous arriverons demain à dépasser le tonnage de Hambourg? »
OPINION SUR Je demande à M. Thyssen L'INDUSTRIE ce qu'il pense de l'industrie FRANÇAISE j^étallurgique française.
Il me répond que l'opinion générale en Allemagne est que la France a beaucoup gagné depuis quelques années. On avait eu pendant quelque temps l'impression d'une sorte de somnolence, impression aujourd'hui disparue. Au contraire, on sait très bien en Allemagne ce qui se fait en France, la quantité et la qualité de nos eiïorts industriels, commerciaux et coloniaux, que l'on apprécie à leur valeur.
Les étrangers, de loin, voient donc ces choses mieux que nous, qui vivons trop près d'elles pour les juger? Pendant que M. Thyssen parlait, je me disais : « Alors, nous ne vivons pas que de politique, de cabrioles et de grimaces?... Tandis qu'on se bat dans le Parlement, que tant de gens intelligents, qui pourraient si bien faire autre chose de fructueux, discutent à perte de vue sur des épithètes juridiques, le pays travaille, l'inventeur invente?... Notre pessimisme serait donc celui de myopes qui ne verraient de la vie que les petites saletés d'alentour sans apercevoir la marche lente mais continue du progrès lointain ?
— Ainsi, continuait M. Thyssen, les
usines d'Omécourt en Lorraine française, les nouvelles usines de Châtillon et Commentry sont tout ce qu'il y a de plus moderne. Je ne connais rien d'aussi bien en France, rien de mieux chez nous ni ailleurs.
« Et tenez, à propos de ces usines françaises en Alsace-Lorraine, nous touchons du doigt la preuve de l'utilité des bons rapports entre la France et l'Allemagne. En Lorraine, vous avez énormément de minerai de fer excellent, mais pas de charbon, tandis que nous avons beaucoup plus de charbon qu'il ne nous en faut, mais pas de minerai. Il est donc indispensable que nos deux pays vivent en paix et, si on le pouvait, en bons termes.
— Mais, dis-je, cela ne dépend pas seulement de nous. Ce n'est pas du côté de la France que partent les discours belliqueux et les croisières à Tanger.
— Je vous comprends, fit en souriant M. Thyssen de son fin sourire pétri d'intelligence et d'esprit... Mais je vous assure que vous avez tort de vous préoccuper de ces discours. Ici, personne n'y fait attention. On est blasé sur ces rodomontades sans sanction, sur cette phraséologie dont l'arsenal pourrait armer en guerre dix armées et qui dort paisiblement sous la rouille. Cela sert seulement à faire voter des crédits au Reichstag pour les usines Krupp. dont les canons sont pourtant en retard sur les canons Erhardt. Ce pauvre M. Erhardt, qui lutte depuis quinze ans avec une énergie sans pareille pour faire accepter ses produits ! On a voulu le ruiner, on a tout fait pour le décourager et le réduire. Il a lutté avec une énergie admirable et qu'on n'a pu lasser. Ainsi, à l'Exposition de Dùsseldorf, Erhardt avait exposé de très belles choses, vraiment, de quoi convaincre la plus mauvaise foi. L'Empereur vint, resta une demi-heure
dans le pavillon Krupp et ne mit pas les pieds dans celui d'Erhardt. Résultat : les canons coûtent plus cher, il faudra les remplacer bientôt ; les impôts augmentent, on commence à se plaindre, les gens riches eux-mêmes émigrent des villes ouvrières, se retirent vers les villes de luxe comme Wiesbaden, où les contributions sont moins élevées, puisqu'on y est délivré de la charge des pauvres, des écoles, etc.
— On m'avait pourtant dit qu'Erhardt avait des commandes de l'État?
— Oui, finalement, après une lutte de dix ans, après un grand bruit au Reichstag, il a bien fallu s'y décider, mais à contrecœur... Comment voulez-vous lutter? Il y a chez Krupp deux frères de ministre et le frère du chef de la marine allemande...
— Et vous, fis-je, vous concurrencez donc Essen? Vous n'avez pas peur de ce monstre?»
Il se mit à rire :
« Mais pas du tout ! Pour les fers commerciaux, nous ne le craignons pas, au contraire ! Pour le charbon, je vous ai dit que nous sommes beaucoup plus riches qu'Essen. Les mines de Krupp n'ont pas d'avenir.
— Si vous croyez en la supériorité de la métallurgie allemande, en quoi consiste votre supériorité?
— Je crois qu'aujourd'hui tous les procédés de fabrication sont connus et qu'il existe peu de différence entre les produits d'une nation et ceux d'une autre. Pourtant je pense que nos tubes sans soudure sont jusqu'à présent supérieurs à ceux de nos concurrents, quels qu'ils soient. »
Qu'a fait un tel patron pour ses ouvriers? Je le lui demandai, il me le dit. Par la suite, je pus vérifier de mes yeux la réalité de ces œuvres considérables qu'il augmente tous les jours.
ALTENHOF est l'une des cités ouvrières créées par Krupp pour offrir à son personnel des logemenls
confortables i\ petit loyer.
ALTENHOF. —Type de maisonnette aménagée pour recevoir deux veuves.
Ili^-t. Krupp.
ALTENHOF. — Type de maisonnette agencée pour loger une famille.
Planche i;i.
ALTENHOF l'^l I iiiif ik-s cili's oiivi it-ics (■it''(''i's |i;ir Kiiiiip |iiiur (iiriir ,'i --oii |k'I'-<iiiiic1 <1i'n Im^oiih'hK
(•oiirdi't.ililcs ;'i [iclil liiyci'.
Ktu|.|>
ALTENHOF. -'iv|M< «le ni;iis(iniifltc' aiMi'ii.ii,M'c |)(Mir i"(>c('\ (nr <lcii\ vtMivcs.
ALTENHOF. - Tviu' >\c inaisomu'Uc ;ii:tiu'f»' |iiii\i- lopcr uiit' iMiiiilIf.
Planche 171
>'i.A!«<:Hr. i;-.
-,frî^r-tv;r^':::^t^i-::-S:;rSJ;'^^
LE SALUT AU KRONPRINZ. — Les corpoialions dVliidmnls ont avoc les autorités des rapports olTicicIs. Dans les villes universitaires, elles cèdent le pas aux professeurs, mais passent avant les officiers.
GERARD HAUPTMANN, qu'on voit ici assis à la gauche dunt- dame, est le président des étudiants. C'est à
l'heure actuelle le plus grand écrivain de l'Allemagne.
PtAHcai 174-
LE SALUT AU KKONPRINZ. I .•> .-..i |...i.tli«.ii> .ri-lii>li.iiits ••ni .i\.<- l<^ itiil..i il.-- ■If- i.'|'|^"il-' ••lli-ii-l-. It.tn- If- villf- iiiii\f r-il;iiii'-. flU-s cfilfiil If |'.i- ;in\ [iiKlf «^-iin-. tn.ii- |..i--riil ;i\:iiil le- •illi<'ifi<.
GERARD HAUPTMANN. 'in un vml ici ;issi- ;i l^i -;.inflif .luiif •i;inif. fsi !.- |,i.--i<jfiil .If- fhi.li;iiil-. < 'i- -I ;i
I lifiilf .'irliicljf If l'Iiis '.'i.iii'l 4''rii\;iiii 'li' 1' \ llcm;i;; hf .
HuANCHt
J'avais vu, à l'entrée de l'usinC; une grande voiture à compartiments chauffés qui passe au domicile des ouvriers mariés, prend la marmite contenant leur repas et rapporte à l'usine, où ils la trouvent chaude à midi.
A la mine, les ouvriers peuvent prendre journellement leur douche chaude ou froide.
M. Thyssen a bâti 1.400 maisons ouvrières qui coûtèrent chacune 5.000 marks — soit pour près de 9 millions de francs — et qui rapportent 2 p. 100 au capital. Les ouvriers payent 12 ou 15, 16 ou 17 marks par mois pour trois ou quatre pièces. C'est la moitié du loyer qu'ils payeraient en ville. Ils ont, en plus, en face de chez eux, une étable pour un cochon et une chèvre.
J'avais visité quelques-unes de ces maisons, la plupart d'une propreté remarquable et d'un luxe qui m'étonna : armoires à glace, lits jumeaux en noyer, tapis. La dernière nous réservait une surprise : les parents n'étaient pas là, une petite fille gardait la maison ; dans une chambre fermée que nous ouvrîmes, un taudis s'offrit à nos yeux ; au milieu du taudis, un gros enfant dans un berceau, nu comme un ver, et sale, sale inconcevablement. De la tète aux pieds, cet enfant, gras comme un véritable pourceau, n'était que crasse et ordure. Il nous regardait en silence, l'air abruti, suçant je ne sais quel rogaton. Nous refermâmes la porte de cette étable, et l'enfant resta seul. Mon compagnon paraissait un peu gêné de ce spectacle inattendu. Il adressa quelques mots à la jeune sœur gardienne et me dit :
« C'est un enfant polonais. Les Polonais sont sales. »
Outre ces maisons destinées aux ouvriers mariés, on a élevé des bâtiments pour 250 célibataires, qui payent 95 pfennigs par jour (1 fr. 20) le logement, deux repas et le café du matin. Ces repas se composent : à midi, de soupe, de porc ou de bœuf avec choucroute ou pois ; le soir, de pommes de terre et de harengs, ou de charcuterie ; ils achètent leur pain eux-mêmes. On les loge dans des dortoirs divisés en compartiments de planches, avec des couchettes de fer. C'est propre et net. Des lavabos, des douches froides et chaudes sont à la disposition gratuite des ouvriers, une salle de billard et une salle de jeux. Partout l'électricité.
J'ai vu deux grands casinos : un à l'usage des ouvriers, avec salle de conférence, théâtre, jeux de quilles, etc. ; l'autre pour les ingénieurs et employés, véritable club où il ne manque rien du confort habituel à ces sortes d'établissements en Allemagne.
Dans ce pays de mines, les maisons sont forcément bâties sur des trous... On a prévu les tassements possibles, et les constructions reposent sur six piliers. En cas d'affaissement, on peut ainsi aisément les relever.
Il existe des magasins de consommation d'une propreté sans égale, au sol recouvert de tapis de sparterie, où l'on vend de tout : victuailles, épicerie, articles de ménage, de toilette, machines à coudre et bicyclettes. Les vendeuses de ces « Konsums » habitent là, ont leur salle à manger, leurs petits dortoirs, leur salle de bain ! L'usine a sa boucherie, sa charcuterie, aux murs de faïence, aux escaliers de pierre et de mosaïque, son abattoir.
Les ventes sont faites au comptant pour
empêcher les ouvriers de s'obérer, au même prix que dans les magasins de la ville, mais la qualité des marchandises est supérieure. Quant aux bénéfices, ils sont divisés en deux parts: Tune distribuée en dividendes aux consommateurs au prorata de leurs achats, l'autre va augmenter le capital social du« Konsum» qui appartient aux ouvriers. L'usine n'y a aucun bénéfice.
J'ai dit, dans le chapitre précédent, que l'ensemble des terrains possédés par M. Thyssen s'élevait à 3.0(X) hectares.
Impossible d'en faire le tour avec de bons chevaux en moins d'une journée. De vastes portions du sol resteraient improductives si on ne louait aux ouvriers un hectare de terre pour 50 marks l'année, pour les exciter aux travaux des champs et les retenir.
« J'ai fondé des écoles d'adultes pour les ouvTiers, me dit M. Thyssen. Ceux qui veulent apprendre le dessin, la mécanique, ou poursui\Te leur instruction générale, ou connaître les lois ouvrières faites dans leur intérêt, peuvent y venir gratuitement quatre fois par semaine. On leur donne même toutes facilités pour cela ; ils peuvent prendre deux heures sur leur travail, qu'on leur paye. »
M. Thyssen a aussi créé des écoles de filles, des écoles maternelles et des classes de cuisine et de couture.
M. iiiyssen me demande cnnuîi(<nf j"ni trouvé ses usines?
Je lui dis la vérité, que j'ai été frappé de leur organisation rappelant tout à fait celle des États-Unis, mais qu'on y perd plus de temps. ! i nwiiîi (fœuvre y étant plus lente.
« Il me semble aussi, ajoutai-je, que vos laminoirs continus n'ont pas l'allure aussi franche que ceux des Américains; les cylindres m'ont paru hésitants dans leur rotation, ne pas avoir l'impétuosité de ceux de Pittsburg, qui roulent, sans s'arrêter, d'un train d'enfer, entraînent les blocs d'acier pour les broyer sans pitié ; les vôtres ont l'air de réfléchir. C'est un peu aussi la différence qu'on peut observer dans la vie des deux pays.
— Oui, ce doit être vrai, fit M. Thyssen. Ah ! les Américains ! ils sont encore les premiers. Nous avons beaucoup appris d'eux. Tous mes principaux ingénieurs sont allés en Amérique.
— Et vous?
— Pas encore. Peut-être m'y déciderai-je cette année ou l'autre. »
Voilà donc un homme de soixantequatre ans qui se prépare à traverser l'Océan pour ses affaires. Et je me souvins du mot d'un commerçant français venu à Berlin pour y fonder une succursale, et qui admirait son héroïsme :
« Tout de même, récapitulait-il devant notre consul, quand son affaire fut réglée, tout de même je suis venu a Berlin !
Avouez que c'est bien, cela, \uyons. Et songez que j'ai des enfants ! »
AU CKATEAU - J aliui passer 1p dimanche DE LANDSBERG guivnnt à I.andsbcrg.
Par une journée de m;ii splendide, je pris à DûsseldorF ]»' train {nnir Kettwig, petite station sur la route d'Essen.
Le train était comble de Novateurs:
employés et commerçants avec leurs femmes et leurs enfants qui descendaient a chaque station.
A Kettwig, une élégante Victoria avec cocher de haut style, botté et ganté de clair, m'attendait, qui me mena en vingt minutes, par un chemin ravissant, au château de Landsberg.
A part deux ou trois fabriques de drap, on ne rencontre que de petites maisons sans étage, aux toitures de tuiles noires vernissées, aux façades passées à la chaux, sur lesquelles les dessins de poutrelles brunes forment autant de figures irréguliêres ; volets verts, jardinets de tulipes jaunes et rouges. Les arbres en fleur, les prairies fraîches garnissent les pentes des collines baignées à leur pied par l'eau de ruisseaux bleus.
Il fait chaud, presque lourd ; les chemisettes blanches, les robes claires, les souliers jaunes et les ombrelles, sortis soudain avec cette première journée de soleil, égayent les routes.
On ne voit que ces arbres, cette eau, ces herbes vertes et le ciel limpide. Illusion charmante de petite Suisse solitaire et champêtre ! Et pourtant, à quelques kilomètres plus loin, c'est l'affreux Essen, étouffé sous les fumées ; c'est Mulheim et ses aciéries; c'est Duisburcr et Ruhrort et leur flottille innombrable chargée de fer, de houille et do minerai.
Nous passons im pont de bois bâti sur la Ruhr, rivière aux bords verdoyants, fleuris de marguerites et de pissenlits, qui, un peu plus loin, charriera vers le Rhin les millions de tonnes du bassin entier.
Une route sinueuse monte vers le château de Landsberg, qui domine la vallée.
A un détour, le château apparaît avec le relief d'une vieille tour carrée et crénelée, couverte en partie d'un lierre épais. Le
pont-levis n'existe plus, les fossés ont été comblés et la voiture entre tout droit dans la cour qu'enserrent des bâtiments de construction récente. Sous de grands arbres, des paons blancs font la roue en se regardant dans des miroirs placés au pied des arbres.
Une quinzaine de personnes causent sur une terrasse qui domine le parc, les bois et au loin la vallée de la Ruhr. Il y a là l'élite de l'industrie allemande. J'oublie les noms de ces maîtres de forges, de ces directeurs de sociétés électriques, de ces ingénieurs, de ces banquiers.
Dès l'abord, les toilettes me surprennent : nous sommes à la campagne, en mai, et les hommes sont recouverts d'une longue redingote noire, les femmes en tenue de soirée, robe de crêpe de Chine vert ornée de broderies blanches et or, une en toilette de tulle noir, une autre en soie ornée de jais. La belle-fille de M. Thyssen, jolie jeune femme blonde, porte une élégante robe princesse de drap grenat, de la bonne faiseuse.
Sur les poitrines, aux oreilles, aux doigts, autour des cous, beaucoup de bijoux.
La table de vingt-cinq convives est mise dans une vaste salle toute lambrissée de chêne clair dont les fenêtres donnent sur la cour et l'horizon des bois. De vieilles porcelaines se dressent sur de jolies crédences anciennes et des cabinets d'ébêne sculpté.
Déjeuner simple : caviar et pain beurré, potage, saumon du Rhin, jambon servi avec des asperges entières, rôti accompagné de salade et de compote, glace à l'ananas.
0\\ fête les fiançailles d'un jeune officier de cavalerie et d'une pimpante jeune fille appartenant à l'une des premières familles de la région. M. Thyssen prononce, au
l^'ALLE MAGNE MODERNE
dessert, quelques mots galants et spirituels et porte la santé des futurs.
Ceux-ci sont extrêmement libres, selon la mode d'Allemagne. On se serre les doigts, on se dévore des yeux, s'écartant à peine des importuns pour les mille privautés d'usage. Nous sommes plus colletmonté en France. Ici la bonne franquette règne dans son antique simplicité, et le vieux manoir parait bien le cadre naturel de ces mœurs d'autrefois.
La conversation n'est pas générale, on cause tranquillement avec ses voisins de gauche et de droite des sujets les plus variés. J'apprends de petites choses:
« Presque tous les jeunes gens fortunés de la région vont faire leurs études de français à Liège. »
« On fait son voyage de noces sur la Riviera française. C'est encore la mode, la Suisse est trop près. On pousse jusqu'en Italie, mais Nice à présent appartient aux Allemands.
— L'hiver on va beaucoup en Egypte.
— Les jeunes femmes des hommes d'affaires s'ennuient. Les hommes s'occupent trop exclusivement d'affaires. Elles aiment Paris, les toilettes, les théâtres. Qui donc n'aime pas tout cela? »
Plusieurs de mes interlocuteurs n'ont pas une haute idée de l'intelligence féminine. A mon avis, ils ont tort. Je le leur dis.
La conversation s'achève en galanteries banales.
Après le repas, le café est servi dans un grand jardin d'hiver aux murs de marbre, au parquet de marbre, où je vois deux œuvres de Rodin : une pure jeune fille murmurant son secret à Isis, et Athénée couchée, dans l'attitude du désespoir, sur les ruines d'Athènes.
M. Thyssen a l'air de beaucoup aimer ces deux superbes morceaux de marbre blanc.
Un Américain nous aurait dit incontinent leur prix.
Puis on fait la visite du château.
Je dois à mon amour de la vérité de dire que j'ai vu de bien mauvaises peintures de peintres de Dùsseldorf. Comment ne hurle-t-on pas devant ces horreurs ?
Nous passons par un salon Louis XVÎ en meubles dorés, que je trouve froid et, on dirait, inhabité. Puis nous montons à l'étage où se trouvent les chambres : cabinet de travail et de repos de M. Thyssen, en velours jaune côtelé. Sur une grande table s'accumulent des tas de papiers ; trois portraits de Bismarck (qui est dieu en Westphalie), d'autres portraits, de Moltke, de Guillaume premier... Chambres à coucher, l'une avec un lit breton, à la courtine de soie blanche dessinée de grands ramages, l'autre de style Empire.
La salle de bain est une grande vasque de marbre somptueuse. Puis une enfilade de chambres d'hôtes, puis la chapelle au bout d'un long couloir de garde.
Dans les coins, nous surprenons plusieurs fois les fiancés qui à notre approche fuient en riant sous les voûtes sonores.
Enfin, nous sortons dans le parc entouré d'une forêt de plusieurs centaines d'hectares, traversons des ruisseaux, des ponts, des chemins, des sentiers, jusqu'à ce que le soleil s'apprête à se coucher derrière les feuilles noires de la forêt.
M. Thyssen cause avec M. Stinnes, directeur d'usines à Mulheim-sur-la-Ruhr, fondateur avec M. Thyssen de la nouvelle
l'iio:. Lfcims, i ati>.
UNE CHAMBRE D'ETUDIANT. — Les cliaiiibres d't'tmlianls allcmaïuis de Ouciungon rissembleiU :i la cliambii' ordinaire du quartier Latin, mais sont cependant mieux tenues en yénéraL
LES MAISONS CORPORATIVES. — (;ha<iue corporation possède une « Kneipesaal ». salle où Ton boit, et qui sert aussi de salle de conversation, de cabinet de lecture et de cabaret.
Planche 175.
UNE CHAMBRE DETUDIANT. — I..-, r|,;unlM.-, «IVhi.lcmls ;ill.i.i..h.l~ .1, ( .... i . ,,,^. i, i.rli.iiii lui' m iliit^ii'f ilii i|ii;ii'l ici l.iiliii. iiiil- -.'iil i'i'|.(.n. I.int inictiv l<-Mn.-- <'ii -ji'iiii ;'l .
LES MAISONS CORPORATIVES. ( ;ii:i.|r.c .•..i|.,.r,ili..ii |...s^r.l>' un.' Ku. i|..-,i.il . -..II.' ..m I'..m |...il..l .|iii -^l'il Mii-^si ili- -.,'||||. .Il' l'din .'r-.;il i. .11. .!.' cal'incl lic l.'i'Imf cl .1." . .il'.u.'!.
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JàÊâèbsÈMiiâSiLi
UNE PRISON est inslnlléc au troisième rlafre <k' 1" " Aiil;t •. V soiil onfcinu-s les t'iiulianls ayant mainjiiô à la discipline univfisitaiiv. lîisniarck connut !«• riiclml pour s'rln* haltu au pistolet.
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LA PKiSON se compose de quatre petites chamores aniéiiajfées en c«'IIules.
Pli. II. D«lius. Paris.
EN CELLULE. — l.cs murs sont couverts de pilloresipies dessins, passe-temps des prisonniers.
PiA.tCHB fjn.
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