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FORMATION DU CORPS D'OFFICIERS

Pour comprendre ces mœurs qui vous sont devenues étrangères en France, me dit- il, et l'esprit militaire prussien qui s'est communiqué au reste de l'armée allemande, il faut penser que cette aristocratie mihtaire se forma dans l'Est après les désastres de la guerre de Trente Ans, dans un pays ruiné, dont le premier souci était de reconstituer ses forces de défense. Elle eut pour père Frédéric- Guillaume, le Grand Électeur, qui prit l'initiative de forcer les commandants de forteresses, jusqu'ici indépendants de l'Empereur, à lui prêter serment. Choisissant lui-même ses officiers dans les familles nobles de la Prusse et du Brandebourg, il fit de ces adversaires possibles les sou-

tiens les plus fidèles et les plus dévoués de la monarchie prussienne. L'identification absolue de la noblesse et de l'armée fit naître dans cette caste privilégiée un loyalisme ardent envers son chef, le Roi- Soldat. Durant les règnes de Frédéric- Guillaume, de Frédéric I©^ de Frédéric- Guillaume 1er et de Frédéric II, le grand Fritz, elle s'attacha avec passion à son chef royal. C'était l'époque où l'on se déclarait fier d'être « fritzisch » avant d'être Allemand. Le Roi se regardant comme le premier soldat de son armée, une forte solidarité s'établit entre le chef suprême et les subordonnés, ayant pour soutien le respect commun de la discipline, de l'exactitude, de la simplicité des mœurs. Le plus pauvre hobereau devenait par son mérite l'égal des princes. Il régnait parmi les officiers une sorte de fraternité qui faisait du « corps » une grande famille unie par le dévouement à la dynastie des Hohenzollern. Il paraissait tout naturel qu'un officier sans fortune en congé trouvât sur les terres d'un camarade riche un accueil fraternel, ou même que le lieutenant fût l'hôte de son capitaine ou de son colonel. « Chacun pour tous et tous pour chacun, » ainsi le voulait le Roi, qui encourageait l'ardeur de ce loyahsme en accordant aux corps d'ofTiciers un code pénal, et les prf^nnièr«^s plnr^ps dans le Gouvernement.

« Ainsi se formèrent ces corps d'élite, dont l'enthousiasme guerrier et la forte discipHne contribuèrent pour une large part aux victoires du LTnnd Frédt'rif.

Peu à peu rependant, et grâce à d'assez longues périodes do paix. 1^" formalisme s'empara des corps d'otriciors; on s'occupa avec un >uui méticuleux et bien allemand de détails purement extérieurs, et il fallut léna pour s'apercL-vuir de l'engourdis-

sement routinier de troupes tant répétées. Alors on songea à en rajeunir l'esprit. On laissa au corps plus de liberté en substituant à la nomination des officiers par le Roi le choix de ceux-ci par leurs frères d'armes, qui a duré jusqu'à présent et se maintiendra longtemps encore. Le rôle du Roi se borna désormais à ratifier les choix.

« La force numérique de l'armée croissant d'année en année, il fallut augmenter les cadres. Des officiers bourgeois furent admis en plus grand nombre dans les régiments de ligne. De la sorte se greffa sur le corps d'officiers une souche nouvelle qui l'enrichit, le rajeunit et le vivifia. L'esprit aristocratique, cependant, y subsistait en même temps qu'une discipline sévère, qui laissait pourtant à la critique individuelle une grande liberté, comme dans un ordre chevaleresque.

« Le corps d'officiers choisissant les hommes qu'il croyait dignes d'être admis dans ses rangs, il devenait responsable de ses membres vis-à-vis du Roi.

« Le commandement est donc resté aristocratique par essence, uni, fermé et homogène. Cette homogénéité crée la solidarité qui n*' i )it jamais défaut devant l'ennemi et qui ex- lui les jalousies si néfastes en cas de guerre.

« Quant au recru toment régional des offiripf^!, il n'e?;t malheureusement plus qu'exceptionnt'l. \'miis av^z noté It^s régiments de la garde et certains régiments de cavalerie de l'Est qui sont dans ce cas. Nfais relativement peu de régiments d'infantorio jouissent crirore de cet avantage traditionnel. Cette tradition heureuse a changé, au préjudice de l'homogénéité des corps, par l'atToi tation do garnisons fortes aux frontières. Les régiments frontières ne trouvant pas de remplaçants suffisants

— dans les grandes familles du pays, se virent souvent forcés d'admettre des fils de petits fonctionnaires ou même d'artisans de la région, qui n'auraient pu, autrefois, à cause de leur origine, entrer dans l'armée.

« On ne rencontre que très rarement dans le corps d'officiers allemands ce qu'on appelle des « brillants sujets ». L'allure théâtrale nous est étrangère ou du moins ne trouve pas d'admiration. Je peux dire qu'en général l'officier allemand fait son devoir avec simplicité. On parle à peine des chefs de l'état- major général, et un homme tel que de Moltke reste le type de l'officier prussien. Il résulte de cet effacement une certaine confiance en soimême, car ce qui ne s'extériorise pas est autant de gagné pour la force interne.

Depuis que Frédéric- Guillaume fer habitua ses officiers à lui parler librement, les hommes qui manifestent sans restriction leur opinion ne manquent pas. On se critique et on se moque môme peut-être trop de soi-même dans les corps d'officiers, et il n'est pas rare qu'un supérieur entende un mot qui ne lui était pas destiné ; mais il n'en demandera jamais raison à son inférieur. Je vous assure que celui qui croit trouver dans l'armée allemande l'obéissance passive ne connaît pas son âme. Notre discipline est une chose vivante et intelligente qui laisse du jeu à l'initiative.

« Je n'oublie pas cependant un défaut que je vous ai déjà signalé, et qui peut devenir un dangei- sérieux pour notre armée. C'est l'ordre exagéré et le pédantisme, une préoccupation maladive des détails extérieurs qui fit oublier après la mort de Frédéric II les choses plus importantes, et qui nous devint funeste pendant les guerres de l'indépendance. »

VISITE DE CASERNES J'ai visité des ca-

LES MESS o o o o .. o sernes, avec assez de peine. Le bourgmestre de Mayence avait demandé pour moi au général une permission. Le général télégraphia à Berlin, car c'est l'Empereur seul qui donne ces autorisations. La réponse fut négative.

Je m'y pris plus simplement et je fus plus heureux.

Dans les casernes que je vis en Westphalie et sur le Rhin, je fus frappé de la propreté générale des locaux, de la discipline et de l'ordre qui y régnent, depuis la cour jusqu'aux dortoirs. Les paillasses des lits sont faites en papillotes de papier. C'est plus sain, paraît- il, et les bêtes ne s'y mettent pas. A la cuisine, je goûtai, naturellement, le rata, qui est mangeable. Dans les ateliers, dans les chambrées des sous- officiers, des cartes postales ornent les murs: l'Empereur, l'Impératrice, les princes et les princesses ; puis Otéro, Cleo de Mérode, en cœur, en guirlandes, des cartons de cible encadrés de sapin brut, avec le nom des tireurs des plus beaux coups. Les magasins de réserve pour le cas de mobilisation sont tenus avec un soin et une perfection rares. Tout est disposé pour faciliter la distribution des fourniments en quelques minutes. Rien n'y manque. Le magasinier met un orgueil maladif à ce que rien ne cloche.

Je m'intéressai davantage au mess des officiers, où je fus quelquefois invité au repas du midi. Le Casino, — c'est ainsi qu'on appelle le mess, — est situé à l'entrée de la caserne, face au poste. Devant, un jardinet, un jardin derrière, vestiaire, lavabos. Dans celui que je vous décris, il y a deux salles à manger, une grande et une petite. C'est dans la plus petite que les uificiers mangent tous les jours, le long d'une grande table en T, le capitaine

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L ■ A L L E xM A G N E MODERNE

assis à la barre du T, les lieutenants des deux côtés de la perpendiculaire, La grande salle sert de salle de bal ; sur le buffet, des souvenirs d'anciens o liciers, timbales, hanaps, coupes avec leurs noms gravés et la date du souvenir, des candélabres d'argent donnés par la princesse Victoria, sœur de l'Empereur, colonelle du régiment, dont le portrait, en uniforme et casquée, est pendu au mur parmi des gravures de batailles, celle de Dûppel, entre autres, où le régiment s'illustra en 1864 contre les Danois. On voit sur la cheminée le buste des trois empereurs allemands et de de Moltke ; ailleurs, les portraits des anciens colonels du régiment.

Quand j'entrai dans la salle à manger du Casino avec le capitaine qui m'introduisait, chacun des o Ticiers s'avança vers lui et vers moi en se présentant lui-même. Il me disait son nom, joignait les talons et s'inclinait poliment. Ils avaient tous cet air de santé, de bonne humeur, de plénitude qui frappe chez la plupart des mihtaires, mais sans rien de ce dédain artificiel qui est quelquefois si désagréable à contempler. Pendant le déjeuner, la plupart d'entre eux burent aimablement à ma santé. Je notai les façons polies, mais famihéres, qu'ils avaient avec leurs supérieurs.

a Sur le parquet, nous sommes égaux, » me dit le capitaine.

Et c'était, en effet, très visible.

La vie de corps est traditionnellement très cultivée chez les officiers. Tous, jusqu'au grade de capitaine, sont tenus de prendre le repas de midi au Casino, et les chefs des compagnies eux-mêmes y mangent la plupart du temps. Le prix du repas varie entre 1 fr. 60 et 2 fr. 20. Dans la cavalerie, les officiers se trouvant moins nombreux, le prix des repas devient

un peu plus cher que dans Tin fa Fit orio (1).

Il est interdit à taM' lif parler du service sous peine d'amende.

Le Casino s'administre par une commission composée d'un capitaine et de deux lieutenants. L'un s'occupe de la cave, un autre de la table. L'aîné se charge des finances et de la surveillance générale du local.

Une réunion de fête a lieu à peu près tous les mois. C'est le Liebesmahl, ou agape. Elle dure tard dans la nuit, on y fait de la musique, on y déclame, on y chante, on y boit. On choisit généralement pour ces fêtes une date d'anniversaire quelconque, victoire ou visite royale. Leur but est de resserrer les liens entre les officiers, de réconcilier des amis brouillés, ou de rétablir des rapports plus cordiaux entre supérieurs et inférieurs. Un supérieur a dit un mot de trop ou trop durement à son subalterne ; ce jour- là, il lèvera le premier son verre en nommant celui qu'il a blessé ; un autre voudra rendre hommage à son chef qui l'aura défendu, — car c'est ici le premier devoir du gradé. Alors, un ordonnance ira dire à l'oreille du supérieur que Messieurs tels et tels désirent boire à sa santé; il lèvera les yeux en saisissant son verre, les autres se dresseront soudain, raides comme des cierges, et videront leur verre en regardant celui qu'ils désirent honorer.

Les jours de naissance — Geburgstagkind — sont également célébrés : l'aîné de la table, ou le plus jeune, y va de son discours. Le héros de la fête répond. On sert une tourte énorme avec autant de bougies qu'il y a d'années sur la tête de celui que l'on complimente.

Ces mœurs fraternelles finissent par

(1) Infanterie, effectif de 35 à 50 officier»; cavalerie, de 12 à 15.

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