LE BAPTEME DE LA BIERE I
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voit arriver le coup et qu'il est défendu de broncher, même de sourciller. Le sang coule sur vos vêtements, vous aveugle, et vous ne devez pas le voir ! Si, en recevant un coup, on a bougé la tête, on est puni par la suppression de la casquette, jusqu'à ce qu'une autre Mensur ait lavé votre honte. Si, une deuxième fois, on bouge, le corps vous donne le conseil de démissionner, car il serait impossible aux autres de conserver à côté d'eux un frère timide. » J'essayai de lui faire comprendre ma répugnance :
« Qu'on cherche d'autres moyens d'exercer le sang-froid, puisque le sangfroid est une qualité utile à l'homme. Est-il indispensable pour cela de se faire fendre le crâne et briser trois dents comme celui que vous m'avez montré tout à l'heure?
N'y a-t-il pas d'autres qualités plus utiles et plus belles à donner à ces futurs juges et à ces futurs professeurs? Si l'Allemagne a l'ambition de diriger les destins de la civilisation européenne, elle fera bien de songer à cela... »
Mais je vis que je parlais dans le désert.
GŒTTINGUE
(SL'iTE)
Ce que V étudiant entend par « boire un bock». — La Gullo. — Une table pour un corps. — Morgue aristocratique. — Les appels de bière. — Tableau des déshonorés de la bière. — Discipline et obéissance. — Le rituel de la bière. — Mises en accusation et punitions. — Pas de conversations. — La confidence d'un étudiant de Gœttingue. — Douze litres de bière par soirée et par tête. — Débuts du voyageur dans V ivrognerie. — Un défi. — Le vomitorium de la Giille. — Défilé devant le bassin d'ivresse. — Spectacle dégoûtant. — L'Allemagne ne perdrait rien à abandonner de telles mœurs.
E chapitre vous expliquera ce que les étudiants allemands entendent par « boire un bock ».
Je fus un vendredi soir invité par un « corps» à passer la soirée à la Giille, et dans mon désir de m'in- ;^^~i^M^ struire je me gardai bien tle refuser. Giille est un provincialisme allemand signifiant : « flaque d'eau fangeuse » et par extension, sans doute, « purin ». Les étudiants qui appellent Mist, fumier, le fond de leur verre, ont appelé Giille, purin, leur boisson favorite. On appelle Giillefass, le tonneau dans lequel le paysan met le purin qui sert à arroser ses terres.
Ces indications |)iiilnlM.fi<[i|(.s peuvent servir aussi à comprendre un" parti» du goût et de la délicatesse de l'étudiant, f.a « GùUe » est l'endroit où se réunissent tuu.s
les corps pour boire entre eux. Les Burschenschaftenontélule Ratskeller, brasserie située dans les sous-sols de l'hôtel de ville, comme il en existe dans presque toutes les villes d'Allemagne. Les corps ont choisi cette ancienne écurie convertie en salle de jeu de quilles, aux murs blanchis à la chaux. C'est là que je fus introduit. Dans une salle basse, longue, étroite et enfumée, une centaine d'étudiants de toutes les couleurs buvaient assis devant des tables couvertes de grands verres de bière.
Casquettes à part, on aurait pu se croire dans la cave d'un chiffonnier ou d'un mi\rr]\:\\\i\ de bric-à-brac. An \ murs étaient cloués les objets les pln> inattendus et les plus disparates ; à des licelles tondues ;< travers la salle, d'autres choses pendaient dan^ un voisinat^'e inexplicable: c'étaient des jtl.it-^ (If l»'i-!»l.in(', des cols >,tlf>s. (\o^ manrhettt>, di'^ lanlfriic^ \ cru! i- nni\s, des enseignes, des plaques de rues, ini vase
de nuit, des gants, une voilette, une pantoufle, de vieux parapluies, des peignes de femme, des plaques-réclames Liebig, Odol et cent autres ; un balai, de vieux chapeaux de paille, de feutre, de soie, une cage, des polichinelles, un magnum, un chapeau de cocher, des bêtes empaillées et mille objets différents.
« Et tout cela est trouvé ou volé ! » me dit-on.
A cette révélation qui m'amuse et me surprend, j'éprouve un certain plaisir. Ces jeunes Allemands sont donc comme tout le monde ! Ils n'ont pas toutes les vertus, comme ils voudraient le faire croire et comme le veut l'hypocrisie de leur éducation? Ce sont des étudiants comme les autres? Et je sens ma sympathie naître... Qu'il n'y ait pas de fdles joyeuses dans les rues de Gœttingue, que la ville soit si tranquille, les adolescents si corrects, si bridés et si cérémonieux, cette anomalie me déroutait et me «hoquait. Je les sentais trop différents de ce que je fus, et il en résultait un éloignenient, comme il advient de toute incompréhension et de tout contraste très marqué entre les êtres. Car ce qui nous éloigne de l'étranger, c'eet beaucoup plus le fait d<^ différer avec lui sur les points fondamentaux de notre nature que la non-conformité de langage ou la couleur du poil.
La table où je m'installai était la première en entrant. La fumée des cigares si dense m'empêchait d'apercevoir l'extrémité de la salle. J'aurais voulu me promener à travers les rangées de buveurs et regarder de près toutes ces têtes plongées dans des litres de bière. Mais je compris qu'il ne le fallait i>as. Chaque corps a sa table et ignore son voisin ; telle
est la règle. Ils ne se rendent pas de visites. Pendant trois heures que je demeurai là, pas un seul des cent étudiants ne vint adresser la parole au groupe dont je faisais partie, ni même l'apostropher au passage. De même aux tables voisines que j'observais. Cette contrainte est inexplicable autrement que par la morgue de la caste aristocratique. Les aristocrates qui font partie des corps et qui se recrutent entre eux ne veulent pas qu'à la faveur de leur passage à l'Université les fds de simples bonnetiers deviennent leurs camarades. L'orgueil arriéré de ces gros paysans balourds, — car c'est un fait : les jeunes aristocrates ont ici bien moins de distinction que tel héritier d'un marchand de légumes, — leur orgueil rétrograde, dis-je, retire à ces réjouissances la cordialité qui fait le charme des réunions d'adolescents.
On m'a assuré que, si je demeurais plus tard, très tard, je pourrais voir fusionner certaines tables... L'ivresse les rapproche. Quand ils ont avalé une quinzaine de litres, un besoin d'effusion et de fraternité bien connu les pousse à oublier la couleur de leurs casquettes.
En attendant, les voilà réduits às'amuser chacun à sa tabh\ H est vrai qu'ils ne se gênent pas. C'est à qui criera le plus fort ses appels de bière. Les servants sont des éphèbes de quatorze ou quinze ans, pâles et fatigués, qu'ils nomment : « Aschanti ! » Dans le bruit et la fumée, ce mot retentit sans cesse comme un échu cent fois répété : « Aschanti ! ^) Aussitôt le jeuno garçon arrive: on lui crie: « Gùlle ! » 11 prend le verre vide, va le remplir et dans la même minute le rapporte. Ces verres appartiennent aux étudiants, (>t chacun a le sien. Ce sont de vrais de-
mi-litres fixés sur une rondelle de zinc à rebord où, au moyen de signes conventionnels, on inscrit tous les duels du possesseur, les blessures qu'il reçut et celles qu'il fit aux autres : quand il fut blessé lui-même, c'est une barre ; quand c'est l'adversaire qu'il blessa assez gi-ièvement pour ne pouvoir continuer, c'est le signe -f.
Extérieurement, les jeunes Allemands'se distinguent, en général, de nos étudiants, par leur allure plus lourde, leur massivité ; leurs faces sont aussi plus larges. Mais il s'en trouve de minces et de fluets, et des bruns élancés aux yeux noirs. Pourtant, le jeune hercule, assez rare dans les Facultés françaises, se rencontre plus communément ici. Il a vite grossi, s'est empâté dés la première moustache. Ce qui les différencie davantage encore, ce sont leurs cheveux, souvent rasés pour le traitement des blessures après les duels, et les balafres ciselées dans leurs joues, sur leurs fronts et leurs crânes.
Ceux avec qui je me trouvais étaient de gentils garçons, empressés à me renseigner et à m'obliger, souriants et simples. A les voir ainsi, débridés, dans la gloire de leurs vingt ans, exubérants, vifs même, on se refusait à l'idée qu'ils deviendraient un jour les gros Allemands pesants qui composent la moyenne de la race.
En attendant, leur jeunesse rayonnante les fait sympathiques. On oublie leur facile obéissance, leur goût de la discipline, leur besoin même d'être commandés jusque dans leurs plaisirs. En effet, qu'il est fort, l'instinct de soumission des jeunes Allemands! Le président de corps qui tient le haut bout de la table appelle brusquement un «renard»:
« Fuchs î »
Le jeune honmie se lève gaiement d'un
bond et vient se placer la casquette à la main, les talons joints, près du président. Celui-ci lui donne un ordre :
« Va écrire le nom d'Untel au tableau des Dierverschisse (tableau des interdits, des déshonorés de la bière). »
Il y court aussitôt, et revient dire au président, toujours la casquette à la main :
« C'est fait, président. »
Et il est visible que cette obéissance de nègre leur plaît énormément, que l'ordre qu'ils reçoivent les enchante, de même que le président qui les commande sans façon, sans mot inutile, jouit profondément de son autorité.
Les «renards» n'ont pas le droit de boire dans de grands verres. Les leurs sont des quarts, au lieu d'être des demilitres. Ils ne peuvent tutoyer les Burschen que lorsque ceux-ci le leur ont permis. C'esttouteunecérémonie. J'ai puy assister. Un ancien, séduit par l'entrain avec lequel un « renard » avalait sa « gûlle », l'appela du bout de la table. Le renard quitta vivement sa place et vint vers lui, son quart à la main. Quelles graves paroles lui dit-il? Je ne sais. Mais leur verres s'entre-choquèrent, et chacun vida le sien dans le plus grand sérieux, leurs mains libres étroitement serrées, l'ancien resté assis, le renard debout. Personne ne remarquait cet aparté; ce resserrement des liens d'amitié par la bière, ce tutoiement sous les auspices de l'ivresse commençante avaient lieu dans le chambard.
Le zèle employé par les cent étudiants à vider leurs pots entretenait mon étonnement. Au heu de mettre une demi-heure à boire un bock et de passer une autre demi-heure devant les verres vides, comme on fait dans nos cafés français, sitôt qu'ils avaient achevé leur demi-htre,
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Planche io3.
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LE GRAND PONT DE BRÈME. — La Wesor qu'il franchit n'avail, il y a viii^t-ciiiq ans. que deux niMre: ileau. Aujouril hui sa profondeur est de sept mètres et le tonna^'e du porl de la rivière a quintuplé.
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LA BOURSE DE BRÈME est un bel édilîte de style ogival. La salle en cal lies imposante et très
richement décorée.
Plamchb 194
l-K GRAND FONT DE BKKME. — l.,i S\ .^.i .|ii n u mp mi ii.v.mi. i| \ .« vm-l t ni.| .m-», ijin' ■ltii\ im ln' ! •iM. \u|.>iiil liiii -..I |>i ••li'ii'lriit' t'-l lie «.l'iil ritt'lrt-s cl Ir Imiii.i^t- du |>iiit ili- \.\ iivitTi- ;i iIhiiiI iiiili-.