I-A BOURSE DE BRÈME
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et cela ne tardait pas, ils rugissaient leur cri : « Aschanti ! Gûlle ! » Souvent même, en passant devant les tables où ils voyaient des verres vides, les jeunes « Aschantis», blêmes, exténués, les yeux bleuis de fatigue, les prenaient sans mot dire et allaient les remplir.
Ces buveurs étaient bien venus là pour boire et non pour autre chose, et ils buvaient comme on accomplit une tâche. La bière disparaissait dans ces cous tendus, comme par enchantement. Si Tun d'eux tardait, par hasard, vite un toast lui était porté par un frère altéré.
Il est des règles pour boire.
Si quelqu'un vous dit :
« Gomment trouvez-vous la « Giille » ? » et que vous répondiez :
« Bonne,» vous êtes mis en accusation, car vous auriez dû répondre :
« Divine ! {Gœttlich I) »
Cette mise en accusation est faite aussitôt. Le président interroge les membres, avec une formule convenue, sur la punition qui sera infligée au coupable. Gette punition consiste soit en l'obligation de boire un certain nombre de demi-litres, soit en l'inscription au tableau des traîtres à la bière, soit en quelque gaminerie semblable.
On ne boit guère sans dire à quelqu'un, en levant son verre :
« Prosit ! »
Si ce salut s'adresse à vous, vous en accusez réception en levant aussi votre verre. Si vous n'avez pas soif, vous n'êtes pas forcé de boire aussitôt : on remet à plus tard. Si, au contraire, on désire tenir tête, on répond :
« Je suivrai {Ich homme nach). »
Mais si l'on vous dit :
« Prosit, einen Halben in dem Bauch !
(Grand bien vous fasse, un demi-htre dans la panse !) », il faut que le verre soit vidé comme réponse à celui qui vous lance cette aménité. Cette même bière ne peut servir à un autre toast. Ce serait trop commode ! Un seul verre défrayerait dix santés, comme chez nous, où il suffit même d'un signe pour répondre à une brinde ! Ici c'est inadmissible.
Et ce : Prosit in dem Bauch doit être suivi d'effet dans les cinq minutes de bière, ce qui équivaut à trois minutes ordinaires. Conmie vous le voyez, on a juste le temps de se recueillir...
Ces règles et cent autres composent un rituel de bière — c'est ainsi qu'on l'appelle — extrêmement détaillé, imprimé, répandu dans toutes les universités allemandes, rédigé sur le modèle du Leipziger Commande accepté par tout le monde et qui traîne sur toutes les tables.
A part ces appels, ces cris, ces défis, que disent les étudiants? Parlent-ils pohtique? C'est défendu. Échangent-ils des idées enthousiastes et définitives, comme il convient à l'adolescence? Non, ils s'adressent les « prosit» sans fin, récitent le rituel de Leipzig, rient de quelque vague plaisanterie, font une courte remarque sur ceux qui passent... Que sais-je?
Mais aucune conversation suivie, aucune discussion passionnée sur des théories, fussent-elles folles ! J'essaye, pour voir, de jeter quelques noms propres dans la conversation : Gœthe, Nietzsche, Spencer. Ils n'ont pas d'écho.
Je parle du duel :
« A quoi cela sert-il de vous taillader la tête? »
L'und'euxme répond textuellement, avec
l'approbation de tous ceux qui l'écoutent :
a Si on voit quelqu'un avec une balafre,
tout le monde se dit : « C'est un homme qui a du courage. » Et on le respecte. C'est pourquoi les étudiants sont respectés. Si nous passons dans la rue, on nous fait place, et les femmes nous admirent...»
Telle fut, dans sa candeur, la confidence d'un étudiant de Gœttingue à propos du duel.
DOUZE LITRES H fait chaud. Un à un, PAR TÊTE o o leg étudiants se mettent en bras de chemise pour être plus à l'aise. On ne peut bien boire si on a les coudes serrés dans la manche des vestons. Dès qu'ils se sont ainsi mis en position, ils poussent un cri terrible :
« Aschanti ! Giille ! »
Je leur demande :
u Combien buvez-vous de litres de bière par soir, en moyenne?
— Oh ! pas beaucoup. Minimum, 6 litres chacun. Certains boivent le double.
— Comment ! 12 litres de bière dans une soirée? »
La table entière rit de mon étonnement. Et l'on me cita des tours de force bien plus extraordinaires : des chiffres que je n'ose même pas reproduire, de peur de m'être trompé... que sais-je !... 20 litres...
« Vous vous y feriez comme tout le monde, avec un peu d'habitude. Essayez, vous verrez... Prosit Rest ! »
Ce Prosit Rest signifiait : « A votre santé, jusqu'au fond du verre. » Et je devais, pour être poli, vider mon bock plein. Je me recueillis quelques secondes, songeai à l'honneur de la France que je me trouvai représenter en cet instant au fond de cette taverne du HanovTe, et, le sourire aux lè\Tes, je levai mon verre. Le corps entier me regardait avec sympathie et curiosité.
Je bus sans m'arrèter, sans respirer, jusqu'à la dernière goutte, avec la désinvolture d'un étudiant de quinzième année. Je fus acclamé. J'avais fait mes débuts dans l'ivTognerie.
Pourtant, je ne savais pas boire. On ne me l'envoya pas dire. Un ancien étudiant, qui avait bien trente ou trente-cinq ans, large du ventre, bouffi de la tête, ses gros yeux bleus baignant dans la cornée jaunâtre, m'en fit la démonstration. Il prit le manche de son verre à pleine main, leva son coude à la hauteur du menton, bien en dehors, et, ouvrant la bouche, y déversa — il n'y a pas d'autre mot — le contenu du verre sans toucher ses lèvres. Il buvait sans déglutir, par conséquent sans même sentir le goût de la bière. En quelques secondes, le demi-litre avait disparu. Je m'extasiai sur ce talent que j'osai appeler sans égal. Mais des protestations s'élevèrent. Un «renard», entre autres, prétendait boire aussi vite que son ancêtre. C'était un défi. Il fallait pour la gloire des vieilles générations qu'il fût relevé. Il le fut. Froidement, l'ancêtre cria :
« Aschanti ! Giille I »
Il fit un signe à l'imprudent renard, qui lui aussi commanda résolument un demilitre. Le président lança : « Un ! deux ! trois ! » Les coudes se levèrent. La bière couleur de sardoine descendit dans les trous noirs des bouches, et nous suivions tous avec curiosité le progrès des verres qui se vidaient. Mais bast ! L'ancêtre vénérable avait déjà déposé le sien sur la table, que le jeune audacieux enétaitencore à la moitié. Le demi-litre avait été escamoté en quelques secondes.
Tranquille et méprisant, le vainqueur n'avait rien dit pour souligner sa victoire. A peine avait-il esquissé un léger hausse-
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ment d'épaules en regardant d'un autre côté.
Vers onze heures, des étudiants s'en allèrent.
« Déjà? fis- je.
— Ils se battent demain », m'expliquat-on.
Leurs amis leur criaient :
« Waffenschwein ! »
Ce qui, traduit littéralement, veut dire : « Cochon d'armes », mais signifie :
« Bonne chance ! bonnes armes ! »
Mêlés aux étudiants jeunes et vieux, d'anciens membres des corps habitant la ville viennent se joindre à eux les jours de Kneipe ; on leur prête une casquette.
Et leur moustache grise, leurs cheveux blanchissants sous cette coifi'ure aux couleurs vives, au milieu de cette jeunesse bouillonnante, ont quelque chose d'anormal et de choquant. Une seule chose les rapproche : la bière, et le respect que les jeunes montrent pour ces anciens héros que vingt duels et mille orgies ont sanctifiés.
On en voit, parmi ces anciens étudiants, qui ont déjà le faciès de l'alcoolique invétéré et qui finiront sûrement à la maison des fous. Ils boivent froidement, sans gaieté, l'œil morne et vide, un verre plein à la fois, et on les sent ennuyés d'être forcés de s'arrêter pour respirer. Les autres, l'œil vif, la bouche joyeuse, boivent pour répondre à l'excitation générale, et s'ils exagèrent en ce moment leurs rasades, c'est par respect humain, par bravade de jeune homme.
Je demande :
« Qui boit le plus?
— Les Saxons. Ils boivent comme des fous. »
C'est, en somme, une orgie systématique
et violente contenue dans des bornes suffisantes par la discipline et sans querelle d'aucune sorte.
Mais on ne peut pas boire ainsi impunément pendant des heures. L'estomac a beau être élastique : 6 ou 8 litres de bière engloutis en un si court espace de temps travaillent tous les organes, et l'estomac d'abord... Constamment devant moi défilent des casquettes de toutes les couleurs, des bleues surtout : Saxonia. Ceux qui les portent ont l'air malade. Je le remarque.
« Ils vont au Speibecken. »
Vous décrirai- je ce que j'ai vu là? C'est bien difficile et peu convenable. Mais enfin, il le faut, si je veux de bonne foi justifier les impressions que j'ai rapportées sur le caractère et l'état des mœurs du peuple allemand.
Le Speibecken est le « vomitorium » de la Gulle.
« Regardez, me dit en riant à pleine bouche mon voisin qui parle un peu le français, voici notre bassin d'ivresse. »
Je me retourne, et par la fenêtre à laquelle je suis adossé, je vois, en effet, un bassin de zinc encadré par deux poignées de fer. Une «casquette bleue» est justement penchée vers ce bassin, et deux mains serrent les poignées, tandis que le dos tourné vers moi est secoué de mouvements convulsifs, comme d'élans retenus. Je ne vois pas autre chose. Et c'est assez.
Et désormais, je regarderai avec curiosité défiler les casquettes multicolores.
Voici la bleue de Saxe, puis la verte de Westphalia, et c'est Hano\Te, et c'est Brunswick, et c'est Brème ! Toute l'Allemagne, les républiques de la Hanse, les grands-duchés et les royaumes dissidents
de TEmpire se rencontrent ici devant le Speibecken. Quelle solidarité, princes 1 Et qui parle de particularisme?
Mais voici revenir les Saxons du bassin d'i\Tesse... Encore mal assurés sur leurs jambes, leur face congestionnée par TefTort qu'ils viennent de faire, ils essuient leurs yeux tout remplis de larmes. Aussitôt assis devant les tables, ils recommencent à boire. Et plusieurs fois dans la soirée cette promenade se renouvelle.
Allons, allons, c'est dégoûtant.
Je ne voudrais pas faire de peine à mes jeunes amis d'un soir qui m'apj>rirent à boire avec tant de bonne grâce, mais je ne puis m'empêcher de remarquer que l'écurie où nous buvions tous ensemble était bien près du « vomitorium ».
Et je suis bien sûr que l'Allemagne ne perdrait rien à abandonner des mœurs pareilles.
LA STATUE DE ROLAND, (l»''feiisciir dos libellés municipales, a »''lé «érigée en 1412; t'll»> rcsle comme le
symi.ok' îles droits cl des privilèges de la ville de Hrème.
Planchs 107
LA STATlîK l)K ROLAND. .i.l.uMiir .).•-, lili.-i h- immi.i|.;.|,-.. .. ,l.