L'ALLEMAGNE 31 O 1) K R N E
nuancées qu'il veut dire, c'est rallemaïul qu'il emploie.
Il me confie son ^oùt pour la peinture ancicHne et sa répugnance pour la peinture moderne.
« Comme l'Empereur, alors? fis-je. Et pourquoi cette répugnance?
— C'est difficile à dire, m'expliqua Sa Magnificence. Sa Majesté trouve avec raison que les modernes ne dessinent pas, que leurs couleurs sont plaquées brutalement et sans art. Ces peintres voient d'un autre œil que ceux d'autrefois. Allez regarderies portraits de Petersen, bourgmestre célèbre de Hambourg, exécutés par trois peintres différents, Slevogt, Trubner, Liebermann. L'un vivait avant l'école réaliste, le deuxième date de l'école de Manet, le troisième, de nos jours. Il est saisissant de voir les différences. L'ancien me plaît infiniment, c'est de la vraie peinture, à la fois dessinée et peinte ; quand le second parut, il y a vingt ans, on hurla ; puis, le peintre retoucha un peu et, aujourd'hui, il passe encore... quoique... enfin ! Quant au dernier venu, c'est inexplicable, il vous frappe à grands coups de poing dans l'estomac et, au heu de vous attirer, vous fait reculer ; cela se comprend. Il y eut pourtant des paysagistes ham bourgeois d'un talent charmant dans la première moitié du xix^ siècle, et qui firent de petites choses délicieuses. D'où vient donc la rage des peintres d'aujourd'hui?» Je risquai ma théorie de l'éducation et de l'habitude :
« Je crois, fis-je, qu'on peut très bien exphquer l'aversion de l'Empereur et la vôtre. Jusqu'à vingt ans, on ne vous a montré probablement que de la peinture ancienne au bitume et très finie. Votre œil a pris l'habitude de ne considérer la peinture qu'avec ces qualités — ou ces défauts.
Vous l'avez connue et aimée ainsi. Et le jour où on vous a présenté une peinture plus aérée et plus claire, votre goût, c'est-à-dire votre conception habituelle des tableaux, s'est révolté. Vous avez cru qu'il fallait choisir entre l'ancienne et la nouvelle, et vous n'avez pas hésité. La preuve, c'est que, aujourd'hui, on vous obligerait à vous décider entre la manière de Manet et la dernière école, vous choisiriez l'école de Manet. Pourquoi? Parce que, tout de même, voilà vingt ou trente ans que vous y êtes habitué. Vous Iç disiez vous-même tout à l'heure : « le « deuxième.. .passeencore... ». Etlestableaux de 1830 que vous admirez aujourd'hui comme de bonnes peintures, n'oubliez pas qu'ils ont été conspués pendant de longues années après leur apparition par des gens qui n'avaient pas plus mauvais goût que d'autres, mais qui, comme l'Empereur sans doute, et comme vousmême. Magnificence, étaient des gens d'habitude... »
Sa Magnificence hocha la tête d'un air de doute et me répondit :
« Allez les voir, allez les voir... C'est inexplicable. »
Puis il me parla de l'Empereur :
« Vous devriez le voir, me dit-il. Il est si intelligent ! C'est un homme vraiment remarquable, qui séduirait les Français s'ils le connaissaient. »
Et, naturellement, la conversation sur l'incident du Maroc :
« Y a-t-il eu réellement un grand changement dans l'état d'esprit des Français vis-à-vis de l'Allemagne à la suite de l'incident de Tanger? me demanda-t-il.
— Oui, répondis-je. Toute la France a cru que l'Allemagne voulait la guerre. Pendant un an, l'opinion se débattit dans cette crainte et cette incertitude : « Y
le
Plamchb 2li.
t ft^iP-takc^st^igOli
!e phot. Gu
VUE DE L'ALSTER. — L'Alsler esl divisé en deux parties par le poni des I.onihitrds. Au pi
s par le ponI des I.omh.trds. Au piemirr plan. IWussrn-Alstcr (AMcr vli'<"jv ; plus loin, la lîinnen-Alster. La parlie la plus hiillaulo et la plus belle do la villo est la Binnen-Alslor. Sur ses quais, surfout
sur le .liiiit:f<Tiisiie'', sf prcmène nue fonle t'Ictrimlo et cuMiiopolite. ' - n (lillériii'.e de celle des JîJS i 1 énans, (!e la ^V«■slpllalie ou de la Prusse.
Pi AMIliCS 214-215
VUE I->K I, AI.STFK I. Al-i. t .-l .lui~.- .n .l.nv |oili.- |.;.r I.- |..>hl .1.- I.. ii.l.ii.U. An |.i. 1111.1 |.|;iii. I A11--.11-AI-I. r AM.
-•• l'i '•nulle Mlle liiiilc cil':;;!!! le cl n .^ nu '| i ■! il '
-'ic !•■ .liiirj hi II-
lii- li'iri. 1.1 r.imicii- \|s|.i-. l.;i|Milu' 1.1 |.Imn Inill.inli' .-1 l.i | .lu- ImI !.•.!.■ l.i \ ill,' c^l l.i llininn- \U' ,1. Sur -i"- .ni.ii<. -wrtoiil •!i' 1 ( Ile (Il ^ I ■ > ■" I I fl'^ili--. 1 <■ 1.1 \\ 1 ~l I ImIIc i'II (le l.i i'i u-.-r.
iC f
Pl
AHLUS JIO.
Hl ^^
«aurait-il la guerre?» Puis elle se reprit. Et, finalement, si la paix ne s'était pas faite, l'opinion devenait favorable à la guerre, on le sentait. Cette crise a passé. Mais il faudra quelque temps pour que le calme revienne.
— Vous devez comprendre, pourtant, me dit le ly Burchard, que l'Allemagne ne pouvait se laisser considérer plus longtemps par la France, ou du moins par un ministre français, comme une quantité négligeable. Ilétait impossible de l'admettre. »
N'oublions pas que le président du Sénat de Hambourg, comme membre du Conseil fédéral, eût été appelé à donner son avis en cas de guerre.
Les élections allemandes étant toutes proches, je pensai que, dans notre pays de suffrage universel, il serait intéressant de savoir sous quel régime votent les citoyens d'une république comme celle de Hambourg. Je m'en suis fait expliquer le mécanisme assez compliqué.
On sait que pour être citoyen de Hambourg, — c'est-à-dire pour prendre part aux élections de la Burgerschaft (quelque chose qui serait à la fois la Chambre des députés et le Conseil municipal de Hambourg), — il faut avoir payé pendant cinq ans l'impôt sur un revenu d'au moins 1.200 marks, soit 1.500 francs. Il y a quelques années, en plus de cette obligation, le citoyen était tenu de payer une prime de 37 fr. 50, une fois versée, pour être inscrit sur les liste électorales.
Beaucoup d'ouvriers reculaient devant cette dépense.
A la suite d'un fort mouvement démocratique, le gouvernement consentit à supprimer, en 1896, cette prime de
30 marks. La suppression votée, ce furent 40.000 électeurs de plus pour la ville de Hambourg. Jusqu'alors la majorité des ouvriers, devant l'impossibilité où ils se trouvaient d'agir, ne s'étaient naturellement pas occupés de politique locale. Mais ils s'étaient organisés et, en 1901, après une fausse tactique du parti bourgeois, ils avaient eu leur première victoire : un député socialiste élu à la Burgerschaft. En 1904, sur 24.000 votants, les socia listes avaient pour eux 40 p. 100 des suffrages exprimés et envoyèrent 13 députés à l'hôtel de ville. Quand le parti conservateur vit arriver ces 13 membres ouvriers, au succès desquels il ne croyait pas, il décida de changer la Constitution.
J'ai déjà dit que, sur les 160 membres de la « Bourgeoisie», 40 étaient nommés par les propriétaires fonciers (qui constituent une classe), 40 par les notables (constituant une autre classe), et les 80 autres par tous les bourgeois, encore divisés en deux catégories : ceux qui possèdent un revenu de 1.500 francs à 3.250 francs, et ceux d'un revenu audessus de 3.250 francs. Les notables, par exemple, sont inscrits dans les trois classes et disposent par conséquent de trois voix.
En revanche, on comptait relativement peu d'ouvriers pouvant voter. Aussi beaucoup déclaraient un revenu supérieur à leur salaire véritable. De là des enquêtes près des patrons, des procès même engagés par le fisc contre les fausses déclarations... Singulière lutte, où les pauvres voulaient se faire plus riches qu'ils n'étaient et réclamaient le droit de payer des contributions !
« Vous n'avez pas ce revenu ! disait le fisc.
— Si ! protestait l'autre. Outre mon salaire régulier, je travaille ici, là. et autre part. »
Et souvent, le lise était battu.
On cherchait donc le moyen de modifier la Constitution.
Mais la Constitution, pour se laisser modifier, exige que les trois quarts des voix de la Bourgeoisie, c'est-à-dire 120 voix, demandent ce chan<::ement.
Or, il suffisait que les socialistes conquissent 40 voix et un complice dans le parti libéral pour empêcher la revision de la Constitution. Il fallait donc agir vite, pendant que les socialistes n'avaient encore que 13 représentants. Et une loi fut présentée et votée, décidant que la classe des contribuables dont le revenu était inférieur à 3.250 francs, c'est-à-dire en somme, tous ou presque tous les ouvriers, ne pourrait nommer que 24 députés au maximum. Les autres en nommeraient le double, soit 48.
Une agitation se produisit dans la ville le jour du vote, des pétition- lurent envoyées au Sénat et à la Burgerschaft, les i.nanifestations parcoururent les rues de la Mi\>\ des troubles eurent li» u pour protf'ï>t»'r «'niitrt' ce coup d'I-lt.it untideiniH !,ii.i(|u<' , .jf.^ ludLTfibHks hirt'iit yû\> > par I.! b.iss** |i' iiiulat:"»' liu pi.rt ; un tua iin gardu'n df la paix et un ouvrier, h qn^lrpit-. pas de la fontaine où Charlenia^ne eriye sn majesté. 11 y eut 'les pmces : les suciaiist^'s tinrent a jiKuiver que It-s désordres n avaient pas e'te {iruvi.qnrs pur eux et que les accuses n'appartenaient a aueune "•riranisation rt^iiluTf (lu parti.
« .N'importe, disain-je aux chefs du parti socialiste de HamlKiurs^. vous êtes vaincus pour toujours, la (Constitution vous ferme a jaruaLs le 'iu'rnin du pousun.
— C t't»t vrai, nii' ie|»uiidirent-iU^ ii<»u:5
sommes vaincus, nous nous inclinons devant la loi nouvelle, puisque nous n'avons aucun moyen de résister. Mais nous espérons que les Bourgeois, entraînés par la force des idées, deviendront d'euxmêmes plus libéraux et nous donneront des droits égaux aux autres citoyens de Hambourg. »
A cela les Bourgeois répondent que les socialistes, étant les ennemis du commerce et de l'industrie, ou du moins s'opposant aux mesures propres à les développer, et n'ayant, d'ailleurs, rien à défendre, se désintéressent de la prospérité de la ville et de l'État, et qu'il appartient à ceux qui possèdent d'administrer.
Conception rétrograde, que même les pires conservateurs de chez nous trouveraient exagérée...
LHYGIÈNE Hambourg est une ville admirablement administrée.
On se rappelle qu'il y a une quinzaine d'années le choiera y éclata. On fit des efforts surhumains pour l'arrêter, et on y pHiAin*. L'fMM de rE!i"\ puisée à même i'' îl^'uv-", fut i'"(Mniii|.' r.iiipaijit' du mai. h'j'Ui», <\>'^ Huilions lurent dépensés pour >au\ t'L'nrder 1 livi^jène de la République. Jt' SUIS <dle Vdir \('^ fr-iNaiix t.iifs fHiur anu'hnrer le sei'\ n:,' d'.Mu.
L'eau est }»rise a })res»'nt a s kilomètres t'U av;;] de Hambourg, dans d'enorrnes tuyaux, a un endroit ou l'I'Jhe débite 3.<»')<! mètres cubes à la seconde, et amenée d.ins des bassins immenses pour être de là diriifpe sur des filtres, puis, ainsi épurée, distribut'T en ville.
Ou a d(»nc creusé quatre bassins d'une c,< paille toi, de de o2(UH» mètres cubes. Contruitb en pente très douce, ils se coin
mandent les uns les autres. De sorte que l'eau, déposant ses impuretés, se clarifie de plus en plus en passant de l'un à l'autre, et qu'arrivée au quatrième, elle est déjà de l'eau bien claire. De ces bassins, l'eau est canalisée vers vingt-deux immenses filtres occupant 170.000 mètres carrés de surface, situés à 3 kilomètres de là. Ces filtres sont composés d'un lit de 1 mètre de sable et de 60 centimètres de cailloux. L'eau s'y écoule de 1 mètre par vingt-quatre heures. Ils sont en communication avec un siphon de fonte qui amène l'eau dans deux réservoirs d'une capacité totale de 18.000 mètres cubes.
Au printemps, les filtres sont nettoyés toutes les semaines ; il s'v trouve alors une couche de boue de 2 millimètres, et le sable est un peu jauni sur une épaisseur de 12 millimètres. On le remplace de temps en temps. L'été, les filtres restent plus longtemps propres. C'est qu'au printem.ps l'eau qui vient des montagnes et la neige qui a fondu apportent à l'Elbe une plus grande quantité de détritus.
Nous sommes allés aux filtres avec un système de locomotion dont je ne m'étais pas encore servi : c'est un wagonnet découvert, très bas, posé sur deux rails, sarni de deux bancs, et dont le moteur est une griinde voile grise accrochée à un mât. Le capitaine de ce wagon à voile monte à l'arrière, tend le cordage selon la direction du vent qui souffle; la toile se gonfle, et voilà le véhicule en route à une vitesse accélérée. Pour s'arrêter, il n'y a qu'à lâcher le fil, et la voile se replie. En quelques minutes, nous avions fait les 3 kilomètres qui nous séparaient des filtres.
En outre de cette installation, la ville de Hambourg a fait creuser cinq puits artésiens de 250 mètres de profondeur, qui, à raison de 10.000 mètres cubes chacun.
fournissent .50.000 mètres cubes par jour.
On creuse encore de nouveaux puits de 50 à 250 mètres de profondeur, avec des tuyaux de 30 et de 20 centimètres de section.
Le très courtois ingénieur des eaux, M. Rudolf Schrœder, qui prend la peine de m'expliquer tout le service, espère, l'année prochaine, pouvoir servir ainsi en ville 100.000 mètres cubes d'eau tirée des puits artésiens, c'est-à-dire les deux tiers de la consommation totale des habitants.
Ainsi donc, à brève échéance, Hambourg ne sera plus tributaire de l'Elbe pour son alimentation. Et, en attendant, l'eau du fleuve, filtrée comme j'ai dit, est aussi pure que possible. En efïet, le Bureau d'hygiène autorise la fourniture de toute eau qui n'aurait pas plus de 100.000 bactéries par litre, et celle qui sort des filtres en accuse 20.000 seulement à l'analyse.
Un autre service d'hygiène de la ville de Hambourg a attiré ma curiosité. C'est celui du brûlage des immondices.
On a calculé que chaque habitant de Hambourg pi'oduisait en moyenne un demi-kilogramme de détritus par jour, soit, pour 800.000 habitants, 400.000 kilogrammes. L'hiver, c'est un p^u plus.
Où mettre t«jut cela ? 11 n'y a guère (le place. Alors on le brule.
De grandes voitures de fer apportent chaque jour dans un faubourg de la ville, à Hammerbrock, les ordures à brûler. Des grues électriques saisissent les caisses des tombereaux qui se détachent facilement des essieux et les renversent au-dess^is des rangées de fours très puissants, dont la combustion est activée par des cou-