L ADMINISTRATION DE LA VILLE
Constitution de la République. — Le Rathaus. — Sa Magnificence le Président. — Conversation sur PElbe, sur Part et sur le goût impérial en peinture. — L'hygiène. — Le service d'eau. — Brûlage des ordures.
N sait que Hambourg, qui fait partie depuis 1871 de la Confédération de l'Empire, est entrée en 1888 dans le Zollverein, c'est-à-dire dans l'Union douanière allemande, sauf un étroit espace de quelques centaines d'hectares réservé au port franc. Hambourg, comme Brème et Lubeck, est donc une république enclavée dans l'Empire, avec un Sénat et une « Bourgeoisie». Le président de la République (en réalité le premier bourgmestre, nommé pour un an) est une des cinquantehuit voix du Bundesrath ou Conseil fédéral de l'Empire. Et il prend sa fonction au sérieux. On raconte même qu'un jour, dans un toast, le D^ Lehmann, alors bourgmestre, voulant boire à la santé de Guillaume II, l'appela :« Mon noble allié !» Alein Hohebriindesgenosse I Ce qui, paraît-il, amusa beaucoup l'Empereur allemand. Et quand le successeur du D^" Leh -
mann alla à Berlin, l'Empereur, le quittant, lui dit en riant : « N'oubliez pas de faire mes compliments à mon noble allié ! »
Cet orgueil convaincu, les Hambourgeois le manifestent de multiples façons. L'une des plus significatives est l'interdiction aux Sénateurs d'accepter quelque décoration que ce soit, fût-ce de l'Empereur lui-même. S'ils manquent à cette règle, ils sont considérés ipso fado comme démissionnaires. L'un d'eux, actuellement président, le D"" Burchard, qui reçoit l'Empereur chez lui, est forcé de se contenter du buste en marbre du souverain qui, pourtant, eût voulu, depuis longtemps le décorer d'un de ses aigles.
Le pouvoir législatif est représenté par les deux Chambres : Bourgeoisie et Sénat ; l'exécutif par le Sénat seulement.
La Bourgeoisie se compose de 160 membres dont la moitié (80) sont élus pour six ans, avec renouvellement par moitié tous les trois ans, par tous les citoyens de Hambourg.
Planche 2i i.
L A I, L i: A\ A G N E MODERNE
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LE PONT DE L'ELBE a été achevé en 1S88. A ses exlii'initt's s\Hèvent de };raii(U's portes ^'olhiques
en bri(|iH's. fjui lui donnent un caractère imposant et moiuimontal.
LE MONUMENT COMMEMORATIF DE 1870-71. — sa massivitéet sa banalité donnent une idée assez exacte
de la plupart des monuments patriotiques allemands.
PLANcat 2I::.
LE PONT DE L'ELBE ■• <l<' aclicxi- <ii l^**^. \ ^c- »-\li(iiiit<". sflt-vcn" «If uimiwIi- [hmIc* u"lliii|ii(s
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Pour être « citoyen» de Hambourg, il fciut avoir vingt-cinq ans au moins, payer l'impôt depuis cinq ans sur 1.200 marks de revenu, ou 2.500 marks depuis trois ans, et prêter le serment civique. 40 autres membres sont nommés par les propriétaires fonciers ; enfin les 40 derniers, nommés par des bourgeois, sont ou furent juges, fonctionnaires administratifs ou membres des Chambres de commerce.
Constitution peu démocratique, comme on voit.
Le Sénaty ou pouvoir exécutif, se compose seulement de 18 membres, parmi lesquels il faut que 9 aient étudié le droit ou les finances et que 7 appartiennent au commerce. Deux sont choisis librement.
Nommés à vie, ils ne peuvent décliner le mandat qui leur est confié sous peine de déchéance de tous leurs droits civiques et de toutes leurs fonctions publiques.
Ces 18 sénateurs, élus par l'autre corps constitué, la Bourgeoisie, ne peuvent remplir aucune autre fonction publique.
Et même, contrairement aux mœurs politiques américaines encore en pleine barbarie à cet égard, les sénateurs ne peuvent devenir ou demeurer ni présidents, ni administrateurs d'affaires financières, comluerciales ou industrielles, sans un vote du Sénat qui les y autorise.
Le premier et le deuxième bourgmestre sont obligatoirement sénateurs ; leurs collègues les choisissent au scrutin secret pour deux ans, et ils doivent présider la République pendant un an chacun. Mais ils ne peuvent être que des gens de loi. Les Hambourgeois pensent qu'un négociant ne serait pas assez maître de sa langue...
Les sénateurs sont payés, la Bourgeoisie non.
Les comptes administratifs sont pré-
sentés chaque année à la Bourgeoisie par le Sénat.
En somme, Hambourg est dirigé par 160 bourgeois et 18 rois inamovibles.
Ces derniers représentent la plus haute autorité et le vrai pouvoir de cette oligarchie.
« C'est sans doute peu démocratique, mais plus sûr ainsi, me disait un Hambourgeois. Le pouvoir ne doit pas être trop éparpillé, et il faut qu'il soit permanent. Hambourg, tel qu'il apparaît aujourd'hui, est, on peut le dire, l'œuvre du Sénat. Le port, les quais, les promenades, l'hygiène, ils ont pensé à tout... »
Ces dix-huit potentats bourgeois font, en définitive, tout, décident de tout, des lois, dont l'initiative leur appartient comme à la Bourgeoisie, des nominations, des travaux de la ville et du port. Les Bourgeois vérifient, en fin d'année, les comptes et ne peuvent rien faire sans le Sénat. Hambourg a un bureau des Affaires étrangères où, par parenthèse, les fonctionnaires sont des gens charmants, empressés, serviables au possible, et grâce à qui j'ai pu voir la ville dans tous ses détails. Un plénipotentiaire de la République de Hambourg est en résidence à Berlin, et la Prusse y a un ministre dont le poste passe pour très envié, car, lorsqu'il le quitte, on lui donne généralement une grande ambassade. Actuellement, le titulaire en est M. le baron de Heyking, ex-ministre à Pékin, où il se lia avec M. Pichon, notre ministre des Affaires étrangères. Parfait diplomate, aimable, courtois, souriant, dont la femme, une des plus intelligentes et des plus séduisantes Allemandes que j'aie rencontrées, excelle à faire valoir son pays.
Les deux assemblées siègent au Rathaus.
Au milieu de la place, et faisant face au
monument municipal, s'élève une statue équestre de Guillaume I^^ posée sur un bloc de granit rouge, orné de bas-reliefs.
Reconstruit il y a une dizaine d'années à la suite d'un incendie, le Rathaus est aujourd'hui un bel édifice de pierre dans le style de la Renaissance allemande, peuplé de statues, surmonté d'une tour de 112 mètres, harmonieux dans sa lourdeur.
A l'intérieur, le marbre abonde avec un faste bien orgueilleux. On sent que ces libres bourgeois ostentatoires n'ont rien voulu se refuser, qu'ils affichèrent délibérément leur richesse, avec l' arrièrepensée d'étonner les pauvres empereurs et les rois loqueteux de la Confédération. Et, de fait, sauf omission, je ne vois rien, à part le Reichstag — et encore 1 — qui se puisse comparer on Allemagne à ce monument emphatique du Commerce enrichi.
Dans le grand hall du rez-de-chaussée servant de vestibule d'entrée, se voit au-dessus d'une porte une horloge bizarre : statue de la Mort, lugubrement drapée, qui frappe les heures avec un marteau de cuivre, et un enfant souriant qui frappe les quarts d'houre. On ost un peu étonné de trouver ce spectacle macabre en cet endroit. Mais qu'importe, s'il vous force à rétlérliir, np fût-ce qu'un instant?
Un soDiptntuv escalier de marbre recou- \t':t rluii tapis rouge, à la rampe d^' marbre noir, aux épais bahistres de cuivre, conduit à la salle de la Bourgeoisie. \)o 1 autiH côté, l'escalier de marbre (ies Sénateurs pst hianr et '>v.
On traverse la salle (Ws séances de la Bourgeoisie, toute en rliênp, avec ses 1^)0 fauteuils de cuir, puis une longue galerie aux superbfs portas massives on marqueterie do cuivre, d'argent, d'ivoire.
d*ébène, de nacre et d'écaillé, qui donnent accès dans la salle impériale, dont les murs sont tapissés de cuir repoussé ; du plafond à caissons dorés tombent d'énormes lustres de bronze. Des peintures représentent Venise, Amsterdam, Athènes et Rome.
On vous fait admirer d'énormes colonnes d'onyx du Maroc (?). Du moins l'huissier le prétend. Une autre admirable porte de cuivre conduit dans une enfilade de salles où se succèdent, sur les murs, le cuir, le marbre, l'acajou, le velours de Gênes. Quelquefois de très mauvais tableaux gâtent la beauté de l'architecture et du mobilier. Le guide pourtant vous les explique, vous cite les noms des peintres avec la déférence qu'il aurait pour Albert Durer ou Raphaël, et les gens les écoutent d'un air d'indifférence respectueuse. Ils s'arrêtent de même en passant devant un vase de Sèvres offert à Hambourg par un président de la République française, des lustres de cuivre jaune et rouge d'un joli dessin. La salle du Sénat, toute petite puisqu'il n'y a que dix-huit sénateurs, est tendue de cuir. Les deux bourgmestres se placent sur des fauteuils surmontés d'une sorte de baldaquin do cliène sculpté.
La visite fniil pu 1 1 grande salle des Fêtes, qui mesure 41 mètres de long sur ' ^ mètres de large et 15 mètres de haut, aux Miurs de marbra j<iune veiné de blanc. Sous un dais d»' chêne, deux fauteuils de !j:ala sontdestuMS auv deux bourgmestres. Trois grands lustres de cristaux taillés t'claiitnit la salle La porte cpiitrale est (le marbre. (^)uatre statues de bronze su^iportent le fronton, aidées de quatre colonnes de marbre noir.
Des ascenseurs conduisent aux bureaux situés aux étages supérieurs.
Au milieu d'une cour, a l'intérieur, une jolie fontaine de bronze.
SA MAGNIFICENCE J'ai cu l'honneuF de LE PRESIDENT <. » causcF avcc le président actuel du Sénat et de la République, le D'" Burchard, l'allié de Guillaume IL Il habite, près de l'Alster, Klopstockstrasse, rue déserte, une maison éblouissante de blancheur. On m'avait prévenu : « Le protocole exige que vous l'appeliez : « Votre Magnificence ». C'est le titre chinois des premiers bourgmestres de Hambourg. »
Je suis donc entré, introduit par un valet en grande tenue, dans un salon orné de vieux portraits d'ancêtres. Et je compris qu'en effet ces bourgeois libres cultivaient le même orgueil que le plus fier aristocrate à regarder ces gens à perruques, à ruches et à jabots qui furent leurs pères.
Une fois déjà j'avais rencontré le D' Burchard dans la rue, en landau découvert, habillé d'un costume de velours noir, le cou entouré d'une fraise, dans le genre des personnages hollandais du xvi^ siècle. Et je me demandais si je n'allais pas me trouver devant un tableau de Rembrandt.
Mais non. Chez lui, le D^" Burchard est habillé comme vous et moi. C'est un homme de haute taille, qui ressemble un peu, avec sa grosse moustache tombante, à M. Picard, le directeur de nos Expositions universelles. Il est froid, d'une distinction simple, très maître de ses paroles.
Nous parlons du ('anada, du consul général de France, M. Lefaivre, qu'il paraît estimer extrêmement, de M. Millerand, qu'il rencontra à Hambourg, chez ce dernier.
Je voulus le questionner sur le fameux canal du Rhin à l'Elbe, que Brème poursuit avec acharnement.
Sa Magnificence m'explique (pie, par son histoire connue par sa position géo-
graphique, TElbe doit rester un fleuve ham bourgeois.
« La navigabilité de l'Elbe est le fait de Hambourg et devrait, en toute justice, rester son apanage. En 1189, Frédéric Barberousse donna à Hambourg le droit de navigabilité ; en 1394, la République le reconquit sur les seigneurs voisins.
L'éclairage du fleuve, ses approfondissements successifs furent à notre charge... Vous voyez que notre histoire est très vieille et nos droits anciens...
— Mais ne dépend-il pas du gouvernement de l'Empire de relier l'Elbe au Rhin? Et alors le port de Hambourg n'aura-t-il rien à craindre de la concurrence si vivace de Brème?
— C'est le Landtag prussien qui doit décider de la création de ce canal, et ce n'est pas encore fait...
— Les Brêmois m'ont dit pourtant qu'il était voté ?
— Oui, jusqu'à Hanovre, mais de Hanovre à l'Elbe, il y a encore du chemin à faire...
— On raconte aussi que l'Empereur est très partisan de ce canal ?
— C'est vrai, l'Empereur le désire beaucoup... Mais il doit coûter extrêmement cher; l'utilité n'en est pas absolument démontrée, il serait impraticable pendant plusieurs mois d'hiver, etc., etc. »
Je vois que Sa Magnificence ne tient pas à s'avancer davantage sur ce terrain lunilant. Les Ilambourgeois ne veulent pas du canal, l'Empereur et Brème le veulent; le D'" Burchard est un jurisc-insulte et un di})lomate — et bientt»t nous parlons })einture.
Le D'" Burchard s'exprime fort bien *'ti français, sans accent, mais ]>refère s'exprimer couramment en langue amrlaise. (pu lui est plus familière, et pour le> choses