L'Allemagne moderne; son évolution
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INTRODUCTION
Le grand fait qui apparaît lorsque l'on compare -I l'époque contemporaine avec les âges précédents \ c'est l'énorme accroissement de la puissance humaine qui s'est produit au cours du siècle dernier. On peut douter, si l'on veut, du « progrès » de l'humanité en ce sens qu'il n'est pas sûr que l'homme d'aujourd'hui soit plus heureux, ou plus sage, ou même plus en sécurité que celui d'autrefois. Nous avons nettement conscience, en revanche, que le pouvoir collectif dont dispose l'humanité civilisée vis-à-vis de la nature s'est augmenté dans d'énormes proportions. La conquête et la domestication des forces naturelles par l'intelligence humaine a fait un pas considérable au cours du xix* siècle. Et l'homme n'envisage plus l'univers de la même façon et avec les mêmes sentiments que jadis. Sa mentalité même s'est profondément modifiée. Elle s'est, pour nous servir d'une formule qui revient sans cesse sous la plume des critiques allemands, développée dans le sens du « subjectivisme ».
Le Moyen âge est surtout pénétré du sentiment profond de notre dépendance vis-à-vis de forces qui nous dépassent infiniment. Si nous analysons la mentalité qui prévaut encore vers le xv' siècle, nous constatons
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que le fait qui sépare le plus profondément les hommes d'alors de nous, c'est que la notion rigoureuse de la causalité leur fait encore défaut. Nous vivons dans la ferme conviction que tout fait sans exception, peut être expliqué comme l'effet d'une ou plusieurs causes. Nous admettons l'existence d'un lien causal rigoureux entre tous les phénomènes sans exception ; nous nous efforçons, dans tout le domaine de notre expérience, de percevoir clairement ces relations de cause à effet. Et même dans les cas où cette relation nous échappe, nous sommes persuadés qu'elle existe et qu'une science mieux informée saurait la découvrir. C'est cette conviction fondamentale qui manque essentiellement à l'homme du Moyen âge. Sa connaissance du monde extérieur est encore de faible étendue ; .il ne dispose pas comme le moderne d'une somme énorme d'expériences systématiques classées et organisées. Son intelligence ne postule pas impérieusement, en présence de chaque fait, de chaque événement une explication causale. Pour s'orienter et se débrouiller dans le chaos des phénomènes il se contente à tout instant de raisonner d'après des analogies plus ou moins fortuites et superficielles et non par rigoureuse induction. Quoi d'étonnant, dès lors, si à côté du groupe toujours encore assez restreint des phénomènes où l'habitude lui a enseigné à discerner une certaine régularité, il statue volontiers l'existence d'un monde du miracle beaucoup plus vaste, soustrait aux lois naturelles, tout proche de nous, et dont l'action peut à tout instant interrompre l'enchaînement normal des phénomènes. Quoi d'étonnant si, d'autre part, en l'absence d'une science positive constituée et vu la faible somme d'expérience que peut acquérir l'individu, la sagesse traditionnelle léguée par le passé exerce sur lui une autorité considérable. Quoi d'étonnant si une religion fondée sur la foi au miracle et basée sur l'autorité d'une tradition séculaire domine les esprits et s'impose avec une puissance
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irrésistible aux intelligences comme aux volontés !
Toute difîérente est la mentalité moderne.
Alors que les intelligences, au Moyen âge. s'inclinent volontiers devant l'autorité de la Ir.idi! on et reconnaissent partout le miracle, riulluemc occulte, arbitraire, mystérieuse de puissances supérieures dans le monde des pliénomcnes, la pensée moderne devient toujours plus résolument aulonome. L'horizon intellectuel de l'humanité s'étend dans d'immenses proportions ; la somme de ses expériences classées et codiliées devient toujours plus énorme. La science et l'instinct scientifique se développent parallèlement. La croyance au déterminisme absolu des phénomènes se substitue peu à peu à la foi dans le surnaturel, le raisonnement inductif rigoureux prend la place du raisonnement par analogie. En même temps s'organise, principalement au cours des trois derniers siècles, une connaissance rationnelle et expérimentale toujours plus étendue et plus complète de l'univers. Par les grandes découvertes de Simon Stevin, de Galilée, de Newton, de Descartes et de Leibnitz, d'Euler, d'Alembert et Laplace, les mathématiques et la mécanique se constituent au cours du xvii" et du xvni" siècle. Vers la fin du xviii^ siècle, les sciences expérimentales sortent à leur tour de la période de tâtonnements. Avec Lavoisier commence l'histoire de la chimie moderne, avec Galvani et Volta celle de la science de l'électricité. Et au cours du xix' siècle s'élabore progressivement une vaste conception d'ensemble mécaniste du monde. L'intelligence humaine apprend à se représenter, l'un après l'autre, tous les agents physiques de la nature, le travail mécanique, la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, comme autant d'expressions diverses d'une seule et même énergie fondamentale qui se manifeste, identique à elle-même, dans tous les phénomènes physiques. Elle démontre ainsi l'unité des forces de la nature; elle établit que partout et sous toutes ses
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formes l'énergie obéit à une loi cosmologique fondamentale, la loi de la conservation de l'énergie, de la permanence de la force et de la matière dans l'univers. Et poussant plus loin encore ses conquête?,, elle tente enfin d'étendre ces lois à la nature organique. Elle montre dans un des corps simples irréductibles, le carbone, le corps merveilleux qui détermine, la formation de l'infinie variété des agrégats orga-. niques et qui, par suite, représente la base chimique de la vie (Hœckel) ; elle découvre dans la cellule simple, unique, l'organisme élémentaire qui donne naissance, par groupements successifs, à tous les tissus dont se composent les organismes végétaux ou animaux. Avec la théorie de l'évolution, prophétiquement entrevue par Gœthe à la fin du xviu* siècle, scientifiquement formulée en 1859 par Darwin, elle étend à la biologie l'hypothèse mécaniste et proclame que le monde pris dans sa totalité n'est autre chose qu'une éternelle évolution de la substance.
JMais la raison ne se borne pas à proposer une explication de l'univers fondée sur le principe de causalité ; elle n'est pas seulement théorique : elle se fait aussi pratique, elle agit, elle crée. A mesure qu'elle comprend mieux les lois qui régissent les phénomènes, elle apprend aussi à se soumettre les forces de la nature, à les discipliner, à les faire travailler à son profit. En même temps qu'elle fonde la science, elle constitue aussi la technique rationnelle.
L'ancienne technique était essentiellement empirique. L'artisan savait, pour l'avoir appris de ses prédécesseurs, de quelle manière il fallait s'y prendre pour obtenir un produit donné. Son maître lui avait transmis, par la pratique, les procédés empiriques, les tours de main à l'aide desquels on fabriquait tel ou tel objet. Et, dans son ignorance des lois de la nature, il appliquait ces recettes sans savoir, la plupart du temps, de quelle manière et pourquoi elles conduisaient au résultat souhaité. Parfois un hasard
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heureux lui faisait trouver un procédé nouveau pour arriver plus vile et plus sûrement au but poursuivi, et dans ce cas il enrichissait de quelque règle nouvelle le code de la technique qu'il léguait à la génération suivante. Mais ce code restait toujours une somme de recettes empiriques fortuitement découvertes, et non un ensemble bien coordonné de connaissances raisonnées et scientifiquement certaines.
Or, le trait distinctif de la technique moderne, c'est précisément la substitution progressive du savoir rationnel à l'empirisme, du procédé scientifique à la recette traditionnelle. La connaissance scientifique de la nature a ainsi pour corollaire une modification profonde de toute la technique, qui prend peu à peu un caractère entièrement nouveau. Quel est le but où tend la science de la nature? Elle s'efforce essentiellement de ramener les différences de qualité à des différences de quantité, de trouver la formule mathématique qui exprime d'une manière adéquate tel ou tel fait naturel, de ramener finalement tous les phénomènes de la vie organique ellemême à des mouvements toujours plus complexes d'éléments primordiaux qui ne dilVéreraient pas, dans leur essence, de ceux qui constituent les corps inorganiques. De même la technique moderne sous toutes ses formes, mécanique, thermophysique, chimie, électrotechnie, etc., tend à éliminer partout les agents vivants pour leur substituer des éléments morts, à remplacer par exemple la force motrice humaine ou animale par celle de la vapeur ou de l'électricité, les travailleurs de chair et d'os par l'organisme de fer ou d'acier, par la machine, les produits organiques et naturels comme le bois, les couleurs végétales, le fumier, par des produits inorganiques et artificiels, la houille et le fer, les carbures d'aniline, les engrais chimiques. En procédant de la sorte elle devient de plus en plus précise, impersonnelle, indépendante de l'espace ou du temps; elle ne dépend plus des aptitudes naturelles
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ou acquises — habileté de main, acuité devue, d'ouïe, de goût, d'odorat — de tel ou tel groupe d'hommes; elle opère avec l'exactitude rigoureuse, anonyme, invariable de la machine; elle n'est plus astreinte à subir les conditions de temps et de lieu auxquelles est subordonnée la croissance naturelle des organismes animaux ou végétaux, mais réalise les produits qu'elle veut créer par la synthèse artificielle d'éléments et de forces qui sont toujours à sa disposition. Elle n'est plus un art plus ou moins délicat et dont le secret serait exposé à se perdre, mais une conquête délinitive, pour tous les temps et tous les peuples, du savoir collectif de l'humanité.
Ainsi le développement de la science et delà technique rationnelle augmentent dans des proportions inouïes la puissance de l'homme, sa domination sur la nature. Dans ces conditions nous voyons aussi se manifester un changement profond dans sa manière tout entière de concevoir la vie et le monde.
Au Moyen âge l'homme se sent, disions-nous, essentiellement dépendant. Il obéit, dans tous le? domaines de sa vie matérielle ou spirituelle, à Dieu ou à la tradition. Au point de vue religieux, la Bible et l'Eglise lui olTrent sur tous les grands problèmes métaphysiques une solution définitive et complète, inspirée par la divinité elle-même, qu'il est tenu d'accepter sans contrôle et sans discussion. La loi morale lui est imposée comme un commandement de Dieu auquel il n'a qu'à se soumettre humblement. L'organisation sociale, fondée sur une tradition séculaire, est aussi investie d'un caractère quasi sacré. Dans tous les actes importants de sa vie, l'homme obéit à un ordre émané d'une puissance, d'une volonté infiniment supérieure à la sienne, visà-vis de qui la soumission humble et résignée est la seule attitude possible.
Or, c'est précisément cette attitude de soumission à une autorité extérieure qui se modifie à mesure que l'homme prend mieux conscience de sa puis-
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sance. Pendant des siècles le christianisme avait fourni aux Occidentaux une cosmologie, une explication de l'évolution historique, une interprétation du sens de la vie, une règle de conduite; pendant des siècles ils avaient inscrit la Foi en tète de leur table des valeurs. A mesure que se développe le savoir rationnel et le pouvoir organisateur que confère ce savoir, l'homme prend conllancc en lui. La Science se dresse maintenant en rivale de la Foi. Fière de ses magnitiques succès, la raison aspire à se substituer à la religion dans tous les domaines de la vie humaine. Elle ambitionne à son tour la première place sur la table des valeurs. Dès le xvii" et le xviii* siècles, le mouvement rationaliste aboutit à de vastes constructions synthétiques, aux grands systèmes de Descartes, Spinoza et Leibnitz^ où la Raison, érigée en juge suprême du vrai, se donne pour tâche de construire par ses seules lumièress indépendamment de toute autorité, de toute tradition, de toute révélation un système de l'Univers. Au début de la période moderne, la pensée allemande, avec Kant et Fichte. proclame nettement le trrand principe de l'autonomie de la Volonté. Elle intervertit le rapport jusque-là admis entre la religion et la morale. L'ancienne éthique, qui voyait le principe de la moralité dans la volonté divine et courbait la volonté humaine devant les ordres de Dieu, est, pour Kant, une morale hétéronome, fondée sur le principe d'autorité, et qu'il repousse avec la dernière énergie. En statuant que la « volonté pure », la volonté déterminée uniquement par la Raison pure, régie exclusivement par la loi qu'elle se prescrit à elle-même, est le principe de toute moralité vraie, en proclamant qu'il n'y a point d'autorité au monde qui puisse commander à la Liberté humaine, que l'homme est à lui-même son propre législateur, et qu'en obéissant à la loi morale c'est à la voix de sa propre Raison qu'il obéit, Kant a accompli dans le domaine de l'éthique une œuvre
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