‹ L'Allemagne moderne; son évolutionChapitre 2 sur 38 · DE L ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

DE L ALLEMAGNE

d'une portée immense et véritablement inauguré une époque nouvelle dans l'histoire de la conscience morale. Avec lui l'humanité a définitivement pris conscience de son autonomie.

Et cette idée de l'autonomie, elle l'affirme désormais avec une énergie croissante. Elle s'accoutume de plus en plus à croire que le « sujet » pensant et actif ne connaît au-dessus de lui aucune puissance devant laquelle il doive s'incliner. Le moderne a de plus en plus le sentiment qu'il ne doit pas obéir, mais commander et organiser. Il se place résolument en face du problème de l'exploitation rationnelle de l'univers ; il travaille à l'organisation scientifique de la vie sous tous ses aspects, au point de vue moral, économique, social, politique.

Sous sa forme extrême et paradoxale, le subjectivisme contemporain, avec iNietzsche, proclame « la mort de Dieu », nie non seulement le Dieu transcendant des théologiens, mais le Dieu immanent des métaphysiciens, convie l'homme à rester « fidèle à la terre » à mettre résolument de côté toute préoccupation d'au delà, à comprendre qu'il doit être «créateur de valeurs », qu'il n'y a point, en dehors de lui, de vérité «objective», morale ou métaphysique, à laquelle il doive se subordonner, mais qu'il doit lui-même se donner sa loi en toute indépendance. 11 n'y a point autre chose au monde que des centres de forces en perpétuelle évolution, en perpétuelle action et réaction les uns sur les autres. L'etTort vers la puissance, vers une puissance toujours plus grande qui soumet à sa domination une somme toujours plus considérable d'énergies est le fait primordial de la vie universelle. Le contraste avec la mentalité du Moyen âge est devenu complet. D'une part le croyant qui se sent environné de mystère et de miracle et se soumet docilement à l'autorité de la tradition religieuse, morale ou scientifique. De l'autre le dur titan qui ne reconnaît plus de loi, ni de maître au-dessus de lui et voit dans l'effort inlassable

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vers la puissance, le lot éternel de l'homme, de l'humanité, du monde entier.

Lorsque j'oppose ainsi l'autoritarisme ancien et le subjectivisme moderne, je ne prétcnJsen aucune façon affirmer ni que l'une de ces deux conceptions de la vie ait un<i valeur intrinsèque supérieure à l'autre, ni que l'une doive nécessairement supplanter l'autre, ni que l'histoire nous montre une évolution progressive, continue, indéfinie, vers le subjectivisme rationaliste. Je veux dire uniquement ceci : que l'homme au cours des temps modernes et spécialement au cours du xix' siècle a senti grandir en lui dans d'énormes proportions le sentiment de la puissance organisatrice de l'intelligence et de la volonté humaine, qu'il a appliqué son énergie avec une remarquable intensité à la conquête du «pouvoir» scientifique ou technique, économique ou politique et que l'clTort pour constituer le règne universel de la raison scientifique et autonome est le fait le plus considérable peut-être du xix^ siècle. Mais il est certain que l'instinct «religieux» qui courbait les âmes, au Moyen âge, devant le mystère du Divin, qui les portait à révérer dans la tradition la manifestation de ce Divin, qui les inclinait vers l'adoration, vers la soumission à l'ordre universel, vers l'obéissance à la loi du monde, en un mot vers une attitude non plus de commandemenl, mais de respectueuse humilité en face de l'énigme de l'univers — cet instinct n'a pas cessé, de nos jours, de faire entendre sa voix. Le moderne travaille de toute son énergie à dominer le monde par l'intelligence et la volonté consciente. Et il a l'orgueil de sa force. Mais il demeure conscient aussi des limites étroites de sa domination sur les choses. 11 n'a pas cessé de révérer les puissances infinies et redoutables qui l'enserrent et dont il se sent dépendant. Et volontiers, notamment en Allemagne, il estime et respecte, à côté des règles de conduite édictées par la raison, cette s.igesse inconsciente qui s'exprime par les grandes tradi-

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lions religieuses ou morales, politiques ou sociales.

Le spectacle de Allemagne au xix° siècle est ainsi intéressant à un double point de vue. Les Allemands ont été parmi les peuples de l'Europe l'un de ceux chez qui la raison scientifique et la volonté organisatrice ont accompli les plus extraordinaires prouesses, l'un de ceux chez qui le subjectivisme moderne s'est épanoui le plus superbement. Mais ils sont aussi un de ceux chez qui l'esprit «religieux», le respect de la tradition et de l'autorité ont gardé le plus de force. La pensée allemande a puissamment collaboré au développement des sciences positives, à l'élaboration d'une explication rationnelle de l'univers. La force allemande s'est organisée d'une manière aussi méthodique que formidable; elle a tendu avec une incomparable énergie à la conquête de la puissance économique et de la puissance politique ; elle a fait de l'Allemagne une des nations les plus expansives du monde, avec l'Angleterre et les Etats-Unis. La Raison allemande s'est ainsi affirmée comme une énergie de premier ordre et un incomparable instrument de puissance. Mais elle ne s'est pas posée en souveraine exclusive et intolérante. Elle a toujours clicrché à s'accorder du mieux qu'elle a pu avec les forces du passé. Elle s'est efforcée, dans le domaine religieux, de conclure des compromis avec les croyancestradilionnelles, de «perfectionner» le christianisme plutôt que de le combattre à outrance. Et dans le domaine politique, au lieu de constituer de toute pièce un Etat rationnel, elle a observé vis-à-vis de la tradition des ménagements infinis, elle s'est montrée respectueuse de l'autorité monarchique, soucieuse de ne pas léser les droits acquis, de ne pas précipiter outre mesure l'évolution qui entraîne vers la démocratie les nations modernes.

Est-ce là une force, est-ce une faiblesse ? On peut se le demander- Les uns admireront la continuité de l'évolution politique et religieuse de l'Allemagne; ils regarderont comme un précieux avantage, pour

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la nation, de n'avoir pas fait table rase du passé ; ils tiendront pour vraisemblable qu'elle continuera à se développer de la même manière, sans beurls et sans secousses violentes, cherchant et trouvant, entre les solutions extrêmes, démocratiques et socialistes ou féodales et cléricales, une formule acceptable pour la grande majorité. D'autres, au contraire, estimeront que l'Allemagne d'aujourd'hui, militariste et féodale, impérialiste et durement réaliste, éprise de puissance et de richesse, et dédaigneuse de toute idéologie démocratique ou humanitaire, est un anachronisme dans notre Europe moderne et ne peut manquer de subir dans un avenir peut-être prochain de graves et peut-être violentes transformations.

Je ne prétends pas apporter à mon tour un jugement original sur des questions si ardemment controversées. Sans me dissimuler l'impossibilité d'atteindre en pareille matière à l'objectivité complète, je chercherai du moins à décrire aussi impartialement que possible et en faisant intervenir le moins possible mon sentiment personnel, un ensemble de faits singulièrement intéressants pour nous. La science allemande s'est efforcée, depuis quelques années surtout, en de nombreuses publications individuelles ou collectives, de dresser le bilan du siècle écoulé. Quelques-uns de ces travaux — je citerai en particulier l'admirable Histoire d'Allemagne de Lamprecht — sont de tout premier ordre. Il m'a semblé qu'il pouvait être intéressant de présenter au public français, sous une forme aussi simplifiée que possible, quelques-uns des résultats généraux de cette vaste enquête *. En raison même des différences pro-

1. Citons parmi les plus importantes : Das XIX. Jahrlmndert in Deutsclilands Entwicklnng hg. v. P Schicntlier, Berlin, Bondi 1898 ss. ; Die altf/etneinen Grundlagen dcr Kultur der Gegenwart, hg. V. P. Hinnoberg, Berlin u. Leipzig, Teubner 1906 ss. ; Am Ende des Jai-lilnmderts, Berlin, Cronbach 1898 ss. ; Das deutsche Jahrhvndert in Einzelscli7'i/(en hg. v. G. Stockhausen, Berlin, Schneider 1901; H. St. Chamberlain, Die Gjundlagcn des XIX. Jalwhundeils, MUnchen, Bruckmann 1899. — M m'a semblé, d'ailleurs,

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fondes qui séparent la France d'aujourd'hui et l'Allemagne contemporaine, il est utile que nous nous efforcions de nous former sans pasLion aucune, une image claire, une idée d'ensemble aussi précise que possible des tendances de ce pays. Je n'ai (l'autre dessein, dans cette étude, que d'esquisser à grands traits cette image aussi fidèlement et sincèrement que je le pourrai.

impossible, sans alourdir outre mesure ce livre, soit de donner une bibliographie des ouvrages consultés, soit de citer, dans le détail, les auteurs auxquels je me réfère. Parmi les ouvrages dont j'ai le plus profité, je mentionnerai en première ligne les trois volumes que M. Lamprecht a publiés comme suppléments à son Histoire d'Allemagne sous le titre de Zur jimgsten dentschen Yergangenheit (Fribourg 1902-1904), — puis les travaux alUomands de MM. Sombart, Ziogler, Trcit^chke, E. Marcks, Lenz, Zwiedineck-Sudenhorst, F. Mcliring, Paulsen, Trœltsch, Nippold, Brûck, Windelband, Ueberweg-Hcinze, Kiilpe, R.-M. Meyer, Bartels, Gurlitt, Muther, Maier-Grœfe, Ricmann, etc., — et les travaux français de MM. Andler, Basch, Denis, Goyau, Lévy Briihl, Albert Lévy, Matter, Milhaud, Pariset, Rouge, etc. Il va de soi que je pourrais allonger considérablement celte liste. Mais je ne vois pas de quelle utilité une pareille énumération serait pour le lecteur français. Je liens simplement à l'avertir que les idées que je développe dans ce volume ne m'appartiennent pas en propre. Cet essai, encore une fois, ne saurait avoir d'autre ambition que d'être un résumé de l'enquête entreprise ces derniers temps par les historiens de la culture allemande moderne, et sans laquelle îl n'existerait pas.

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