‹ L'Allemagne religieuse (volume 2)Chapitre 13 sur 202 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'ESPRIT D'OPPOSITION DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XVIII° SIÈCLE : FEBRONIUS ET JOSEPH II

Un système politique : le joséphisme. — Un système canonique : le fébronianisme. — Nécessité de les connaître pour comprendre FAUemagne catholique du xix* siècle.

I. La méthode des anciens canonistes. — Le janséniste Van Espen : esprit nouveau, méthode nouvelle. — La jeune école de canonistes ; son alliance avec les princes-évêques.

IL Nicolas Hontlieim. — Le livre de Justinus Febronius sur Tétat de l'Eglise et la légitime puissance du pontife romain. — La Curie romaine dénoncée comme un obstacle à la réunion des Eglises. — Condamnations successives portées par la Curie. — Succès immense du livre en Europe : la faveur des diverses cours. — Eloge de Febronius par Choiseul. — Réfutations et ripostes. — La rétractation de Ilontheim. — Interdiction en Autriche et dans les Pays-Bas du bref de Pie VI annonçant cette rétractation.

Ifl. Joseph II : conception qu'il a de «son» Eglise. — Les principes du josépliisme sur la délimitation des deux pouvoirs : mémoire de Heinke. — Le bien de la religion et le bien de l'Etat. — La religion transformée en pédagogie au service de l'Etat. — L'idéal joséphiste du prêtre. — Le mépris des droits

' UBRARY ST. MARY'S COLLEOB ^

historiques de l'Eglise. — Eviction de l'influence papale et de Tintluence des supérieurs d'ordres ; insertion de l'Eglise dans la contexture de l'Etat.

IV. La besogne des canonistes d'Etat. — Les laïques : Riegger, Eybel, Pehem. — Rôle du bénédictin Rautenstrauch. — Les nouveaux programmes d'éducation des prêtres et des moines. — Les collaborateurs de Joseph 11 pour la direction des séminaires. — L'épiscopat exclu de la vie de l'Eglise.

V. Opposition entre les droits que Febronius réclamait pour l'épiscopat et le rôle insignifiant auquel était réduit l'épiscopat de Joseph 11. — Ce que prend Joseph 11 dans Febronius et ce qu'il y laisse. — Insouciance de Joseph 11 pour les intérêts généraux de la chrétienté. — Difficultés de Clément Wenceslas, prince-archevêque de Trêves, avec Joseph II : intervention de Febronius en faveur des prétentions joséphistes. — Capitulation du fébronianisme devant le joséphisme.

VI. La réglementation de l'Eglise joséphiste. — La foi : idées de l'Etat sur les saints, le diable et les morts. — La discipline : limitation de l'ascétisme monastique, suppression des confréries. — La liturgie : esprit d'économie de l'Etat sacristain. — Les cimetières : essai de suppression des cercueils.

VII. Joseph II et les «pancartes» papales. — Voyage de Pie VI à Vienne : inquiétude des ministres de l'empereur. — Insuccès apparent du pape. — Voyage de Joseph II à Rome. — Arfirination implicite, résultant des démarches mêmes du joséphisme, que les choses d'Eglise doivent être réglées par des actes bilatéraux. — Retour d'opinion en faveur de la papauté : l'historien protestant Jean de Mûller; l'apologie de la théocratie pontificale.

Les deux demi-victoires du Saint-Sièee.

Rome comptait pour peu de chose, dans TAllemagne du xviu' siècle. Le rêve de tous les souverains, même catholiques, était de se reudre papes en leurs terres. Quiconque portait un sceptre se plaisait à le recourber en crosse : du droit de déterminer la confession religieuse des sujets au droit de gérer en ses moindres détails le fonctionnement de cette confession, il n'y avait en réalité qu'un pas; or la paix d'Augsbourg avait attribué aux princes la première de ces pré-

FEimONlUS ET JOSEPH II 3

rogatives, et d'eux-mêmes ils s'arrogeaient la seconde. Raillant les ukases ecclésiastiques de son voisin Joseph II et la manie qu'il avait de légilerer sur la liturgie, Frédéric II, roi de Prusse, le traitait de sacristain : cela voulait être une épigramme, mais, en fait, il fallait être un peu sacristain et ne point redouter les minuties de ce pieux office, pour remplir à la satisfaction des légistes le métier de prince ou de roi. Une théorie existait, — fournie de longue date parles jui'istes, et récemment étayée par les dissertations à la mode sur le « contrat social, » — d'après laquelle l'établissement religieux était chose d'Etat : le droit romain, depuis longtemps, militait en faveur de cette thèse, la philosophie de Rousseau achevait de la consacrer; et Marie-Thérèse et Joseph 11 la firent passer dans les lois, en édiliantun système demeuré fameux dans l'histoire sous le nom de Joséphis?7ie.

Evéques et archevêques, eux aussi, étaient des princes séculiers : pour régenter à leur gré la dis- : cipline et la foi dans les territoires, souvent fort étendus, sur lesquels s'exerçait leur autorité temporelle, ils n'auraient eu, tout simplement, qu'à raisonner comme les souverains laïques.

Si l'on admettait que, maîtres absolus du sol, ils étaient en même temps maîtres absolus des âmes, n'étaient-ils pas libres de les préserver contre l'intluence romaine? Et ne pouvaient-ils pas, à l'abri de leur sceptre, maintenir leur crosse indépendante du Pape? Mais l'argument était à deux tranchants ; car, en dehors de ces morceaux de terre sur lesquels pesait leur double droit de

4 DU JOSEPlllSME AUX CONCORDATS

souverains et de pasteurs, leur juridiction spirituelle englobait, par surcroît, certaines principautés laïques avoisinantes ; et le système en vertu duquel le possesseur de la terre est proprie'taire des âmes pouvait, si les princes laïques le voulaient appliquer jusqu'au bout, paralyser ou supprimer, sur leurs domaines, la suprématie pastorale des princes-évêques d'alentour. Ainsi la même dialectique qui eût permis à ces dignitaires d'Eglise de se transformer, sur leurs propres terres, en véritables autocrates et de faire bon marché du Pape, les eût exposés, hors de leurs terres, à d'irréparables humiliations, en permettant au pouvoir laïque de faire bon marché de leurs crosses.

Aussi les électeurs ecclésiastiques et les prélats qui suivaient leur exemple aimaient-ils mieux objecter au Saint-Siège leurs droits d'éveques que leurs droits de souverains. Dans leur lutte contre Rome, ils préféraient aux arguments d'ordre juridique les arguments d'ordre canonique, procurés à profusion par les textes conciliaires du xv"" siècle et par les publications gallicanes de l'âge postérieur. Si le Pape, quand môme, continuait à prendre des privautés, ils en seraient quittes, ensuite, pour lui signifier qu'au demeurant les consciences de leurs sujets leur appartenaient; mais, puisqu'ils trouvaient dans les conciles de Constance et de Baie de subtils considérants pour maintenir à une respectueuse distance leur éminent collègue du Vatican, l'expérience valait la peine d'être tentée. Cette expérience s'appela le fébronianisme .

G^est ainsi qu'à la veille du xix" siècle l'Eglise romaine, en Allemagne, se heurtait a l'opposition constante de deux doctrines, dont lune, le joséphisme, était une doctrine d'Etat, dont l'autre, le fébronianisme, était une doctrine d'Eglise; la première plaidait pour les rois, la seconde pour les évoques, et toutes deux contre le Pape.

Diiïérentes à leur point de départ, diverses en leurs arguments, c'est contre lui qu'elles se coalisaient. Leur vie fut longue, et leur coalition durable : responsables au xviii° siècle de la décadence religieuse, elles demeurèrent les idées-forces auxquelles devait se heurter, au cours du xix° siècle, l'idée catholique ressuscitée; elles offrirent aux grands et petits Etats de rAUemagne la philosophie religieuse dont ils s'armèrent contre l'Eglise frémissante et rajeunie ; et les luttes dont nous devons retracer l'histoire risqueraient de rester incomprises si l'on ne savait, au préalable, comment les canonistes militants, qui faisaient de Febronius leur bréviaire et comment les légistes militants, qui enregistraient les inspirations de Joseph 11 avaient à l'avance dessiné et fortifié leur front de bataille.

Le droit canon, durant la première moitié du siècle, avait été représenté, en Allemagne, par un certain nombre de religieux, consciencieusement outillés d'une science traditionnelle, et qui

jugeaient leur tache achevée lorsqu'ils avaient dûment commenté le Corpus juns canoniciA : interprètes fidèles du texte des Décrétâtes, c'est en lui-même qails étudiaient ce texte, sans y voir le germe ou le fruit d'une évolution historique; et les conclusions qu'ils en tiraient étaient rigoureusement conformes à l'orthodoxie romaine^.

Mais, tandis qu'ils poursuivaient en toute sûreté de logique leur docile laheur, on commençait à s'occuper, autour d'eux, des travaux de (< droit ecclésiastique universel » qu'avait puhliés à Louvain, entre 1693 et 1728, le professeur Bernard Van Espen, et que les prohihitions de l'Index, en 1734, signalaient à l'attention frondeuse de l'Allemagne. Les condamnations doctrinales portées par la Curie contre Port-Royal avaient peiné Van Espen ; en pieux janséniste qu'il était, il hriguait une revanche; il crut avoir trouvé, sur le terrain du droit canon, l'occasion d'ennuyer Rome en épluchant les Décrétales, comme le Saint-Siège avait épluché VAugîtstimis. Il s'en fut mourir en Hollande, janséniste impénitent, hrouillé avec l'Eglise : cette mort scella son œuvre, et en accentua la signification''.

Si considérables qu'ils fussent, les livres de

1. Voir Rosch, Archiv fiir Kalholiftches Kirrhenrecht, 1003. p. 440. Les articlos sncressifs publirs dans refte revue i)ar M. Rosch, m 19u:^ et 1!)U4, sous le titre : Das Kirchenreda im Zeitaller der Aufklfiruiif/ {Fehronianismus iind Jofiephinhmus) ont véritahlenicnt renouvelé, grâce aux érudites recherches dont ils sont le fruit, l'étude de ces systèmes canoniques.

2. On trouvera lénumération de ces divers canonistes, avec leur biographie et leur bibliographie, au tonn^ HI de louvrage de Schulte : i>/e 6>5chichte de?- Quellen und JAlerahir des canonisc/ien liechts von der Mitte des idJahrhunderts bis zur 6' er/cMit'rtr/ ^ Stuttgart, Enke, 1880).

3. Sur Zeger Bernhard Van Espen (lb4b-17'.'8), voir Schulte. o». vit., III, I, p. 704-707.

fEt^RONtUS ET JOSEPH 11 "

Van Espen se réimprimèrent à plusieurs reprises ; ils offraient cette commodité de fournir toujours, contre Home, les armes qu'on y cherchait. Mais ils furent plus et mieux qu'un arsenal, ils donnèrent l'exemple d une méthode nouvelle. Ils éveillèrent dans les cerveaux allemands ridéed'un droit canon tout autre que celui qui s'enseignait communément, d'un droit canon qui interrogerait les Décrétâtes sur leur genèse avant de les interroger sur leur contenu ', qui entreprendrait de consulter l'Etat sur l'Eglise au lieu de signifier tout d'abord ce que l'Eglise voulait être, et qui ferait miroiter devant TEtat séduit l'idéal d'un christianisme primitif, encore inorganique, et plus accessible, dès lors, à la prise souveraine du pouvoir civir*.

t^our construire ce droit nouveau, Ton entremêlait aux théories politiques, qui accréditaient les prétentions de l'Etat, une certaine critique de textes, épineuse et malveillante, qui discutait et contestait les prérogatives de l'Eglise ; on affectait, en même temps, une certaine érudition historique, pieusement curieuse du christianisme primitif; on avait d'édifiantes façons d'explorer les souvenirs des premières chrétientés, et d'y chercher l'organisation ecclésiastique du Vatican moderne; et comme on ne l'y trouvait point, l'on en tirait tout

1. Encore que ce no soit pas ici le lieu d'étudier la question des Fausses Docrétales et du Pseudo-Isidore, nous croyons devoir renvoyer le lecteur aux études de M. Paul Fournier, dans la Nouvelle Revue historique du Droit français et étranger, 1887 et 1888, et dans le compte rendu du congrès xientifique international des catludiques de 1888.

2. Le prêtre séculier Barthel (lG9/-i771), professeur à lUniversité de Wurzbourg, fut le premier en date parmi ces canonistes nouveaux. Voir Schulte, op. cit., UI, 1, p. 183-185,

UBRARYST.MARrsC0NF/:c

de suite des conclusions contre les « nouveautés » introduites par les papes. On faisait, d'ailleurs, des emprunts aux nombreux et divers systèmes par lesquels s'était exprimé, ti travers Thistoire, l'esprit d'opposition à l'endroit du monarchisme papal ; et de tous ces systèmes, avec toutes ces nuances de méthode, la science allemande allait composer une vaste synthèse canonique, radicalement hostile à la papauté, sorte de codification de toutes les opinions antiromaines qui s'étaient produites au cours des siècles. Les vieux griets historiques de la nation germanique contre la fiscalité du Saint-Siège 1 reprenaient une voix et retrouvaient un écho ; ils étaient fortifiés, corroborés, amplifiés parl'insurrection d'une série d'autres griefs, d'ordre philosophique, contre la « superstition » et contre les ténèbres du moyen âge ; et l'on entendait parler, par la bouche de certains canonistes, des morts qu'on croyait muets à jamais, et des vivants qu'on pouvait croire excommuniés, tantôt les Pères de Constance et de Bâle, ou les (( orateurs » qui, dans les diètes de Nurenberg, rédigeaient contre le Saint-Siège des cahiers de doléances, tantôt Voltaire, les encyclopédistes, et les « libertins » des bords de la Seine.

Que ce droitcanonnouveau,encorequ'il désarmât la puissance religieuse, fût assuré de trouver un accueil complaisant chez plusieurs membres de l'épiscopat germanique, c'est de quoi l'on ne saurait être surpris, si l'on veut bien songer que leur opulence était mécontente des tributs prélevés

1. Voir, au sujet de cos «griefs», Jausson, l'Allemagne et la Héforme, traduction Paris, II, p. 280 et 347-351 (Paris, Plou, 1889).

par le Saint-Siège sur les évêchés^ ; que leur coquetterie à l'égard des « lumières » se faisait volontiers frondeuse à l'endroit de cette puissance romaine, exaltée par le « fanatisme » du moyen âge; et que leur esprit d'absolutisme, enfin, trouvait un plaisir d'orgueil à dresser leurs crosses devant la tiare. Intérêt pécuniaire, prurit de flatter l'opinion, susceptibilités hiérarchiques, tout conspirait à les raidir vis-à-vis de Rome.

Entre l'ambition de ces princes-évêques et la jeune école de canonistes, l'alliance dès lors était toute naturelle ; et c'est de l'entourage d'un électeur ecclésiastique, celui de Trêves, qu'allait sortir, masqué d'abord, et puis visière levée, le plus illustre théoricien du droit nouveau.

11 s'appelait Nicolas Hontheim, et, de 1748 à 1779, fut coadjuteur de Trêves-. Son érudition

1 Les exigences de la fiscalité romaine à Tendroit des princes-électeurs, il la fin de l'ancien régime, ne peuvent être équitablement appréciées, si Ion ne tient compte, d'autre part, du revenu considérable dont jouissaient ces prélats. On a calculé, par exemple, que la somme que devait l)aver au Pape, une fois pour toutes, chaque nouveau prince-archeveque .leMavcnce, ne dépassait pas, si grosse qu'elle nous puisse paraître, Ja '>8<' partie de sou revenu annuel (R.isch, loc. cit., 1883, p -^lob, n. 0). ~ Cf. Pacca, Œuvres, trad. Queyras, II, p. 335-341 (Pans, Sagnier et lîrav, 1840). .^^, ,„^^,

'>'Les deux ouvrages les plus récents sur Hontheim (l;0l-l/90) sont : Otto Meier Febronius, Weihbischof Johann- Nlrolaus von Hontheim und sein Widerruf (Tubingue, Mohr, 1880) ; et Kûntziger, Febronius et le Fébromanisme [Mémoires couronnés et autres mémoires publiés par l Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, t. XLI\ , 1891). Voir spécialement, pour la vie de Febronius, les deux écrits intitulés : Directoire chronologique pour lliistoirc de la vie et des ouvrages de

10 bu JOSÉPHÎSMË AUX CÔNCORt)ATS

méritait l'estime; les travaux qu'il a consacrés aux antiquités du pays trévire font époque dans l'archéologie locale'. Mais il rêvait d'une autre gloire : le souvenir des cours de Van Espen, qu'il avait entendus au temps de sa jeunesse, obsédait sa pensée ; l'esprit môme de ces cours l'avait à jamais imprégné, et les jésuites de Trêves, de longue date, furent en délicatesse avec lui-.

A la fm de septembre 1763 se rt'pandirent en Allemagne quelques exemplaires d'un mystérieux in-4" qui s'intitulait : De létat de rEglise et de la légitime puissance du pontife romaine La ville de Bouillon était indiquée comme lieu d'impression ; en fait, c'était à Francfort-sur-le-Mein que le livre était sorti des presses. L'auteur signait Justinus Febronius: tout de suite Hontheimfut soupçonné. Son éditeur confirma les soupçons; llontheim commença par nier, et puis il avoua. Il avait une nièce, du nom de Justine, qui, en religion, s'était appelée Febronia : tendresse d'oncle ou prudence de publiciste, il s'était forgé pour lui-même le pseudonyme ((Justinus Febronius », faisantainsi de la pauvre chanoinesse la marraine authentique d'une hérésie ^^

Honlhcim (Mrior, op. cit., p. 221-234); et Histoire de la vie de Jenn- Aicola.s de llontheim, auteur de « Febronius », et de sa rétractation (Meier op. cit., p. 234-296).

1. Le professeur Kraus, dans l'article /TonZ/je/m de l'Allf/emeine Deutsche liioçjraphie, insiste, de très intéressante façon, sur l'érudition du personnage.

Page 1