M t)JfS;i,'niher. op. cit., p. 7i
FEBRONIUS ET JOSEPH II 4t>
Il n'y avait place, dès lors, dans l'établissement ecclésiastique de Joseph II, ni pour l'ascétisme ni pour !a vie contemplative : c'étaient là jeux de fanatiques, spéculations d'oisifs ^ ; l'Etat, pour son profit personnel, comme pour le renom delà religion, devait y couper court. On traversait un siècle où la pensée humaine n'était hospitalière à l'idée religieuse qu'en l'appauvrissant de font le surnaturel qui s'y trouvait enclos, un siècle où l'on était enthousiaste de l' ^< homme », mais où l'on répulait une folie de s'exalter pour quoi que ce fût qui dépassât F « homme ». Joseph II mettait son Eglise au niveau du siècle... Sans nul doute, parmi les innombrables monastères que brutalement il supprima, d'inquiétants abus s'étaient glissés, qui nécessitaient une réforme ; mais ce n'était pas aux abus que s'attaquait l'empereur, c'était au principe même de la vie contemplative, condamné par la raison philosophique -, condamné par l'empirisme économique. Le bras séculier, avec Joseph II, se mettait au service de la « philosophie », et en exécutait les arrêts : tout monachisme inutile
1. Dans le plan du manuel c.fficiol de théolofiie morale, communiqué aux évèques en 1787, les pratiques contemplatives sont traitées de réflexions oisives (Wolfsgruber, op. cit., p. ."M-ôOô). —Rapprochez de ce fait l'importance fort médiocre qu'attache Joseph II à la formation spirituelle du clerc (Wolfsgruber, op. rit., p. 549). On veut éviter que les clercs ne soient des houunes exclusivenumt préoccupés de leur perfection, de simples Seibstbetrachler (Wolfsgruber, op. cit., ]). 558). — Migazzi ne put jamais parvenir à rectitier l'idée fausse que ses contemporains se faisaient de la contemplation (Wolfsgruber, op. cit., p. (>41). Kaunitz objectait que les autres évèques ne prenaient pas la défense des Ordres, r-t que. si Migazzi parlait, c'était parce que cardinal (Wolfsgruber, op. cil.,
p. cm).
2. Voir la lettre très formelle de l'empereur au cardinal Hrzan, sur l'opposition entre les fondements du monachisme et la ■( lumière de l'intelligence ». Rosch, lac. cit., 1904, p. 71, n. 2.
46 DU JOSÉPHlSME XUIL COiSCOtiDAtS
devait disparaître ^ L'économie politique survenait, dénonçant comme périlleuse pour un Etat l'émigration des capitaux : c'était une raison nouvelle de supprimer les moines, considérés comme agents ou complices de cette émigration-. Les seuls couvents désormais tolérés étaient ceux auxquels l'empereur reconnaissait — si l'on peut ainsi dire — une importance humanitaire ; et toutes précautions étaient prises pour que ces couvents, rangés désormais sous la stricte obédience des évoques 3, ne pussent à l'avenir ni subir ni propager l'influence romaine.
C'en était fait, aussi, des multiples confréries entre lesquelles les fidèles faisaient choix, suivant leur attrait personnel, pour y abriter leur piété. L'Eglise respecte et favorise, en leur riche diversité, les goûts et les penchants des âmes religieuses ; elle leur ménage des cadres variés ; et dans sa cohésion rigoureuse, à l'abri de son uniformité liturgique, il y a place, si nous osons dire, pour certains caprices de piété, improvisations personnelles des âmes, expressions touchantes de leur individualité. Dans l'Eglise de Joseph 11, tout était nivelé ^ ; le caporalisme impérial y mainte-
1. C'est par ces principes que s'expliquent les mesures prises au temps de Marie-Thérèse pour défendre de prononcer des vœux monastiques avant l'âge de vingt-cinq ans (Wolfsgruber, op. cit.,]). 436-439 et 446). Il est curieux de lire dans Brunner, Die theoloyisclm Dienerschaft, p. 512-515, conuiK! un « document » di; l'époque joséjthiste, le récit de la sui)pression d'un cloître et de sa transformation en maison pénitentiaire.
2. Voir à cet égard les insinuations très formelles de Heinke (Wolfsgruber, op. cit., p. 625).
3. !Sur la suppression de l'exemption des moines, voir Wolfsgruber, op. cit., p. 633-634.
4. Wolfsgruber, op. cit., p. 451-453, énnmère les premières vexations do Marie-Thérèse contre les confréries.
naît une seule confrérie, qui n'avait d'autre patron que le Glirist, et qui s'intitulait : « L'amour actif du prochain à l'égard des pauvres sans secours i. » On signalait, d'un trait de plume, que pendant mille ans l'Eglise s'était passée de confréries- ; et, sur les ruines de la dévotion. Ion installait la piiilanthropie.
Enfin la liturgie elle-même devenait chose d'Etat. Les fonctionnaires faisaient dans les églises de véritables visites épiscopales, pour l'inspection des objets et rites sacrés 3. C'était une maxime reçue que, sans l'aveu du pouvoir civil, ni le Pape ni les évoques ne pouvaient introduire des fôtes nouvelles, et qu'en revanche le prince pouvait, souverainement, imposer aux évoques la suppression des fôtes anciennes^: arbitre suprême des besoins de la production dans l'Etat, le prince limitait le chiiTre de jours et d'heures que Dieu pouvait annuellement exiger de ses sujets. Processions, pèlerinages étaient également soumis à dejalouses restrictions''.
Soucieux des dépenses d'argent comme des dépenses de temps, il entrait aussi dans les détails du culte ; les règlements concernant Texposition des reliques^^ comptaient parmi les graves préoc-
1. Bi'Uniioi-, Die theolofjische Dicnersrhafl, p. 'jOC-'ili ; — Wolfsgruber, o/y. cit., p. 711). — Rosch (/or. cil.. lt)()4, p. Î.M), ii. 1) montre coimnent cette hiistilité contre les confréries remonte à Van Espeii, précurseur de Fehronius.
■.'. Brunncr, Die theulogische Dienerschafl, \). 40G et sniv.
:\. Wolfsgruber, op. cit., p. 498-4'.W. — Cf. p. 5S'2-:)84, la question du rituel romain.
4. Wolfsgruber, op. cit., p. 4J9-4G1. — Cf. Rosch, loc. cit., 1904, p. 62-G3 r-t ■lo\, n. 2.
Rcisch, loc. cit., 1904, p. 63. et 249. n. 1. ). Wolfsgruber, op. cit., p. 704.
48 DU JOSÉPHISME AUX CO.>'CORDATS
cupalions de 1 empereur, et la quantité de luminaire à laquelle avaient droit ces pieux ossements était, par ordre impérial, soigneusement fixée. On eût dit que Joseph H, roi de l'Eglise militante i, prolongeait sa souveraineté, par des ramifications imprévues, jusque sur l'Eglise souffrante et jusque sur TEglise triomphante: aux âmes du purgatoire, il marchandait les indulgences ; aux dépouilles des élus, il marchandait la lumière. A plus forte raison devait-il se reconnaitre le droit, sur terre, de marchander aux curés et aux sacristains leurcasuel-. Soucieux, en bon économiste, d'éviter tout gaspillage, il lui déplaisait qu'on dépensât du bois pour faire des cercueils, et il finit par édicter que les morts seraient enterrés dans de simples draps ^. C'était choquer les usages, la piété des familles ; mais que valent les usages contre une observation rationnelle? Et la piété, dès qu'elle encourt le blâme de l'économie politique, n'est-elle pas une superstition? Il dut pourtant, au bout d'un an, relirer cet édit: la force des mœurs, ce jour-là, fit capituler la tyrannie de la loi.
1. Wolfsgruber, op. cit., p. 707 et suiv. — On trouvera une lonfjue énuinération de toutes les mesures liturti:iques de Josejih H dans Riisch, loc. cit., 1!)04, p. 249, n. 2.
2. Voir au sujet du casucL pdur les mesures prises dès le temps de Marie-ïh(>rése, Rosoh. lor. rit., lOD'i. p. OO.
a. Rosch, loc. cit., 1904, ]). 07, u. 1.
VÏI
Les coutumes froissées deviennent aisément des insurgées : Joseph II devait en avoir la preuve, dans la révolte des Pays-Bas i; et c'était pour sa politique ecclésiastique une faiblesse de chercher querelle à des traditions d'Eglise qui avaient pris racine dans les mœurs mômes des peuples.
Le joséphisme, cependant, avec Fappui théorique que le fébronianismc lui prêtait, était pour l'Eglise romaine un grave danger. Le vicaire temporel de Dieu affectait de se passer du vicaire spirituel pour organiser, en son territoire, une section de l'Eglise de Dieu ; il refusait de causer avec le nonce, et jetait de côté, comme d' « ennuyeuses pancartes'' », les doléances que le Pape lui adressait. Ce fut un ennui pour lui, une surprise pour l'Europe, lorsque le bruit courut, en 1782, que Pie VI se mettait en route pour Vienne ^
Le chancelier Kaunitz, surtout, pressentait ce que l'événement pouvait avoir de périlleux; et môme,
1. Joseph et son frère attribuèrent aux influences romaines les troubles des Pays-Bas {Joseph II und Leopold von Toscana, II, p. 88, UO, 98 et 15U). — « Vous faites trop voir l'antipathie contre toutes les anciennes coutumes et tout le clerj^é », écrivait Marie-Thérèse à Joseph dès 1775; la remontrance fut inutile {Maria Theresiauud Joseph II, II. p. 99).
'l. Le mot se trouve dans une lettre de Joseph à Kaunitz, du 24 juillet 1787 {Joseph II, Leopold II und Kaunitz, ihr Briefwechsel. p. 278).
:\. L'étude la plus complète sur le voyage de Pie VI à Vienne a été publiée ])ar M. Hanns Schlitter, da.ns la collection des Fontes Ilerum Ausiriacorum, XLVII. fascicules 1 et 2, sous les titres : Die Reise des Papstes Pins VI nach Wien und sein Aufenthall daselhst (Vienne, Gerold, 1892), et Pius Ylund Joseph II von der Biickkekr des Papstes nach Rom bis zitm Abschbisse des Concordais (Vienne, Gerold, 1894).
au débul, lorsque le nonce commença de sonder la cour au sujet d'une visite papale, Kaunitz conseillait à Joseph de répondre nettement que cette visite serait « de toute inutilité », si elle avait pour but de traiter certaines questions litigieuses au sujet desquelles les deux pouvoirs professaient des maximes inverses'.
Pie VI, d'autant plus empressé d'apparaître qu'on était peu désireux de le voir, annonça son arrivée. On craignait que le Pape, une fois à Vienne, ne profitât de quelque solennité pour interpeller publiquement l'empereur, et Joseph s'en fut à sa rencontre, jusqu'à Wiener-Neustadt, afin de « prévenir toute charlatanerie de sa part-». Kaunitz, pour plus de sûreté, proposait à l'empereur de faire une circulaire ordonnant à tous les évoques de rester dans leurs villes épiscopales tant que le Pape s'attarderait à Vienne^ : il s agissait, par cet ingénieux artifice, d'empêcher tout contact entre le chef de l'Eglise et le clergé d'Autriche, et de faire sentir au Pontife qu'en lui donnant l'hospitalité Joseph II recevait un chef d'r^tat, l'un de ses confrères en royauté. L'empereur répudia ce projet, et le séjour du Pape fut pour Kaunitz et pour Gobenzl une période d'alarmes : ils multipliaient à l'adresse de leur maître les notes, les memoranda, les observations, pour le guider dans ses entre-
1. Schlitter. Lie lieuc des Papstcs. j). lOG-lOT. — « Si jamais lo pruvorbo a été juste duno luontagim qui enfante une souris, écrivait Joseph II à Mercy- Argenteau. son ambassadeur à Paris, il le pourra bien être à l'occasion de ce voyage })ompeux et singulier du Saint-Père. » (Brunner. Correspondances intimes de L'empereur Joseph II avec son ami le comte de Cohenzl et son premier ministre le prince de Kaunitz, p. 24. Mayence, Kirchheim, 1871.)