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Rosenthal, op. rit., I, i, p

ROMANTISME ET CATHOLICISaiE 183

l'un et que l'autre de prier Pallas Athéné, puisqu'il l'eût pu prier dans sa propre langue, il invitait les âmes à déserter la radieuse Acropole et les orientait vers le Calvaire. Platon, en des pages mystérieuses, s'était fait le prophète du Juste souffrant; Stolberg, son traducteur, allait s'en faire l'apôtre. Nous le retrouverons plus tard écrivant les quinze premiers volumes d'une Histoire de la Religion de Jésus-Christ, dans laquelle il devait mettre le nonde antique au pied de la croix.

Dans la latle entre les dieux de la Grèce et l'idée chrétienne, — lutte à laquelle assistaient, en témoins à peu près indifférents, les Eglises officielles le la Réforme, — un second épisode se préparait, lont Frédéric Schlegel allait être le héros. Il développait avec une enthousiaste sécurité ses théoies sur la littérature grecque, lorsque surgit à la a(:on d'un météore, sur l'horizon qui, d'ailleurs, lemeurait néhuleux, le Système de la Science, de • ichte ; et ce livre força Schlegel de s'amender'.

1. llayiu, op. cil., p. 217-2-2:. et 2(i3. — Licht<'iil)orçer, loc. cl/., p. 8()3-S0r) : S3G-8;{8. ~ Rouge, op. ciL, p. 228-237. — Sur les rapports du roiuausiiie avec la i)hilosophie fie Fichte, lire >i[)en\è,Novalis. essai sur Vidvasmc ro m antique, en Allemai/ne, p. 119-133 (Paris, Hachette, 1904). Lorsque, i 1799, Fichte, professeur à lUniversité d'Iéna, fut banui pour athéisuie, rédéric Schlegel, un instant, se proposa décrire une brochure pour lontrer f[uo « le grand mérite de Fichte. c'est précisément d'avoir décou- 'rt la religion, et (jue sa doctrine n'est autre chose que la vraie religion lUs forme de philosophie. »(Spenlé. op. cil., p. 2G2.)

184 PEiNSÊE CATHOLIQUE ET PENSÉE ALLEMANDE

Car, s'il était vrai, comme l'affirmait Fichle, que le monde extérieur, le Non-moi, n'est qu'une création de la liberté du Moi, il devenait assez étrange de réclamer de l'artiste, qui imagine des fictions, cette (c objectivité », tant vantée chez les Grecs el tant vantée chez Gœthe, et qui, pourtant, esl métapliysiquement impossible. L'unanimité dee hommes, pauvres etnobles dupes, ne font qu'imaginer le monde extérieur alors qu'ils croient le regarder; à leur insu, ils créent le Non-moi, alor;qu'ils pensent le constater et le saisir; la vie esl un perpétuel « subjectivisme^ » ; pourquoi l'arli serait-il un « objectivisme »? Frédéric Schlegel. passant bientôt de la philosophie de Fichle è l'idéalisme encore plus absolu de Schelling-, ne pouvait plus, décidément, maintenir en toute sô rigueur l'esthétique « objectiviste » que la veilU il professait, et au nom de laquelle il excommuniait du Parnasse tous les modernes, Gœthe excepté. Il se débrouilla de son mieux parmi ce!> antinomies ; et, Dorothée Veit aidant, il garda sor culte à Gœthe, tout en changeant de théorie.

Il professa, désormais, qu'il devait y avoir ur art moderne,- distinct de l'art ancien, et ayant sor maximion, non point dans le drame, mais dans le roman, et que ca ?}ia.i imum était atteint. Ce poin culminant s'appelait Wilhelm Meisicr'^. Gœ'the, ei

1. Cf. cp mot (le Tiock : « Les tMres sont pairo ([W^ nous les avons \)on ses ; Ir inonde soslompo dans un lointain nnaj^e, et la lueur qui éclair' 8CS profondeurs obscures est celle ([ue nous portons en nous. » (Cité pa Denis, lAllemnonc, 1789-1810, j). 207<^()8.)

U. Sur les rapports entre le romantisme et la philosophie de Schellinp voir Spenlé, J\'ovalis^ essai sni- l'idëalisinn roinanli'juc en AUcindijne p. 238-24().

3. Lichtenherger, loc, cil., \). 80•^80i. — Frédéric Schlegel saluait dan

ce roman, se tient au-dessus de ses personnages ; il garde une ironie supérieure; c'est un créateur qui n'est pas dupe de ses créations; et il y a quelque chose de supérieur encore au roman de Goethe, c'est le Moi de Fécrivain, pertinemment convaincu qu'il ne s'exprimera jamais d'une façon adéquate dans aucune œuvre d'art, si parfaite soit-elle. De môme que le Moi absolu de Fichte est en perpétuel devenir et qu'il doit être plutôt qu'il n'es/, de môme le Moi de l'écrivain ne conserve son beau caractère de transcendance qu'à la condition que ses œuvres aient quelque chose d'inachevé, et qu'il en ait conscience, et qu'il s'en réjouisse, et qu'il s'en moque'. Ainsi se développait, dans les /^>rt^??u'/i/.s de SchlegeJ, à l'abri du grand nom de Gœthe, la théorie de l'ironie romantique-; et l'on devine tout de suite que cette théorie d'une suprême perfection servira de passeport à des imperfections innombrables, et qu'elle permettra à de médiocres plumes de s'admirer comme transcendantes parce qu'elles esquisseront,

Wil/n'hn 3J('i.<i/i'i\ dnns In Rôvolutidiî française cl dans la Doclrinr di' la .SV(V'»rf', de Fichto, les liois farauds évéïiciuenlrt i)i'(tvidentiels du siècle. — Novalis, de même, vantait, dans M'iUielm Meislrr, « cette merveilleuse ordonnance qui ne tient nul comjde du ran^' ni de la valeur des objets, ]»our (lui il n'y a ni premier ni dernier, rien de petit et rien de grand » (Spenlé, Nuvalis, cifidi sur l idéalisuic rohuuidi/m' en Atlctiiof/ne, \). 3t)l).

1. Il y avait une sorte d'harmonie prcétal)li(> entre ces théories et le caractère même de Fn-dèric Schlefjel, si nous en croyons le fort joli portrait (pie trace M. Spahn de Frédéi'ic : il note, dans ses yeux, sur ses joues, un air de sonlTrance venant d'une pensée (jui ne s'incarne pas, comme elle le voudrait, dans l'expression (Spahn, Pliilipp Viùl, p. l(i. Bielefeld, Vidhaf^en, 1901). Dorothée, justement, condiattait eu .Schlegel ce penchant à une demi-stérilité v(dontaire, cette réi)ugnance contre toute extériorisation de ses pensées (Spahn, up. cit., p. h).

2. Sur la théorie de l'intnie dans Schlegel. voir Ilaym, op. cil., p. 2ô7- 2(')?i ; et cf. Spenlé, Auvalis, essai sur l'idëalismc rotnanliijuc en AllcinaijnCy p. 116-118.

d'iincî encre volontairement pâle, des traits volontairement indécis dans un cadre volontairement indéfini. Mais Tironie finira par avoir un terme; un objet subsistera, que ces auteurs prendront au sérieux; ce sera leur propre Moi : avec une complaisance quintessenciée, ils réfléchiront sur le jeu même de leurs fictions ; ils analyseront leurs poésies ou leurs romans au moment même où ils les dérouleront ; ils se décriront eux-mêmes en tant que poètes ou que romanciers; ils s'étaleront; et Frédéric Schlegel, qui avait débuté par le culte d'une impassible « objectivité », aboutit à donner, tout à la fois, la définition et l'exemple, dans sa Liicinde^, d\in subjectivisme intempérant, insolent, voire môme impudique. De cette définition et de cet exemple, le romantisme allait naître.

Quelque temps auparavant, Schlegel s'affichait comme un dévot exclusif de la poésie antique ; et le voilà qui, par un phénomène à peu près unique de conversion littéraire, s'érigeait en évangéliste de la poésie nouvelle-. Il fallait du nouveau: pour cette poésie, une religion nouvelle était nécessaire. Les anciens avaient été poètes, parce

1. Voir, anr Lucinde, Ilaym, op. cil., p. 493-518; — Lichtenberger, loc. cit., p. 805-809. — Sur l'admiration rie Schleicrinacher pour Lucinde, voir Dresch, Gulzkow et la Jeune Allemar/ne. p. 183-187 (Paris, Bellais, l!)04).

2. Cette évolution des idées de Schlegel est très ûnenient indiquée par Lichtenberger, /oc. c-i7., p. 839-840. — Sur les rapi)orts entre la philosophie de Schlegel et ce qu'on pourrait appeler son art poétique, voir deux curieuses lettres de 1807, lune de Stolberg (Janssen, Friedrich Leopold Gvaf zu Stolberg, II, }). 12,2-123), l'autre de Dorothée, dissuadant son mari d'inqirimer ses leçons de philosophie en lui disant : « Ta })hilosophie est le i)ouls, l'haleine, l'élément, la force vivante et agissante, qui anime ta poésie, par laciuelle elle crée de rechef elle-même une vie nouvelle. Pourquoi veux-tu lenchainer par rimj)ression, de façon qu'elle ne i)uisse plus se mouvoir et combattre librement? » (Uaich, Dorottiea V. Schlegel, I, p. 220.)

qu'ils possédaient dans leur mythologie un certain nombre de représentations du « divin » ; les modernes à leur tour devaient se créer une mythologie, et Frédéric Schlegel se proposait d'être l'auguste pourvoyeur de symboles, qui rendrait à la poésie moderne les secrets d'une langue divine. C'est ce qu'il appelait, dans sa correspondance avec Novalis, son « projet bi- Iblique » ; la religion qu'il rêvait de créer serait « le plus grandiose produit des temps modernes » ; elle (( absorberait la Révolution française», comme le christianisme absorba l'Empire romain i. Tout en môme temps, elle donnerait au romantisme son Thcsavriis^ un Thésaurus, de belles expressions du « divin » ; et, tandis qu'Auguste-Guillaume, l'ami de M°''' de Staël, se faisait, dans ses vastes travaux de critique, l'historien de la poésie moderne, Frédéric, lui, aspirait à en être le Mage. C'est parmi ses méandres d'esthéticien qu'il rencontra le catholicisme. L'étude approfondie qu'il fit des religions orientales et qui lui a conquis, parmi les philologues, une réputation d'initiateur, le conduisit a pressentir, puis à constater

1. " Jo ])cnsc fonder une religion, écrivait Schlcfïel à Novalis, ou tout au moins aider à l'annoncer. Peut-être as-tu iilus de talent pour faire un nouveau Christ, qui trouvera en moi son vaillant saint Paul. » (Spcnlé, Novalis, essai sur l'idéalisme, romantique en Allemafjne, p. 244-245.) — « Schlef,nd veut être le chef d'une religion nouvelle, écrivait en 1804 Benjamin Constant. Il dit que dans toutes les religions il y a des mystères. Fai conséquence, il fait semblant de cacher une i)artie de sa doctrine. C'est dire qu'il montre tout et cache le reste. » {Journal intime, édit. 'Melegari, p. 82.) Benjamin Constant, qui n'aimait pas Frédéric Schlegel non plus que son frère Guillaume, et qui a tracé de lui, en d'autres endroits de son Journal, des portraits sarcastiques et même diffamatoires ("p. 73 et 83), expliquait d'une façon assez sommaire l'évolution religieuse des Schlegel : « Ils se déclarent i)our le catholicisme, écrivait-il, parce que des philosophes protestants se sont moqués d'eux. » {Op. cit., p. 74.)

i88 PENSÉK CATHOLIQUE ET PENSÉE ALLEMANDE

le fait d\me révélation divine primitive : il en salua riiéritage dans l'Eglise romaine, et il en revendiqua sa part, comme fidèle. C'est le 16 avril 1808, à Cologne, que Frédéric Schlegel et Dorothée, devenue sa femme, donnèrent formellement leur âme à la vieille Eglise ^ Ayant rêvé de créer une religion, ils en recevaient une toute faite.

La publication du livre de Frédéric Schlegel sur la langue et la sagesse des Indiens coïncidait avec cette démarche de sa conscience et en soulignait la portée. Frédéric, à son tour, comme Stolberg naguère, achevait de se dérobera Fadmiration systématique de Thellénisme : il déplorait, au terme de son livre, cette « manière d'étudier les Grecs, exclusive et presque bornée à un jeu, qui, dans le dernier siècle, a trop écarté l'esprit public du sérieux de l'époque antérieure et de la source de toute vérité plus haute»; et puis, il ajoutait : « Ce n'est que la connaissance et la

1. Dès le 2.") frvricr 180G, Doroth«''e ('"ci-ivait de Golo.iîiie h Caroline Pniilus : « Tu i)enses que Frédéric aurait voulu fonder une nouvelle religion? A'ouloir C(Ma, ce nest pas possible, on ne fabrique i)as une religion nouvelle. » (Raich. op. cit., I, p. 104.) Ainsi, dès cette date, cette idée était disparue chez Frédéric ; et Dorothée, la même année, pressait Frédéric de se faire catholique : « Ne rendons pas plus insuiiportable i)ar nos incertitudes intérieures l'incertitude de notre situation extérieure. Que. • Irpuis longtemps, tu es catholique par resi)rit. tout le monde le sait. - (1(1., op. cil... I, p. 195-107). La conversion, au Kiavril 1808, fut secrète; c'r>l une indiscrétion de pi-esse qui la révéla. {Sulpiz Boisxerée, L p. 44-45.;) La cathédrale de Cologne joua, si l'on ose dire, un rôle dans la conversinii de Dorothée : elle écrit sur son journal, eu 1805, (jnelle prie mieux d;iiisa chambre (lu'à l'église (L p. 254). et puis, en 1807, quelle a. à la Toii,saint de 180(), compris lamour de Dieu et l'amour pour Dieu dans Je dôme de C(»logne : " Je puis maintenant jjrier mieux à l'église que chez moi. L'église m'est maintenant devenue familière. » (I, p. 258.) — Gœthe jugea sévèrement cette conversion (voir Baumgartner, op. r;^, III. j). 43-4 '0, — Henri Heine ne la pardonnera pas à Dorothée ; il l'appelle « cette Hélène de la laideur, que le Paris tudesque venait d'enlever au jiauvre docteur Veit » {De l'Âlleinayne, II, p. 258).

considération, tout à fait nouvelle, de l'antiquité orientale, qui pourra, à mesure que nous y pénétrerons plus profondément, nous ramener plus sûrement à la connaissance de ce qui est divin, et à cette force du sentiment, seule, qui peut donner la lumière et la vie à tout art et à toute science. » C'est ainsi que F^rédéric Sclilegel^ deux ans avant V Histoire des Mythes de Gœrres, trente ans avant les travaux orientalistes du prêtre Windischmann, pressentait les ressources que pourrait trouver, dans cet Orient oii l'éclat de la foi avait commencé de scintiller, l'apologétique chrétienne des temps nouveaux. Mais la vérité, pour Schlegel, ne se séparant pas de la beauté, la science ne se séparant point de l'art, la dogmatique ne se séparant point de l'esthétique, ce qu'il attend encore de cet Orient — son dernier mot l'insinue discrètement, — c'est un renouvellement des sources de Fart; et, quatre ans après, sa pensée va tout entière s'épanouir dans cette Histoire de la littérature ancienne et moderne^ professée a Vienne, et qui est en quelque mesure pour l'Allemagne ce qu'avait été pour la France le Génie du christianisme.

Schlegel présentait à ses auditeurs de Vienne la Bible et le moyen âge, et c'étaient pour l'époque deux nouveautés : il leur faisait admirer, dans la Bible, une source de poésie et d'art qui devait être pour notre temps ce qu'Homère avait été pour l'antiquité -\ il leur faisait aimer.

1. Frédéric Schlogel, Werke, VIII, p. 381-382 (Vionnf>. Klaiif.^ 1846). — L'Kssai sur la huu/ue et la philosophie des Indiens a été traduit en français par M. Mazure (Paris, Paront-Desl^arrcs. 1837).

•~. Sclilegel, WerA-e, II, p. 5.

dans le moyen âge, le printemps général de lai poésie occidentale i, et leur faisait comprendre l'architecture gothique en étalant à leurs regards le symbolisme chrétien dont elle est l'imposante traduction^. L'exposé qu'il leur donnait des services rendus par le protestantisme àla linguistique et à l'histoire tournait court, brusquement, pour faire place à un réquisitoire dans lequel il accusait la Réforme d'avoir été nuisible aux arts, nuisible à la littérature ^. Depuis de longues années, Frédéric Schlegel s'était mis en quête du divin pour l'installer à la cime d'un édifice esthétique : il avait en 1808 pris possession du divin; en 1812, il le réintégrait dans l'art ; et l'on eût pu croire que sa tâche était accomplie. Mais Frédéric, à l'issue de cette découverte qui ravissait son âme exaltée, songeait moins, désormais, aux fictions de l'art qu'aux réalités de la vie, et désormais il allait s'occuper, dans son existence longue encore, d'installer le divin à la cime de l'édifice social. Les <( orateurs de l'Eglise d'Allemagne » qui combattront, à Vienne et à Francfort, le gallicanisme de Wessenberg, n'auront pas d'auxiliaire plus assidu que Frédéric SchlegeH ; il prendra l'initiative de faire connaître Joseph de Maistre à l'Allemagne '\ A ses théories philosophiques sur la poésie succéderont, dans cette vie nouvelle oii l'année 1808

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