‹ L'Allemagne religieuse (volume 2)Chapitre 84 sur 202 · Brandes, op. cit., p · texte numérisé non relu

Brandes, op. cit., p

son clocher natal, pour voir du pays. Le suicide de Werther était une défaillance : « La nature a sesbornes,gémissait-iL Elle peut jusqu'à un certain point supporter la joie, la peine, la douleur ; ce point passé, elle succombe. » Werther voulait n'être plus ; Kleist et son amie veulent élargir l'horizon de leur vie. Le suicide de Werther était un appel à la mort ; leur suicide, à eux, est un saut dans l'indéfini, dans un indéfini où ils seraient fort marris de ne point revivre'.

Gela se passait en 1813. A peu près à cette même date, ces mêmes aspirations romantiques qui avaient engagé Kleist dans le chemin de la mort engagaient Zach arias Werner dans le chemin de la cléricature. Tout jeune, Werner priait Rousseau; il rêvait de substituer à l'année chrétienne un calendrier nouveau, dont le point de départ serait le 2 juillet, date de la mort du philosophe ; et ses premières poésies, fourmillantes d'impiétés, étaient affublées d'une vignette à la mode du temps, représentant le Deuil qui s'accoudait sur l'urne tombale de Rousseau. Mais, pour cette « religion de la Nature » qu'il aspirait à fonder, il jugeait une symbolique nécessaire : il la construisait tant bien que mal ; il en prenait certains éléments à la maçonnerie, certains autres au catholicisme; et c'est ainsi qu'au moment môme où dans son drame sur Luther il jetait le

1. Rapprocher de ce l'écit — puisque, au deuieurant.nous réuiiissous ici les noms de Kleist et de Werner — les pages du plus récent ouvrage consacré à Werner, sur le mélange de mysticisme, dérotisme, et de l'idée de la mort chez les romantiques (Félix Poppenberg, Zacharias Werner, Mystik und Romantik in den Sôhnen des Thaïs, p. 51 et suiv. (fascicule des Beitràge zur germanischen tmd roinanischen Philologie. Berlin, Vogt, 1893).

gant à l'Eglise, Werner admettait le catholicisme à lui procurer des plaisirs d'imagination, ou plus simplement des sensations'. C'étaient les heures pieuses de ce libertin; elles ne semblaient pas annoncer une conversion : danser comme un petit chien au sifflet du Pape répugnait à Werner.

Elles annonçaient, moins encore, une vocation cléricale ; dire la messe lui paraissait une besogne d'âne. La réputation de Werner avait d'ailleurs son éloquence; il avait fait l'essai de trois femmes légitimes, sans parler des « péripatéticiennes du Palais-Royal », par lesquelles, s'il en faut croire Henri Heine, il se laissait volontiers « faire la chasse » lorsqu'il séjournait à Paris-. « Je suis la seule loi dans la nature entière : à cette loi, tout obéit. Tout se soumet à mon caprice ; le monde vivant et le monde inanimé sont suspendus aux chaînes que mon esprit gouverne. C'est de moi que tombe la lumière dans la nuit ténébreuse : la vertu n'existe que parce que je l'ai pensée. » Ainsi parle William Lovell, dans un roman de Tieck'. Assurément Zacharias Werner, entre 1800 et 1809, eût volontiers signé cette déclaration; il eût même pu ajouter que la vertu n'exis-

1. On peut lire, sur la première période de Zacharicas Werner, « le mage du drame », une intéressante étude de Philarôte Chasles, Eludes sur rAllenuu/ne. au xix" siècle, p. 108-150 (Paris. Amyot, 18(51). Luther et les autres œuvres dramatiques de Werner font lobjet d'un chapitre dans VAllemni/ne de M"" de Staël (partie II, chap. xxiv ; édit. Garnier, p. 309-321). Luther HsiH \)onr Beyle le vrai drame moderne, celui qui se rapproche le plus de Shakespeare (Brandes, l' Ecole romantique en France, p. 58).

2. Heine, De VAUemaijne, I, p. 353, et II, p. 257. Heine, qui ne ménage l)as les sarcasmes à Werner. raconte que sa mère se figurait, durant sa grossesse, être la mère de Dieu.

3. Sur la philosophie de Lovell, voir Haym. op. cit., p. ^j3-45.

tait pas, puisqu'il ne la « pensait » points II n'y a d'ailleurs qu'à lire, sur ses péchés, ses déclarations ultérieures, si Ton se sent, pour l'en absoudre, une indulgence de confesseur : autrement, mieux vaut les ignorer. ^Yerner s'en fut à Rome et continua ses exubérantes fredaines :

(( Même sur les saintes collines, écrivait-il plus tard, j'ai été criminel : j'ai déshonoré Rome et me suis déshonoré moi-même 2 ».

Subitement, en 1810, le monde diplomatique, où Werner était légendaire, apprit qu'il se faisait catholique; en 1811 et en 1812, qu'il suscitait des conversions; en 1813, que, revenu en Allemagne, il entrait au séminaire"^ Et les uns parlaient d'un coup de la grâce, merveilleusement confirmé par la vue du miracle de saint Janvier; les autres, d'un coup de folie. L'an 1815 trancha la question. La diplomatie européenne, réunie à Vienne en Congrès, se pressait aux sermons enflammés d'un prêtre qui s'accusait de ses propres péchés avant de dénoncer ceux des autres, qui s'érigeait en trompette du jugement de Dieu'* et

1. C'est lï'poque où Werner, à Varsovie, travaillait activement contre la coninninaiité rédomptoriste de Saint-Benno, fondée par le bienheureux Hofbauer, et bientôt fermée par la Prusse (IIarin}j:er, Vie du Bienheureux Clément- Marie Hofbauer, p. 143, n. 1).

2. Dans une apostille testamentaire de septembre 1812, Werner déclarait ([u'il ne faisait pas de confession publique parce qu'il était un j)estiféré, et parce que les herbes médicinales contenues dans ses écrits rebuteraient, s'il révélait sur quel champ elles avaient poussé.

3. Dalberg, en avril 180ii, avait donné à Werner, en même temps qu'à Jean-Paul Richter, une pension annuelle; et quatre ans après, Werner venait demander à Dalberg d'être prêtre. Werner quittant Rome inter- })eilait le Tibre : « Ne me pousse pas dans la tombe, ô Tibre, afin que je puisse, une fois encore, rencontrer mon Rhin, et (lue je chante à mon peuple avec une langue de flammes. »

4. L'expression était du P. IIofl)auer (Ilaringer. Vie du Bienheureux Hofbauer, p. 205)

qui parlait si bien en prophète qne parfois il prêchait en vers : cet Augustin doublé d'un Savonarole, ce « saint Jean dans le désert, exhortant le peuple au repentir ^ », n'était autre que Werner. (( Les chantres du Christ n'ont jamais été des fats», criait-il à ses anciens amis romantiques ; et il leur demandait de ne point se borner à conter fleurette à l'Eglise, et de se conduire en vaillants chrétiens '2. D'aucuns parmi ses auditeurs devaient marquer dans l'histoire de l'Eglise : tel ce Laurent Studach qui désertait, à la voix de Werner, les études de médecine pour se vouer à la théologie et qui devait être, plus d'un demisiècle après, le premier évêque catholique de la

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