Hai'inj;er, op. cit
Tieck, dans Franz Sternhald, reprochait au protestantisme de n'avoir produit qu'un intellectualisme vide ; et il montra bientôt de si vives sympathies à l'idée catholique, qu'on a pu se demander s'il n'était pas mort en fidèle de Rome ^. Tout au début du romantisme, Novalis-, en ses griefs contre la Réforme, était plus décisif encore : le fragment qu'il écrivait sur la chrétienté est l'un des hommages les plus formels rendus à l'idée d'autorité religieuse et d'unité religieuse-^. Le protestantisme, pour Novalis, n'aurait dû être qu'un régime passager, un épisode révolutionnaire : la Réforme a eu tort de vouloir se perpétuer. Puis la philosophie est venue, qui a rabaissé l'homme dans l'échelle des êtres, en prodiguant.
1. On a discuté si Tieck se fit catholique et allégué, en faveur de cette opinion, le témoignage de sa fcnuue (Rosenthal, Konvertitenhilder, I, I, p. 410, note); en dépit de ce qu'on peut pressentir de religiosité catholique dans sa Geneviève {lia.ym, op. cit., p. 470 et suiv.), il est certain que Tieck ne mourut pas catholique. Mais il défendait volontiers le catholicisme contre son beau-frère Nicolas Mœller, le futur professeur de Louvain, qui se lit lui-même catholique en 1804 (Rudolf Kœpke, Ludwiy Tieck, Erinnerwif/en ans dem Leben des Dir.hters, I, p. 192 et suiv., Leipzig, Brockhaus, 1855) ; et la femme et la fille ainée de Tieck se firent aussi catholiques (Rosenthal. op. cit., I, I, ]). 410, note). On peut penser que Henri Heine visait en quelque mesure les sympathies catholiques de Tieck lorsqu'il écrivait avec son habituel persiflage : « M. Tieck dégénéra de fruit en fleurs, redevint presque un enfant. » (Henri Heine, De l'Alleviaç/ne, I, p. 210.) — Voir, sur Jean-Louis Tieck (1773-1853), Gœdeke-Gœtze, VI, p. 28-45.
2. Sur Frédéric de Hardenberg. dit Novalis (1772-1801), voir, outre les deux thèses de M. Spenlé, Gœdeke-Gœtze, VL p. 48-52.
3. Sur Ihistoire de ce fragment, publié ])our la première fois eu 182(3, dune façon incomplète d'ailleurs, par Frédéric Schlegel dans la quatrième édition des œuvres de Novalis, et public intégralement en 1880 par M. Raich {Novalis Briefwechsel mit Friedrich und Aug. Wilhelin, Charlotte und Caroline Schlegel, Mayence, Kirchheim, 1880), voir Spenlé, Novali.s devant la critique, p. 85-90 (Paris. Hachette, 1903), et Spenlé, Novalis, essai sicr l'idéalisme romantique en Allemagne, p. 274 et suiv. — A n'en juger que d'après la partie publiée par Schlegel, Novalis aurait rêvé, purement et simplement, d'un retour au catholicisme; les pages publiées par Raich élaborent le rêve d'une Eglise nouvelle. Voir, sur cette palingénésie, Spenlé, Novalis, essai sur l'idéalisme romantique, p. 283-296.
soLis le prétexte de diffusion des lumières, ses sarcasmes salissants. Mais ranarchieoù l'esprit humain s'effondre présage une prochaine renaissance de la religion; l'esprit de Dieu va recommencer de planer sur les eaux ^ Et Novalis rêve d'une Europe ressuscitée, réconciliée derechef dans la foi en Jésus, sous les auspices d'un catholicisme nouveau, qui ne serait plus à vrai dire le catholicisme, mais qui serait moins encore le protestantisme^. Il esquissait ce beau songe au début de 1800, au moment où l'Eglise catholique allemande était en pleine dislocation : un certain renouveau de l'idée catholique semblait coïncider, en Allemagne, avec l'effritement de l'organisme catholique^. En France, au contraire, vers la même époque, la publication du Génie du Christianisme et la conclusion du Concordat étaient deux faits contemporains l'un de Tautre : le renouveau de
1. Novalis en vient à faire 1 ologe des Jésuites: « Heureusement pour l'ancienne constitution rie lEglise, un ordre se rencontra, nouvellement fondé, qui sattacha, avec une pénétration et une ténacité admirables, à la monarchie papale et à la régénération de sa puissance. »
2. Novalis d'ailleurs mourut protestant; mais son frère cadet Karl de Hardenberg, poète lui aussi, se lit catholique (Voir Spenlé, Novalis devant la crilii/ue, p. 16 et 25-26).
.3. « Certes, écrivait Montalenibert en 183i, c'est un événement plus grand et plus singulier qu'on ne pense que l'existence d'un pareil écrit à une pareille époque, et la postérité admii-era avec raison comment, tandis que le faux libéralisme marchait invincible et impuni à la conquête du monde, il s'est élevé dans un coin obscur de la Saxe une voix solitaire de vaincu, pour prophétiser la chute et l'impuissance de ce géant, pour célébrer le grand édifice qui surgirait de ses ruines ; une voix de protestant pour chanter les gloires méconnues et l'avenir éternel du catholicisme. Novalis eut un mérite que le comte de Maistre seul peut lui disputer, celui de sentir tout le vide et le néant des idées du xviii" siècle au moment de leur plus éclatant triomphe, et celui plus grand encore de ne pas désespérer du salut du monde et de découvrir ce salut dans le retour à l'unité catholique. » {Œuvres complèles, \l. p. 387 et suiv. Paris, Lecoffre, 1861.)
ridée, en France, coïncidait avec la reviviscence de l'organisme.
Évoquer à l'occasion du romantisme germanique la mémoire de Chateaubriand n'est point s'aventurer en un rapprochement arbitraire. Les romantiques allemands constatèrent, par leur propre expérience, le «génie» du catholicisme, en empruntant à la vieille religion leurs inspirations et en acclimatant leurs âmes en plein moyen âge ; et, par leur activité littéraire elle-même, ils démentaient cette assertion de Herder, que, « parmi les os des martyrs, le son des cloches et des orgues, les encensoirs et les prières indulgenciées, aucune Muse ne réside^ ». Sans oublier, comme on l'a fait trop souvent, les nécessités philosophiques qui inclinaient vers l'Eglise romaine la juvénilité romantique, sans prétendre que le catholicisme n'ait été rien de plus, pour les hommes de cette génération, qu'un caprice d'artistes, il faut reconnaître que c'est dans leurs rêveries d'esthètes et dans l'exercice de leur métier littéraire qu'ils entrevirent, en faveur de l'ancienne foi, ces «raisons du cœur», que la raison ne soupçonne point. Le cœur d'ailleurs, chez beau-
1. Herder, Idées sur la philosop/ne de l'histoire de l'humanité', livre XIX, chapitre 6. (cf. trad. Quinet, III, p. 422.) Les Idées sur la philosophie sont de 1784; plus tard Herder, surtout vers la fin de sa vie, au moment où il fit son Cid, se familiarisa avec la liturgie, les légiMidos, hymnes et i)rières catholiques (Voir Baumgartner, op. cit., II, p. '^"i-uU. et 4;j'J;.
coup, s'arrêtait en route, comme la raison môme; et Tun des derniers d'entre eux, — catholique de naissance, celui-là, et catholique de pratique, — Joseph de Eichendorll^, put déplorer, plus tard, que l'école romantique, en son ensemble, se fût trop contentée d'une « nouvelle mythologie chrétienne- )).
Un étrange petit récit, qu'il publia en 1819 sous le titre : la Statue de marbre -^ semble symboliser, sous les voiles dont l'imagination romantique aimait la parure, le retour de la poésie vers les sources chrétiennes. Florio, épris de l'Olympe et spécialement de Vénus, est entraîné par une dame, qui ressemble à Vénus, dans les splendeurs païennes d'un beau château : l'art antique } prodigue ses charmes, et semble les y prostituer. Mais des changements de décor surviennent : pai la vertu d'un coup de baguette, voici que Florio.
1. Sur ce personnage (1788-1857), voir, outre louvrage cité de Keiter Hermann-Anders Krûger, Der juncje Eichendorff' {Oppeln, Maske, 1892). - Ce sont les poésies d'Eichendorff qui coinniencèrent de révéler le catholi cisnie à l'historien Guillaume Martens, qui se convertira en 1857 e deviendra directeur du séminaire de Pelplin (Rosenthal, Konvertitenbilder I, m, p. 249).
2. « La poésie les avait conduits devant le i)ortique de l'église cathc lique, devant le sanctuaire caché dans la broussaille et depuis jongtenip oublié ; rien de surprenant, dcjnc, s'ils considérèrent surtout connue esthé tique leur mission qui, pour une bonne part, était une mission morale et si, au lieu de l'Eglise visible et vivante, ils se contentèrent, fréquen: ment, dans une pénombre rêveuse, d'une simple symbolique poétique d cette Eglise, d'une nouvelle mythologie chrétienne. » (Cité par Kcitei Joseph von Eichendorff, p. 10-11). — C'est aussi l'avis du jjeintre couvert Guillaume Schadow, Der moderne Vasari, p. 175 (Berlin, Hertz, 1854) il explique que les romantiques ont plutôt reconnu la beauté du christia nisme que son caractère rédempteur et éternellement vrai, et qu'ils l'uti Usèrent trop comme d'autres utilisent les vieux mythes (Cité dans Rosen thaï, Konvertitenbilder, I, i, p. 304).
3. Bas Marmorbild (Joseph Freiherrn v. Eichendorff's sàmmtUch Werke, KL p. 105-152. Leipzig, Voigt et Giinther, I8t)4). — Cf. Keiter Joseph i\ Eichendorff, p. 45-50.
ayant à côté de lui le poète chrétien Fortunato, n'aperçoit plus qu'un amoncellement de ruines. Florio avait assisté à la descente annuelle de Vénus; mais Fortunato chante la victoire d'une autre image de femme, « qui tient, la prestigieuse, un enfant dans ses bras : et une pitié céleste pénètre le monde entier. » Florio, c'est le classique; Fortunato, c'est le romantique. Dès le lendemain du poème de Schiller sur /es Dieux de la Grèce ei des Elégies romai?ies de Goethe, un Fortunato s'était rencontré, pour saluer comme une Muse, et même comme quelque chose de plus, «la femme qui tient, la prestigieuse, un enfant dans ses bras»; il s'appelait Novalis. On avait quelque gêne en Allemagne, depuis la Réforme, pour nommer et célébrer cette femme, que la piété populaire du moyen âge avait si chaudement aimée. Les mystiques protestants du xvii" siècle l'avaient exaltée avec quelque gaucherie sous les traits de la « Divine Sophie » ou de 1' « Eternelle Sagesse » ; Herder s'était presque excusé, lorsque lans Terpsichoî'e il avait publié des vers d'un Jésuite sur la Vierge'. C'en fut fait, en 1800, de :et étrange respect humain : les Hymnes à la Vierge, le Novalis, ramenèrent sur les lèvres des poètes e nom de Marie, et familiarisèrent derechef avec e culte de Marie les imaginations allemandes. Vovalis faisait beaucoup mieux que de s'appliquer i un jeu de symbolisme'^, et les Hymnes an Christ^
1. Spenlé, Novalis, essai sur Vidéalisme romantique,'^. 272-273.
2. Sur les efforts dune certaine critique protestante pour dénier toute ortôft religieuse aux Hymnes à la Vieri/e, voir Siienlé, Nocalis devant la ritique, p. 83-84.
chantés par le même poète i, exprimaient avec une profondeur toute nouvelle, comme l'écrivait naguère le romancier Théodore Fontane, 1' « aspiration des âmes vers la Croix 2 ».
Novalis, d'ailleurs, tut une exception d'élite : en général, les romantiques, pour trouver la Vierge et les saints, remontent dans le moyen âge plutcVt qu'ils ne montent au cieP; et c'est un caractère de ce réveil catholique, d'avoir été en quelque mesure une tentative archéologique ^. Goethe avait eu plus d'intelligence du passé que les écrivains de notre xviu'' siècle classique : il avait, dans les Affinités électives, introduit un décor gothique 5; la cathédrale de Strasbourg lui avait, dès 1772, inspiré une belle page 6 ; la féodalité lui avait paru digne d'un beau drame'. Trop aristocrate, cependant, poui apprécier tout ce qui s'épanouit de Fàme populaire
1. Dans les Hymnes au Christ, on retrouve cette sorte d"attachenient sen tiniental à la personne de Jésus, qui caractérisait la doctrine des frère Moraves, jadis familière au jeune Novalis (Voir Spenlé, Novalis, essai su Vidéalisme romantique, p. 10-11 et 266-270).
2. Cité dans Wyzewa, Reçue des Deux Mondes, 15 nov. 1900, p. 402.
3. Exception faite, aussi, pour Aufj.-Guill. Schlegel ; cf. ci-dessus p. 192.
4. Voir Haym, op. cil,, p. 121-122, 643 et 822 et suiv. — N(jvalis auss d'ailleurs, remonte à ses heures dans le moyen âge, par exemple, lorsqu' mène Henri d'Ofterdingen dans un château gothique et lui donne, dai! ce cadre, la révélation de la croisade (Spenlé, Nocalis, Essai sur l'idée Usine romantique, p. 323-32'i).