Gœrres, PoUtische Schriften, I, p
Quelque temps durant, des études chimiques, physiologiques, historiques, amusèrent cette pensée juvénile plutôt qu'elles ne la fixèrent. « Comme Saturne a des satellites, écrivait plus tard Gœrres, ainsi voudrais-je avoir, pour les diverses sciences, une demi-douzaine de vies supplémentaires, pour le sanscrit, le persan, les mathématiques, la physique, la chimie, la poésie, Thistoire^ » Projetée par les déceptions politiques hors du sillon qu'il s'était tracé, l'existence de Gœrres, pendant les premières années du siècle, se dispersait entre ces vies supplémentaires ; son esprit s'aventurait sur la lisière de toutes les sciences, s'essayait à des synthèses prématurées, et s'enrichissait à profusion sans parvenir à s'unifier 2. Mais dans la personne de Brentano ^, le romantisme s'était approché de Gœrres, plutôt encore que Gœ.rres, hier encore disciple du rationalisme «éclairé », ne s'était approché du romantisme ; et l'enthousiasme pour cette pensée nouvelle allait bientôt réparer l'amertume de cette sorte de déboire intellectuel dont le jeune homme avait étrangement souffert. En
1. C'est en 1813 que Gœrres écrivait cette lettre à Windischmann {Gesavwielle BriefOy II, p. 3ti3).
2. Voir sur cette période Sepp, op. cit., p. 69-77. — Le physiologiste Dœllinjîer, père du f?raiid théologien, expliquait qu'il ne connaissait personne qui eût fait sur le cerveau humain des études aussi pénétrantes que celles de Gœrres (Sepp, op. cit., p. 47).
3. Sur cette influence de Brentano, voir Franz SchuUz, op. cit., p. 10 et 61.
ISOi et J805, Gœrres, dans la revue Aiirora^ se mit à traiter en romantique les questions de littérature et d'art* : de la Révolution, il avait fait un bond vers le moyen âge, et bientôt il allait s'y fixer, avec gloire.
Car un jour vint où l'Allemagne malheureuse, ayant vu plusieurs de ses souverains et de ses hommesd'Etat, et beaucoup de ses conscrits, prêter obédience au vainqueur d'Auterlitz et d'iéna, convoqua, soit pour être vengée, soit pour être consolée, les intelligences allemandes. Fichte à Berlin parla comme un vengeur ^ ; Gœrres a Heidelberg comme un consolateur. Fichte dit à rAUemagne ce qu'elle pouvait être, et Gœrres ce qu'elle avait été. Nous avons eu l'occasion, en parlant du romantisme ^, de montrer comment Gœrres et ses amis, par là même qu'ils remontaient dans le lointain passé de la nation germanique, reprenaient contact avec le catholicisme. Le chemin qu'ils avaient fait à la suite du rationalisme était décidément rebroussé. Le culte des droits de l'homme, dix ans auparavant, avait brouillé Gœrres avec la foi romaine ; le sentiment des droits de l'Allemagne réveillait en son âme, par une répercussion inopinée, des échos de cette foi perdue, échos fragmentaires encore, mais déjà très distincts.
Devant son auditoire de Heidelberg, Gœrres laissait vibrer cette âme tout entière, avec une éloquence qui rappelait, au témoignage de l'un de ses
1. 1^8 articles de VAurora ont été recueillis par Franz Schultz sous le titre : Charakierialik^'n und Kriliken von Joseph Gœrres aus den Jahren iKOi und 1805 (Cologne, Bacheni, 1»0U).