Voir ci-dessus, livre II, chap. i
disciples, le bruit lointain du flux et du reflux ; « mais à travers ce murmure uniforme brillaient deux yeux prodigieux, et constamment ils lançaient de tous côtés des éclairs de pensée ; c'était comme un somptueux orage nocturne découvrant, tout d'un coup, tantôt des gouffres, tantôt de nouvelles régions insoupçonnées ; c'était un réveil universel, c'était une flamme pour toute la vie * ». Par-dessus ces gouffres, à Thorizon de ces régions nouvelles, Gœrres faisait scintiller l'image du moyen âge chrétien, où la foi populaire se traduisait en un art populaire, où la vérité révélée, œuvre de Dieu, était exprimée par la beauté gothique, œuvre du génie allemand; etla résurrection de ces souvenirs, outre qu'elle relevait l'abattement des patriotes, allait faire sourdre en beaucoup de consciences, et dans celle de Gœrres tout le premier, un nouveau courant de christianisme. Gœrres, s'envolant pour quelque temps hors de son siècle, avait retrouvé, dans ce moyen âge vers lequel il avait émigré, des raisons d'espérance, un penchant à croire, tout au moins à vouloir croire, et un ressort nouveau pour son énergie. Chez lui, comme chez beaucoup d'ouvriers de la grandeur allemande à
1. Galland, op. cit.^ p. 101. Ces mots sont du poète et publiciste romantique Eichendorff, qui non seulement écouta les leçons de Gœrres, mais collabora, encore, à ses Deutsche Volksbûcher (Cf. Binder, Uistorisch Politische Blâlter, 1890, I, p. 744). — Plus d'un quart de si«îcle après, le futur évoque Joseph Laurent, qui assistait aux cours de Gœrres à Munich, avait au sujet de son élocution la même impression. « On doit d'abord s'habituer à son discours, écrivait-il. C'est comme un vieux chant choral: toujours dans le môme ton calme et profond, avec des accentuations minimes et des pauses convenables pour respirer. Cette façon de parler sied à la vérité; elle est exempte de tout artifice d'éblouissement. C'est ainsi qu'Hérodote devait lire son histoire. » (Karl Mœller, Leben und Bricfe von Johannes Theodor Laurent^ I, p. 211).
travers le xix" siècle, Taction devait être fille de la science ; on pourrait dire, même, fille du professorat. En 1808, de crainte que la police badoise ne lui causât d'inutiles ennuis ^ Gœrres cessa de professer : il s'en revint parmi les Rhénans, et reprit ses mesures pour agir. Il n'avait encore que trentedeux ans ; et déjà il avait vécu plusieurs vies si somptueusement, et les avait épuisées si précipitamment, qu'à quelque moment de son existence qu'on envisage cette torrentueuse nature, on entrevoit toujours, chez Gœrres, un vieil homme qui s'efface, un homme nouveau qui s'équipe.
L'Allemagne était lente au réveil; et Gœrres, quand même, croyait à l'Allemagne, d'une foi qui s'insurgeait contre la souveraineté de l'empereur et contre l'humble docilité des peuples. Voulant justifier sa croyance, angoissé peut-être par le besoin de s'y confirmer lui-même, on le vit se jeter, avec un geste d'abandon farouche, dans un acte de foi en la Providence : Gœrres crut au Dieu- Providence, parce qu'il voulait croire à l'Allemagne et parce qu'il lui semblait qu'une nation
1. Briefe an Ch. de Villers, p. 85 (lettre de Gœrres, du 5 novembre 1808). — Galland, op. cit., p. 135. Voir dans Gœrres, Gesammclte Briefe, II, p. 69, une lettre écrite de Hambourg, en 1810, par l'un de ses anciens auditeurs, Ileinrich Julius, et qui témoigne du souvenir laissé par son enseignement. — II n'abandonna pas d'ailleurs ces études médiévistes : en 1813, il dédia aux frères Grimm, les célèbres philologues, une édition de Lohengrin (Franz Schultz, op. cit., p. 173 et suiv).
si profondément endeuillée méritait, pour supporter ses malheurs, les condoléances de Dieu lui-même, il commença, en 1810, de se faire l'écho de Dieu. « Comme le soleil, écrivait-il un jour, la Providence brille au ciel ; elle plonge ses regards dans Forage, et son rayon éclairera la matière chaotique et soulevée. Peu nombreux sont les hommes qui peuvent élever au-dessus de ce désordre leur libre regard et comprendre le but du bouleversement. » Il se rangeait parmi ces hommes, sans jactance mais sans tremblement, et il s'assignait cette tâche ingrate, d'interpréter de la part de Dieu les malheurs de l'Allemagne et les iniquités que lui paraissait commettre Napoléon ^
On dirait qu'en présence de l'Allemagne terrassée, Gœrres plaide pour la Providence; mais la plaidoirie devient bientôt offensive ; l'avocat de Dieu s'érige en organe de Dieu, et c'est en condamnant la paresseuse mollesse de l'Allemagne qu'il absout l'apparente incurie du Très-Haut.
Comment le peuple allemand, avec ses aspirations fragmentaires, confuses, inconstantes, pouvait-il emporter l'estime des puissances ordonnatrices qui sont au ciel?... Il a manqué de qualités pour mériter la victoire ; les qualités lui eussent manqué, aussi, pour profiter de la paix... Les résultats ont montré que les choses n'eussent point ainsi tourné pour les Allemands, si la puissance qui, sur terre, régit toutes les destinées, avait reçu d'eux cette garantie, qu'ils doivent être les ouvriers d'un ordre nouveau, supérieur à l'ordre actuel ; sûrement, en ce cas, elle leur eût donné la victoire 2.
1, Gœrres, Politischc Schriflen, I, p. 120-121, explique que locriminel qui. avec une intention criminelle, met au monde un réaultat contenu d'avance dans le plan divin, est « comme la femme qui meurt en mettant au monde un enfant plein de vie. »