Driefîvechael, p
dront mieux que les apostoliques discours d'un philosophe incompris.
Il y a chez ce philosophe, pourtant, une logique qui déconcerte Gentz. Mûller, de temps à autre, s'essaie à dénuder, d'une main brutale, les racines de l'arbre hétérogène qu'est la Sainte- Alliance; il les voit fragiles, il le dit, et parle, lui catholique, comme le plus acharné des radicaux. Gentz, aussitôt, de se plaindre amèrement. « Vous êtes un idéaliste, lui écrivait-il dès 1813; vous faites, vous poétisez, vous construisez un monde, qu'on ne trouve pas hors de vous*. Et une autre fois :
Vous parlez en des termes qui ébranlent le droit de propriété, et par lesquels, quoique poussé par des motifs tout différents, vous travaillez, la main dans la main, avec les hommes de révolution. Des juges, pourtant bienveillants, ont dit : Que gagnons-nous avec des alliés qui, avec Tintention de nous éclairer, livrent contre nous à nos ennemis lés armes les plus brillantes? Vous connaissez le caractère juste, doux, généreux, du prince (Metternich). Il faisait à votre sujet des plaintes amères... La question n'est pas comment la société doit se former pour Tavenir d'après un plan meilleur, plus agréable à Dieu ; notre seule affaire est et doit être de la garder contre la dissolution prochaine dont la menacent des ennemis connus et déterminés... De l'abîme de la destruction, vous faites naître certaines formes nouvelles, très chimériques, qui vous seraient plus chères que tout le vieux fatras dont aucun jacobin ne peut parler avec plus de mépris que vous... Votre opposition a pris un caractère qui m'a tait trembler. Et que vous n'ayez pas provoqué d'infinis dommages (pour le présent au moins), cela tient seulement à ce fait, que peu de vos auditeurs et lecteurs savent comprendre ce que vous pensiez... Que, dans la situation^ où vous vous trouvez, lié à certaines conditions
■ 1. Briefwechsel, p. 170.
sociales et politiques, considéré par le Gouvernement autrichien comme un de ses appuis à l'étranger, par tous ceux qui défendent l'ordre ancien comme un puissant allié, vous ne fassiez ri en de plus, depuis plusieurs années, que des dissertations théologiques ; que vous décriviez les Etats de telle façon qu'on ait besoin de la plus haute puissance d'abstraction pour ne pas vous tenir vous-même pour un réformateur radical en sens inverse, cela mérite que vous le pesiez encore une fois devant votre conscience^.
Mais Millier ne vient pas à résipiscence : il y a en lui, à côté du fonctionnaire appointé par l'Autriche^, un spéculatif qui se laisse traiter d'excentrique^, mais qui ne se tait pas. Au fond, Gentz. et les politiques de son école n'aiment aucune idée^ pas plus ridée catholique que l'idée radicale : toute pensée leur fait peur, même la pensée qui regarde Dieu. Ils essaient de faire mentir l'axiome^ que les idées mènent le monde. Muller, lui, croit à cet axiome : il est toujours le même homme qui^
1. Briefwechsel, p. 326-329. — Cf. p. 289 (lettre de Gentz, de 18i9) : « Leshommes de révolution nous diront, à nous leurs adversaires : « Écoutez « ce qu'enseigne un de vos grands oracles ! Notre conception de l'Etat, du « vouloir populaire, de la souveraineté du peuple, il la repousse sans « doute, et cela avec grand mépris; mais la vôtre, il ne la traite pas. « mieux. Il en désire une troisième dont vous êtes aussi loin que nous. « Donc, erreur contre erreur, fléau contre fléau: laissez-nous rester dans « notre système. » Les révolutionnaires se réjouiront parce que, quoique foulés aux pieds, ils verront dans la même poussière les défenseurs de l'ordre ancien... Vous nous rendez, à nous pauvres diables, la vie et le travail très âpres. » — Voir Hicarda Huch, Ausbreitung und Verfall der Romantik, p. 326-327 (Leipzig, Hœssel, 1902).