Ringseis, Erinnerungen, I, p
3. Lauchert, Franz Anton Staudenmaier, p. 27 et suiv. (Fribourg, Herder, 1901). — Cf., dans le même livre, p. 407-409, une citation de
que cet efl'ort est une fatigue, que Goethe se dépayse, — nous allions dire : il se déclasse, — lorsqu'il s'improvise chrétien. Durant le peu de jours qu'en 1792 il passa chez la princesse Gallitzin^ la paix des visages le frappa : il y lut la sérénité des âmes, en rapporta le mérite au catholicisme; et, toujours préoccupé d'aménager pour les énergies de son génie le plus propice terrain de culture qui fût possible, il se demanda peutêtre, fugitivement, si la foi catholique n'offrait pas à ses adeptes l'avantage d'une hôtellerie tranquille et confortable 2.
Mais, outre qu'il partageait les défiances et les susceptibilités de la Réforme à l'endroit de l'Eglise romaine '^ il se trouvait plus aisément de plain-
1. '< Un jour la princesse de Gallitzin m'avoua, en souriant, qu'avant mon arrivée on lui avait écrit pour l'engager à se tenir sur ses gardes avec moi, parce que je savais prendre des airs de piété au point qu'on pourrait me croire religieux et môme catholique. — Ma noble amie, lui répondis-je, je ne fais pas semblant d'être pieux, je le suis en effet, dans certains moments et en certains lieux du moins. La dissinuilation et le mensonge me sont odieux, mais j'admire tout ce qui est vrai et sincère, même quand cela n'est pas conforme à mes manières de voir ; car les autres ont autant raison de se conduire d'après leurs principes que j'ai raison de persister dans les miens. » (Goethe, Campagne de France, dans les A/émoires, trad. Carlowitz, II, p. 346.)— Cf. Baumgartner, op. cit., II, p. 143, et cet autre passage dp Poésie et Vérité à propos du voyage de Gœthe à Einsiedeln avec les Stolberg : « Les cérémonies de l'Eglise romaine ont toujours quelque chose d'imposant pour les protestants, car ils n'y voient que lintention primitive, et pénètrent ainsi jusqu'au noyau du fruit sans s'occuper de son enveloppe ni même de l'arbre qui la nourri. » (Gœthe, Poésie et Vérité, livre XVIIT, dans les Mémoires, trad. Carlowitz, I, p. 378-379.)
2. Visitant Palerme en 1787, il observe « que plusieurs ecclésiastiques ensemble ont exécuté les plus grands ouvrages, comme l'attestent les couvents et les églises » (Gœthe, Œuvres, trad. Porchat, IX, p. 201) ; et l'on dirait qu'un hommage à la fécondité des institutions monastiques est au bout de sa plume.
3. La revue IJie Wartbury, publiée pour l'expansion du mouvement Los von Bom, a consacré un numéro entier, le 29 août 1002, à mettre en relief, dune façon toute pok^nique, l'hostilité de Gœthe contre l'Eglise romaine. — L'article d'Antonio Zardo, Nuova Antologia, 1893, 1, p. 673-689, relève des textes intéressants.
pied, lui Goethe, avec les divinités païennes, incarnations luxuriantes de la joie de vivre, qu'avec le Christ souffrant et pantelant ^ ; or, pour que Goethe reconnût un dieu, il devait se trouver de plain-pied avec lui. « 11 me paraît surprenant, à moi vieux païen, écrivait-il à Jacobi le 11 janvier 1808, de voir la croix plantée sur mon propre sol, et d'entendre prêcher poétiquement le sang et les plaies du Christ sans que je m'y sente formellement hostile^. » Mais, en un accès de mauvaise humeur, l'hostilité débordait, et passait outre à la décence : Goethe, alors, trouvait la croix « aussi désagréable que les punaises, que l'ail ou que la fumée de tabac 3»; il applaudissait à l'orgueil des vieux Saxons qui avaient su résister au Christ ; et ce qu'il admirait en Luther, ce n'était point l'agenouillement du mystique, mais le soubresaut du révolté ^. Son tempérament, comme
1. « Gœthe, écrit le P. Baiimgartner, était un païen conscient et voulait le rester », et ce sera là, daprês lui, la grande raison de l'antipathie de Gœthe à l'endroit du courant romantique (Bauuigartner, op. cit., III, p. 117).
2. Cité par Baumgartner, op. cit., III, p. 42-44. Cf. Id., op. cit., I, p. 518-520, les négations de Gœthe au sujet du Christ, suggérées par le Pontius Pilatus de Lavater; — II, p. 85-86, les épigranimes antireligieuses de Gœthe; — III, p. 173-174, la pièce de vers contre la croix « moderne folie » ; — III, p. 329, la lettre de Gœthe à Zelter, du 9 juin 1831, sur la croix ; — et Ringseis, Krinneruiu/fm, I, p. 210, n. 1, sur un dessin de Gœthe représentant des oies au pied d'une croix. — Sans brutalité, le poème intitulé : la Fiancée de Corinthe, est d'une inspiration foncièrement antichrétienne (Gœthe, Œuvres, trad. Porchat, I, p. 82-85)-
3. Heine, De V Allemagne, I, p. 237 (nouv. édit. Paris, Lévy, 1855).
4. « C'est la gloire des hommes de la Germanie, d'avoir haï le christianisme jusqu'au temps où les braves Saxons succombèrent sous lépée fatale du seigneur Charles. Ils luttèrent assez longtemps, mais enfin ils furent domptés par la prètraille, et ils se courbèrent sous le joug ; mais ils remuèrent toujours de temps en temps. Ils n'étaient que dans un demi-sonuneil, quand Luther traduisit si bien la Bible en allemand. Saint Paul, franc chevalier, parut aux chevaliers moins déplaisant: la liberté s'éveille dans tous les cœurs, et tout le peuple proteste avec joie. » Gœthe, Œuvres, trad. Porchat, I, p. 393-394.)
no PENSÉE CATIIOUQUE ET PENSÉE Atl-EMANDE
sa culture, faisait de rascéiisine l'ennemi personnel de Gœthe K Jouir tour à tour de tout pour mieux jouir de lui-môme contimimeut, c'est h quoi visait cet immense thésauriseur d'impressions : les dieux et les hommes éUient ses pourvoyeurs, accueillis ou évincés selon ses beaoius-. Et c'est précisément du fond de ce tempérament même, à la faveur de cet égotisme littéraire, que surgissaient parfois, chez Gq3the, quelques complai-' sances passagères h Tendroit du catholicisme* U lui devenait complaisant comme on l'est à une commodité. Il avait vu, par rexemple de Manzoni, que la « religion catholique donne naissance à beau^ coup de situations poétiques qui manqueraient à un protestant^ », Pourquoi Gœthe eût^il répudié
1. « Gœlhn comprenait tout dans l'univers, tout, excepté deux choses peut-être: le chrétien et' le héros. Il y * eu là chez lui un faihle qui tenait un peu au cœur. » (Sainte-Heuve, Lundis, II, p. 343 des dernières éditions.) M. Victor Giraud, citant ce )»assage, le rapproche fort ingénieusement du témoignage de Jean Falk, intime ami de Gœthe. sur l'indiflerencc de Gœthe pour tous les personnages en qui éclataient quelque suhlinuté, quehiue manifestation de lintini [Pascal, l'hom>nt\ l'omnw, Vin/luence, 3» édit., p. 229 (Paris, Fcmtemoing, li)05). — « Gœthe peint avec une inimitable beauté la vie telle qu'elle est lorsqu'elle est savis foi, sans espérance, et sans amour. » (Mœhler, Gvsammelle Schriften und AufsiUze, I, p. 201. Ratishoune, Manz, 183H)-
2. « Pour u»oi, écrivait Gœthe à Jacobi, avec les tendances variées de ma nature, je n'ai pas assez dune seule façon de penser: connue poète et artiste je suis polythéiste, mais comme naturaliste je suis panthéiste, et je suis l'un et l'autre avec la mùuuî décision. Si j'ai besoin d'un Pieu pour ma personnalité, conune être moral, à cela aussi il est déjà pourvu. « (Cité par Baumgartner, op. cit., I, p. 202.) — Cf. Taine, Histoire de la Littérature am/laise, IV, p. 381-382 (Paris, Hachette), à propos du dénouement catholique de Faust : « C'est le ciel comme l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les anachorètes, les saintes fenmies et les docteurs, les \ms dans un paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublinu^ autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et fl(rttant en chœurs. Gœthe pousse l'atîectatiou d'orthodoxie jusqu'à inscrire au-dessous de chacun son nom latin el sa niche dans la Vulgate. Et Justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit quo s'il ressuscite le vieux m(»nde, c'est en historien, non en croyant. »
3. Conversations avec L'ckennan)\, |ra.d, Polero^, I, p, 381-382 (Pr^fjs,
f<han entier).
ROMAr^TlSME ET CATHOUCÏgME ^71
une richesse donlManzoni tirait bon parti? « J'aime mieux que le catholicisme me fasse du mal, que si Ton m'empêchait de m'en servir pour rendre mes pièces plus intéressantes », disait-il un jour à Benjamin Constante Lemotdéfmit admirablement le genre d'honneurs que Gœthe rendait à la religion catholique ; il se servait d'elle, à ses heures, comme d'une machine littéraire, dût-elle lui « faire du mal » ; et il y avait un dilettantisme passablement païen, derrière l'hommage môme qu'il accordait au catholicisme.
Schiller, à son tour, dans son poème sur les dieux de laGrèce^, donnait au paganisme un témoignage de sympathie fervente^. « Plus les dieux sont humains, versifiait-il, plus les hommes sont divins. » Schiller prétendait, en ce distique,
1. Benjamin Constant, Journal intime, p. 3. — Comparer les jugements de Gœthe sur le poète chr«Hien qu'est Manzoni : Gœthe ne refuse pas d'entrer dans l'esprit religieux de Manzoni pour mieux jouir de ses vers [Conversations avec Eckermann. trad. Delerot, II, p. 40<i-407). — De même, à Rome, en 1788, Gœthe, témoin des cérénionics p.ascales, écrit au duc Charles- Auguste : « J'aurais voulu, à cette heure, être un enfant ou un croyant, p(mr tout voir en sa plus haute lumière. » (Gœthe, Bricfe, édit. Stein, III, p. 26. Berlin, Elsner, 1902.) Gœthe ne vjjit janiais rien déplus, dans la f<»i, qu'une source possihle de jouissance.
2. « Quand vous gouverniez encore le hel univers, que vous meniez encore les races fortunées avec les rênes légères du plaisir... (di ! (luand brillait encore votre culte délicieux, connue tout alors était tout autre !... Rien n'était saint que le beau... Pour enrichir un seul entre tous, ce monde de dieux a dû périr. » (Schiller, Poésies, trad. Régnier, p. 414-418- Paris, Hachette, 1859.)
3. Quelque place que tiennent les hymnes chrétiennes dans les œuvres de Herder, la prière qu'il adressseà Vénus Anadyomène peut être interprétée, aussi, comme une profession de foi païenne (Bauuigartner, op. cit., II, p. 29-32) : et c'est le cas, au sujet de Herder, de rappeler les lignes très curieuses dans lesquelles Benjamin Constant [Journal intime, \). 5) explique que les pages de Herder sur l'origine et les progrès du christianisme [Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, triad. Quinet, IIIi p. 220, Paris, Levrault, 1828), sont « tout à fait la contre-|>artie de labsurile ouvrage de Chateaubriand ».
4 I)a die Gôtter menschlicker norh wareo,
^\'(iren Mensvhen (jQtilic}\cr,
glorifier TOlympe. L'hommage se fût appliqué, beaucoup plus rigoureusement, à cet Homme-Dieu dont certains pasteurs arriérés osaient encore, du haut des chaires, affirmer et définir les deux natures, humaine et divine ; mais l'idée de Tlncarnation, dans TAllemagne du xvni^ siècle, était à ce point vidée de son contenu, que les dieux de pierre ou de marbre dont parle le Psalmiste apparaissaient à Schiller comme les vrais dieux humains.
A païen, païen et demi : Frédéric Schlegel* était, à ses débuts littéraires, un tel dévot de rhellénisrae, que Schiller le réputait compromettant et se moquait de lui-. La femme grecque était, pour Schlegel, un idéal insurpassable d'humanité supérieure^ ; les cités grecques lui semblaient offrir une culture politique en comparaison de laquelle les modernes étaient dans un état d'enfance^ ; il saluait le drame grec comme « un maximum absolu de poésie » ; et s'il rêvait, à l'image de ce que Winckelmann avait fait pour l'art, de retracer les diverses phases de la poésie grecque, c'est parce qu'il concevait cette histoire comme « une histoire naturelle du beau se développant en vertu de sa logique interne ^ », et parce qu'à, ses yeux, l'évolution historique de l'hellénisme
1. SiirFrédmc Schlegel (1772-1829), voir Gœdeke-Gœtze, VI, p. 17-28; — Rouge, Frédéric Schleyelet la Genèse du romantisme allemand (1791-1797) Paris, Fontomoing, 1904 et trois excellents articles de M. Henri Lichtemberger dans la Revue des Cours et Conférences des 16 juin, 7 juillet Pt 14 juillet 18U8.
2. Hayni, Die romantische Schule, ein Beitrag zur Geschichte des deuischen Geistes, p. 200-212 (Berlin, Gaertner, 1870); — Lichtenberger, loc.cit.. p. 667-068, — et Rouge, op. cit., p. 196-213.
:^. Ilaym, op. cit., p. 183-186 ; — Lichtenberger, loc. cit., p. 665 ; — et Ronge, op. cit., p. 174-184.
4. Lichtenberger, loc. cit., p. 665-666; — et Rouge, op. cit., p. 169-174.
5. Lichtenberger, loc. cit., p. 662-664; — et Rouge, op. cit., p. 88-128.
s'identifiait avec le développement rationnel du beau absolu*. Hors de la Grèce, point de poésie. Frédéric Schlegel ne faisait qu'une exception : c'était en faveur de Gœthe. Il voyait en lui le représentant de la pure grécité, l'émule par excellence des classiques Hellènes, le messager d'un « art authentique » et de la « pure beauté » ^. Il y avait là comme un système clos d'admirations : Frédéric s'y enfermait, avec une solennelle intransigeance, lorsqu'il officiait dans la petite chapelle berlinoise où des femmes delà haute société juive avaient institué le culte de Goethe 3. Une d'elles, Dorothée Veit^, prit congé de son mari, un banquier qui ne lisait pas Gœthe^ pour convoler avec Frédéric : on ne pouvait pas aimer Dorothée comme elle voulait être aimée, si l'on ne partageait pas sa tendre dévotion pour Gœthe ; et c'est ainsi qu'à son insu le patriarche de Weimar rendait infidèles à leurs maris les femmes mêmes qu'il ne séduisait pas. Schlegel, parce que païen, avait mérité Dorothée, qu'il devait plus tard rendre chrétienne; et les dieux de la lumineuse Grèce surgissaient en vainqueurs sur les ternes horizons du Brandebourg, pour y bénir le faux ménage.