Rosenthal, op. rit., I, i, p
Tun et que Tautrede prier Pallas Athéné, puisqu'il l'eût pu prier dans sa propre langue, il invitait les âmes à déserter la radieuse Acropole et les orientait vers le Calvaire. Platon, en des pages mystérieuses, s'était fait le prophète du Juste souffrant ; Stolberg, son traducteur, allait s'en faire l'apôtre. Nous le retrouverons plus tard écrivant les quinze premiers volumes d'une Histoire de la Religion de Jéstis-Christ, dans laquelle il devait mettre le monde antique au pied de la croix.
Dans la lutte entre les dieux de la Grèce et l'idée chrétienne, — lutte à laquelle assistaient, en témoins à peu près indifférents, les Eglises officielles de la Réforme, — un second épisode se préparait, dont Frédéric Schlegel allait être le héros. Il développait avec une enthousiaste sécurité ses théories sur la littérature grecque, lorsque surgit à la façon d'un météore, sur l'horizon qui, d'ailleurs, demeurait nébuleux, le Système de la Science, de Fichte ; et ce livre força Schlegel de s'amender^.
1. Hayiii, op. cit., p. 217-225 et 2G3. — Lichtenberger, loc. cit., p. 803-805 et 836-838. — Rouge, op. cil^ p. 228-237. — S«ir les rapports du romantisme avec la philosophie de Fichte, lire Spenlé, iVoraZi*, essai sur Vidéalisme romantique en Allemagne, p. 119-133 (Paris, Hachette, 1904). Lorsque, en 1799, Fichte, professeur à lUnivcrsité d'Iéna, fut banni pour athéisme, Frédéric Schlegel, un instant, se proposa d'écrire une brochure pour montrer que « le grand mérite de Fichte, c'est précisément d'avoir découvert la religion, et que sa doctrine n'est autre chose que la vraie religion' sous forme de philosophie. »(Sppnlé, op. cit., p. 262.)
Car, s'il était vrai, comme Taffirmait Fichte, que le monde extérieur, le Non-moi, n'est qu'une création de la liberté du Moi, il devenait assez étrange de réclamer de l'artiste, qui imagine des fictions, cette « objectivité », tant vantée chez les Grecs et tant vantée chez Gœthe, et qui, pourtant, est métaphysiquement impossible. L'unanimité des hommes, pauvres et nobles dupes, ne font qu'imaginer le monde extérieur alors qu'ils croient le regarder; à leur insu, ils créent le Non-moi, alors qu'ils pensent le constater et le saisir; la vie est un perpétuel « subjectivisme^ » ; pourquoi l'art serait-il un « objectivisme »? Frédéric Schlegel, passant bientôt de la philosophie de Fichte à l'idéalisme encore plus absolu de Schelling^, ne pouvait plus, décidément, maintenir en toute sa rigueur l'esthétique « objectiviste » que la veille il professait, et au nom de laquelle il excommuniait du Parnasse tous les modernes, Gœthe excepté. Il se débrouilla de son mieux parmi ces antinomies ; et, Dorothée Veit aidant, il garda son culte à Gœthe, tout en changeant de théorie.
11 professa, désormais, qu'il devait y avoir un art moderne, distinct de l'art ancien, et ayant son maximum^ non point dans le drame, mais dans le roman, et que ce maximum était atteint. Ce point culminant s'appelait Wilhelm Meister'^. Gœthe, en
1. Cf. ce mot de Tieck : « Les ôtres «ont parce que nous les avons penses ; le monde seslonipe dans un lointain nuage, et la lueur qui éclaire ses profondeurs obscures est celle que nous portons en nous. » fCité par Denis, l'Allemaffne, 1789-1810, p. 207-208.)
2. Sur les rapports entre le romantisme et la philosophie de Schelling, voir Spenlé, NovaUs^ essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne^ p. 238-246.
'^. Lichtenberger, loc, cit., p. 802-804. — Frédéric Schlegel saluait dans
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ce roman, se tient au-dessus de ses personnages ; il garde une ironie supérieure; c'est un créateur qui n'est pas dupe de ses créations; et il y a quelque chose de supérieur encore au roman de Gœthe, c'est le Moi de Técrivain, pertinemment convaincu qu'il ne s'exprimera jamais d'une façon adéquate dans aucune œuvre d'art, si parfaite soit-ellé. De môme que le Moi absolu de Fichte est en perpétuel devenir et qu'il doit être plutôt qu'il ïiest^ de môme le Moi de l'écrivain ne conserve son beau caractère de transcendance qu'à la condition que ses œuvres aient quelque chose d'inachevé, et qu'il en ait conscience, et qu'il s'en réjouisse, et qu'il s'en moquée Ainsi se développait, dans les Fm^men^s de Schlegel, à l'abri du grand nom de Gœthe, la théorie de l'ironie romantique-; et l'on devine tout de suite que cette théorie d'une suprême perfection servira de passeport à des imperfections innombrables, et qu'elle permettra à de médiocres plumes de s'admirer comme transcendantes parce qu'elles esquisseront,
}\'ilhehn Afeinler, dans la Révolution française ot dans la Doctrine de la ^'cicHce, de Fichte, les trois grands événements providentiels du siècle. — Novalis, de même, vantait, dans WiUwlni Afeister, « cette merveilleuse ordonnance qui ne tient nul compte du rang ni de la valeur des objets, pour qui il n'y a ni premier ni dernier, rien de j)etit et rien de grand » (Spenlé, Novniis, e/isai .tur Vidénlisme romantique en AUenwf/ne, p. 301).
1. Il y avait une sorte d'harmonie préétablie entre ces théories et le caractère même de Frédéric Schlegel, si nous en croyons le fort joli portrait que trace M. Spahn de Frédéric; il note, dans ses yeiix, sur ses joues, un air de souffrance venant d'une pensée qui ne s'incarne pas, comme elle le voudrait, dans l'expression (Spahn, Ptiilipp Veit, p. 16. Bielefeld, Velhagen, 1901). Dorothée, justement, combattait en Schlegel ce penchant à une demi-stérilité volontaire, cette répugnance contre toute extériorisation de ses pensées (Spahn, op. cit., p. 5).
2. Sur la théorie de l'ironie dans Schlegel, voir Haym, op. cit. y p. 257- 263 ; et cf. Spcnlé, Novalifj essai sur V idéalisme romantique en Allemagne^ p. 116-118.
d'untî encre volontairement pâle, des traits volontairement indécis dans un cadre volontairement indéfini. Mais l'ironie finira par avoir un terme; un objet subsistera, que ces auteurs prendront au sérieux ; ce sera leur propre Moi : avec une complaisance quintessenciée, ils réfléchiront sur le jeu même de leurs fictions ; ils analyseront leurs poésies ou leurs romans au moment même où ils les dérouleront ; ils se décriront eux-mêmes en tant que poètes ou que romanciers; ils s'étaleront; et Frédéric Schlegel, qui avait débuté par le culte d'une impassible « objectivité », aboutit à donner, tout à la fois, la définition et l'exemple, dans sa Z/^^cmrfe^ d'un subjectivisme intempérant, insolent, voire même impudique. De cette définition et de cet exemple, le romantisme allait naître.
Quelque temps auparavant, Schlegel s'affichait comme un dévot exclusif de la poésie antique ; et le voilà qui, par un phénomène à peu près unique de conversion littéraire, s'érigeait en évangéliste de la poésie nouvelle-. Il fallait du nouveau: pour cette poésie, une religion nouvelle était nécessaire. Les anciens avaient été poètes, parce
\. Voir, sur Lucinde, Hayni, op. cit., p. 493-518; — Lichtenberger, loc. cit., p. 805-809. — Sur l'admiration de Schleierniacher pour Lucinde, voir Dresch, Gutzkow et la Jeune Allemagne, p. 183-187 (Paris, Reliais, 1904).
2. Cette évolution des idées de Schlegel est très finement indiquée par Lichtenberger, loc. cit., p. 839-840. — Sur les rapports entre la philosophie de Schlegel et ce qu'on pourrait appeler son art poétique, voir deux curieuses lettres de 1807, lune de Stolberg (Jansscn, Friedrich Leopold Graf zu Stolberg, II, p. 12"2-123), l'autre de Dorothée, dissuadant son mari d'imprimer ses leçons de philosophie en lui disant : « Ta philosophie est le pouls, l'haleine, l'élément, la force vivante et agissante, qui anime ta poésie, par laquelle elle crée de rechef elle-même une vie nouvelle. Pourquoi veux-tu l'enchaîner par l'impression, de façon qu'elle ne puisse plus se mouvoir et combattre librement? » (Raich, Dorothea V. Schlegel, I, p. 220.)
qu'ils possédaient dans leur mythologie un certain nombre de représentations du « divin » ; les modernes à leur tour devaient se créer une mythologie, et Frédéric Schlegel se proposait d'être Tauguste pourvoyeur de symboles, qui rendrait à la poésie moderne les secrets d'une langue divine. C'est ce qu'il appelait, dans sa correspondance avec Novalis, son « projet biblique » ; la religion qu'il rêvait de créer serait « le plus grandiose produit des temps modernes » ; elle <( absorberait la Révolution française», comme le christianisme absorba l'Empire romain ^ Tout en même temps, elle donnerait au romantisme son Thésaurus^ un Thésaurus de belles expressions du « divin » ; et, tandis qu'Auguste-Guillaume, l'ami de M™'' de Staël, se faisait, dans ses vastes travaux de critique, l'historien de la poésie moderne, Frédéric, lui, aspirait à en être le Mage. C'est parmi ses méandres d'esthéticien qu'il rencontra le catholicisme. L'étude approfondie qu'il fit des religions orientales et qui lui a conquis, parmi les philologues, une réputation d'initiateur, le conduisit à pressentir, puis à constater
1. « Je pense fonder une religion, écrivait Schlegel à Novalis, ou tout au moins aider à l'annoncer. Peut-être as-tu plus de talent pour faire un nouveau Christ, qui trouvera en moi son vaillant saint Paul. »> (Spenlé, Novalis, essai sur Vidéalisme romantique en Allemagne, p. 244-245.) — « Schlegel veut être le chef d'une religion nouvelle, écrivait en 1804 Benjamin Constant. Il dit que dans toutes les religions il y a des mystères. En conséquence, il fait semblant de cacher une partie de sa doctrine. C'est dire qu'il montre tcmt et cache le reste. » {Journal intime, édit. Melegari, p. 82.) Benjamin Constant, qui n'aimait pas Frédéric Schlegel non plus que son frère Guillaume, et qui a tracé de lui, en d'autres endroits de son Journal, des portraits sarcastiques et même diffamatoires (ip. 73 et 83), expliquait d'une façon assez sommaire l'évolution religieuse des Schlegel : « Ils se déclarent pour le catholicisme, écrivait-il, parce que des philosophes protestants se sont moqués d'eux. » {Op. cit., p. 74.)
le fait d'une révélation divine primitive : il en salua l'héritage dans TEglise romaine, et il en revendiquasapart, comme fidèle. C'est le 16 avriH808, à Cologne, que Frédéric Schlegel et Dorothée, devenue sa femme, donnèrent formellement leur âme à la vieille Eglise *, Ayant rêvé de créer une religion, ils en recevaient une toute faite.
La publication du livre de Frédéric Schlegel sur la langue et la sagesse des Indiens coïncidait avec cette démarche de sa conscience et en soulignait la portée. Frédéric, à son tour, comme Stolberg naguère, achevait de se dérobera l'admiration systématique de l'hellénisme : il déplorait, au terme de son livre, cette « manière d'étudier les Grecs, exclusive et presque bornée à un jeu, qui, dans le dernier siècle, a trop écarté l'esprit public du sérieux de l'époque antérieure et de la source de toute vérité plus haute»; et puis, il ajoutait : « Ce n'est que la connaissance et la
i. Dès le 25 février 1806, Dorothée écrivait de Cologne à Caroline Paulu8 : " Tu penses que Frédéric aurait voulu fonder une nouvelle religion? Vouloir cela, ce nest pas possible, on ne fabrique pas une religion nouvelle. » (Raich, op. cit., I, p. 164.) Ainsi, dès cette date, cette idée était disparue chez Frédéric ; et Dorothée, la même année, pressait Frédéric de se faire catholique : « Ne rendons pas plus insupportable par nos incertitudes intérieures l'incertitude de notre situation extérieure. Que, depuis longtemps, lu es catholique par lesprit, tout le monde le sait. >» (Id., op. cit., I, p. 195-197). La conversion, au Kîavril 1808, fut secrète; c'est une indiscrétion de presse qui la révéla. {Sulpiz Boisserée, I, p. 44-45.) — l^a cathédrale de Cologne joua, si l'on ose dire, un rôle dans la conversion de Dorothée ; elle écrit sur son journal, eu 1805, quelle prie mieux dans sa chambre qu'à léglise (I, p. 2;)4), et puis, en 1807, qu elle a, à la Toussaint de 1806, compris laniour de Dieu et l'amour pour Dieu dans le dôme de Cologne : « Je puis maintenant prier mieux à l'église que chez moi. Léglise m'est maintenant devenue familière. >» (I, p. 258.) — Gœthe jugea sévèrement cette conversion (voir Baumgartner, op. cit., III, p. 43-44), — Henri Heine ne la pardonnera pas à Dorothée ; il l'appelle « cette Hélène de la laideur, que le Paris tudesque venait d'enlever au pauvre docteur Veit » {De lAllemagnef II, p. 258).
considération, tout à fait nouvelle, de Fantiquité orientale, qui pourra, à mesure que nous y pénétrerons plus profondément, nous ramener plus sûrement à la connaissance de ce qui est divin, et à cette force du sentiment, seule, qui peut donner la lumière et la vie à tout art et à toute science. » C'est ainsi que Frédéric Schlegel*, deux ans avant V Histoire des Mythes de Gœrres, trente ans avant les travaux orientalistes du prêtre Windischmann, pressentait les ressources que pourrait trouver, dans cet Orient où Téclat de la foi avait commencé de scintiller, Tapologélique chrétienne des temps nouveaux. Mais la vérité, pour Schlegel, ne se séparant pas de la beauté, la science ne se séparant point de Târt, la dogmatique ne se séparant point de l'esthétique, ce qu'il attend encore de cet Orient — son dernier mot l'insinue discrètement, — c'est un renouvellement des sources de Tart; et, quatre ans après, sa pensée va tout entière s'épanouir dans cette Histoire de la littérature ancienne et moderne, professée àVienne, et qui est en quelque mesure pour l'Allemagne ce qu'avait été pour la France le Génie du christianisme,
Schlegel présentait à ses auditeurs de Vienne la Bible et le moyen âge, et c'étaient pour l'époque deux nouveautés: il leur faisait admirer, dans la Bible, une source de poésie et d'art qui devait être pour notre temps ce qu'Homère avait été pour l'antiquité -\ il leur faisait aimer.
i. Frédéric Schlefîel, Werke, VIII, p. 381-382 (Vienne, Klanp, 1840). — L Essai sur la lanf/ue et la philosophie des Indiens a été traduit en français par M. Mazure (Paris, Parent-Desbarres, 1837).
Z, Schlegel, Werke, II, p. 5.
dans le moyen âge, le printemps général de la poésie occidentale ^, et leur faisait comprendre Farchitecture gothique en étalant à leurs regards le symbolisme chrétien dont elle est l'imposante traduction^. L'exposé qu'il leur donnait des services rendus par le protestantisme àla linguistique et à rhistoire tournait court, brusquement, pour faire place à un réquisitoire dans lequel il accusait la Réforme d'avoir été nuisible aux arts, nuisible à la littérature ^. Depuis de longues années, Frédéric Schlegel s'était mis en quête du divin pour l'installer à la cime d'un édifice esthétique : il avait en 1808 pris possession du divin; en 1812, il le réintégrait dans l'art ; et l'on eût pu croire que sa tâche était accomplie. Mais Frédéric, à l'issue de cette découverte qui ravissait son âme exaltée, songeait moins, désormais, aux fictions de l'art qu'aux réalités de la vie, et désormais il allait s'occuper, dans son existence longue encore, d'installer le divin à la cime de l'édifice social. Les « orateurs de l'Eglise d'Allemagne » qui combattront, à Vienne et à Francfort, le gallicanisme de Wessenberg, n'auront pas d'auxiliaire plus assidu que Frédéric Schlegel^ ; il prendra l'initiative de faire connaître Joseph de Maistre à l'Allemagne ^. A ses théories philosophiques sur la poésie succéderont, dans cette vie nouvelle où l'année 1808