‹ L'Allemagne religieuse (volume 3)Chapitre 93 sur 215 · Haringer, op. cit., p · texte numérisé non relu

Haringer, op. cit., p

Tieck, dans Franz Sternbald^ reprochait au protestantisme de n'avoir produit qu'un intellectualisme vide ; et il montra bientôt de si vives sympathies à Tidée catholique, qu'on a pu se demander s'il n'était pas mort en fidèle de Rome*. Tout au début du romantisme, Novalis^, en ses griefs contre la Réforme, était plus décisif encore : le fragment qu'il écrivait sur la chrétienté est l'un des hommages les plus formels rendus à l'idée d'autorité religieuse et d'unité religieuse^. Le protestantisme, pour Novalis, n'aurait dû être qu'un régime passager, un épisode révolutionnaire : la Réforme a eu tort de vouloir se perpétuer. Puis la philosophie est venue, qui a rabaissé l'homme dans l'échelle des êtres, en prodiguant,

1. On a discuté si Tieck se fil catholique et allégué, en faveur de cette opinion, le témoignage de sa femme (Rosenthal, Konvertitenbildei\ I, I, p. 410, note); en dépit de ce qu'on peut pressentir de religiosité catholique dans sa Geneviève (Haym, op. cit., p. 470 et suiv.), il est certain que Tieck ne mourut pas catholique. Mais il défendait volontiers le catholicisme contre son beau-frère Nicolas Mœller, le futur professeur de Louvain, qui se fit lui-même catholique en 1804 (Rudolf Kœpke, Ludwig Tieck, Erinnerungen aus demLeben dea Dichiers, I, p. 192 et suiv., Leipzig, Brockhaus, 1855) ; et la femme et la fille aînée de Tieck se firent aussi catholiques (Rosenthal, op. cit., I, I, p. 410, note). On peut penser que Henri Heine visait en quelque mesure les sympathies catholiques de Tieck lorsqu'il écrivait avec son habituel persiflage : « M. Tieck dégénéra de fruit en fleurs, redevint presque un enfant. » (Henri Heine, De V Allemagne, I, p. 210.) — Voir, sur Jean-Louis Tieck (1773-1853), Gœdeke-Gœtze, VI, p. 28-45.

2. Sur Frédéric de Hardenberg, dit Novalis (t772-1801), voir, outre les deux thèses de M. Spenlé, Gœdeke-Gœtze, VI, p. 48-52.

3. Sur l'histoire de ce fragment, publié pour la première fois en 1826, d'une façon incomplète d'ailleurs, par Frédéric Schlegel dans la quatrième édition des œuvres de Novalis, et publié intégralement en 1880 par M. Raich {Novalis Briefwechsel mit Friedrich und Aug. Wilhelm, Charlotte und Caroline Schlegel, Mayence, Kirchheim, 1880), voir ISpenlé, Novalis devant la critique, p. 85-90 (Paris, Hachette, 1903), et Spenlé, Novalis, essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne, p. 274 et suiv. — A n'en juger que d'après la partie publiée pai' Schlegel, Novalis aurait rêvé, purement et simplement, d'un retour au catholicisme ; les pages publiées par Raich élaborent le rêve d'une Eglise nouvelle. Voir, sur cette palingénésie, Spenlé, Novalis, essai sur l'idéalisme romantique, p. 283-296.

SOUS le prétexte de diffusion des lumières, ses sarcasmes salissants. Mais l'anarchie où Tesprit humain s'effondre présage une prochaine renaissance de la religion; Tesprit de Dieu va recommencer de planer sur les eaux*. Et Novalis rêve d'une Europe ressuscitée, réconciliée derechef dans la foi en Jésus, sous les auspices d'un catholicisme nouveau, qui ne serait plus à vrai dire le catholicisme, mais qui serait moins encore le protestantisme^. Il esquissait ce beau songe au début de 1800, au moment où l'Eglise catholique allemande était en pleine dislocation : un certain renouveau de ridée catholique semblait coïncider, en Allemagne, avec l'effritement de l'organisme catho* lique^. En France, au contraire, vers la même époque, la publication du Génie du Christianisme et la conclusion du Concordat étaient deux faits contemporains l'un de l'autre : le renouveau de

i. Novalis en vient à faire l'éloge des Jésuites: « Heureusement pour l'ancienne constitution de l'Eglise, un ordre se rencontra, nouvellement fondé, qui s'attacha, avec une pénétration et une ténacité admirables, à la monarchie papale et à la régénération de sa puissance. »

2. Novalis d'ailleurs mourut protestant; mais son frère cadet Karl de Hardenberg, poète lui aussi, se fit catholique (Voir Spenlé, Novalis devant la critique, p. 16 et 25-26).

3. « Certes, écrivait Montalembert en 1831, c'est un événement plus grand et plus singulier qu'on ne pense que l'existence d'un pareil écrit à une pareille époque, et la postérité admirera avec raison comment, tandis que le faux libéralisme marchait invincible et impuni à la conquête du monde, il s'est élevé dans un coin obscur de la Saxe une voix solitaire de vaincu, pour prophétiser la chute et l'impuissance de ce géant, pour célébrer le grand édifice qui surgirait de ses ruines ; une voix de protestant pour chanter les gloires méconnues et l'avenir éternel du catholicisme. Novalis eut un mérite que le comte de Maistre seul peut lui disputer, celui de sentir tout le vide et le néant des idées du xvin» siècle au moment de leur plus éclatant triomphe, et celui plus grand encore de ne pas désespérer du salut du monde et de découvrir ce salut dans le retour à l'unité catholique. » {Œuvres complètes, VI, p. 387 et suiv. Paris, LecofTret 1861.)

ridée, en France, coïncidait avec la reviviscence de Torganisme.

Évoquer à l'occasion du romantisme germanique la mémoire de Chateaubriand n'est point s'aventurer en un rapprochement arbitraire. Les romantiques allemands constatèrent, par leur propre expérience, le « génie » du catholicisme, en empruntant à la vieille religion leurs inspirations et en acclimatant leurs âmes en plein moyen âge ; et, par leur activité littéraire elle-même, ils démentaient cette assertion de Herder, que, « parmi les os des martyrs, le son des cloches et des orgues, les encensoirs et les prières indulgenciées, aucune Muse ne réside* ». Sans oublier, comme on Ta fait trop souvent, les nécessités philosophiques qui inclinaient vers l'Eglise romaine la juvénilité romantique, sans prétendre que le catholicisme n'ait été rien de plus, pour les hommes de cette génération, qu'un caprice d'artistes, il faut reconnaître que c'est dans leurs rêveries d'esthètes et dans l'exercice de leur métier littéraire qu'ils entrevirent, en faveur de l'ancienne foi, ces «raisons du cœur», que la raison ne soupçonne point. Le cœur d'ailleurs, chez beau-

1. Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, livre XIX, chapitre 6. (cf. trad. Quinet, III, p. 422.) Les Idées sur la philosophie sont de 1784; plus tard Herder, surtout vers la fin de sa vie, au moment où il fit son Cid, se familiarisa avec la liturgie, les légendes, hymnes et prières catholiques (Voir Baumgartner, op. cit., II, p. k7-U~ et 4o'J).

coup, s*arrètait en route, comme la raison même; et Tun des derniers d'entre eux, — catholique de naissance, celui-là, et catholique de pratique, — Joseph de Eichendorff^, put déplorer, plus tard, que l'école romantique, en son ensemble, se fût trop contentée d'une « nouvelle mythologie chrétienne - » .

Un étrange petit récit, qu'il publia en 1819 sous le titre: la Statue de marbre^, semble symboliser, sous les voiles dont l'imagination romantique aimait la parure, le retour de la poésie vers les sources chrétiennes. Florio, épris de l'Olympe et spécialement de Vénus, est entraîné par une dame, qui ressemble h Vénus, dans les splepdeurs païennes d'un beau château : l'art antique y prodigue ses charmes, et semble les y prostituer. Mais des changements de décor surviennent : par la vertu d'un coup de baguette, voici que Florio,

1. Sur ce personnage (1788-1867), vqir, outre l'ouvrage cité de Keiter, Hermann-Anders Kruger, Der junge Eichendorff {O^^éin, Maske, 1892). — Ce sont les poésies d'Eichendorff qui commencèrent de révéler le catholicisme à l'historien Guillaume Martens, qui se convertira en 1857 et deviendra directeur du séminaire de Pelplin (Rosenthal, Konvertitenhilder, I, III, p. 249).

2. « La poésie les avait conduits devant le portique de l'église catholique, devant le sanctuaire caché dans la hroussaille et depuis longtemps oublié ; rien de surprenant, donc, s'ils considérèrent surtout comme esthétique leur mission qui, pour une bonne part, était une mission morale, et si, au lieu de l'Eglise visible et vivante, ils se contentèrent, fréquenimeni, dans une pénombre rêveuse, d'une simple symbolique poétique de cette Eglise, d'une nouvelle mythologie chrétienne. » (Cité par Keiter, Joseph von Eichendorff, p. 10-11). — C'est aussi l'avis du peintre converti Gruillaume Schadow, Der moderne Vasari, p. 175 (Berlin, Hertz, i854) ; il explique que les romantiques ont plutôt reconnu la beauté du christianisme que son caractère rédempteur et éternellement vrai, et qu'ils l'utilisèrent trop comme d'autres utilisent les vieux mythes (Cité dans Rosenthal, KonvertUenbilder, I, i, p. 304).

3. Bas Marmorbild (Joseph Freiherrn v. EichendorfTs aàmmtliche Werke, III, p. 105-152. Leipzig, Voigt et Gûnther, l«d4). — Cf. Keiter, Joseph e. Eichendorff, p. 45-5Q.

ayant à côté de lui le poète chrétien Foitunato, n'aperçoit plus qu'un amoncellement de ruines. Florio avait assisté h la descente annuelle de Vénus; mais Fortunato chante la victoire d'une autre image de femme, « qui tient, la prestigieuse, un enfant dans ses bras : et une pitié céleste pénètre le monde entier. » Florio, c'est le classique; Fortunato, c'est le romantique. Dès lo lendemain du poème de Schiller sur les Dieux de la Grèce et des Elégies romaines de Goethe, un Fortunato s'était rencontré, pour saluer comme une Muse, et même comme quelque chose de plus, « la femme qui tient, la prestigieuse, un enfant dans ses bras»; il s'appelait Novalis. On avait quelque gêne en Allemagne, depuis la Réforme, pour nommer et célébrer cette femme, que la piété populaire du moyen ô^ge ayait si chaudement aimée. Les mystiques protestants du xvii® siècle l'avaient exaltée avec quelque gaucherie sous les traits de la « Divine Sophie » ou de V u Eternelle Sagesse » ; Herder s'était presque excusé, lorsque dans Terpsiehore il avait publié des vers d'un Jésuite sur la Vierge^. C'en fut fait, en 1800, de cet étrange respect humain : \e^ Hymnes à la Vierge^ de Novalis, ramenèrent sur les lèvres des poètes le nom de Marie, et familiarisèrent derechef avec le culte de Marie les imaginations allemandes. Novalis faisait beaucoup mieux que de s'appliquer à un jeu de symbolisme-, et les Hymnes an Christ^

1. Spenlé, Novalis, essai sur Vidéaliame romantiques^. 272-273.

2. Sur les efforts d'une certaine critique protestante pour dénier toute portée religieuse aux Hymnes à la Vierge, voir Spenlé, Nocalis devant la critique, p. 83-84.

chantés par le même poète*, exprimaient avec une profondeur toute nouvelle, comme l'écrivait naguère le romancier Théodore Fontane, V « aspiration des âmes vers la Croix ^ ».

Novalis, d'ailleurs, tut une exception d'élite : en général, les romantiques, pour trouver la Vierge et les saints, remontent dans le moyen âge plutôt qu'ils ne montent au ciel^; et c'est un caractère de ce réveil catholique, d'avoir été en quelque mesure une tentative archéologique ^. Goethe avait eu plus d'intelligence du passé que les écrivains de notre xYuf siècle classique : il avait, dans les Affinités électives , introduit un décor gothique^; la cathédrale de Strasbourg lui avait, dès 1772, inspiré une belle page^ ; la féodalité lui avait paru digne d'un beau drame ^. Trop aristocrate, cependant, pour apprécier tout ce qui s'épanouit de l'âme populaire

1. Dans les Hymnes au Christ, on retrouve cette sorte d'attachement sentimental à la personne de Jésus, qui caractérisait la doctrine des frères Moraves, jadis familière au jeune Novalis (Voir Spenlé, Novalis, essai sur Vidéalisme romantique, p. 10-11 et 266-270).

2. Cité dans Wyzewa, Reoue des Deux ^Mondes, 15 nov. 1900, p. 402. -

3. Exception faite, aussi, pour Aug.-Guill. Schlegel; cf. ci-dessus, p. 192.

4. Voir Haym, op. cit,. p. 121-122, G43 et 822 et suiv. — Novalis aussi, d'ailleurs, remonte à ses heures dans le moyen âge, par exemple, lorsqu'il mène Henri d'Ofterdingen dans un château gothique et lui donne, dans ce cadre, la révélation de la croisade (Spenlé, Nooalis, Essai sur l'idéalisme romantique, p. 323-324).

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