PRÉFACE XXXI
servi ; — ou bien on les brisera, on répudiera les églises constituées, et le dessein de Luther, qui prétendait juxtaposer à la communion romaine une nouvelle Église chrétienne, sera convaincu d'avortement. Il faut sacrifier la religion au point d'honneur, ou le point d'honneur à la religion, les intérêts de Jésus à la gloire de Luther, ou la gloire de Luther aux intérêts de Jésus. Déjà le grand Réformateur a subi une première défaite : sa doctrine sur les œuvres, qui supprimait chez beaucoup de ses adeptes Tambition même de faire le bien^, a été délaissée. On s'attaque, maintenant, à ses maximes sur la constitution des églises, sur la nécessité même de l'Église.
Lorsque aura sonné, pour ces maximes, l'heure de la disgrâce, certains voiles tomberont, et l'on verra se vérifier à tous les regards, grâce à l'effacement de l'État, la définilion du protestantisme que donnait naguère M. Gabriel Monod :
ï<: Jusqu'à l'époque présente, précisément parce qu'on ne pouvait établir aucun rapport de but entre robservation de la morale chrétienne et le salut suprême du chrétien, il n'était même pas possible d'organiser ecclésiastiquement les diverses manifestations de la charité chrétienne. » (Hans Gallwitz, Eine heilige allgemeine Kirche, p. 25, Berlin, Reuther, 1896).
XXXn PRÉFACE
« Le protestantismen'est qu'une série et une collection de formes religieuses de la libre pensée^. »
Bossuet mettait h la gêne les calvinistes de son temps en leur reprochant d'avoir une multitude d'opinions particulières : « La foi, leur disait-il avec Vincent de Lérins, est une chose qui ne dépend pas de l'esprit, mais qu'on apprend de ceux qui nous ont devancés, « et Jurieu, qui malgré ses propres variations pensait à peu près comme Bossuet % multipliait les efforts pour défendre son église contre ce reproche. Deux siècles ont passé, et la théologie allemande contemporaine professe au contraire que la religion n'a de prix dans l'âme du croyant qu'à titre d'opinion particulière, d'émotion personnelle, d'intuition propre. Il n'est pas téméraire de croire que Luther, fondateur d'Église, eût mieux compris le langage du catholique Bossuet que le langage des luthériens d'aujourd'hui.
Cependant il érigea comme un phare, au milieu du monde chrétien, le principe de la liberté
1 Revue historique, mai 1892, p. 103.
2 Sur les variations de Jurieu et sur les points de vue successifs qu'il adopta tant pour exposer les doctrines de la Réforme que pour en présenter la défense, il faut lire la remarquable thèse de doctorat de M. Alfred Rebelliau : Bossuet historien du Protestantisme (Pari», Hachette, 1892).
PRÉFACE XXXin
de penser; et ce phare, depuis trois siècles, a des scintillements ironiques, qui font la lumière dans certaines intelligences et Fombre dans beaucoup de consciences. M. Gabriel Monod nous montre comme prochaine, sinon môme comme actuelle, la victoire complète, dans les églises protestantes, du principe luthérien de libre pensée. L'homme de génie est une cause qui ne peut ni connaître ni mesurer toute la portée de ses effets : qu'eût pensé Luther d'un triomphe aussi achevé ? Et, s'il l'eût pu prévoir, au lieu de jeter son encrier à la face du diable, n'est-ce pas sur sa traduction de la Bible que, dans un accès d'angoisse, parmi les prières et les invectives, ses mains vacillantes l'eussent laissé tomber?
Paris, 4 octobre 1897.