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CHAPITRE PREMIER

LA CARTE RELIGIEUSE DE l'aLLEMAGNE

La paix d'Aiigsbourg (1555) reconnut aux souverains dans les principautés, aux majorités dans les villes libres, le droit de changer de religion ; elle accordait la liberté de conscience aux détenteurs du pouvoir, et à eux seuls. L'absolutisme laïque alla croissant. Les sujets et les minorités durent confesser et prier Dieu comuie la puissance temporelle voulait qu'il fût confessé et prié; la conscience de l'individu, sauf tolérance, dut refléter strictement la conscience de FEtat; si le prince oscillait entre des confessions rivales, il pouvait exiger que les âmes de son peuple oscillassent, tout comme la sienne, et la fidélité à un dogme devenait coupable, si de ce dogme le prince se détachait. Le droit public de la vieille chrétienté défendait à tous, grands et petits, l'apostasie; les maximes nouvelles permirent aux puissants, suivant les évolutions de leur esprit ou de leurs caprices, non point seulement de défendre, mais d'ordonner des changements de confessions Pro-

2 fc'ALLEMAGxNE RELIGIEUSE

moteurs de la Réforme au xvi* siècle ou serviteurs de la Contre-Réforme au xvii% nombreux furent les souverains allemands qui exploitèrent cette permission. Cujus regio, ejus religio, tel était l'adage ; pris au pied de la lettre, il signifiait que la sujétion d'un homme à une souveraineté temporelle impliquait et devait entraîner, sauf licence spéciale, son obéissance spirituelle, soit au pape, accepté par le prince, soit au prince, « pape en ses terres ».

C'est au nom de ce principe que, deux siècles durant, de 1556 à 1750, la carte religieuse de l'Allemagne fut remaniée. Un certain nombre d'âmes mystiques, d'une beauté et d'une pureté achevées, avaient salué dans la Réforme les noces d'argent du Christ avec son Eglise, qu'il voulait faire plus sainte pour la rendre plus digne de lui ; elles y avaient applaudi, aussi, un réveil intense de rinitiative religieuse. L'illusion fui courte, le réveil bientôt assoupi ; la crise religieuse qui travaillait l'Allemagne se vint dissoudre er une période d'engourdissement qui dura jusqu'au xviu" siècle. Dans chaque petit Etat de l'Empire la foi, au lieu de fermenter dans les âmes, se superposait à elles. En dépit des doctrines mêmes d< Luther, elle n'était plus un mouvement et un produit de la conscience, mais comme une livrée qu( le prince imposait au sujet. La religion descendai d'en haut, non point, comme au moyen âge, d'aiK colline lointaine, le Vatican, cime religieuse pai essence, assez élevée d'ailleurs et d'un assez vast( rayonnement pour ne point écraser ceux qu'elh abritait, mais d'une cime toute prochaine, d'au

tant plus impérieuse que médiocre en était l'altitude, étouffant tout dans l'étroit périmètre qu'elle commandait, et concentrant sur elle-même les rayons de la religion plutôt qu'elle ne les répercu- :;tait. S'exaltant sur un pareil faite, l'Etat fixait aux ■ sujets l'obédience de Luther, ou l'obédience de Rome, et mesurait, d'ailleurs, en ce dernier cas, le degré de déférence qu'ils devaient au pape.

Un jour vint oii l'ancien régime sombra ; de ces innombrables princes, évêques, abbés et margraves, qui détenaient chacun quelques terres et quelques âmes allemandes, la ruine fut en un clin d'œil consommée ; leurs querelles de mitoyenneté furent oubliées ; leurs peuples furent triturés et mêlés pour l'installation d'un nouvel équilibre germanique; leurs juristes tombèrent en inactivité d'emploi ; ce fut une universelle et brusque déchéance ; et, de tout ce que ces princes avaient pensé et ordonné, c'est dans la géographie religieuse, et là seulement, que subsistent des vestiges. Pour les y rencontrer en grand nombre, il suffit de se promener à travers l'Allemagne religieuse, avec une vieille carte de l'Allemagne politique ^

Un peu plus de trois lieues séparent Tubingue, la ville universitaire du Wurtemberg, et Rottenburg, la bourgade épiscopale. La route est plane ; parfaite de rectitude et d'aisance, elle ne frôle

1 Tous les détails qui suivent, relatifs à l'histoire et à la géographie confessionnelles du sud-ouest de l'Allemagne, sont empruntés à l'excellente thèse de M. Wilhelm Sievers : Uebei^ die Ahhilngigkeit der jetzigen Confessionsverteilung in Sudwest^ deutschland von den frûheren Territorialgrenzen, mit einer Karte (Gôttingen, Peppmûller, 1884).

aucun de ces obstacles naturels qui maintiennent parfois des douanes intellecluelles : on imaginerait, à l'œil nu, qu'un même courant, flux protestant ou reflux catholique, a dû s'épandre tout le long du chemin, et que ce morceau de terre, homogène au point de vue physique, est homogène aussi au point de vue religieux. Il n'en est rien ; sous l'aspect uniforme des choses, survivent, entre les hommes, des bigarrures de croyances ; tels villages sont protestants, tels autres catholiques, suivant qu'ils relevaient, aux siècles passés, du duché de Wurtemberg ou du comté deHohenberg; la lisière mitoyenne qui séparait les deux territoires s'interposait, à la façon d'une cloison étanche, entre les deux confessions. Parmi les Souabes, jadis soumis à des dominations diverses, le xix° siècle a pu créer une certaine unité politique ; mais, dans cette patrie agrandie et précisée que le Wurtemberg leur a ménagée, le morcellement religieux persiste, dernière trace d'une époque où l'unité n'existait pas.

Pour une plus persuasive expérience, descendez la rive badoise du Rhin. Vous y trouvez d'abord une assez longue bande protestante : ainsi le voulut Charles 11, margrave de Bade-Durlach, qui réforma son église en 1553. Mais, à trois reprises, cette bande est trouée par des villages catholiques ; dépendant de l'évêché de Baie ou de l'Autriche, ils avaient le droit et le devoir de conserver la messe. Lorsque au margraviat succèdent les anciennes possessions autrichiennes, le catholicisme reparaît; mais, au milieu de son domaine, le protestantisme pointe ; c'est au village de Weis-

weil, dont la famille de Bade-Durlach, qui en était propriétaire, donna les âmes à la Réforme. Les seigneuries de Mahlberg et de Lahr succédaient

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margraviat de Baden-Baden, où la dernière conversion du prince rallia tous les habitants, le Palatinat ne recouvra point son unité religieuse ; et la rive badoise du Rhin se termine, au nord, par une bande de terre où les confessions sont passablement mélangées.

On pourrait poursuivre une pareille étude pour toutes les régions de l'Allemagne. La ville libre de Nuremberg, en 1524, introduisit la Réforme dans ses terres; le margrave Georges d'Anspach fit de même, en 1528, aussi bien pour Bayreuth, dont il était régent, que pour Anspach, dont il était souverain : voilà l'origine des districts protestants de la Bavière ; et les petites communes catholiques, qui dessinent à travers ces districts un très léger pointillé, répondent à d'anciennes enclaves possédées par les ducs de Bavière, par les évêques d'Eichstàdt ou de Wurzbourg, ou par l'Ordre teutonique. Les bourgs ou cantons isolés, sorte d'oasis catholiques, qui font tache en pays protestants, sont, en général, de vieux domaines épiscopaux : Geisa, par exemple, aujourd'hui doyenné catholique dans le protestant duché de Saxe- Weimar, appartenait à l'évêché de Fulda. Pour expliquer la genèse de l'Allemagne religieuse actuelle, le spectacle de la Prusse orientale est spécialement instructif; le diocèse d'Ermeland, qui la régit, comprend une enclave catholique, dont Braunsberg est la grande ville, et une vaste région, presque entièrement évangélique, doni Konigsberg est le centre * L'enclave est formée

1 De cette distribution des paroisses catholiques dans TErmeland, on peut se rendre un compte très exact en consultant la

par les terres de l'ancien évôché : devant le palais piscopal de Fraiienburg, posté sur une éminence ni domine la Baltique, deux petits canons sont ijstallés, aussi pacifiques, aujourd'hui, que les agneaux porteurs de bannières, dont leur culasse est ornée comme d'une armoirie ; ils rappellerit l'époque où les prélats d'Ermeland avaient le sceptre en même temps que la crosse, et qui finit au premier partage de la Pologne. La fidélité de ces évoques à l'Eglise romaine permit aux sujets de rester catholiques ; Albert de Brandebourg, à leurs portes, faisait du duché de Prusse une terre protestante. Partout, en Allemagne, les anciens maîtres ont gardé sur les consciences une prise posthume ; sur le système de correspondance entre les hommes et Dieu, ils ont pour longtemps marqué leur empreinte ; et la confession chrétienne, dont ils décidèrent le règne, continue de régner, môme sans leur dynastie. Tant bien que mal, on a pu niveler le sol de l'Allemagne politique ; mais on n'a point obtenu que le sol de rAMonn^Tie religieuse cessât complètement d'être raboteux.

Que le XIX* siècle en ait atténué les aspérités, cela d'ailleurs est indéniable. Si, prenant deux cartes d'Allemagne, on y marquait, à l'aide de couleurs

carte des diocèses de Gulm et d'Ermeland, publiée par M. Pawfowski (Graudcnz, Gabel, 1890).

variées, le domaine des confessions en 1750 et en 1896, on constaterait, sans doute, une parfaite analogie quant à la disposition des masses coloriées ; mais la carte de l'Allemagne contemporaine comporterait des nuances plus amorties, des teintes moins accentuées, des couleurs moins décisives et moins sûres d'elles-mêmes. On indiquerait, par ce commencement de dégradation, que l'homogénéité des anciens noyaux religieux n'est point demeurée intacte et que les unanimités d'autrefois, catholiques ou protestantes, descendent à la situation de majorités. Munich, Cologne, Fribourg-en-Brisgau étaient, au début du siècle, des villes purement catholiques ; la première, aujourd'hui, compte plus de 48.000 protestants* ; la seconde, 34.0002 ; la troisième, 13.000 3. Inversement, Berlin, jadis exclusivement protestant, abritait, en 1846, 16.000 catholiques, 51.000 en 1871, 80.000 en 1880, 99.000 en 1885, 135.000 en 1890 S et, s'il en faut

ï Neefe, Sfatistiches Jahrbuch der Stâdte, V" Jahrgang, p. 124 (Breslau, Korn, 1896).

2 Sur les progrès du protestantisme à Cologne, M. le pasteur Rebensburg a publié, lors de l'inauguration de la Christuskirche^ un intéressant opuscule : Festschrift zur Einweihung der evangelischen Chrintuskirche in Koln den 2 Dezember 1894 (Cologne, Steven). Les statistiques qu'il donne à la page 149 attestent une ascension constante de la population protestante à Cologne: 2.000 en 1826, 5.340 en 1840, 8.159 en 1850, 13.196 en 1860, 14.631 en 1870, 18.7G6 en 1880, 31.000 en 1890, 32.000 en 1891, 33.000 en 1892, 34.000 en 1893. La Christuskirche est la troisième église protestante de Cologne ; les deux premières datent de 1806 et 1860.

3 Deutsche evangelische Kirchenzeitung , 1893, p. 67.

* Voir pour ces chiffres : Chronik der christlichen Welt^ 10 mars 1892; Mcirkischer Almanach, 1895, p. 33 et Braasch : Das Conto zwischen der evangelischen und katholischen Kivche auf dem Gehiet der Mischehen in Deiilschland, p. 10 (lena, Costenoble, 1883).

croire VAlmanach de la Marche^ près de 150.000 aujourd'hui. De 1880 à 1885, en Prusse rhénane et en Westphalie, où le catholicisme est prééminent, la proportion des catholiques, par rapport à la population totale, s'est abaissée, et celle des protestants s'est élevée *. On constate le phénomène contraire dans le reste de la Prusse, oii le protestantisme prédomine 2. Représentez-vous une échelle , l'une des confessions tout près du faîte, l'autre tout près du pied, et la première ayant commencé de descendre, la seconde ayant commencé de monter : voilà l'image des évolutions religieuses sur beaucoup de points de l'Allemagne.

C'est dans le royaume de Saxe qu'on peut saisir avec la plus frappante précision le jeu complexe, et relativement récent, de ces échanges confessionnels. On distingue en Saxe les Etats héréditaires (cercles de Dresde, Leipzig, Zwickau), oii pendant longtemps il n'y eut presque point de catholiques, sauf à la cour, et l'Oberlausitz, où l'Eglise romaine eut toujours des fidèles. Dans les Etats héréditaires, on comptait, en 1835, 9.000 catholiques; en 1871, près de 27.000; en

• En Westphalie, en 1880, il y avait, «ur 4.000 habitants, 24 catholiques et 465 protestants; en 1885, 520 catholiques et 4Ï0 protestants. — En Prusse rhénane, en 1880, sur 1.000 habitants, 723 catholiques et 264 protestants ; en 1835, 717 catholiques et 270 protestants {Stimmen aus Maria Laach, 1890, xxxvni, p. 603 et sq.).

^ Sur 1 .000 habitants, le chiffre des catholiques, dans les provinces dont rénumération suit, était le suivant en 1880 et 1885 :

Prusse Brande- Schleswig Saxe Hanovre Prusse|

occidentale Posnanie Silésie Berlin bourg prussienne orientale

1875, près de 44.000; en 1887,57.000. C'est dans rarrondissement de Dresde, surtout, et durant les années qui suivirent la guerre, lorsqu'on commençait à profiter de la loi sur la libre circulation dans l'Empire [Freizûgigkeit), que cette poussée fut la plus forte. Or, en 1835, les 18.000 catholiques qui habitaient la région de l'Oberlausitz représentaient les deux tiers du catholicisme saxon ; elle en possède, aujourd'hui, 29.000, mais ils ne représentent plus qu'un tiers de la population catholique de Saxe. Ainsi le centre de gravité du catholicisme saxon s'est déplacé ; et dans l'ensemble du royaume on n'évalue guère à plus de 15 0/0 le nombre des paroisses protestantes demeurées vierges de toute infiltration romaine *.

Ces pénétrations ne dissolvent ni ne désagrègent les anciens groupements religieux ; mais elles en tempèrent l'exclusivisme en constellant d'un certain nombre de taches des districts jusqu'ici homogènes; sur la physionomie religieuse de chaque région, elles répandent quelque incertitude ; c'en est assez pour alarmer 2. Que dans une

1 Si l'on veut posséder le détail complet de ces changements confessionnels, on doit consulter l'écrit que nous résumons ici : /'^ïïf',^^'"^^^''^^'^''^^ ^^« Katholidsmus in Sachsen, 1815 ^n^ ^555 (Neusalza, 1889). Voir aussi r.uticle de M. Bôhmert, /.eitscirift des K. sdchsischen statistischen Bureaus, 1891 , p. 53. Utiisant les chiffres du recensement de 1890, il établit ainsi la balance confessionnel e : en 1840 les luthériens forinaient 98 0/0 de la population et les catholiques 1,73 ; en 18S0 les luthénens^^forment 95,29 0/0 de la population et les catholiques

JÙZ^Z^^^^ d'une confession dans une ville s'expliquent en faunes Pf^Vr^' "'"'''""'" ^' "'"^ confession dans les camexacte anp.i 'f'^'" ^'" """" ^''^^^ = «'^^t là une loi plus exacte que cette autra ^u'on a souvent formulée : « La confes-

bourgade luthérienne des travailleurs catholiques s'installent; aussitôt la Ligue évangclique en induit un plan de conquête occulte, lentement préparé par les Jésuites pour la ruine de la Réforme ^ Et comme le grand nombre des officiers et fonctionnaires protestants envoyés en Prusse rhénane est de nature à surprendre les catholiques, volontiers ils accuseraient le gouvernement de tenter leurs filles en multipliant pour elles les occasions séduisantes de mariages mixtes- et de les trahir, au lendemain de la noce, en les exilant, par de systématiques mutations de postes, dans quelque province lointaine, strictement évangélique, où périclite leur foi.

sion de la minorité s'augmente plus vite que celle de la majorité. » Voir à cet égard ropinion d'un des statisticiens les plus distingués de l'Empire, Al. Hermann Losch, Wûrttem berger Jahrbûcher fur Statistik und Landeskunde , I, p. 211 (Stuttgart, Kohlhammer, 1894).

» Voir, par exemple, ce curieux cri d'alarme protestant: « Notre question était ainsi conçue : D'où vient que le catholicisme s'augmente beaucoup plus rapidement dans les villes protestantes du Wurtemberg que le protestantisme dans les villes catholiques ? La première réponse qui s'offre est la suivante : Cet étonnant mouvement de population répond, de tous points, aux principes du Pape, des Jésuites, du catholicisme propagandiste. Il est une conséquence du catholicisme propagandiste, qui considère l'Allemagne comme une terre de mission que le catholicisme doit reconquérir » {Konfessionelle BevÔlkerungsbewegimg in Wurttemberg, p. 44. Halle, Strien, 1888).

2 Le chanoine Heinrich, de Mayence, Tune des notabilités du catholicisme allemand vers 1850, disait que, pour refuser certains mari.-icres de cette nature, la jeune fille catholique, parfois, doit avoir TéLoffe du martyre. — La question des mariages mixtes et de leur répercussion sur le progrès ou le recul des deux confessions protestante et catholique est perpétuellement discutée en Allemagne ; l'étude de cette question prendrait place, tout naturellement, dans un chapitre sur les rapports réciproques des deux confessions ; nous ajournons ce chapitre pour un volume

Il est deux points de l'Empire oîj le gouvernement prussien travaille, ouvertement, à renverser la situation réciproque des confessions, et se sert du protestantisme comme d'un légat : ce sont la Pologne et TAlsace-Lorraine. L'immigration protestante, ici et là, est commandée par le pouvoir central ; pour que les nouveaux maîtres trouvassent une majorité de dévouements, il faudrait, paraît-il, que la vieille confession catholique ne conservât plus que la minorité des âmes. C'est au nom du patriotisme germanique que la Ligue évangéliqae et l'Association de Gustave-Adolphe veulent multiplier, dans ces deux pays, les églises et les écoles évangéliques ^ Dans les couches profondes des deux peuples annexés, il y a comme une fidélité stagnante aux anciens souvenirs ; secouer cette volontaire existence d'outre-tombe, remuer cette stagnation, en y faisant s'infiltrer, ou môme s'engouffrer, un flot de protestantisme prussien : telle est la politique impériale. M. de Bismarck et son successeur ont semé les colonies allemandes à travers l'antique Pologne; mais juxtaposer n'est point mêler ; entre-choquer n'est point assimiler ; la mieux combinée des mosaïques demeure une œuvre factice, et M de Bismarck n'a pu faire qu'une mosaïque.

ultérieur. On peut consulter sur les mariages mixtes : Braasch, Das Conto zwischen der evangelischen und katholischen Kirche auf dem Gebiet der Mlschefien in Deutschland (léna, Costenoble, 1883).

» On s'en peut convaincre en feuilletant la collection, déjà nombreuse, des tracts que publie VEvangelischer Bund (Leipzig, Braun), et spécialement le tract du pasteur Barwinkel • Der evangelische Bund zur Wahrung der deutsch-protestantischen interessen.

Lorsque les Polonais dénoncent l'invasion du germanisme évangélique, les ministres prussiens, pour leur rétorquer leurs griefs, citent l'exemple de Danzig, oii, depuis 1868 , un noyau polonais aurait repris droit de cité ^ et l'exemple de certains villages de la Prusse occidentale, oii des écoles fondées par l'association protestante de Gustave- Adolphe seraient tombées aux mains et au service des catholiques par suite de l'immigration systématique d'une plèbe polonaise 2. Gomme jadis les chevaliers de l'Ordre teutonique, arborant la croix noire sur le manteau blanc, luttaient à coups d'épée contre leurs voisins de Pologne, ainsi dans la Prusse occidentale, redevenue comme il y a cinq siècles la Marche de deux races — et devenue

1 Hermens, Die gemeinsame Gefahr der evangelischen Kirche und der deutschen Nationalitcit in der Diaspora der deutschen Grenzynarken, p. 48 {Leipzig, Braun, 1895).

2 Hermens, op. cit., p. 51-52. Cet opuscule, publié par les soins de VEvangelischer Buîid, donne de nombreux renseignements, d'inspiration protestante, sur l'infiltration polonaise dans les vieilles Marches germaniques. — Voir aussi, dans la Chronik des 11 et 18 août 1892, deux articles fort documentés sur les progrès du « Polonisme » dans la Prusse occidentale. — M. le ministre de Gossler déclarait à la Chambre prussienne, le 12 mars 1890, que les régions du royaume de Prusse qui jadis étaient considérées comme protestantes par excellence se peuplaient aujourd'hui de catholiques, et surtout de Polonais. On pourrait citer, comme exemple, la ville de Brandebourg, où s'est fondé, en 1890, le Verein catholique polonais Sobieski, et où la communauté catholique s'est tellement développée qu'en 1889, pour la première fois depuis la Réforme, un évêque catholique a mis le pied à Brandebourg (Ernst Riedel, KatkoUsches Leben in der Mark Brandenburg, p. 108 et 127. Berlin, imprimerie de la Gei^mania, 1894). — Dans la province de Brandebourg, entre ^880 et 1890, le nombre des catholiques s'est accru de 10 0/0, au dire de M. Rogge {Die Zunahme des Katholicismus in der Provinz Brandenburg, p. 5, Leipzig, Braun, 1893).

par surcroît la Marche de deux confessions — c'est, si Ton ose dire, à coups de colons, de journaliers et de vagabonds, que le germanisme protestant et le polonisme catholique se combattent incessamment sans pouvoir jamais s'évincera

Partout ailleurs, les infiltrations religieuses accomplies déjà et celles, plus importantes, que promet l'avenir, sont plutôt commandées par la force des choses que par des intentions de propagande ; elles sont un phénomène , non une manœuvre . La législation du xix® siècle, plus tolérante que ses devancières, les a permises ; elles ont été provoquées et encouragées par l'abaissement des barrières entre les divers Etats, par les facilités du transit, par les circonstances économiques qui réclamaient un chassé-croisé de travailleurs-. Elles attestent la vie complexe, agitée, un peu essoufflée, de l'Empire unifié : par politique, il aime à mêler ses enfants ; bon économe de leurs forces, il les détache là où leurs bras peuvent le mieux servir ; il exploite, en toutes ses régions, des Allemands de partout ; et ses grandes cités, réceptacles de Polonais et de Rhénans, de Badois et de

> Hermens, op. cit., p. 40, donne les chiffres suivants sur la proportion des deux confessions dans la Prusse polonaise;

Prusse orientale.. . 855 protestants; 131 catholiques; 7 israélite Prusse occidentale. 415 — 500 — 14 —

Posnanie 309 — 664 — 26 —

2 Dans de tout petits Etats même, ce chassé-croisé de travailleurs provoque d'inléressants changements confessionnels; en Anhalt, par exemple, de 1887 à 1892, le nombre des protestants a augmenté de 8,40 0/0, et celui des catholiques de 61,56 0/0 (Chronik, 1892, p. 50).

LA CAIITE RELIGIEUSE DE L'ALLEMAHiNE {^

Saxons, deviennent, en quelque mesure, une école de fusion et d'unification, où les poignets se trempent pour une lutte industiielle contrel'Angleterre, cette émule qui parait une moitié d'ennemie. Le soldat, à son tour, dans le district où i] cantonne, est un exotique, et l'adepte, souvent, d'une religion exotique ^ : dans le protestant Brandebourg, un tiers des fidèles du pape se compose des recrues de l'empereur, originaires d'autres régions ; on a vu se créer des paroisses, celle de Wismar, par exemple, pour offrir une messe à des soldats 2, et s'édifier des temples, en Prusse rhénane, pour que la garnison protestante eût un prêche. Préoccupée de broyer entre elles les diverses populations, peu importe à la Prusse que dans cette robuste besogne elle trouble, en beaucoup d'endroits, la tranquillité, longtemps bien assise, du vieil établissement religieux, protestant ou catholique; dans la première année de la domination prussienne en Hanovre, la communauté catholique s'accrut de 1.500 membres 3. Joigoez-y le va-et-vient des fonc-^ tionnairesS et vous comprendrez qu'au contact de

\A Brunschwick, où la législation religieuse est encore une législation d'exception contre les catholiques, 300 soldats et quelques officiers appartiennent à l'Eglise romaine.

2 BevnharàLesker, Ans Mecklenbiirg's Vergaar/enheit p H1-M3 et p. 157-138 (Ratisbonne, Pustet, 1880). En plusieur's endroits du Mecklembourg-Schwerin, c'est pour subvenir aux bpsoins religieux des Français prisonniers en 1870 que des édifices catholiques ont été ouverts.

3 Woker, Geschichte der katholischen Kirche und Gemeiîide tnIJannover und Celle, p. 246-247 (Paderborn, Schônin-h, 1889) Les catholiques, dans la ville de Hanovre, étaient 4.500 en 1866" et 11.650 en 1895 {op. cit., p. 228 et 236). '

* Depuis longtemps déjà, dans les provinces prussiennes, le va-et-vient des fonctionnaires et des militaires amène des chan-

cette incessante circulation le visage correct que s'étaient composé les anciens groupements religieux, bien barricadés et bien policés par les souverainetés d'autrefois, se chiffonne ou se ride inévitablement.

Formation, aux xvi' et xvn' siècles, d'un certain nombre de terroirs, exclusivement protestants ou catholiques, qui coïncidaient exactement avec les limites des principautés, grandes ou minuscules, et qui survécurent à ces principautés : voilà un premier fait qui explique le morcellement religieux de l'Allemagne.

Développement, au xix* siècle, de minorités confessionnelles qui n'empêchent point, sans doute, la Basse-Bavière ou la Prusse rhénane de demeurer catholiques, ni le Brandebourg ou la Saxe de demeurer protestants, mais qui, réclamant la tolérance, font brèche dans la sévère cohésion des vieux cadres : voilà le second fait ;

gements confessionnels. C'est par l'installation, dans les pro» vinces catholiques de Prusse, de soldats et de bureaucrates protestants que M. Julius Bachein explique la multiplication des paroisses protestantes, dans la période entre 1815 et 1860; de 1815 à 1840, 80 paroisses protestantes y furent créées ; de 1840 à 4830, 91; de ISiJO à 1861, 160 (Julius Bacliem, Preussen und die katliolische Ki)'che,5' édit., p. 51, Cologne, Bachem, 1887). — Le Màrkischer Almanack de 1895 publie un certain nombre de chiffres qui permettent d'évaluer l'appoint catholique que les soldats catholiques apportent dans le Brandebourg :

Francfort-sur-Oder., sur 3.150 catholiques, 750 soldats

Juterbog. — 500 — 400 —

Neu-Ruppin — 600 — 300 —

Potsdam-ville —5.500 - 1.500 —

Spandau —7.700 — 1.700 —

Stargard-ville —1.100 — 500 —

et ces Diasporas, comme on les appelle, essaims protestants lancés en terre catholique, essaims catholiques lancés en terre protestante, aggravent et corrigent, tout à la fois, le morcellement légué par l'ancien régime ; elles le corrigent en le rendant moins abrupt, en inclinant les barrières religieuses dont les principautés aimaient à s'enfermer; elles l'aggravent, aussi, en exigeant chaque jour, en-deçà de ces barrières, un nouveau sacrifice de l'homogénéité confessionnelle.

En nous aidant de ces observations comme d'une légende explicative, nous sommes en mesure, désormais, de lire une carte confessionnelle de l'empire allemand.

Prusse rhénane et Westphalie, Bavière, Pologne, telles sont les trois régions éminemment catholiques de l'Empire. Le catholicisme rhénan doit être observé dans les meetings ; le catholicisme bavarois, dans les chapelles ; quant au catholicisme polonais, il otfre je ne sais quoi de boudeur et d'archaïque, qui, tout à la fois, impose la réserve et séduit la curiosité.

Volontiers on parle de la « catholique » Bavière, et l'épithète est méritée. Elle est, par excellence, l'asile des traditions pieuses ; et le clergé régulier,

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