CHAPITRE IV
En Allemagne, dans le domaine de la théologie la pensée protestante et les églises protestantes sont en un perpétuel conflit, dont l'enjeu n'est autre que l'essence même du Christ et de la divinité: dans les chapitres précédents, nous en avons fait connaître les plus récents épisodes i. Derechef, on apercevra la rivalité de ces deux forces, l'élite pensante et la hiérarchie officielle, si l'on veut bien descendre avec nous sur le terrain pratique de l'action sociale; mais dans ce nouveau champ| clos, elles ont, l'une par rapport à l'autre, changé de position et, si l'on ose dire, de rôle. Lorsqu'il s^agissait du dogme, la pensée protestante finissait par le vider en voulant l'approfondir; les multiples grattoirs des exégètes, s'acharnant sur la lettre traditionnelle, y laissaient des trous par où l'esprit s'évaporait; et les Eglises, au contraire, s'efforçaient
1 «Dans notre Eglise, il y a deux tendances fondamentalement dilTérentos, on pourrait dire : deux religions i> (Stocker, D. ev. Kz., 1804, p. 381).
de préserver, autant que possible, l'apparente intégrité de la foi. S'agit-il, en revanche, de Tapplication sociale du christianisme, la pensée protestante — ou, pour parler plus exactement, la pensée chrétienne, réveillée, dans l'Allemagne réformée, par l'expérience des révolutions et le spectacle des succès du Centre — questionne loyalement l'Evangile et, quelles que soient les réponses, se pique de n'en point amortir le bruit; et les Eglises, au contraire, jalouses de ménager les pouvoirs politiques dont Jésus n'avait point prévu les caprices, ou les puissances financières dont Jésus n'avait point escompté les intérêts, limiteraient volontiers les prétentions de l'Evangile à devenir une charte sociale. Ainsi, tandis que les Eglises protestantes, par correction, protègent le dogme chrétien contre la pensée protestante, la pensée protestante à son tour, par conviction, revendique, contre les timidités des Eglises, l'application intégrale de la morale chrétienne à la vie des sociétés. De cette revendication, qui s'appelle le « mouvement évangélique-social)),nous essaierons de tracer l'histoire. Sans le vouloir, mais non sans le savoir, nous devrons, de-çà de-là, toucher à la politique intérieure de l'Empire. Car c'est l'Etat, en Allemagne, qui détermine et qui dicte les attitudes successives des autorités ecclésiastiques à l'égard du mouvement social; suivant que la pensée de Guillaume II et la pensée chrétienne-sociale sont en accord ou bien en dissonance, les Eglises poussent leurs pasteurs en avant ou les ramènent brusquement en arrière. On n'a pas le droit d'accuser d'incohérence les chefs de ces Eglises, puisqu'ils obéissent
eux-mêmes, continûment, à une succession de gestes souverains ; et l'on verra qu'en effet l'histoire du mouvement social évangélique est exactement modelée sur l'histoire des volontés impériales, et que les évolutions sociales des Eglises protestantes, en Allemagne, reflètent, comme une succession d'omhres, les évolutions intellectuelles ou gouvernementales d'un Démiurge laïque et tout-puissant, le Kaiser,
De savoir si le christianisme doit ^tre « social », ou s'il convient, au contraire, qu'il abdique une telle ambition, c'est là une question fort débattue, dans les sphères protestantes de l'Allemagne. Soupçonneux, hostile môme, à l'endroit des prétentions sociales de l'Eglise, le luthéranisme pur infligerait volontiers au pasteur cette consigne exclusive : « enseignement du Verbe, administration des sacrements » ; ainsi le veut une vieille formule, dont s'armèrent les premiers luthériens contre le clergé catholique romain, et dont on écrase, aujourd'hui, les initiatives inédites de beaucoup de mimistres évangéliques '. M. Uhlhorn, auteur de
1 Voir, comme indice des dispositions du luthéranisme, l'avis de la sixième conférence générale luthérienne, tenue à Hanovre en 1890 (Schall, Die Socialdemokratie in ihreii Wahrheilen und Irrlhiimern und die Stellung der protestantischen Kirche zur socialen Frage, p. 293-294. Berlin, Staude. 1893).
iSé L ALLEMAGNE RELIGIEUSE
fort beaux travaux sur la charité protestante *, représente ces scrupules avec une incontestable distinction et permet plutôt à la philanthropie chrétienne de corriger les circonstances économiques qu'à la morale chrétienne de les régir indiscrètement 2. Il en est de même du piétisme : spécimens insignes d'un christianisme individualiste, et systématiquement détachés de la terre par la contemplation de l'autre vie, ce n'est point la générosité qui fait défaut aux piétistes, mais c'est, à proprement parler, une certaine intelligence, faute de laquelle ces termes expressifs: « courant chrétien, mouvement évangélique, action sociale, » sont pour eux lettre morte; dans les Eglises protestantes, ils ont multiplié les chapelles, qui sans doute permettent à Dieu d'avoir ses aises, mais qui l'empêchent de circuler ; chacune de leurs âmes est un foyer qui brûle, mais qui ne rayonne pas; ils ont la morgue du divin, et ils en ont la jalousie; entre l'esprit de cette aristocratie religieuse, que révèlent clairement certaines pages de M. Ktibel 3, et l'esprit du mouvement évangéliquesocial, il y a incompatibilité. Fort dévot au pouvoir civil, le parti théologique du « juste milieu », dûment représenté par M. Beyschlag, prise assez peu les tentatives sociales des églises^: et le libéralisme « incroyant » partage cette malveillance,
1 Die christliche Liebesthâtigkeit, 3 vol. 1884-1889. Stuttgart, Gundert.
2 Voir Chronik, 1894, p. 109.
^Kûbel, Christlicke Bedenken eines Sorgenvollen gegen modemchrislliches Wesen.
* Voir Nathusius : Die Mitarbeit der Kirche an der Lësung der socialen Frage, I, p. 10-H (Leipzig, Hinrichs, 1893).
dont on eut au Congrès de Gotha, en 1890, des témoignages nullement équivoques K On observe, en revanche, je ne sais quelle complicité, propice à ces tentatives, entre les membres de certaines fractions très croyantes et les représentants de la théologie « moderne ». Que le monde nous donne le spectacle de l'Incarnation véritable par la réalisation du royaume de Dieu ou môme, si l'on veut, de l'humanité de Dieu : voilà le rêve de Richard Rothe et de Ritschl; il implique, pratiquement, que le christianisme régisse tous les rapports sociaux 2 ; et si les orthodoxes, comme M. Stocker, répugnent à cette argumentation passablement « moderne », du moins acceptent-ils une conclusion
i En 1874, dans son assemblée de Wiesbaden, le Deutsche}' Protestantenverein mit la question sociale à son ordre du jour, mais il la traita d'une façon très médiocre (Todt, jDer radicale Sozialismus und das Chris tentum, p. 434. Wittenberg, Herrosé, 1878'. Sur le congrès de Gotha et sur les progrès qu'ont faits les idées sociales parmi les libéraux, voir Chronik, 1896, p. 283.
M. le professeur Brieger, de Leipzig, dans un discours académique sur les progrés de l'irréligion, condamne l'activité écono« mique des pasteurs. « Ils jouent un jeu dangereux, dit-il..., comme si, en tant que chrétien, j'avais à prendre parli à l'égard des problèmes économiques 1 » {Die fortschreitende Entfremdung von der Kirche im Lichle der Geschich^e. Leipzig, Hinrichs, 1894.) M. le pasteur Seydel, de Berlin, traitant un sujet analogue, est du même avis : il conjure l'église protestante de ne pas s immiscer dans le conflit des doctrines économiques [Wie (jewinnt die evangelische Kirche ihre verlorenen Glieder wiederl p. 12-13. Berlin, Haack, 1895). — Voir enfin, contre l'activité du parti évangélique-social, la brochure de M. Kambli ; Die Slellung des freisinnigen Protesiantismus zxim Socialismus und zu der christtich-socialen oder evangelisch-socîalen Partei (Berne, Siebert, 1895).
2 Voir, à cet égard, les réflexions très pénétrantes de Nathusius : Die Mitarheit der Kirche, l, p. 91-94 et 108-113.11 explique comment les théories de Bichard Rothe et de Ritschl sur le royaume de Dieu entraînent une pénétration de la vie sociale par le christianisme.
qui leur fait écho. Ainsi convergent au succès du; mouvement évangélique-social la souplesse ritschlienne, aspirant à une certaine immanence du royaume de Dieu, et la rigueur orthodoxe, aspirant à la maîtrise du dogme sur les masses : elles s'accordent entre elles pour faire du pasteur, non point seulement un fonctionnaire céleste égaré parmi nos misères, mais un fonctionnaire social chargé de les soigner et de les guérir toutes. Moyennant certaines abstractions, en apparence irréfutables, les adversaires du mouvement évangélique-social objectent que seules les misères morales regardent le pasteur et que les misères matérielles ne sont point de son ressort: ces abstractions sont réfutées, en fait, par la réalité même de la vie. Morales ou matérielles, les misères s'engendrent entre elles; si les économistes ne nous laissent pas ignorer que l'indigence est fille du vice, on peut dire, en beaucoup d'occasions, que l'indigence crée le vice ; et les fervents adeptes du mouvement évangélique-social, en prétendant pourvoir à ces misères matérielles qui entraînent ou trahissent des misères morales, annoncent et justifient à l'avance leurs incursions constantes et presque régulières dans le domaine de l'économie politique *.
C'est entre 1840 et 1850 que ces incursions commencèrent 2. L'Allemagne, alors, était en tra-
ï C'est à peu près ainsi que M. Harnack définit la question, dans le rapport qu'il présenta au Congrès évangclique-social de Francfort (Harnack et Delhriick, Evangelisch-Sozial, p. 64-65, Berlin, Walther, 1896).
■^ Nathusius, Die Mitarbeit der Kirche an der Losung dersozialen Frage, I, p. 5-7 (Leipzig, Hinrichs, 1893), mentionne les premiers
vail de la démocratie ; et rascension politique des masses, les rapprochant des sommets où volontiers se cantonnait l'Eglise évangélique, faisait saillir, en un plus frappant relief, les progrès de l'irréligion populaire. Majestueusement relégué dans l'autre vie, le Christ n'attirait plus la foule; Wichern (1808-1881) voulut qu'il l'allât chercher, par une incursion dans la vie présente. Sous le nom de Mission intérieure, ce chrétien d'élite, installé à Hambourg, créa une organisation permanente des dévouements évangéliques, merveille de charité sur laquelle nous aurons à revenir ^ ; mais la pensée même qui, du cœur de Wichern, fit jaillir cette institution, recelait d'autres fécondités et cachait une autre portée: indirectement, le mouvement évangélique-social en résulta -. Lorsque Wichern augurait l'avenir de la Mission intérieure, il y pressentait deux périodes : l'âge
symptômes de ce mouvement : articles du Volkshlatt filr Stadl iind Land, fondé en 1843; — article de VAUgemeine preussische Zeilung, en 1844, dénonçant le manque d'églises à Berlin, et alléguant que la misère morale et religieuse et la misère matérielle influent réciproquement l'une sur l'autre; — ordre de cabinet du roi de Prusse, du 13 novembrel844, faisant allusion àTimportance de l'éducation morale et religieuse comme remède aux maux du paupérisme.
1 Voir ci-dessous, au chapitre v. Sur Wichern, l'ouvrage capital est celui de H. Oldenberg : J. H. Wichern, seine Leben und Wirken (Hambourg, Rauhc Ilaus, 1884 et 1887). — Sur les rapports entre la révolution de 1848 et les initiatives de Wichern, et sur l'émoi que lui causa cette révolution, l'on trouve son propre témoignage dans son livre : Die innere Mission, Denksc/irifty p. 36 et 269, 3° édit. (Hambourg, Rauhe Haus, 1889).
2 Drews, Chr. W., 1896, p. 654-639, explique que, si la Mission intérieure, en raison surtout des inOuences piétistes qui y ont régné, a été dominée, dans le cours de son développement, par des conceptions individualistes plutôt que par l'idée d'organisa-
de la condescendance, durant lequel les Eglises et les classes supérieures tendraient aux nécessiteux une main propice ; et l'âge de l'initiative, durant lequel les nécessiteux eux-mêmes, unissant leurs mains et leurs âmes, librement associés sur le terrain chrétien, pourvoiraient à leur propre relèvement. Pèlerins du christianisme à travers le peuple, les frères de la Mission intérieure y provoqueraient une fermentation de pensées et de désirs, au terme de laquelle la religion de Jésus, cessant de descendre de haut en bas, jaillirait des couches profondes de la nation allemande pour vivifier et consolider l'Etat. Ces desseins grandioses sont demeurés en suspens : à ces vagabondages d'apôtres, les frères ont préféré, peu à peu, une activité plus sédentaire, celle d'infirmiers, de surveillants, d'instituteurs ; de la première période prévue par Wichern, la Mission intérieure n'a point hâte de sortir ; les Fliegende Blàtter, organe du comité central i, ont montré peu de goût, depuis vingt ans, pour les tentatives « évangéliquessociales » ; et, lorsque dans les congrès de la Mission intérieure, à Offenbach en 1892, à Posen en 1895, M. le pasteur Naumann a insinué que le but de la Mission s'était peu à peu rétréci 2, il s'est
tion sociale, Wichern, néanmoins, conserve cette gloire personnelle « d'avoir infusé dans l'Eglise évangélique l'esprit social, qui ne se reposera pas jusqu'à ce que les buts grandioses de Wichern soient réalisés ».
1 Fliegende Blàtter aus dem Rauhen Haus, fondé par Wichern en 18i:;, maintenant dirigé par M. OldenLerg (Hambourg, imprimerie du Rauhe Haus). Voir Nathusius : Die Mitarbeit der Kirc/œ, I,p. 11.
'^ Le comité central de la Mission intérieure, en 1885, publia une brochure intitulée : Die A uf g aie der Kirche und ihrer inneren
heurté à la plus tenace des passivités, celle qu'oppose d'ordinaire, au désir du mieux, l'habitude du bien. Il convient, néanmoins, de faire honneur à Wichern, non point seulement de tout le bien que fait la Mission intérieure, mais de tout le mieux aussi qu'elle a cessé de rêver i.
Un professeur d'université, Victor-Aimé Huber (1800-1869), servit excellemment les idées de Wichern ; il les compléta même et les précisa -.
Mission gegenûberden wirtschaftlichen und gesellschaftlichen Kàmpfen der Gegemvart (Berlin, Hertz) et que M. Naumann commenta longuement sous ce titre: Das sozlale Pi^ogramm derevangelischen if zrc/ie (Leipzig, Deichert, 1891). —Mais les congrès de la Mission prouvèrent bientôt qu'aux yeux de beaucoup de membres les commentaires de M. Naumann dépassaient la vraie portée de la brochure officielle. — Voir Chronik, 1892, p. 243 : M. Naumann, répondant au rapport de M. Sciiafer, l'un des représentants les plus autorisés de la Mission actuelle, signale, dans l'histoire de la Mission intérieure depuis Wichern, « un raccourcissement du but » {ei7ie Verkurzung desZiels), et s'écrie : « Revenons à Wichern, Zuruck zu Wichern! » C'est ce qu'insinue aussi un protestant social de tout autres tendances, M. de Nathusius [Die Mitarheit der Kirche, II, p. 420-422). Cf., sur le Congrès de Posen, l'art de M. Baltzer {Christliche Welt, 1895, p. 953-956) : l'auteur déclare que les idées de M. Naumann sont la vraie continuation de celles de Wichern. —Enfin, le 13 mai 1896, le comité central de la Mission intérieure a marqué, avec un surcroît de netteté, la ligne de démarcation qui le sépare des partis évangéliquessociaux {D. eu. Kz., 1896, p. 253). — Sur les tendances diverses qui se partagent la Mission intérieure, voir les réflexions de M. Uhlhorn : Die kirchllche Armenpflege in ihrer Bedeutung fur xdie Gegenwart, p. 32 et suiv.
1 « La Mission intérieure est la mère du mouvement chrétiensocial » {Von Stocker zu Naumann, Heilbronn, Salzer, 1896). — Wichern est le père de la pensée évangélique-sociale, mais il n'est point au mcme degré le créateur du mouvement évangélique-social, qui, par des réformes sociales, transformerait cette pensée en acte » (Gohre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 5, iLeipzig, Grunow, 189b).
2 Huber estimait que la Mission intérieure avait besoin do « rassocialion » comme subslratum et comme torrain d'action,
DBRARY SI ^Ams COttECe
De laborieux voyages en Angleterre, en France, en Autriche et dans les diverses régions de l'Allemagne lui avaient révélé les dessous de ce régime industriel dont l'opinion libérale admirait la façade ; dans sa belle âme de philanthrope, s'insurgeait parfois un dégoût presque révolutionnaire contre l'oppression des classes ouvrières et l'indifférence des classes élevées ; sa plume, naïve en injures, accentuait encore l'âpreté de ses révoltes : « L'aristocratie autrichienne, écrivait-il un jour, mériterait d'être fouettée avec des scorpions ^ ; » et dans ses écrits les saillies de ce genre abondent. Ils contiennent, heureusement, quelque chose de plus, un plan de « colonisation intérieure- », des projets de cités ouvrières et d'associations de travailleurs pourvues d'une propriété corporative ^ : au prix de quelque complaisance, M. le pasteur Gôhre salue, dans ces linéaments, le premier programme « évangélique-social ^ » . La conception d'un certain patriarcat exercé par les classes élevées sur les groupements ouvriers, le parti pris de ne faire appel qu'à l'association, une défiance invincible contre l'Etat &, maintiennent Iluber à l'arrière-plan dans l'histoire du mouve-
et qu'inversement Tassociation ouvrière, sans la Mission intérieure, serait dépourvue de « sel » et de garanties morales (Nathusius. Die Mitarbeit der Kirche, I, p. 177-178).
1 Jansscn, Zeit und Lebensbilder, I, p. 89, 4» édit. (Fribourg, Herder, 1880).
2 Janssen, op. cit., I, p. 76.
3 Janssen, op. cit., I, p. 60.
* Gôhre, Die evanrjeLiscli-soziale Bewegung, p. 8-9.
^ Il finit pourtant, dans ses dernières années, par admettre en quelque mesure l'intervention de l'Etat, ainsi que les coalitions entre ouvriers (Janssen, op. cit., I, p. 99 et 103).
ment « évangélique-social » ; mais le penseur qui écrivait en 1845 : « Les questions d'économie politique laïque ont extraordinairement à faire avec l'économie chrétienne du royaume de Dieu^, » et qui consacrait un journal, le Janus^ à la propagande d'une pareille théorie, ne doit point disparaître de cet arrière-plan.
Huber et Wicliern étaient des exceptions dans leur Eglise. Celui-là, spécialiste en économie sociale, n'avait rien d'un théologien ; quant à Wichern, il se maintenait comme en marge de l'Eglise établie, et l'admiration déférente que lui témoignaient les autorités du protestantisme et celles de l'Etat s'adressait à ses œuvres de bienfaisance plutôt qu'à ses maximes. Les Eglises évangéliques, en Allemagne, furent lentes à comprendre leur rôle social, et lentes surtout à l'oser -. Cette
' « Il est presque généralement admis, écrivait Huber en 1845 dans VEvangelische Ktrchenzeilung, comme une chose qui se comprend de soi, que le noyau de la vie chrétienne est eme Sache filr sich, qui n'a rien à faire avec l'art, la politique, Téconomie politique, l'industrie... Mais les questions d'économie politique laïque ont extraordinairement à faire avec l'économie chrétienne du royaume de Dieu, surtout avec la foi active dans la charité; et il est instamment nécessaire que les croyants, précisément dans ces domaines, apparaissent de plus en plus comme les hommes qui savent et qui agissent » (Cité dans Nathusius : Die Mitarbeit der Kirche, I, p. 7). — Au sujet de Huber, on peut consulter Munding, Hubers ausgewàhlte Schriften ûber Sozialreform und Genossenschaftswesen (Berlin, Pionier, 1894).
2 On pourrait se demander, même, si l'individualisme économique, contre lequel le mouvement évangélique-social fut une réaction, n'est pas en quelque mesure, résulté de la Réforme. Voira cet égard un curieux article de M. Titius, Chi'. ly., 1896, p. 489, où il montre que l'individualisme religieux s'est comme associé à l'individualisme juridique résultant du droit romain, et que, de leur rencontre, l'individualisme économique est sorti,
194 l'alle-magxne religieuse
simple remarque, — soit dit en passant, — suffit à trancher une question de priorité, que débattent entre eux volontiers protestants et catholiques : laquelle des deux confessions, en Allemagne, a donné le signal des initiatives sociales ? Or il est certain que les premiers écrits de Wichern furent antérieurs aux premiers discours sociaux du curé Ketteler, plus tard évoque de Mayence * ; et ce qui d'autre part est non moins constant, c'est que Ketteler trouva dans son Eglise plus d'écho que Wichern n'en cherchait et n'en recueillit dans la sienne ; c'est que le catholicisme rhénan était mobilisé pour le service de la cause populaire, au moment oii l'Eglise évangélique de Prusse obéissait encore au rescrit de 1863, qui ne semblait même point prévoir une activité sociale des pasteurs ; et c'est enfin que M. Stocker, pour inciter ses coreligionnaires à la propagande chrétiennesociale, leur a plus d'une fois allégué l'exemple persuasif de 1' « ultramontanisme ^ » . Il résulterait
impliquant en principe une négation de la charité chrétienne. « Ainsi, entait, dit-il, par l'influence de la Réforme, l'action du christianisme sur le développement juridique a été paralysée. »
1 La revue de Wichern, FUegende Blatter aus dem Raiihen iîawse, date de 1844. C'est enl848 queKetteler, curé de Ilogsten, prononça dans la cathédrale de Mayence ses six discours sur la notion chrétienne de la propriété et sur l'influence sociale de l'Eglise {Die grossen sozialen Fragen der Gegemvart, sechs Prediglen. Mayence, Kirchheim, 1849 ; — trois de ces discours ont été traduits par M. Gaspard Decurtins sous le titre : Œuvres choisies de Ms"" Ketteler. liule, imprim. du Basler Volksblatt, 1892). Le livre de Ketteler sur la question ouvrière et le christianisme : Vie Arheilerfrage und das Christentum (Mayence, Kirchheim), est de 1864.
2 Stocker, Deutsche evangelische Kirchenseitung , 1895, p. 369: « Le cathohcisme se tenait depuis longtemps au centre du mou-
au surplus, d'une confrontation entre les écrits de Wichern et ceux de Ketteler, que le premier voyait surtout, dans le quatrième Etat, une foule souffrante à soulager, et que le second y apercevait déjà une force politique à respecter : l'évêque balcon avait un certain sens de la démocratie, qui ne s'éveilla qu'à la longue chez les notabilités des Eglises évangéliques ^
vement social ; j'avoue publiquement que je ne voulais pas concéder ce privilège à TEgiise romaine. » — D'autre part, M. Sulze reproche au protestantisme social de se laisser aller à certains excès, par désir de rivaliser avec l'Eglise romaine {Chronik, 1896, p. 33), et l'on trouve la même allégation dans un manifeste publié à Brème en 1897 contre le mouvement évangélique-social (D. ev. Kz., 1897, p. 107). — Ajoutez qu'au témoignage de certains organes protestants, « tandis qu'on est en général plein de respect pour reconnaître le socialisme chrétien de Rome, on fait volontiers apparaître le mouvement socialévangélique comme une sorte de sport moderne complètement dépourvu d'importance » (Cité dans la Chronik, 1894, p. 238). II semblerait donc que l'opinion eût besoin de se ressaisir pour apprécier l'activité sociale des Eglises évangéliques avec l'équitable attention à laquelle elles ont droit.
1 Candidat à la diète nationale de Francfort en 1848, le curé Ketteler réclamait, dans sa Lettre ouverte aux Electeurs^ le gouvernement autonome de la commune : « Le peuple, disait-il, fait une école pratique de politique dans l'administration communale, où se reproduisent en petit les questions qui sont traitées en grand dans les parlements. C'est ainsi que le peuple acquiert la formation politique et la capacité qui donne à l'homme le sentiment de son indépendance. » M. Gaspard Decurtins reconnaît, à travers ces lignes, « une notion profonde et pratique de la vraie démocratie et de ses conditions vitales » {Œuvres choisies de Ketteler), préface, p. XXXVll-XXXVIII). — Voir aussi Kannengieser, Ketteler (Paris, LethicUeux, 1894), et E. de Girard, Ketteler et la Question ouvrière (Berne, Wyss, 1896). — M. le pasteur Naumann, Was heisst Christlich-Sozial? Zweites Heft, p. 53 (Leipzig, Deichcrt, 1896), écrit : « Jusque dans ses derniers discours, il a manqué à Wichern un regard pour le parlementarisme. S'il avait reconnu ce régime nouveau, il eût été homme à graver, dans la conscience des chrétiens» l'idée du devoir qui s'impose à eux en
196 L'ALLEMAGNE RELIGIEUSB
Il y eut en Allemagne, au lendemain de 1870, comme une éclipse de la vie religieuse. L'ivresse du triomphe, ce matérialisme inconscient auquel le spectacle des succès de la force matérielle façonne bien vite l'âme populaire, répandirent sur les masses un flot d'irréligion ; pour en prévenir le reflux, en même temps que pour en exaspérer la violence, le socialisme était là, avec M. de Bismarck pour complice ; car le Gulturkampf, exclusivement dirigé contre l'Eglise romaine, eut sur les Eglises protestantes elles-mêmes un contrecoup que M. Stocker a fréquem,ment déploré K Les socialistes avec brutalité, l'Etat avec politesse, la foule tacitement, mettaient l'idée religieuse en quarantaine; et, dans l'Allemagne victorieuse, le Dieu des armées était récompensé par l'oubli. Lorsque en 1895, au moment du vingt-cinquième
tant qu'associés à l'exercice de la puissance populaire. Au contraire, Wichern en est resté à la vieille conception de gouvernement. Sur ce domaine, le catholique Ketteler fut en avance sur le protestant Wichern pour comprendre son temps. »
^ D. ev. Kz., 1896, p. 3 : « Le gouvernement pensait lutter contre Rome; en réalité, c'est le libéralisme de toutes nuances qui dirigeait la lutte ; c'est le christianisme qui était visé ; et le CuUurkampf fut, pour les partis révolutionnaires, le principal moyen de mobilisation contre Dieu, l'Empereur et l'Empire. > — Edouard de Hartmann, Die Selbstersetzung des Christeniums unddie Pœligion der ZukunfL, p. 32-33 (Leipzig, Haacke, 1888), dit que le Gulturkampf fut la dernière crise subie par Vidée chrétienne avant sa disparition de la scène de l'histoire. »
anniversaire de la fondation de l'Empire, on avait la douloureuse patience de faire le tour de la presse allemande, on y rencontrait sans cesse l'aveu formel de la léthargie, voire même de la décadence morale et religieuse, qui suivit 1870*; c'est comme une réaction contre cette atrophie de l'âme allemande que Rodolphe Todt, x\dolphe Wagner, Adolphe Stocker, avaient conçu, dès 1877, le « mouvement évangélique-social «.
Le Socialisme radical allemand et la Société chrétienne^ ainsi s'intitule le livre de Todt, préface de ce mouvement ~. Simple pasteur, l'auteur connaissait à merveille les deux évangiles qui se disputaient l'empire, celui du Christ et celui de Marx ; il s'avisa de les confronter. Abordant l'un après l'autre les multiples problèmes dont la question sociale est le total, il en chercha la solution dans le Nouveau Testament, et généralement il l'y trouva. Sur la liberté du contrat, le travail servile, le fermage, le salaire, Todt nous expose, par le menu, l'opinion personnelle de Jésus ou de saint PauP. « Vous êtes membres les ims des
1 D. ev. Kz., 1896, p. 14, Stocker parle de rabaissement des âmes à la suite de la guerre et déclare que les préoccupations sociales et religieuses étaient négligées, — Rade, Chr. W., 1896, p. 4, écrit qu' « avec la résurrection politique de rAUemagne ne s'est produite aucune résurrection religieuse et morale. »
■•^ Todt, Der radikale deutsche Sozialismus und die christliche Gesellschaft (Wittenberg, Herrosé. 1878).
3 Todt, p. 292-293, montre que le Nouveau Testament est partisan de rintervention de l'Etat contre le manchestérianisme ; — p. 174, il commente certaines paraboles relatives au salariat et au fermage ; — p. 366, il conclut de Tépître à Timothée la responsabilité du patron. — Mais, en ce qui concerne la propriété, Todt déclare, p. 181, que le Nouveau Testament ne se prononce
autres, » a dit l'apôtre ; et Todt en déduit, en des pages qui sont fort belles, la condamnation de la société capitaliste ^ Dans saint Luc et saint Matthieu, au délour d'une parabole, on lit que le travailleur « mérite sa nourriture » ; et Todt conclut que le salaire doit répondre aux besoins de l'ouvrier 2. 11 est écrit dans la seconde épître aux Corinthiens : « Que chacun donne à son gré, non par contrainte ; » et puisque cela est écrit, Todt condamne certaines applications du socialisme 3. Au demeurant, en ce qui concerne le principe communiste lui-même, il apparaît à Todt que le Nouveau Testament, bien loin d'y contredire, y prêterait appui 4. C'est ainsi que, par une façon d'exégèse sociologique, et conformément à l'esprit de la Réforme, sont réclamées et littéralement arrachées aux Livres Saints ces maximes concrètes et positives de morale sociale que Ketteler et ses disciples recueillent, sans peine aucune, dans l'enseignement traditionnel de la théologie thomiste ; et, de même que ceux-ci écoutent parler l'ancienne
d'une façon précise ni pour la propriété privée ni pour la propriété commune; de même, en ce qui concerne le droit d'héritage, on n'y trouve rien de net (p. 182-183).
1 Todt, p. 230 et suiv. — Voir aussi, p. 287-292, les textes évangéliques qui condamnent l'exploitation de l'homme par l'homme, et comment Todt conclut, de la parabole de la Vigne et de l'épître aux Thessaloniciens, que le travail humain n'est pas une marchandise; - et, p. 388-389, la comparaison qu'il fait entre le capitalisme actuel et le « royaume du monde ».
2 Matth., X, 9-10; Luc, X, S-7; Todt, p. 118-119 et 295.
3 2" Epître aux Corinthiens, IX, 7. — Todt, p. U3.
* Todt, p. 99, explique que la parabole des vignerons qui tuent le serviteur du maître et veulent tuer son fils condamne 1 athéisme, non le communisme ; — p. 42-44, il parle du Christian nisme inconscient que contient Je socialisme.
Ec^lise, Toclt, plus indigent, écoute parler les anciens livres, ou plu lot il les fait parler.
On lui a reproché ce procédé ^ et son œuvre est jugée caduque, d'autant plus caduque, môme, que Todt est mort : les précurseurs qui veulent prolonger la vie de leurs livres font sagement de prolonger la leur. Mais son gros volume a fait époque. D'abord, succédant à Wichern, qui ne connaissait à peu près que les anciennes formes du socialisme, celles de 1848, Todt apportait à ses coreligionnaires une véritable révélation en leur offrant un impartial exposé du marxisme : avec une audace vigoureuse, il signifiait aux protestants étonnés, comme depuis longtemps Ketteler en avait persuadé les catholiques, que c'en était fait du libéralisme économique, et que c'était avec les conceptions matérialistes du socialisme, et avec elles seules, que le christianisme aurait bientôt à compter ; les yeux commencèrent à se dessiller, dans les Eglises évangéliques, lorsque Todt eut ainsi dessiné et illuminé les lignes d'horizon 2. En second lieu, par l'adresse souvent abusive avec laquelle il surprenait, pour certains détails de ses idées économiques, la signature de Jésus-Christ, Todt donna du moins à penser que le christianisme
1 Naumann, Was heisst Chrisflich-Social, I, p. 48 (Leipzig, Deichert, 1894), et Eiîiige Gedanken uber die Grundung christ- Uch-socialer Vereine, p. 9 (Berne, Siebert, 1896). — Rade, Chr. W., 189G, p. 732, allègue Texemple de Todt pour montrer que la méthode « historique-critique », qui a fait défaut à Todt, serait utile au développement du mouvement évangélique-social.
- Gôhrt!, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 19. — Todt, op. cit., p. 451, explique qu'en 1877 la'ttitude des é.lisos protestantes à l'endroit du socialisme était ou tout à fait hostile, ou indilTérente.
pouvait fournir les éléments d'une doctrine sociale; et si la mosaïque de textes qu'il avait aménagée n'en pouvait paraître qu'une imparfaite ébauche, c'en était assez, toutefois, pour qu'aux inspirations et aux tendances suscitées par Wichern se joignît, dans les sphères protestantes, l'ambition d'un système, tout au moins d'un programme social *. Le programme fut esquissé, d'ailleurs, et l'action fut inaugurée par Todt en personne : V « Association centrale pour la réforme sociale sur base religieuse et monarchique » naquit en décembre 1877 2. A son berceau, l'on voyait groupés, à côté de Todt, des parrains d'élite : Meyer, Wagner, Stocker. On connaît surtout, de Rodolphe Meyer, un livre classique : V Histoire de F Emancipation du quatrième Etat ; quant à l'homme, l'implacable hostilité de M. de Bismarck et l'ingratitude des circonstances l'écartèrent toujours des premiers rôles, et dans cette pénombre forcée, où sa dignité eût suffi pour le maintenir, Meyer, qui aurait pu être comme le moniteur du parti conservateur prussien, travaille et réussit, depuis vingt ans, à aiguiller le christianisme contemporain. Protestant d'origine, mais fortement imprégné de la théologie catholique du moyen âge, condottiere loyal, inlassable, de la pensée chrétienne-sociale, il a tour à tour aidé de son érudition thomiste et de sa dialectique de sociologue les protestants sociaux de Prusse et les catholiques sociaux de Paris et de Vienne; il le fallait saluer au cours de cette histoire, on ne
^ Gôhre, op. cit., p. 23.
2 Gulire, op. cil., p. 31-33.
l'y reverra plus. ïncessammeiit, au contraire, et jusqu'à la fin, nous rencontrerons Adolphe Wagner, l'un des chefs du « socialisme de la chaire », actuellement professeur à l'Université de Berlin ^ ; et puis un ancien aumônier de la garnison allemande de Metz, prédicateur à la cour impériale depuis 1874, le pasteur Adolphe Stocker.
C'est à préparer des réformes sociales (Fo^'ô^mtung sozialer Reformen) que devait tendre l'activité de la jeune association : l'on y voulait mûrir des solutions qu'on prierait l'Etat de réaliser; et le Staatssocialist, dont le premier numéro parut le l^-^ janvier 1878, servait d'organe à ce groupe d'études, qui réclamait une politique foncièrement réformiste {eine Polilik durchgreifender sozialen Reformen-). Pour la première fois, la pensée socialeévangélique invoquait nettement l'Etat: cette innovation, dont l'importance économique saute aux yeux, devait avoir des effets politiques durables et fixer à jamais l'orientation du mouvement ; car un groupement qui recourt à l'Etat et qui lui propose unprogrammedoit aspirer logiquement à pénétrer dans cet Etat sous la forme d'un parti; et c'est en vain, dès lors, que l'activité de Todt et de ses amis affectait un caractère académique ; elle devait s'exprimer, tôt ou tard, en manifestes électoraux pour le Reichstag ^. On lisait, aussi, parmi leurs maximes, que « Ja solution de la question sociale
1 Adolphe Wagner est né à Erlangen, en 1835. Son principal ouvrage est le Lehrbuch der poUtischen Œkonomie (iS12).
2 Gôhre, op. cit., p. 34-37.
2 « Todt, le premier, donna au mouvement évangélique-social «ne orientation politique » ''Gôhre, op. ci/., p. 23).
n'est point concevable sans l'intervention de l'Eglise pour les revendications légitimes du quatrième Etat ^ » ; et lorsqu'ils précisaient ainsi le rôle dévolu à l'Eglise, ils imprimaient au mouvement une allure plus rapide que ne l'avait fait le livre même de ïodt, timide encore et presque gêné pour traiter cette délicate question ^. Entre ces sociologues chrétiens d'une part, l'Etat et l'Eglise d'autre part, une rencontre et comme une tentative de compénétration semblaient donc prochaines : Adolphe Stocker brusqua l'événement.
M. Stocker est peut-être la plus insigne victime de ces cyclones de pudeur publique qui, depuis quelque temps, en tous pays, — avec plus de discernement, d'ailleurs, que ne le faisaient jadis les caprices des favorites, — bouleversent l'aspect des scènes politiques, y couchent à terre un certain nombre de coquins, et meurtrissent quelques honnêtes gens. Il est de mode en Allemagne, aujourd'hui, d'afficher un outrageant dédain pour cette personnalité longtemps inquiétante ; c'est une mode à laquelle nous résisterons, faisant plutôt eiîort pour comprendre M. Stocker. Au surplus, en lui, l'homme politique n'est point tout l'homme. Par conviction comme par tempérament, M. Stocker est un théocrate, et voilà d'où il faut partir po; r le juger ^. Aux conceptions théocratiques, le vi ment protestant s'ajuste mal; trop souple, trop
• Gôhre, op. cit., p. 31.
'^ Gohre, op. cit., ... 29-30.
« On trouverait une « caractéristique » un peu différente do M. Stocker dans la Ch7\ VV., 1895, p. 1193 etsuiv.
lâche, il les met mai à i'aise, ou plutôt trop à l'aise, et ne leur assure point l'indispensable sécurité des contours; et c'est pourquoi M. Stocker, rigoureux en son orthodoxie, aspira toujours à resserrer et à raidir les plis de ce vêtement : le théologien farouche, en lui, est fils du théocrate. In Christo niovemur, vivimus et sumus : faites l'hypo- Ithèse d'une société qui, s'appropriant cette phrase de saint Paul, se puisse définir en la prononçant; celte hypothèse sera adéquate à l'idéal de M. Stocker! iPar surcroît, il aime passionnément son pays, d'un patriotisme qui est comme l'expression concrète de ses idées théocratiques ; il aperçoit l'Alleimagne en Dieu, et il aperçoit Dieu dans l'Allemagne, et caresse je ne sais quelles intuitions ^mystiques qui lui révèlent la fraternité du germanisme et du christianisme. Or, lorsque M. Stocker, en 1877, cessait de regarder en sa pensée, miroir d'avenir ou d'un irrévocable passé, pour regarder autour de lui, il voyait deux impiétés se ■disputant l'Etat, l'impiété du « libéralisme » en haut, et l'impiété du « socialisme » en bas, le christianisme bafoué d'un côté, maudit de l'autre, et Jiscrètement relégué par l'Eglise évangélique dans des temples à peu près vides. Alors, avec cette témérité d'initiative que provoque brusquement, '3hez les hommes d'action, la divergence du spec- (tacle et du songe, Adolphe Stocker, âgé de quairantc-deux ans i, et qui pouvait vivre tranquille, considéré, en se laissant choyer par la cour, voulut faire aux masses, partout oii il les pourrait
1 11 est né à Ilalbersiadt, en 1835.
saisir, la présentation du christianisme. Mais un théocrate ne peut présenter le christianisme qu'avec un programme social, et l'apôtre, alors, engendre tout de suite le trihun *. C'est là ce qu'il faut bien comprendre, pour épargner à M. Stocker cette insinuation malveillante qu'il n'aurait « fait du socialisme », comme l'on dit vulgairement, que pour faire passer le christianisme. Il est vrai de dire que le christianisme était au premier plan dans la pensée de M. Stocker; et il est vrai de maintenir, aussi, que ses idées sociales n'en étaient point un appendice, ni surtout un passeport; elles étaient pour lui le christianisme même; et lui demander s'il était, avant tout, chrétien ou bien « social », c'était lui adresser une question inintelligible pour un cerveau comme le sien.
Le 3 janvier 1878, des affiches constellant les murs de Berlin annonçaient une réunion dans une taverne pour la formation d'un « parti chrétiensocial de travailleurs ». Un millier de socialistes accoururent et composèrent le bureau. A peu près seul avec son rêve, Adolphe Stocker le développa : accoutumé de planer en chaire par-dessus des têtes qui se courbaient, il avait devant lui l'ennemi, pour la première fois ; et la sensation de ces contacts hostiles creusa plus à fond, sur sa mâchoire, ce pli naturellement agressif, qui trahit en lui
> «La prière appartient au boudoir; mais la religion, le christianisme, appartient à la vie politique, sociale, industrielle. S" il n'est pas là, bientôt il disparaîtra même du boudoir; si la foi n'est pas maîtresse, l'incroyance gouverne. C'est la grande et sainte mission de l'Eglise de reconquérir la vie publique » (Stocker, Chiistlich-Sozial, p. 193. Bielefeld, Velhagen, 1885).
Thomme de lutte, invincible lors même que vaincu, et que se rappellent, comme une sorte d'attribut physique de son éloquence, tous ceux qui l'ont applaudi ou qui l'ont hué. Dans cette réunion qu'avait convoquée Stocker, le socialiste Most, énergumène d'irréligion, traita Stocker en intrus; il s'exclama, avec la grossièreté d'un Diderot, que les prêtres, qui boivent le vin et conseillent l'eau, n'avaient plus qu'à régler leurs comptes avec le ciel, et que l'univers en serait bientôt nettoyé ^ M. Stocker s'en retourna sans soldats, comme il était venu. Mais preche-t-on jamais dans le désert, et, par là môme qu'on parle et qu'on agit, ne déplace-t-on pas quelques ondes dans le remous de la vie publique? Stocker en fit bientôt l'expérience. Soir par soir, avec de rares amis, il promenait son évangile à travers les pires auditoires; et son principal collaborateur, le missionnaire Wangemann, était accueilli, dans une réunion de femmes socialistes, par cotte clameur générale : « Massenmistritt aus der Kirche! Sortons en masse de l'Eglise 2 ! » Cependant, dès le 18 janvier, quatre cents travailleurs étaient venus à Stocker, et par conséquent à l'Eglise évangélique ; ils étaient mille en juin, trois mille à la fm de l'année ^, et la Ziikunft^ organe socialiste, commençait d'expliquer que si certains chefs du parti révolutionnaire professaient l'athéisme; le parti lui-même, sans irres-
1 Voir le compte rendu de cette première réunion et le texte complet du discours de Most dans Stocker, Chrisllich-Sûzialt p, XIl-XVI.
2 stocker, op. cit., p. XYUI-XIX.
* Gôhre, op. cit.., p. 45.
pect et sans esprit sectaire, se bornait à réputer la religion chose privée ^
Le résultat récompensait l'effort; et comme il le fallait poursuivre et préciser, M. Adolphe Wagner apporta son concours. Partageant son temps entre les travaux théoriques que Todt continuait d'inspirer et la collaboration active que Stocker commençait à requérir, il aida le prédicateur de la cour à rédiger le programme du parti chrétiensocial de travailleurs 2. C'est à l'Etat surtout que le programme s'adressa. Sous la rubrique « organisation », il réclamait l'obligation de la corporation professionnelle, de l'arbitrage et de l'assurance ; sous la rubrique « protection ouvrière », il inscrivait le repos du dimanche, la suppression du travail des femmes et des enfants dans les fabriques, l'inspection hygiénique des ateliers, le rétablissement des lois sur l'usure, et l'acheminement vers une législation internationale du travail ; et, sous la rubrique « impôts», figuraient la progressivité de la taxe sur le revenu et des droits de succession, et la création d'un impôt sur les opérations de bourse. Le titre du parti, le contenu du programme, les premières manifestations électorales qu'on risqua, et dans lesquelles on ne craignit point, à Berlin, par exemple, d'opposer des candidats ouvriers aux candidats conservateurs3, semblent bien prouver qu'à cette date le groupement de M. Stocker, exclusivement compo de travailleurs, était un essai d'organisation du
' stocker, op. cit., p. XXIV-XXVI.
« Stocker, op. cit., p. 21-23.
^ Gohrc, op. cil., p. 63.
quatrième, Etat. Avec cette coquetterie qu'il met à démontrer Tunité constante de sa carrière, le célèbre agitateur s'en est depuis lors défendu ^; mais M. Paul Gôhre, dans son instructive histoire du mouvement social-évangélique, maintient avec de bons arguments îe caractère nettement ouvrier du premier parti Stocker 2.
Quoi qu'il en soit, à la suite de la loi d'exception du 21 octobre 1878, qui débandait les forces socialistes et comprimait le mouvement ouvrier, M. Stocker élargit peu à peu les bases de son parti : petits marchands, artisans, employés s'y présentèrent. Dans son premier recueil de discours, Chris llich-Sozial^ on observe qu'une harangue antisémite, prononcée le 5 janvier 18S0, est adressée au « parti chrétien-social des travailleurs ^ » ; la suivante, du 4 février, est adressée au « parti 'Chrétien-social^ ». Cette chute d'un mot marquait le terme d'une évolution, à laquelle deux années avaient suffi'; le mouvement Slucker était progressivement entré dans une voie nouvelle ; et du 'Stocker héroïque, c'en était peut-être fait.
C'est au lendemain de la loi contre les sociailistes et parmi le retentissement des premiers rsuccès oratoires de Stocker que le Conseil suprême
1 />. ey. /Tz., 1896, p. 35. « LhChristlich-Soziale Arbeiterparlei était, dès rorigiric, une réunion des travaill urs avec d'autres > classes pour triompher des égarements socialistes. » Cf. D. ev. Kz., 180G, p. 229.
" GOlu-c, op. cit., p. 59-G4. — Sur le caractère purement ouvrier du programme primitif de M. Stocker, voir aussi Naumann : \Was heisst Christ lie li-Sozial? II, p. 34 (Leipzig, Deichert, 1896).
3 Stocker, op. cit., p. 168.
* Stocker, op. cit., p. HG.
208 L ALLEMAGxNii RELIGIEUSE
évangclique de Prusse, dominé par les mêmes préoccupations que l'empereur et son chancelier, jugea bonde compléter le rescrit suranné de 1863^, exclusif de toute activité sociale de l'Eglise. Le nouvau rescrit, daté du 20 février 1879-, interdisait aux pasteurs de s'occuper des problèmes sociaux, « auxquels, la plupart du temps, il sont fort peu initiés, » et expliquait qu'ils dépasseraient leur compétence en appuyant des pétitions en faveur des réformes sociales; mais on leur permettait, en revanche, « de mettre à profit leur expérience et leurs talents pour organiser des mutualités, des caisses pour la vieillesse et des caisses d'épargne, pour s'occuper des ouvrières, des enfants, des malades, de la salubrité des habitations, de la convenance des lieux de plaisir destinés aux travailleurs, ou de toute autre tentative d'une utilité générale (gememiiûtzig) pour le bien des classes ouvrières ». Remarquez cette dernière phrase : elle est à deux tranchants. Spécimen par excellence du style officiel, qui signifie trop ou trop peu, elle permettra aux consistoires d'encourager ou d'entraver les pasteurs chrétienssociaux en alléguant, dans le premier cas, le bien des classes ouvrières, et, dans le second cas, l'obligation pour l'Eglise de ne rien tenter qui ne soit d'utilité générale. Avec les interdictions qu'il promulguait et les libertés élastiques qu'il concédait, le conseil suprême, en somme, faisait sauter quelques mailles dans le filet de précautions et
» Voir, sur ce rescrit de 1863, D. ev. Kz., 1896, p. 4i. • Le texte en est rappelé dans D. ev. Kz., 1896, p. 42-43.
de réserves qui avait enchaîné jusque-là les pasteurs officiels épris d'action sociale. La coïncidence de ce fait avec la campagne antisocialiste qu'inaugurait Je gouvernement n'échappa point à l'opinion prussienne ; on devina la genèse politique du rescrit, et l'on en sut peu de gré aux autorités évangéliques, auxquelles généralement on enlève le mérite de leurs bonnes actions en disant qu'elles n'ont fait qu'être obéissantes et qu'on accable impitoyablement sous la responsabilité de leurs maladresses en déclarant alors qu'elles ont accepté d'être esclaves. Pour la première fois, en 1879, l'Eglise protestante était invitée, par qui de droit, à s'occuper des travailleurs; on réclamait, dans les hautes sphères, qu'elle se fit connaître à eux, et l'on entretenait ce vague espoir que son active charité, jointe à la justice répressive du gendarme, aurait raison du socialisme. M. Stocker souhaitait davantage pour son Eglise ; mais c'était là du moins un peu de ce qu'il souhaitait, puisqu'il voulait que l'Eglise eût un rôle, et qu'en fait le rescrit de 1879 lui en ménageait un.
Si les développements du parti chrétien-social transformaient ce groupement de prolétaires en une agglomération composite, M. Stocker, lui, se continuait : théocrate toujours, avec de moins grandes allures, mais avec une minutie plus exilé
géante. Et rélargissement de son ambition, la ferveur de son antisémitisme, l'affermissement de ses liens avec le parti conservateur — sans parler, naturellement, de son action proprement religieuse — étaient autant de conséquences, immédiates ou lointaines, de cette impulsion théocratique qu'il renouvelait constamment en lui. M. Stocker voulait imprégner de christianisme la vie entière de l'Allemagne; et voilà pourquoi, sans abdiquer d'ailleurs son programme de revendications ouvrières, il se mettait à la tête du Mittelstand^ demi-plèbe et demi-bourgeoisie, courte mais tenace en ses ambitions, âpre au maintien de la propriété privée, mais détestant, dans les grandes fortunes, les ennemies victorieuses des petites — la même clientèle, en somme, qui, en 1895, installait les antisémites à l'Hôtel de Ville de Vienne ^
Auxapplaudissements deces adhérents nouveaux, M. Stocker s'exclamait que la question sociale, c'est la question juive - : affirmation qu'à peine il démontrait, car l'antisémitisme, chez lui, prenait immédiatement un caractère religieux. C'est en alléguant et en prouvant l'hostilité systématique, étrangement injurieuse, de la presse juive contre le nom chrétien et contre les institutions chrétiennes, que M. Stocker, auprès de Guillaume P% comme auprès du public, justifiait ses propres vio-
^ Sur cette introduction du Mittelstand, voir Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 29o. II e-time, et volontiers répète, que l'homme de petit métier a bien souvent une situation plus dure que celle dd l'ouvrier d'industrie [Chronik, 1896, p. 118).
2 Stocker, W/ach'auf, evangelisches Volk, p. 591 (Berlin, libr. de la Stadtmissio7i, s. d.) : « La question juive est devenue un Schibolet de la vie populaire.
LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 21 i
lences ^ Mouvement de défensive confessionnelle, réaction violente contre l'antichristianisme des juifs, expression négative de ses convictions chrétiennes à lui Stocker, son antisémitisme trouvait, dans cette origine môme, une limite; et l'on entendait le prédicateur dénoncer et réfuter ce qu'il appelait V « erreur antisémite », c'est-à-dire les théories qui poussent à la haine des races et qui, dès lors, impliquent un manque de déférence à l'égard de l'Ancien Testament 2. M. Stocker prétendait venger l'orthodoxie des attaques du journalisme, et voilà pourquoi son antisémitisme était passionné ; mais il la prétendait garder intégrale, avec toute la Bible, avec l'histoire de l'ancien peuple de Dieu, avenue de l'histoire chrétienne, et voilà pourquoi son antisémitisme était incomplet.
Et M. Stocker, enfin, qui ne voulait soustraire à la prise de Dieu rien de ce qu'il pouvait atteindre,
1 Accusé d'avoir attaqué dans une réunion publique, en 1880, le banquier Bleichrôder, M. Stocker écrivait à l'empereur : « J'ai, dans tous mes discours contre le judaïsme, déclaré publiquement que je n'attaque pas les juifs, mais seulement ce judaïsme frivole, athée, usurier, trompeur, qui est le malheur de noire peuple. Pour Berlin, il est évident aux amis de la patrie que l'esprit juif et l'esprit chrétici s'y disputent l'empire : les juifs ou nous! » {!). ev. Kz., 1895, p. 371.) Id., p. 378-379, M. Stocker i.r-:i.-te sur cette idée qu'aux juifs il est permis de tout attaquer et que, dès qu'on touche aux juifs, on est accusé dlntolôrancc. — Cf. son discours au Reichstag, le 4 mars 1896 : « Je ne comprend pas comment ces messieurs du côté gauche parlent constamment de ma fureur antisémitique; que ne parlez-vous delà rage sémitique contre l'Eglise? » (Id., 1896, p. 118.)
'^ Stocker Wach'auf, p. 596, regrette les exagérations antisémites des Deidch-Sociale Blutier; p. 602, il montre que l'erreur antisémite, comme l'erreur philosùmite, repose sur une conception fausse de l'histoire. Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 81. — Sur l'antisémitisme de Stocker, voir aussi Gôhre, op. cit.^ p. 70-79.
devinait, apercevait même — tout conquérant est en quelque mesure un voyant — disséminée dans cet immense Berlin, une petite plèbe obscure, timide, insignifiante, sans ressort et sans initiative, n'ayant ni la force de la révolte, ni celle do la résignation consciente, souffrante et ne réfléchissant même point sur ses souffrances, ni bonne ni méchante, et s'affaissant avec une sorte de léthargie matérialiste le long des ornières de l'existence, partie languissante du corps social, point dangereuse à coup sûr, mais pitoyable à voir, foule sans opinion, et qui pourtant, dans nos régimes modernes, est l'un des facteurs impondérables de l'opinion. A ceux-là, qui sont vraiment les « petits » , qu'importent les tribuns? Il leur faut de doux apôtres, des conseillers, des soutiens; ce ne sont point des organes qu'ils requièrent, ce sont tout simplement des soins. Stocker, pour eux, s'exerçait à la tendresse ; et, appropriant aux besoins d'une capitale les institutions de la Mission intérieure, il développait à Berlin, à partir de 1882, les organisations de la mission urbaine [Stadtmission]^ pêcheuse et guérisseuse d'âmes^.
Evoquons d'un coup d'oeil ces divers paquets d'hommes et de femmes, dont Jésus redevenait le dieu et dont M. Adolphe Stocker était le prophète. Ouvriers attirés au christianisme par l'appât d'un programme social, boutiquiers ou petits bourgeois qui saluaient dans Jésus la première victime des Juifs, infortunés de toutes catégories, enfin, pour qui la souffrance était comme une profession, et
* Voir ci-dessous, chapitre v.
LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 2i3
qui se remettaient à aimer la religion moins encore pour le bien qu'elle leur faisait que parce qu'elle cherchait à leur en faire : tels étaient les instruments de ce qu'on appela le mouvement de Berlin^. Leur variété d'origines, leur nombre encore médiocre, ne permettaient point à M. Stocker de les faire manœuvrer dans la mêlée politique comme une armée autonome et indépendante. Préoccupé pourtant de les y engager au plus tôt pour restaurer sans délai dans la vie publique le règne du christianisme, il offrit les troupes chrétiennessociales au parti conservateur, une infanterie à cette chevalerie. Tantôt par tradition de famille et tantôt par piétisme, les féodaux du « conservatisme » prussien ne séparaient point Dieu et la patrie, la chaire et le trône ; et, lorsque l'idéal théocratique de M. Stocker se présenterait au seuil de leur cerveau, il y trouverait peut-être des complices, atavisme, instincts, préjugés même, qui l'aideraient à pénétrer.
En ébauchant cette alliance, M. Stocker jouait une partie qu'il a mis quinze ans à perdre... Et les débuts en furent flatteurs : on traqua le socialisme et le libéralisme sur tous les domaines -. Sur le terrain politique, chrétiens-sociaux et conservateurs, dualité désormais unifiée, récoltèrent 40.000 voix à Berlin aux élections de 1881, 53.000 à celles de 1884, au lieu de 6.500 qu'en 1878 ils
1 Sur le mouvement de Berlin, on peut consulter Schon : Die Geschichte der Berlinev Beivcgung (Leipzig, Oberdôrfler, 1889).
2 Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 22 : le parti chrétien-social ne prit pas seulement position contre le socialisme, mais contre tout ce qui était libéral, anti-chrétien.
214 lVllemagne religieuse
avaient recueillies; ils retardèrent de dix ans la victoire du socialisme à Dresde et la lui disputèrent chaudement à Barmen *. Sur le terrain religieux, ^ ils attaquaient de front la domination de la tliéo- ■ logie « libérale » ou de la théologie « de juste milieu » dans les conseils des communautés paroissiales ; les listes « positives », soutenues par eux, reprenaient le dessus 2; Guillaume I" s'en réjouissait, et Stocker rêvait d'une église évaiigélique qui, plus indépendante de l'Etat, soustraite à l'hégémonie de bureaucrates accessibles à toutes les variétés de libéralisme, laisserait à l'initiative des fidèles, c'est-à-dire à l'initiative de Stocker et de ses ouailles, le soin de surveiller et de corriger, dans les chaires des temples et môme des universités, les nouveautés théologiques. Ni le mécontentement du vieil empereur contre les manifestations provoquées à Londres par un voyage de Stocker, messager d'antisémitisme ^ ; ni l'impression fâcheuse produite par une déposition du prédicateur, rendue en justice sous la foi du serment, et dont un détail fut reconnu inexact ^ ; ni racharnement
1 Gôhre,op. cit., p. 81. — Stocker, Dreizehn Jahre Hofprediger uncl PolHiker, p. 36-37 (Berlin, Stadimission, 1895) donne des chiffres intéressants sur le progrès des tendances conservatrices à Berlin, entre 1878 et 1884 ; p. 39, il raconte qu'en mars 1888 l'empereur Guillaume I" aurait dit : « Le mouvement berlinois a au moins apporté 50.000 voix conservatrices. » D. ev. Kz., 18JG, p. 53, Stocker raconte les efforts ou les victoires du christianisme social à Dresde et à Barmen.
•-' Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 23. - Cf., sur le concours prêté
par M. Stocker à la victoire des positifs à Berlin, les déc-aratloi
.L¥' ^^^^'^ ^" congrès libéral du Protesianienverein iChronl 1896, p. 179). ^
3 Stocker, Dreizehn Jahre, p. 30-40.
* Voir les explications de Stocker, Dreiz
ehn Jahre, p. 42-4 L
souvent odieux avec lequel la presse hostile, qualifiant de faux témoignage ce qui pouvait n'être qu'une inadvertance, criblait Stocker de boue, de cette boue qui souille lors même qu'elle ne s'attache pas, ni les intrigues de tout genre, eniin, dont on essayait de l'envelopper, ne prévalaient contre la virile énergie du tribun. Il voulait un rôle universel et savait fort bien unifier ses multiples rôles: directeur de la mission urbaine, il incarnait la charité chrétienne ; chef du parti chrétien-social, il incarnait la justice chrétienne; champion des intérêts orthodoxes, il incarnait la foi chrétienne ; membre de la Chambre prussienne depuis 1879 et du Reischtag depuis 1881, il voulait incarner la politique chrétienne.
C'est cette dernière prétention qui mit en conflit M. Stocker et M. de Bismarck. Le chancelier de l'Empire avait volontairement égaré, dans les oubliettes de sa longue mémoire, les raisonnements antisémites et les hymnes à l'Etat chrétien que, du haut de la tribune parlementaire, il avait autrefois commis ^. Sa pensée réaliste avait émigré dans un domaine plus pratique ; et devenu dompteur de Parlements, il faisait consister la politique à repétrir de ses propres mains les partis avec lesquels il voulait gouverner, semblable à l'auteur dramatique qui tient compte de la réalité, mais qui, pour
1 « J'accorde aux Juifs tous les droits, mais non point celui d'exercer une liaute fonction dans un Etat chrétien... Je crois que la réalisation de la doctrine clirétienne est le but de l'Etat. » Ces deux phrases résument le discours que M. de Bismarck, député, prononçait au parlement de Francfort en 1847. Voir Ludwig JacoboWski : Der chriséliche Staat und seine Zukunft, p. 219 (Berlin, Duncker, 1894).
en être plus sûrement le maître, revendique le droit de la créer à nouveau. Changez Tindividualité de l'un des personnages, la pièce se disloque : M. de Bismarck tenait à la cohésion de ses pièces et ne tolérait pas que des comparses indiscrets modifiassent, dans la coulisse, la physionomie des personnages, c'est-à-dire des partis. Or il unit un jour les conservateurs et les libéraux dans une commune majorité gouvernementale, et, sous le nom de Car tell ^ il tenait à la faire vivre. M. Stocker entretenait, au sujet du parti conservateur, des visées précisément inverses de celles du chancelier: il le voulait chrétien-social, et M. de Bismarck le faisait s'acoquiner avec des libertins ; il le voulait antisémite, et M. de Bismarck l'associait à une tactique que la presse juive approuvait ; il le voulait chrétien tout court, et le Cartell, tel que le réalisait M. de Bismarck, était la négation même d'une politique chrétienne ^ Sur le damier de l'Allemagne parlementaire, il y avait donc un pion que M. Stocker et M. de Bismarck cherchaient à promener en sens divergents, et qui pis est, le chancelier soupçonnait le pasteur d'y prétendre introduire en tapinois un pion nouveau, une sorte de Centre évangélique, parti mi-politique, mi-religieux, comme l'était ie Centre catholique. M. de Bismarck avait trop d'un Centre, et il avait assez des prédicants^.
* Sur les dispositions de M. Stocker à l'égard du Cartell et de toute politique d alliance entre conservateurs et libéraux, voir Stocker, Wack'auf, p. 589, et Dreizehn Jahre, p. 17-28.
2 Sur les dispositions de M. de Bismarck à l'égard des « longues redingotes », des « redingotes de pasteurs », voir Stocker,
LE PROTESTANTISME ET LE MODVEiMENT SOCIAL 217
C'est sur ces entrefaites que M. Stocker, le
:Î8 novembre 1887, dans une réunion demeurée
célèbre sous le nom de réunion Waldersee, ren-
ontra le plus beau succès et sans doute le plus
;rand malheur de sa vie. Devant un vaste audi-
oire, qui semblait rassemblé pour fêter les fian-
ailles entre la mission urbaine et certains cercles
évots de la cour de Prusse, une voix princière
'éleva. (( En présence des tendances d'un parti
narchiste et incroyant, disait l'orateur, la plus
fficace défense du trône et de l'autel consiste à
amener l'homme incroyant au christianisme et à
Eglise, et par là, à la reconnaissance de l'autorité
égale et à l'amour de la monarchie. Il faut, pour
ela, mettre en valeur la pensée sociale chrétienne
i vec plus d'insistance qu'on ne l'a fait jusqu'ici ^ »
le chrétien-social qui se révélait n'était autre que
3 jeune prince Guillaume, qui devait, l'année sui-
ante, prendre la couronne impériale.
Combien immense fut l'effet de ces paroles, de
. uel débordement d'injures M. Stocker fut l'objet
1 ans les journaux dévoués au chancelier ou sou-
)iis aux influences juives, avec quel acharnement
n dénonça le complot du bigot isme [Muckerei
<nd S tacher ei) conivQ l'hégémonie des Hohenzol-
îrn 2: le récit mérite d'en être lu dans la dernière
reizehn Jahre, p. 5. Id., p. 29-30, Stocker nie qu'il ait jamais oulu fonder un Centre.
1 Le texte de ce discours est rappelé dans la Chroîii/c, 1896,
2 Le Korresponâent de Hambourg expliquait que, lorsque les artis ecclésiastiques sont tout-puissants à la cour, le prestige es Hohenzollern est en baisse; la Post, sous la plume du baron e Zcdlitz, signalait la levée de tous les cercles éclairés contre la
brochure de M. Stocker : Treize Ans à la Cour. Les manœuvres hostiles furent victorieuses, et dans cet opuscule on peut suivre les déceptions successives de l'écrivain : l'évolution qu'inaugura Guillaume II, en 1888, vers la politiquedu Cartell^; l'adhésion plus notoire qu'il y donna en 1889, la défense faite à M. Stocker de continuer son activité politique; et sa retraite finale, en 1890, de ses fonctions de prédicateur de la cour 2. De cette avalanche de désillusions, le résultat seul doit ici nous intéresser: la politique chrétienne-sociale, qui, en 1878, avait aspiré, vainement d'ailleurs, à pénétrer au Parlement en ne comptant que sur elîe-môme, sur Dieu et sur les ouvriers, et qui pendant les dix ans qui suivirent, désireuse d'un ascendant immédiat, avait fait appel, dans le pays, aux catégories d'électeurs les plus diverses, et dans le Parlement, au parti conservateur, fait tour à tour évincée, entre 1887 et 1890, des couloirs* du Parlement, des antichambres du chancelier, de la chapelle du palais impérial.
Que si M. Stocker, à ce tournant de sa carrière..; vous faisait l'effet d'un vaincu, détrompez-vous: il est encore un vainqueur. Par une coïncidence^ édifiante, véritable leçon de désintéressement de détachement, ces années 1889 et 1890, détruisirent à jamais une partie des espérancesii politiques de M. le pasteur Stocker, marquèrenl
Muckerei et la StÔckerei, et accusait la Stadtmission de n'èlr.1 qu'un prétexte pour engager le [rince dans un parLi politique.. (Voir Stocker, Dreizekn Jahre, p. 1-17).
* Stocker, Dreizehn Jahre, p. 17-28.
« Voir Stocker, Dreizehn Jahre, p. 46-53.
en même temps l'époque culminante de ce qu'on a qualifié, non sans quelque impropriété, le (( socialisme » des Hohenzollern. Depuis 1881, le césarisme et le parlementarisme avaient commencé de concourir entre eux pour doter l'Allemagne d'une législation sociale : Guillaume l'% dans plusieurs messages remarqués, avait réclamé la « guérison des maux sociaux » et un « développement positif du bien-être des travailleurs » ; et ces lignes, adressées à son parlement, étaient moins l'expression d'un vœu que la définition de son devoir d'empereur, que son parlement lui devait permettre de remplir. Se piquant de conlinuer l'aïeul, et jaloux d'apparaître aux yeux de l'univers comme le deus ex machina qui dénouerait le problème social, Guillaume II, à la date du 4 février 1890, expédia au chancelier de l'Empire et au ministre des travaux publics ces fameux rcscrits sociaux que Manning, peu de jours après, saluait comme « l'acte le plus sage et le plus digne qu'eût fait un souverain de notre époque ». « J'ai annoncé dès mon avènement, écrivait le jeune empereur, ma décision de poursuivre le développement de notre législation dans le sens que mon grand-père, qui repose en Dieu, a luimême marqué, en s'occupant, dans l'esprit de la morale chrétienne, de cette partie du peuple qui est économiquementlaplusfaiblei.»Etlel5marsl890, M. de Berlepsch, ouvrant la conférence internationale de Berlin, proclamait au nom de son maître
» On peut lire ces divers rescrits inipéraiux dans Nikel : Die soziale Geseizgebunrj des deutschen ReicJies, p. 5 et suiv. (Munster, Schôningh, 1893).
220 L^ALLEWAGKE RELIGIEUSK
que chercher une solution de la question ouvrière n'est point seulement un devoir de charité, mais aussi un devoir de gouvernement. Or, si l'on veut trouver à ces déclarations un commentaire historique anticipé, qui en donne la genèse en môme temps que le sens, c'est à deux sources qu'il faut recourir: d'une part, les nombreux documents législatifs et écrits théoriques émanés, depuis 1848, du parti catholique allemand ^; d'autre part, cette littérature plus restreinte qui, depuis 1878, portait la signature ou trahissait l'inspiration du pasteur Adolphe Stocker. Porte-drapeau de l'idée sociale-évangélique, on le congédiait, en l'accusant d'avoir ravalé cette idée parmi les intrigues du parlement; mais c'est elle qui dictait les actes de l'Etat^ ; soustraite à la disgrâce du leader qui l'avait révélée et du parti qui se réclamait d'elle, il semblait qu'elle eût acquis un partisan suprême, qui l'érigcait en idée nationale 3.
En outre, pour le service de sa politique, Guillaume Il demandait le concours de l'Eglise évangélique, et le conseil suprême, toujours docile,
1 On consultera très utilement, sur l'activité sociale du parti catholique allemand, que nous espérons étudier plus tard : Johannes Wenzel, Arheiterschutz und Cenirum mit Derilcksichtigung der ûhriQen Parleien (Berlin, imprimerie de la Gerynania, 1893), et les écrits de M. Kannengieser (Paris, Lethielleux).
2 M. Stocker, d'ailleurs, passant outre à sa disgrâce, élaborait, en 1891, le programme d'une « association sociale-monarchique » et rendait hommage à Guillaume II dans sa brochure: Sozialdemokratle und Sozialmonarchie, p. 23 (Leipzig, Grunow, 1891).
3 Voir, à l'appui de cette remarque. Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 53. — L'ensemble de la législation sociale de l'Empire allemand jusqu'en 1893 a été exposé dans un opuscule, court et précis, de M. Nikel : Die soziale Gesetzgebung des deutschen Reichfjs (Munster, Schoningh, 1893).
rédigea une réponse conforme le 17 avril 1890. Nous avons dit entre quelles digues le rescrit de 1879 avait canalisé Tactivité sociale des pasteurs : depuis onze ans, des fissures s'y étaient produites ; les premiers succès de M. Stocker avaient suscité des émulations, et de-çà, de-là, à travers l'Empire, des ecclésiastiques s'essayaient à l'imiter, tantôt pour faire pièce au catholicisme social et tantôt par amour du Christ. On discutait volontiers, dans les synodes, l'attitude qui seyait aux ministres de l'Evangile en face de la crise sociale ; et les opinions s'entre-choquaient, les uns soutenant que l'Eglise, ouverte à tous, doit s'imposer la plus grande réserve, elles autres objectant qu'abandonnée par beaucoup, elle doit les reconquérir en avisant à leurs besoins. On débattait aussi sur la façon de combattre le socialisme i; les timidités correctes professaient que la chaire est la seule tribune oii l'Evangile puisse être étalé, et les audaces bouillonnantes, pressées d'affronter les erreurs du dehors, flétrissaient cette théorie comme le voile d'une lâcheté. La voix du conseil suprême domina bien vite le bruit de ces colloques 2. Après avoir rappelé que l'Eglise n'a
1 M. Moller, surintendant pour la province de Saxe prussienne, dans une conférence faite en 188G, admettait l'activité sociale des pasteurs, mais comme quelque chose d'étranger à leur charge propre ; et, sans faire une règle aux pasteurs d'intervenir dans les réunions publiques d'un caractère social, il disait que cette intervention serait précieuse si les pasteurs étaient assez préparés {Das ausseramtliche Leben des Geistlichen, p. 22 et 25, Wittenberg, Herrosé, 1886). —La question demeure toujours discutée ; voir Schultze : Die Frage der evangelischen Arbeitervereine (Leipzig, Wigand, 1895).
' Le texte de ce rescrit est rappelé dans Z>. ev. /fz., 1896, p. 53-55.
point mission de trancher la question sociale onde prendre position en faveur d'un système économique, « soit proposé, soit en vigueur^ » — phrase qui déchargeait les pasteurs de l'obligation parfois ingrate de défendre Tordre existant ; — le conseil leur adressait deux invitations très nettes. Théoriquement, ils devaient se faire les avocats du quatrième Etat. « La protection du bien-être matériel des travailleurs et de leur famille, disait le rescrit, est une des conditions préalables pour le relèvement de leur vie matérielle et morale.
L'Eglise doit faire en sorte que les besoins légitimes des travailleurs reçoivent satisfaction, que des mesures soient prises contre l'exploitation abusive de leurs forces et des forces de leur famille, que les classes possédantes, par d'activés mesures préventives, empêchent le fossé de se creuser entre elles et les classes pauvres, et qu'on fasse des efforts pour le combler. » Pratiquement, les pasteurs étaient conviés à sortir de leurs temples pour lutter contre le socialisme « qui, des mines et de l'industrie, se répand dans les métiers, à la campagne, parmi les domestiques » ; le rescrit ordonnait que « partout où cela serait possible, dans les villes comme à la campagne, on fit effort pour que l'ecclésiastique, dans des réunions libres et contradictoires, se montrât aux travailleurs et détruisît les préjugés. » Et, conformément à ces tendances, le synode général de 1891 recommanda aux pasteurs de prêter attention au mouvement socialiste et de répandre la doctrine des saints livres sur la propriété et le travail; il ajouta, môme, que renseignement théologique des universités ne devait
pas négliger « le point de vue social de TEcriture^ ».
C'était la vie publique ouverte à l'Eglise prussienne : on la poussait à risquer des sorties, à tenter des trouées, comme l'avait fait depuis longtemps, sous les regards jaloux de M. Stocker, le catholicisme rhénan. En 1878, au moment où M. Stocker avait commencé sa campagne, le mouvement évangélique-social n'avait point encore dépassé la phase académique; l'année 1890 marquait le plein épanouissement de ce que nous en appellerions volontiers la phase ecclésiastique. A cette même heure d'histoire, Léon XÏII promulguait son encylique sur la condition des ouvriers. La religion chrétienne, qui parfois s'attardait encore, timide, dans la douce moiteur des chapelles, ou qui grelottait, miséreuse, dauî* la nudité des temples, était mise à l'air libre, en plein soleil, par le double vouloir du Pape et de l'Empereur. De ces deux vouloirs, le premier seul devait durer 2.
1 Voir Chronik, 1892, p. 16-17. — En revanche, le 18 juin 1890, !e consistoire de Brunswick publiait encore un arrêté fort timide, relatif à l'attitude sociale des pasteurs: on en trouve le textd dans Schall, Die Socialdemoh^atie in ihren Wahrheiten und '.Irrthûmern und die Stellung der protestantischen Kirche zur so-Jalen Frane, p. 286-288 (Berlin, Staude, 1893). Et en cette •Ti'':ne année 1890, à la sixième conférence générale luthérienne,
' à Hanovre, le rapport sur la position du luthéranisme à 1 cl de la question sociale était hostile aux tentatives sociales les pasteurs (Schall, op. cit., p. 293-294),
2 Le moment était proche où, suivant l'expression de M. Stôc- , i.er, « pendant que, législativement, on réalisait les pensées chréuiennes-sociales, on combattait par tous moyens le mouvement r;hrétien-social » (D. ev. Kz., 1896, p. 281).
En donnant ainsi la consigne de l'action sociale, le conseil suprême évangélique répondait excellemment à un état d'esprit et à un besoin d'âme qui devenaient de plus en plus fréquents parmi les jeunes pasteurs. On eût dit que la génération qui vieillissait avait dépensé tout son enthousiasme, épuisé toute sa ferveur, à réaliser d'abord, et puis à contempler une fois réalisé, l'idéal patriotique d'une Allemagne unifiée ; au surplus, à l'époque oii elle avait fréquenté les universités, l'enseignement de l'économie politique, qu'incarnaient' alors les grands noms d'Hiidebrandt et de Roscher, reposait inconsciemment sur le postulat du libéralisme économique, et était plutôt une école de « laisser faire » qu'une école d'action sociale. Mais avec le temps, une jeunesse avait mûri, dont l'idée de patrie, devenue, par le fait même des victoires, moins exigeante et moins absorbante, ne suffisait plus à remplir le cœur, et qui voulait le bonheur du peuple allemand comme les pères en avaient voulu la grandeur ; et pendant qu'elle apprenait la théologie, les échos du socialisme de la chaire, répandu depuis vingt ans par Wagner et ses disciples \ s'égaraient au milieu
1 Si Ton est curieux de savoir comment a rayonné cet enseiijnement, et quel rôle il a joué dans la vie allemande contemporaine, on n'en saurait trouver une indication plus précise, ni
d'elle, perçus tout de suite et retenus avidement: dans les universités allemandes, les murs ont des oreilles, et les étudiants aussi. Ce jeune clergé protestant eut un moment d'ivresse lorsqu'il lui parut, en 1890, que la science économique et l'Eglise évangélique, de concert, le poussaient au relèvement des masses. Ne perdons point de vue, désormais, cette alliance, toujours plus consciente et toujours plus visible, de la science et du protestantisme social : elle aura des conséquences que nous indiquerons en leur lieu.
Observons aussi que c'est en faveur du quatrième Etat, surtout, que le rescrit de 1890 réclamait Faction de l'Eglise; et les applications du christianisme social qu'il comportait se rapprochaient davantage des premières créations de M. Stocker que de ses créations subséquentes: les travailleurs [Arheiter stand), beaucoup plus que le Mittelstand, étaient désignés aux caresses de l'Eglise. Si bien que ce rescrit était plutôt une victoire du Stocker de 1878 que du Stocker ultérieur ; et l'on peut dès à présent comprendre pourquoi le mouvement provoqué par le rescrit se produira fréquemment à côté de ce second Stocker et finira par s'écarter de lui.
C'est aux cercles évangéliques de travailleurs que profita tout d'abord le déchaînement des ardeurs sociales i. Lorsque, en 1882, la piété sectaire d'un mineur de Westphalie avait fondé
mieux éclairée par des observations personnelles que dans um Uravail de M. Théodore Ruyssen, publié, de septembre à n(v vrembre 1896, dans la Revue politique et parlementaire. 1 Sur ces cercles, voir Guhre, op. cit., p. 108-134.
le premier de ces cercles, il était loin de penseï qu'un jour un mouvement ouvrier en sortirait ; cl ce n'est point au capitalisme, mais à l'ultramontanisme, qu'il désirait opposer un épouvantait. Il assurait aux membres de ces groupements confessionnels d'honnêtes plaisirs, des conférences instructives, et je ne sais quelle vaccination contre le « jésuitisme », d'autant plus sûre que les jésuites étaient sévèrement expulsés de l'Empire : les préoccupations sociales étaient reléguées à l'arrière-plan ^. Elles en furent retirées peu à peu par un théologien de Mûnchen-Gladbach, M. Weber, disciple de M. Stocker ; et elles prirent dans la vie des cercles une place plus considérable à mesure que, dans l'Empire, ces groupements se multipliaient. Le rescrit de 1890 fut pour cette évolution une aide décisive : il n'y avait, en 1888, que 70 cercles; ils étaient, en 1891, 220, et le chiffre des adhérents avait passé de 20.000 à 63.000 2.
Pratiquement, les cercles évangéliques de travailleuï's étaient un terrain des plus opportuns pour l'application du rescrit dans l'Eglise prussienne. Mais l'activité sociale, oii les jeunes pasteurs étaient novices et les vieux plus novices
1 Sur la fondation du premier de ces cercles à Gelsenkirchen, en 1882, par le mineur Fischer et l'instituteur Bischof, Yoii Weter, Praktische Anweisuîig zur Beorundung und Leitung evangelischer Arbeitervereine (Leipzig, I3raun, s. d.). C'est grâce i M. Bischof que la préoccupation sociale n'était pas ahsolumen bannie de ce premier cercle; le but essentiel était un but d( résistance anticatholique. Cf., sur le caractère anticatholique des premiers cercles, Wurster: Die Lehre der inneren Mission, p. llî et 247-250.
2 Voir Gôhre : op. cit., p. 119. Il y avait, eu 1896, 350 cercles el 80.000 membres.
encore, réclamait des études théoriques, une maturation, et je n'oserais dire une doctrine, mais du moins un système d'indications et un certain examen des tactiques : la création des congrès évangéliques-sociauxi, dont le premier eut lieu en mai 1890, pourvut à ces besoins. M. Stocker en fut le principal initiateur ; avec une complaisance dont la loyauté ne s'est jamais démentie et qui fut blâmée pourtant par certains organes conservateurs strictement orthodoxes 2, il ouvrit ces congrès à toutes les nuances théologiques et politiques de l'Eglise évangélique. La composition du comité directeur traduisit cette impartialité. On eut annuellement l'occasion piquante de voir assis côte à côte, sur la même estrade, associés par les mêmes visées sociales, des duellistes en théologie que la question du symbole mettait constamment aux prises ; et une fois, à Francfort, l'inélégante saillie d'un orateur orthodoxe contre M. Adolphe Harnack fut vertement désavouée par les amis de M. Adolphe Stocker 3.
Ces congrès fort éclectiques se proposaient « de rechercher sans préjugés les conditions sociales du peuple allemand, de les apprécier d'après Ja norme des exigences morales et religieuses de FEvangile, et de rendre celles-ci plus fructueuses
1 Sur les congrès évangéliques-sociaux, voir Gôhre : op. cit.y p. 135 162.
2 Voir, sur cette défaveur auprès d'un certain nombre de conservateurs, Stocker: D. ev. Kz., 1896, p. 281.
3 Sur cet incident, provoqué par le pasteur Weicker, voir la Ckronik, 1894, p. 192, 281 et 331 : Stocker se plaignit de cet incident et continua de maintenir qu'entre protestants de diverses nuances l'union sur le terrain social était possible.
et plus efficaces pour la vie économique acluollc^ ». On (lébula, comme il était naturel, par des tâtoniiemenis. 11 y avait d'un côté les « stôckeriens », qui, toujours obsédés par les ambitions de leur chef, n'auraient pas été fâchés que les congrès devinssent le point de départ d'une action politique et parlementaire au profit du christianisnKi social-. Et, d'un autre côté, l'école de M. Sulze, pasteur i\ Dresde, réclamait (jue l'action chrétiennesociale se laissât encadrer dans une oi'ganisation rajeunie des communautés évangéliques ^. La communauté comprenant cinq mille âmes au plus, divisée et subdivisée savamment, répartissaut entre l'élite de ses membres la garde assidue de tous les autres, et, lout en haut, son pasteur répandant l'esprit évangéli(|ue-social à travers ces canaux et sous-canaux bien agencés, et par lesquels toutes les maisons de la paroisse seraient, si l'on ose dire, desservies : telle est l'originale conception de M. Sulze''*; il en a fait l'application dans un faubourg de Dresde ; et d'après lui, comme d'après beaucoup de théologiens libéraux, l'Eglise évangélique, laissant au papisme le soin de poursuivre des améliorations économie jues, en devait poursuivre exclusivement la condition préa-
» Gôhre, op. cit., p. 144.
« Gôhre, op. cit., p. 153. ■.
3 Au sujet dos concoplions de M. le pasteur Sulze, voir soa^ livre : Die evançielische Cwmeinde {Goiha, l^erthcs, 1S91).
* Sulze, op. cit., p. 114-12G. — - Entre autres crilic|uos de set] idc'îcs, on peut lire celle (ju'en a donnée M. Seydel : Wie gewiiintl die evanpelische Kirche ihre Vfrlorenen GUeder tvieder? p. 17-11 (Berlin, Ilaack, 1895). — Cf. Uhlhorn: Die kircidiche Avmenpflegi in ihrer liedeulung fur die Gegenwart, p. 41 (Gôttingue, Ruprecht
lîilile, c'est-à-dire la formation évangélique-sociale des âmes. Pour orienter le congrès évangéliquesocial, oscillant entre ces diverses tendances, l'iniliience de M. Paul Gohrc l'ut souveraine.
Au mois de juin 1890, au lendemain m(^me du premier congrès, M. Gôhre, candidat en th(^ologie, revotait un bourgeron et s'en allait travailler dans une usine de Ghemnitz. Il y passa trois mois, regarda tout, écouta tout. Des spectacles qu'il eut sous les yeux, il conclut que la grande industrie créait à la masse des travailleurs un régime d'existence incompatible avec l'observation même do la morale ; (}U(i la (ami lie ouvrière était détruite par les conditions économiques ; et qu'un certain nombre de ménages, pour ajouter h leurs salaires le supplément indisi)ensable, devaient soumettre leurs enfants h la promiscuité, fréquemment renouvelée, d'ouvriers et d'ouvrières célibataires [Schlafbursc/ien), admis, pour quelques pfennigs, à partager la commune coucbette du plancber ^ Tous socialistes en bloc, non ])ar adbésion doctrinale, mais parce que les socialistes leur proposaient une organisation et une ref)résentation - ; tous respectueux de la personne de Jésus, parfois considéré comme une première ébaucbe de Bebel ; et tous, enlin, rendant h l'Eglise évangélique oubli pour oubli ^ : c'est là ce que M. Gobre put induire de leurs propos. Il raconta lui-môme, dans un livre qui Ut du bruit, son commerce avec ce prolélariat
' Gfjlire, Drei Monale FabrUcnrbeilcr und llandwerksbursche, [>. 12-:{9 et 101-211 (Lcipzi^r, Grunow, 1891). •-' (i()liro, Urci Munalr, p. 127, l.'J.'i et 142. 3 Gôhre, Drei Monale, p. 142-190.
à demi sauvage, engrais vivant qui, dans la plupart des grandes villes, a recouvert le vieux terreau chrétien, et sur lequel fleurissent, d'un éclat parfois inquiet, les merveilles de nos civilisations scientifiques. Au terme de son récit, M. Gôhre se reportait vers les congrès évangéliques-sociaux dont il était le secrétaire général ; et, fort de son expérience, il leur assignait cette double mission de révéler aux classes éclairées et à l'Etat, en la confrontant avec l'idéal chrétien, la situation des travailleurs, et de guider la sollicitude des pasteurs pour le relèvement de ces misères, d'être tout ensemble, en deux mots, une tribune pour l'opinion et une école pour le clergé ^.
Tandis que certains amis de M. Stocker eussent fait dégénérer le congrès en un vestibule du Reichstag et certains amis de M. Sulze en une conférence d'organisation paroissiale, M. Gôhre eut le grand honneur d'en énoncer et d'en faire appliquer la vraie définition 2. Il y fit rattacher une série d'institutions utiles : un bureau de renseignements pour l'activité évangélique-sociale, une collection de brochures évangoliques-sociales, des cours évangéliques-sociaux enfin, crées à l'imitation des cours pratiques sociaux de l'abbé Hitze ^. La patience allemande est d'une telle longueur, et plus encore d'une telle densité que l'on petit,
1 Gôhre, Drei Monate, p. 221.
2 II demeure néanmoins inexact de dire, comme l'a prétendu la Konservative Korresjjondenz^ en octobre 1893, que les congrès évangéliques-sociaux ont été commencés à l'instigation du livre de M. Gôhre (Harnack et Delbruck, Evangelisch-Sozial, p. 108. Berlin, Walther, 1896).
3 Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 148-149.
en très peu de jours, devant des auditoires qui donnent douze à quinze heures d'attention, ramasser une série de leçons extrêmement variées, confiées à des professeurs divers, sur l'ensemble des questions économiques. C'étaient là comme les annexes des congrès évangéliques-sociaux. Quant aux congrès eux-mêmes, dont le septième s'est tenu en mai dernier, ils étaient le rendez-vous d'intelligences d'élite : M. le professeur Kaftan essayait d'y préciser les rapports du christianisme et de l'économie politique (1893), et M. le professeur Harnack, à demi fasciné par les idées de M. Sulze, faisait revivre le tableau des primitives communautés chrétiennes, organisées pour le bien social de leurs membres en même temps que pour leur bien religieux (1894). M. le professeur Gremcr traitait du rôle que doit jouer la question sociale dans la prédication (1894), et M. le professeur Adolphe Wagner apportait un exposé critique du programme socialiste (1892). M. le pasteur de Bodelschwingh, mentor de la philanthropie protestante, parlait des logements ouvriers (1890), et M. de Massow, dont le livre : Réforme ou Révolution, fut, en 1894, très remarqué, développait les devoirs de l'Etat envers les ouvriers qu'il emploie (1895) ; M""' Gnauck-Kûhne, qui pour mieux apprécier la condition des travailleuses s'est faite cartonnière quelque temps durant S introduisait au congrès les revendications féministes (1895), et
1 M*"" Elisabeth Gnaiick-Kûhne, née en 18o2, a consigné lc3 résultats de ses expériences ouvrières dans son opuscule; Die Luge der Arbeiterinnen in dev Uerliner Papier-Industrie (Leipzig, Duncker, 1896); elle a joué un rôle important au début de 181)6,
M. Stocker était toujours sur la brèche, aimant ces interventions oratoires qui ressemblent à des assauts ; économistes, théologiens, hommes d'œuvre, s'éclairaient mutuellement i, et les délégués des cercles évangéliques d'ouvriers se plaisaient à tenir leurs propres assemblées annuelles à la porte de ces congrès imposants, les séminaires de l'action à côté des meetings de la pensée.
Mais, parmi cette armée sociale-évangélique qui s'instruisait dans les congrès et manœuvrait dans les cercles, on vit peu à peu deux ailes se former, bifurcation qui fut le prélude d'une crise. En face de M. Stocker, un pasteur de Francfort-sur-le- Mein, Saxon d'origine, M. Frédéric Naumann, arborait lentement un drapeau de nuance inédite. Il était escorté, poussé même, par ceux qui se qualifiaient les « jeunes » ; mais jamais ne furent oubliées, à aucun moment de ce schisme, la politesse et la déférence dues à M. Stocker ; et la croissance de ce parti nouveau resterait incomprise, si l'on y voyait, purement et simplement,
dans la grande grève des confectionneuses de Berlin (D. ev. Kz., 1896, p. 221). Quant à sa conlérence faite au Congrès d'Erfurt en 189o, elle a été publiée sous ce titre : Die sociale Lage der Frau (Berlin, Liebmann, 1895). — Cette intervention du féminisme dans les congrès évangéliques-sociaux choqua quelques représentants du protestantisme social, entre autres M. de Nathusius, qui ne vint point à Erfurt {D. ev. Kz., 1895, p. 213-214).
1 Le pasteur Otto Kraft, dans un opuscule intitulé : Die Karmonie der sechs ersten evangelisch-socialen Congresse (Hslle, Regel, 1896), a montré, non sans optimisme, l'homogénéité d'esprit et de conclusions des six premiers congrès. — Voir aussi, sur ces congrès, Naumann : Was heisst ChrisUich-Sozial ? Zweites Heft, p. 1-13 (Leipzig, Deichert, 1896).
im symptôme de cette impatience grossière que mettent parfois les jeunes gens à creuser la fosse des vieillards : il y avait, entre ces « jeunes » et M. Stocker, et plus encore entre eux et les amis de M. Stocker, une divergence de tendances et de désirs. L'ancien prédicateur de la cour, en dépit de ses nombreuses difficultés, demeurait un homme politique ; en dépit des déceptions que lui avaient inOigées la plupart de ses amis conservateurs par leur accession au défunt Cartell de M. de Bismarck, il demeurait un membre assidu du parti conservateur ; le programme qu'il élaborait en 1S91 pour la « réunion monarchique-sociale » rendait plus notoires encore les liens qui l'unissaient à cette fraction ^ ; .et l'on put croire, en décembre 1892, que ces liens étaient réciproques, lorsqu'elle admit, dans son propre programme de Tivoli, la plupart des revendications chrétiennes-sociales de M. Stocker 2. Or, cette alliance à laquelle il était enchaîné par son besoin de jouer un rôle politique comportait des rançons. Si le christianisme social s'attachait au « conservatisme » prussien, il devait tout d'abord refuser son concours à la formation de groupements ouvriers indépendants, qui permettraient aux prolétaires d'organiser eux-mêmes la défense de leurs intérêts et le succès de leurs revendications ; il devait en second lieu laisser de côté la question des contrats agraires et des
1 stocker, Sozialdemokratie und Sozialmonarchie, p. 30-32 (Leipzig, Grunow, 1891).
2 Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 93-94. — On trouvera le texte complet du programme de Tivoli dans Ilabermann: Christentum und Staat, p. 70-72 (Leipzig, Grunow, 1893).
ouvriers agricoles, essentiellement déplaisante pour la féodalité conservatrice; il devait enfin adapter aux maximes de ce groupe politique son attitude à l'endroit du socialisme. Voilà le triple sacrifice que les « jeunes » ne voulaient ni ne pouvaient faire.
M. Gôhre leur enseignait que les masses appréciaient, dans le socialisme, un instrument d'organisation ouvrière, et que le christianisme devait tenir compte de cette leçon K II développait, au congrès social-évangélique de 1894, de concert avec M. Max Weber, professeur à l'université de Fribourg-en-Brisgau, les résultats d'une vaste et curieuse enquête sur la situation de la plèbe rurale - ; et les grands propriétaires terriens du parti conservateur, tout disposés naguère à montrer aux ouvriers des villes une bienveillance dont les industriels seuls payaient les frais, protestaient au contraire et se rebellaient ' dès que le christianisme social prétendait s'interposer entre eux et les travailleurs des campagnes ". M. Naumann, enfin, dans les congrès évangéliques et dans les meetings socialistes, dans ses écrits d'économie cliré-
1 Gôhre, Drei Monate Fabrikarheiter, p. 142 et 214. C'est au même point de vue que M. Naumann envisage le socialisme, — comme un effort d'organisation, non comme un système utopique {Einige Gedanken ûber die Griindung christlich-socialer Veretne, p. 10. Berne, Siebert, 1896).
2 Voir Chronik, 1894, p. 185. — Pour cette enquête, des questionnaires avaient été envoyés à 15.000 ecclésiastiques et des réponses par 1.100. — A la suite du congrès de Francfort et du rapport de M. Gôhre, la Schlesiscke Zeitung et d'autres journaux conservateurs déplorèrent les attaques du rapporteur contre la grande propriété, appui du trône {Chronik, 1894, p. 236-237).
^ Sur le programme agraire des « jeunes », voir Naumann : Was heisst Chriatlich-Sozial, II, p. 64-112.
tienne et dans son journal la Hilfe, créé en 1894, exposait les bienfaits de l'agitation socialiste en même temps que les faiblesses de l'idéal marxiste ; il justifiait le principe même d'un parti purement ouvrier ; il en étudiait avec sympathie les programmes et les congrès, épiant l'acheminement de la démocratie socialiste vers une politique « plus pratique, plus utile au peuple », et laissant aux « journaux bourgeois » le soin de disserter si les évolutions de cette démocratie la rendaient « plus ou moins dangereuse » ; il traitait, enfin, les agitateurs révolutionnaires avec une cordialité à laquelle le christianisme social ne les avait guère habitués i.
Avec M. Frédéric Naumann, le protestantisme social, en Allemagne, s'est fait cordial; il ne
1 M. Naumann se réjouit que ragitation socialiste ait montré aux travailleurs que leur sort est insupportable et qu'elle ait éveillé leur esprit de contradiction (Voir son article de la revue Die Wahrheit, 15 mai 1895, p. 95. Stuttgart, Frommaun). — Il voudrait instruire, au sujet du socialisme, les classes riches : il se plaint que leur presse ne leur en présente qu une caricature {Soziale Briefe an reiche Leute, p, 15. Gôttingue, Ruprecîit, 1895), que le riche ae comprenne pas la source psychologique du socialisme (p. 18), qu il n aille pas aux réunions socialistes (p. 25). — De même, il voudrait que les classes cultivées fassent, si l'on peut ainsi dire, l'éducation de la masse socialiste, et il rappelle ce mot d'un chef socialiste : « Nous n'avons pas encore eu le temps de travailler la morale 7> {Einige Gedanken uber die Grundun^ Chris llich-sozialer Vereine, p. 23. Berne, Siebert, 1896). — Ce qu'il reproche surtout aux socialistes, c'est leur politique de laisser aller à l'égard des progrès du capitalisme et la désinvolture avec laquelle ils laissent s'empirer le régime économique actuel, afin d'en recueillir plus tôt la succession [Soziale Briefe, p. 34; - Washeisst Chrîstlich-Sozial ? I, p. 51).— Nathusius, Was ist chrisUicher Sozialismus? p. 35 (Berlin, Reuther, 1896), reproche à M. Naumann de se montrer plus sévère pour les coû- ■ervateurs que pour les socialistes.
Tavaii jamais été avec M. Adolphe Stocker. On dirait que les destinées ont voulu jouer à l'antithèse en attelant ces deux hommes à une même œuvre : l'un, épris des vastes programmes de regénération religieuse et sociale, cherchant ardemment des conquêtes pour son Eglise, et dans son Eglise pour sa nuance, donnant à ses succès un air de revanche, et dirigeant un mouvement d'avenir avec l'allure passionnée, volontiers vengeresse, d'un homme de réaction ; l'autre, travaillant à organiser le « secours social » [Hilfe) avec le postulat de l'amour chrétien, insouciant de sa propre personnalité, mis à l'aise, dans la lutte, par la vertu même de son puissant idéalisme, et timide dans la victoire, qu'il accueille avec une émotion souriante, tout prêt à rendre les honneurs aux vaincus. M. Stocker, des hauteurs de sa chaire, expose le christianisme comme un système religieux et social ; M. Naumann, de plalîi-pied avec ses ouailles dans la petite salle d'école où il fait ses prônes, est le messager de Jésus, tout simplement ^ On dit qu'il a rapporté, de son séjour aux Universités de Leipzig et d'Erlangen, un certain attachement pour la foi « positive » ; mais il ne l'impose, ni même ne la propose ; ses prédications, comme les petites méditations que chaque semaine il épanche en tête de la Hilfe^ trahissent plutôt l'état d'esprit d'un disciple de
1 Voir à cet égard: Washeisst Christlich-Sozial, I, p. 6-U et97-98 (Leipzig, Deichert, 1894); — Jésus als Volksmann^ brochure publiée dans la Bibliothek der Arbeiler^ fondée par M. Naumann (Gôttingue, Ruprecht, 1894) ; et la série de méditations qu'il donne chaque semaine en tête de la Hilfe, recueillies en volume sous le titre: Gottes Hilfe (Gôttingue, Ruprecht, 1896).
Ritschl ; il veut, comme les théologiens « modernes », éveiller en ceux qui l'écoutent l'impression personnelle de Jésus. Et l'effigie sacrée qu'il cherche à graver dans les cœurs n'est point celle du thaumaturge, — l'auditeur, peut-être, ne croit point au miracle, — ni celle du dieu, — ce serait là une question de théologie ^ Le Jésus que M. Naumann révèle, c'est l'homme du peuple, dédaigneux du bon ton, impitoyable aux préjugés et aux abus, susceptible d'être taxé de révolutionnaire par les chrétiens d'aujourd'hui s'il
* M. Naumann croit aux miracles de Jésus {Jésus als Volksvuinn, p. 3) ; mais il estime qu'aujourd'hui on ne doit pas imposer à la foule, comme condition sine qua non du retour à Jésus, la croyance aux miracles, et que l'attraction de la personnalité de Jésus est plus puissante et plus décisive que la narration de tes miracles [Die Ziikunft, 21 déc. 1895, p. 533-535.) Cet article de la Zukunft fut vivement attaqué par le journal conservateur le Reichsbote (Voy. Chronik, 1896, p. 18.) — M. Naumann n'est pas partisan de la suppression du dogmatisme ; mais il met audessus de tout les intérêts de l'union (Voir son article de la revue Die Wahy^heit, 15 mai 1895, p. 99. Stuttgart, Frommann). — Cette circonstance rend M. Naumann suspect à beaucoup d'orthodoxes. « On répute opportun, écrit l'un d'eux, de rapprocher le Christ du peuple en faisant abstraction, pour des raisons pratiques, de tout caractère surnaturel, et en mettant au premier plan, de plus en plus, le médecin, Vhomme du peuple » (Rôder, Der evangelisch-soziale Kongress in Frankfurt, p. 6. Stuttgart, Belser, 1895). — Nathusius, Was ist chrisilicher Sozialismus ? p. 37 et suiv., reproche aux audaces sociales de M. Naumann d'être le résultat d'erreurs théologiques; il accuse M. Naumann de ne faire qu'incomplètement la distinction entre la loi et l'Evangile, et cette lacune viendrait d'une fausse théorie du péché. — Cf. Chr. W., 4896, p. 616. — Stocker, D. ev. Kz., 1895, p. 197-198, se montre moins susceptible à l'endroit de la théologie de M. Naumann. — Kirms, au congrès libéral du Protestantenverein, en 1896, a signalé, comme une différence entre les « vieux » et les « jeunes », l'attachement de ceux-ci à la « théologie historique » [Chronik^ i896, p. 179).
traînait sa pauvre tunique dans les rues de Francfort ou de Berlin, mais incapable de haine, « même contre les Rothschild », et concertant sa vie comme une leçon de charité i. Non plus que les audaces du Jésus qu'il s'est reconstitué, les aventures de pensée ou de langage de M. Frédéric Naumann ne sont jamais des provocations : elles sont l'expression plénière d'une conscience, le complet épanouissement d'un cœur 2.
Tantôt soupçonnée, tantôt notoire, la divergence entre les vieux et les jeunes chrétienssociaux ajoutait à l'intérêt des congrès évangéliques et attestait même la liberté parfaite de ces assemblées ; mais en se répercutant dans le domaine des initiatives pratiques, elle fut une source de difficultés. Les cercles de travailleurs allaient toujours se multipliant : ils étaient, en 1893, 230 avec 73.000 membres \ En Bade, en Wurtemberg, ils prétendirent devenir le noyau d'une organisation ouvrière et prêter une voix aux intérêts du travail ; ce rôle de justiciers ou d'avocats était au contraire décliné en Westphalie,
1 Jésus als Volksmann, p. 14 : « Mon Seigneur Jésus I les hommes te nomment leur maître, parce qu'ils pensent que voilà longtemps que tu es mort ; mais si tu revenais aujourd'hui à Berlin, ou à Francfort, ou ailleurs, qui sait si on ne dirait pas : cû Verfuhrer ! » — Jésus als Volksmann, p. 5 : « Chez Jésus, pas trace de haine. Tout homme, fût-il riche comme Rothschild, lui est tout de suite cher en tant qu'homme. »
2 Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 61, parle des « chaudes svmpathies sociales » de M. Naumann, et dit que ce sont essentiellement les « dons personnels » de celui-ci qui ont créa les « jeunes ». La ChnsUiche Weit, 1896, p. 42-44, contient un jugement intéressant de M. Rade sur M. Naumann.
* Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 119.
dans le Palatinat, en Saxe, en Silésie, par les autorités de ces cercles K Le congrès de Berlin, en 1893, abrégea la scission; et le compromis que M. Weber signa pour les vieux cb rétiens-sociaux, et M. Naumann pour les « jeunes » 2, assignait décidément aux cercles évangéliques une importance économique, définissait un programme d'études sociales sur lequel porteraient les discussions des membres, et rattachait à ces cercles, enfm, un certain nombre d'institutions, caisses de prêts, d'assurance, de chômage dont les ouvriers eux-mêmes auraient la gérance. C'était là une victoire pour les « jeunes », si véridique et si complète même qu'on vit bientôt M. Weber, chrétien-social de vieille nuance, associer pour une action commune les mineurs protestants de Westphalie et du Rhin avec les mineurs catholiques dirigés par M. l'abbé Oberdorffer 3 ; et les cercles évangéliques, exclusivçment anticatholiques à leurs débuts, ne pouvaient à coup sûr subir une transformation plus radicale.
Que l'organisation ouvrière se développât S et que les institutions ouvrières fussent encouragées,
i Gôhre, Die evangelisch-soziale Dewegung, p. 124.
2 On en trouvera îe texte dans Gôhre, op. cit., p. 128-130.
s Gôhre, op. cit., p. 122.
4 L'idée d'organisation professionnelle fait de si grands progrès que l'organe même de M. Stocker expliquait, en 1895, la nécessité de créer des Gewerkschaflen (associations du métier) à côté des Arbeitervereine, jugés insuffisants pour la résistance au socialisme [D. ev. Kz., 1895, p. 277-278). C'est ainsi qu'en 1896 s'est fondé en Lippe un Gewerkverein pour briquetiers, en vue du relèvement des salaires, de la limitation de la journée de travail, de l'amélioration de inspection du travail, etc. ; on en trouvera le programme, fort intéressant: D. ev. Kz., 1896, p. 31.
que les travailleurs fussent mis en mesure, par un « re'gime constitutionnel! », de présenter au patronat certaines revendications, et de se passer, grâce à leur self-help, de la bienfaisance de ce patronat : c'est à quoi tendaient les « jeunes », et avec eux, fatalement, tout le mouvement é vangéliquc-social ^ ; et c'est de quoi s'inquiéta, malgré ses déclarations chrétiennes-sociales de Tivoli, le parti conservateur. Ce parti voulait exercer sur les ouvriers une protection patriarcale 3, et les «jeunes » voulaient
1 Le mot est de M. Kôtztschke, Offener Briefam Freihevrn von Stumm, p. GO.
2 Sur la ditférence entre les vieux et les jeunes, voir Stocker • D. ev. Kz., 1895, p. 409, et surtout 1S9G, p. 33, 61, 2^9 310 et Chronik, 1896, p. 457-460. II reproche aux « jeunes » trois termes- Das Land der Masse\ (la terre à la masse!); — Klassenkampf' (Lutte des classes !) ; - et BerufsQemeinde ! (Répartition des fidèles en communautés religieuses fondées, non plus sur le domicile, mais sur la profession !) Au point de vue ecclcsia'^ticfue d'après M. Stocker, les « jeunes » mettraient en péril la notion de la communauté en voulant des communautés « professionnelles » {Berufsgemeinden), qui seraient des communautés de combat [Kampfgemeinden) (D. ev. Kz., 1896, p. 61). — Au point de vue social, « les jeunes veulent faire du quatrième Etat la classe dominante, rendre le socialisme apte au gouvernement et organiser les corporations par une lutte contre toutes les autres classes. Nous, anciens, nous considérons comme une faute d'isoler le quatrième Etat des autres classes et des autres partis et,^ sous le nom de réforme sociale, nous ne pouvons entendre quune activité politique qui vise et comprenne toutes les classes » {D. ev. Kz., 1896, p. 33).
^ 3 « Pour les conservateurs, la seule forme possible d'action c est la chanté serviable de celui qui possède, et qui, patron condescend vers les misères. Une armée d'enfants, de malades' de vieillards, d'abandonnés, serait perdue, si le christianisme conservateur disparaissait subitement » (Naumann, Was heisst Christhch-Sozial? Il, p. 63). Et M. Naumann déclare que le parti conservateur, à côté du quatrième Etat, qui désormais doit s'orgamser, peut s'occuper du cinquième Etat, des gens sans ressources, qui ont encore besoin d'une tutelle.
apprendre aux ouvriers à s'aider eux-mêmes ; ce parti voulait faire régner Je christianisme par les ouvriers, et les « jeunes » voulaient faire régner les ouvriers par le christianisme ^ Sur cette querelle fondamentale, une série d'incidents et de questions secondaires se greffaient. L'affaire de M. de Wachter, candidat en théologie, évincé de l'Eglise wurtembergeoise pour ses opinions socialistes ', et l'affaire de M. Schall, pasteur en Brimsw^ick, accusé d'être resté neutre entre un candidat agrarien et un candidat socialiste et d'avoir finalement fait l'éloge de cette dernière doctrine 2;
1 Nathusius, Was ist christlicher Sozialismns ? p. 33, reproche à M. Naumann de ravaler le christianisme au rang de moyen.
2 M. de Wachter a expliqué ses théories sur la compatibilité entre le christianisme et le socialisme, dans sa brochure de propagande : Die Stellung der Sozialdemokratie zur Religion (Stuttgart, Jung, s. d.). Sur cette éviction de M. de Wachter, qui eut lieu le 21 juin 1893, voir le livre du pasteur Eduard Schall, Der Fall von Wachter, oder : Darf und kann ein Christ und besonders ein Pfarrer eingeschriehenes Mitglied der socialdemokratischen Partei sein ? p. 16 et suiv. (OEbisfelde, Radwitz, 1893). M. Schall ne voit point d'incompatibilité entre le christianisme et le programme socialiste d'Erfurt (p. 22) et soutient au contraire (p. 28) que ces trois principes du capitalisme: « La concurrence est le fondement du bien-être public, » « la force de travail est une marchandise, » « Tofire et la demande fondent l'harmonie des intérêts, » sont en contradiction avec la religion de Jésus. Cf. l'appréciation do M. Naumann: Was heisst Christlich- Sozial, 1, p. 70-97. — La révocation de M. de Wachter fut blâmée dans la Deutsche evangelische Kirchenzeitung, 1893, p. 335: l'organe de M. Stocker demandait pourquoi l'on avait tant d'indulgence pour les pasteurs « progressistes » ou « nationaux libéraux » et tant de sévérité pour les pa?.tcurs « socialistes ». — M. de Wachter, jusqu'en 1S96, a po.rlé dans les réunions socialistes en chrétien socialiste 'yoiv Chronik, 1896, p. 301).
•5 Sur cette atî'aire, on trouvera tous les documents dans une brochure de M. Eduard Schall lui-même : Die Sozialdemokratie aufdem Lande^ ihre Abwehr und sicherste Ausbreilung ((Bbisfelde
l'afTaïre de M. Klein, pasteur silésien, vainement dénoncé aux autorités ecclésiastiques comme le champion d'une grève de tisserands^, et l'affaire de M. Kock, pasteur de Poméranie, coupable d'avoir flétri comme une source fatale d'immoralité les conditions d'existence des ouvriers agricoles, signalé à l'empereur par le seigneur du lieu, et déplacé^, voilà quelques exemples (et l'on en pourrait citer d'autres) des épisodes qu'appréciaient en sens contraire M. Naumann et les chrétiens-sociaux de nuance conservatrice. Je ne sais quel perpétuel agacement de se sentir toujours en désaccord préparait un choc bruyant.
Ce furent certains articles de la Hilfe qui provoquèrent le choc. Sans souhaiter la lutte des classes, la Hilfe constatait que cette lutte existait, et qu'il était possible d'en disputer au socialisme le monopole et le profit ; et l'on ripostait que M. Naumann fomentait la haine des classes. Elle publiait, sous la signature de M. de Schulze-Gàvernitz, professeur à l'Université de Fribourg-en- Brisgau, des articles d'économie rurale oii s'était glissée cette formule : « La terre à la masse ! Bas Land der Masse ^! » et l'on accusa M. de Schulze- Giivernitz de communisme. Enfin elle consacrait
Radwitz 1893). — M. Schall n'est pas seulement un polémiste; il vient de publier, sur la législation sociale du peuple juif, un livre estimé (Leipzig, 1896).
1 Sur l'affaire Klein, voir la Chr. W., 1892, p. 29.
• Sur l'affaire Kock, voir Chronik, 1895, p. 185, 231, 237. Le Pfarrerverein de Poméranie, en juin 1895, témoigna ouvertement de sa sympathie pour M. Kock.
3 M. Stocker prote»ta contre cette parole, D. ev. Kz., 1895, p. 197-198.
Wl la politique modérée du socialiste Vollmar un article élogieux, et M. Wenck, pasteur de la Mission intérieure, qui l'avait écrit, passa tout de suite pour un révolutionnaire ^ En janvier 1895, la crise éclata : elle fut déchaînée par le personnage qui depuis deux ans est réputé le iplus puissant de l'Allemagne, par M. le baron de Stumm ; et ce n'est pas seulement contre les « jeunes », c'est contre le mouvement évangéiique-social tout entier que rolTensive fut dirigée.
« Nous sommes dans la période Stumm^ » : c'est iainsi qu'on désigne, en Allemagne, le temps qui <court. Et dans ces parties de l'Empire oii l'idée particulariste prolonge son sommeil conscient et volontaire, le Hanovre, le Wurtemberg, la Bavière, >vous entendez dire à certains, pour qui rire est d'une meilleure tenue que de gémir : « Il ne reste plus que deux rois en Allemagne, le roi de Prusse et le roi de la Sarre, et les deux n'en font qu'un. » M. de Stumm, dit « le roi de la Sarre », gère à la façon d'un fief l'opulente vallée dont Sarrebruck est le centre. Il a toujours fait etïort pour être un bon patron, et longtemps il en a eu [a réputation ; il a multiplié, dans ses terres, les
1 Sur l'affaire Wenck, voir C/iromVc, 1895, p. 46, 67, 81, 109.
2 Chr. H-'., 1896, p. 830.
citds modèles, écoles, caisses de mutualité, caisses d'assurance, surtout, dont il fut l'un des premiers instigateurs ; lui et ses représentants en onl l'absolue gérance, et les travailleurs n'ont qu'à subir le bien qu'il leur veut, au même titre que les ordres qu'il leur donne K
Il fut un temps où ces générosités obtenaient une reconnaissance équivalente ; on finit, à la longue, par les trouver presque trop complètes ; et parmi les ouvriers un besoin confus s'éveilla de décharger ce haut patron d'une partie de la peine qu'il assumait, et de devenir eux-mêmes, en quelque mesure, les artisar.s de leur propre bonheur. M. deStumm s'étonna, résista; cet esprit d'initiative, que développèrent trois grèves successives, lui parut un mauvais esprit ; et, bon gré mal gré, surveillant cette clientèle de prolétaires comme on soignerait des enfants qui ne seraient point destinés à grandir, il voulut qu'ils continuassent à n'avoir d'autre souci que celui d'être ses obligés, et se croyait d'ailleurs d'autant mieux fondé à leur demander une gratitude passive qu'il les dispensait impérieusement de toutes vertus actives. Les ouvriers, tenaces, persistèrent à choisir autrement leurs vertus.
En même temps, les Eglises s'en mêlaient :
l'Eglise catholique d'abord, qui ne fut point étrangère, paraît-il, à la grève de 1889, et puis l'Eglise évangélique. M. de Stumm laissa faire la première ; il n'inquiéta pas le secrétariat du peuple
' M. Delbrûck, EvangeUsch-Sozial, p. 76-77, lormine aiQsi le portrait de M. de Stumm : « Le féodalisme de fabrique, qui ne repose que sur l'or, conduit à Tesclavage. »
lue les catholiques installèrent ; parlementaire iiviso, il ne voulait risquer aucun acte que le Centre, parti toujours redouté, pût considérer comme une provocation K C'est à l'Eglise évangélique qu'il si'en prit, ayant toujours la ressource, s'il ne la )Ouvait apprivoiser, de la faire dompter par des arrêtés officiels. Une petite Semaine religieuse, l 'Evangelisches Wochenblatt^ qu'il avait, en 1874, lidé à fonder, supporta d'abord ses colères -. Trois d'entre elles furent célèbres : la première i;n 1889, à l'occasion d'un article sur l'ascension lilu quatrième Etat ; la seconde en 1894, lorsque ne journal eut déclaré prendre « une attitude cordialement expectante » à l'endroit des organit;ations de mineurs ébauchées par M. Weber ; et i a troisième en 1895, en un certain dimanche où L'.ette pauvre petite feuille, qui fait certes plus de hruit qu'elle ne le souhaiterait, avait développé
1 D. ev. Kz., 1895, p. 82 :« Gomme les industriels ne voulaient las attaquer les Vereine catholiques à cause du parti du Centre t de la presse du Centre, ils se jetèrent sur les Vereine évanéliques, qui n'étaient pas si vaillamment défendus. » D'un peu arlout, les Vevhande (fédérations) des Vereine évangéliques dressèrent des protestations, en d895, contre les procédés de 1. de Stumm, en les dénonçant comme « oppressifs par la libre itaiité de V Arbeiterstand ». Mais ces protestations-là n'intimièrent point le baron. — Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 303 : « L'Eglise omaine peut agir et agiter sur le terrain social, l'Eglise évanélique doit se taire; on craint celle-là, celle-ci doit être ppraiiée.» — Cf. Kôtzschke, Offener Brie fan den He7^rn Freiherrn on Stumm, p. 161 (Leipzig, Werther, 1893): « Les grands indus- , riels n'osent rien contre les œuvres sociales-catholiques, parce [u'ils redoutent la puissance du centre ; mais ils concentrent leur .udace contre les œuvres sociales protestantes. »
^ Surles rapports de M. de Stummtxvec V Evangelisches Wochendatt, voir Freiherr von Stnmm-Halberg und die evangelischen ieisllichen im Saargehiet^ p. 59-69. (Gottingue, Ruprecht, 1896).
contre le duel les lieux communs de l'enseignement sacré : M. de Stumm, duelliste, vit dans l'article un crime de lèse-majesté. Vous auriei tort, au reste, d'égarer sur ces rédacteurs sani cesse semonces une trop grande part de votre pitié ; réservez-en pour les imprimeurs, pour lej aubergistes, pour la multitude de petites gen; qu'un boycottage peut ruiner, et que M. de Stumn menace d'un tel châtiment s'ils publient, lisen ou laissent lire, des journaux jugés mal pensants.
Ces premières escarmouches n'empêchèrent poin les « pasteurs de la Sarre », réputés gens héroï ques, de créer un secrétariat du peuple pour le; ouvriers protestants et de répandre la Hilfe. Il; furent paralysés dans cette double besogne, de; le 4 janvier 1895, par un veto formel de V « Unioi de la grande industrie », dont M. de Stumm estl; notabilité prééminente. A priori^ toute organisa tion ouvrière, de quelque esprit qu'elle s'inspire est répudiée par M. de Stumm ; il n'en adme point le principe et prétendit interdire à l'Eglisi évangélique de favoriser ces nouvautés. On lu céda, et l'on promit, en février, de ne plus propa ger la Hilfe et d'amender le secrétariat ^ Mai ces concessions, ou plutôt, pour nous assimiler L langage de M. de Stumm, cette fin de révolte n'apaisèrent point le vainqueur. De lui-même, ilsi plaisait à ébruiter la querelle, en môme temp qu'il l'élargissait.
1 Voir à ce sujet : Freîherr von Sfumm-IIaîberg und die evanfjt lischcn GeisiUchen im Saargellet,^. 1-43; et Koizsclike : Offene Bricf, p. 12-20.
A deux reprises, il interpella au Reichstag : le 9 janvier 1895, contre la //i7/eetles jeunes chrétienssociaux, contre M. Weber, rendu responsable de l'évolution des cercles évangéliques de travailleurs, et, d'une façon générale, contre « les ecclésiastiques aveuglés » ; le 7 février, contre l'enseignement social donné dans les universités, contre M. Adolphe Wagner, l'économiste unanimement respecté, et, d'une façon générale, contre les « professeurs présomptueux ^ ». Du coup, après ^'être plutôt amusée de la lutte de M. de Stumna, industriel lointain, contre des presbytères lointains eux-mêmes, l'opinion s'émut en Allemagne de cette double série de provocations que le haut .baron, ami du souverain, dirigeait contre l'Eglise et contre la science. Passe encore d'attaquer l'Eglise, mais défier la science au nom d'une certaine féodalité industrielle, tout comme M. Stocker la défiait au nom de la théologie « positive », c'était la plus imprévue des audaces. Et comme si l'inédit appelait l'inédit, quelqu'un se levait en plein Landtag pour revendiquer contre M. de Stamm la liberté de la science ; et ce défenseur de la libre science avait nom Stocker 2. Inquiété dans ses intérêts, le libéralisme économique se faisait donner des leçons de tolérance par le
1 On trouvera les deux discours dans Kôtzschke: Offener Brief, Ip. 23-3L
2 Voir D. ev. Kz., 1895, p. 89-90. — M. Delbrûck, Evangelisch- Sozial, p. 89-91 (Berlin, Walther, 1896), note avec esprit cette piquante nouveauté ; il ajoute, p. 92-93, que les attaques contre le socialisme de la chaire rappellent les « persécutions contre les démagogues > {Demagogenverfolgungen de l'année 4819).
représentant de la plus ombrageuse orthodoxie ; r Eglise et la science étaient d'accord contre M. de Stumm ; et comme elles s'appuyaient l'une l'autre, on pouvait croire qu'elles seraient toutes deux victorieuses ^
Il n'en fut rien : la science tint bon, mais l'Eglise dut capituler. Car la science, en Allemagne, est intangible, même aux tout-puissants qui osent toucher à tout; les professeurs d'économie politique importuns à M. de Stumm, collaborateurs de la Hilfe ou de la petite Bibliothèque des Travailleurs que dirige M. Naumann, ne furent môme point inquiétés ~ ; M. Adolphe Wagner, devenu recteur de l'université de Berlin, affecta, dans le discours
1 Helmholtz, l'illustre physicien, prononça à Berlin, en 1877, son discours de rectorat sur la liberté académique des universités allemandes : « Dans des temps de conflits politiques et religieux, déclara-t-il, les partis dominants se sont assez souvent permis des assauts contre la liberté d'enseignement ; cela fit toujours l'effet, aux yeux de la nation allemande, d'une incursion dans un sanctuaire » (p. 16). — Le professeur Ziegler, de Strasbourg, a écrit tout un livre : Der deutsche Sludent am Ende des XIX}"" Jahrhunderts (Stuttgart, Gôschen, 1896), pour défendre la liberté universitaire. « C'est un mauvais professeur, dit M. Ziegler à la page 203, un infidèle économe du capital intellectuel qui lui est confié, que celui qui redoute les discours d'un député, les dénonciations d'un journal, la disgrâce d'un ministre ou d'un prince, et qui par là se laisse détourner de dire publiquement et ouvertement ce qu'il pense. Nous n'enseignons pas la science, nous apportons notre conception de la science. » Mot bien frappant, qui montre que la « liberté de la science », ainsi conçue, n'est rien de plus que la liberté du subjectivisme.
2 Gottinger Arbeiterbiblioteck (Gôttingue, Ruprecht, 1894 et années suivantes). M. le professeur Weber, de Fribourg-en-Brisgau, a écrit dans cette collection une brochure sur la Bourse ; M. le professeur de Schuize-Gâvernitz, de Fribourg-en-Brisgau, sur les trades-unions ; M. le professeur Delbrùck, de Berlin, sur le socialisme dans la Révolution française.
solennel de rentrée, de rendre hommage au mérite scientifique du marxisme et de maintenir, à l'endroit des doctrines socialistes, son droit de libre examen et d'approbation partielle ^ : et môme en mettant, dans l'un des plateaux de la balance, le poids de ses millions, de sa ténacité, de ses augustes amitiés, M. de Stumm ne pouvait faire incliner l'autre plateau, qui portait la science. Que pesait, au contraire, l'Eglise évangélique ? Rien évidemment, puisque le maître du sol [Landesherr) est maître de l'Eglise, et que M. de Stumm, en l'espèce, retlétait la pensée de Guillaume II. Le coup de clairon de M. de Stumm sonnait les débuts d'une campagne qu'allait entreprendre le pouvoir suprême contre le mouvement socialévangélique, et les premiers indices s'en succédèrent rapidement : M. de Zedlitz, à la Chambre prussienne, attaqua les congrès évangéliques - ; le gouvernement ne se fit point représenter au Congrès d'Erfurt ^ ; et le cours évangélique-social de Halle, par prudence, fut qualifié seulement de cours scientifique-social ^, comme si l'épithète de « scientifique » garantissait le respect, et l'épithète d' « évangélique » l'hostilité !
Précisément, en cette année 1895, l'empereur exigeait du Reichstag un enfantement des plus laborieux : celui de la loi contre les menées sub-
1 Die akademische Nationalokonomie und der Socialismiis. Rede zum Antritt des Rectorats, gekalten von Adolph Wagner (Berlin, Becker, 1893).
2 Kôtzschke, Offener Brief, p. 79.
3 D.ev. Kz., 1895, p. 221.
* Kôtzschke. Der sozialwissenschaflUche Kursus in Halle, p. 14 (Leipzig, Werther, 1895).
versives (Umsturzvorlage), qui suscitait beaucoup d'inquiétudes en Allemagne ; et les attaques de détail, dont les socialistes de la chaire et dont les chrétiens-sociaux étaient l'objet, ressemblaient à des épisodes d'un pian général de compression. Guillaume II lui-même, par un brusque et sage retour, fit avorter le projet de loi ; les socialistes furent laissés relativement tranquilles, tout comme les universitaires ; el c'est contre le mouvement social-évangélique que la rigueur des pouvoirs publics se concentra tout entière. Elle fut naturellement implacable, comme l'est toute victoire marchandée, limitée, et dont la limitation même produit sur le vainqueur l'impression cuisante d'une défaite à venger. Quel raccourci d'histoire ! Au palais impérial, en janvier, l'air était saturé de défiances, de troubles, d'inquiétudes ; des prophètes de malheur assiégeaient les oreilles du souverain ; on avait répété à satiété que la retraite de M. Gasimir-Perier hâterait l'avènement du socialisme en France * ; de mystérieux incidents, comme cette sombre et malpropre histoire de lettres anonymes où l'on essaya de compromettre le chambellan Kotze 2, semblaient servir à souhait les partisans d'une politique de violences en exaspérant bien légitimement l'humeur impériale 3, et Guillaume II s'armait pour
i Delbrûck, Evangelisck-Sozîal, p. 83 (Berlin, Walther, 1896).
'•^ Voir le mémoire de l'avocat Friedmann sur l'affaire Kotzé {Paris, Ollendorf, 1896).
3 Rade, Chr. W., 1896, p. 44: « Il n'y a aucun doute ; dans certains cercles on souhaite un socialisme révolutionnaire, afin de pouvoir i abattre (niederschlagen) avec violence. » — M. DelbrLïck, Evangelisch-Sozial, p. 117, signale, comme une coïncidence ins-
une défensive militante et pour une sévère réaction. De cet attirail de guerre, au cours de Tannée, il écarta les engins, bribe par bribe. A la fm de décembre, un trait lui restait encore, et par son ordre ce trait fut employé : le conseil suprême évangélique eut mission de le lancer, pour arrêter, au sein du protestantisme, le mouvement social.
Exécuteur fidèle, et j'oserais dire impartial, des volontés du maître, le conseil obéit ; il rendit le rescrit du 16 décembre 1895^. Entre ce rescrit et celui de 1890, les divergences étaient éclatantes. Il y en avait une d'avouée : tandis qu'en 1890 on avait lancé les pasteurs dans les réunions socialistes, on les leur défendait en 1895 -. Mais le contexte entier, plus encore que ce contre-ordre formel, décelait une inspiration absolument inverse de celle qui soufflait en 1890. On se plaignait, au début du document, que l'activité sociale, telle que la pratiquaient certains pasteurs, portât préjudice, tout à la fois, à leur recueillement intérieur, à la bonne gestion de leur paroisse, à la
tructive, le changement de la loi électorale dans le royaume da Saxe, indice d'un courant anti-démocratique.
1 Le texte du rescrit est publié dans la C/i7'oni/c, 1893, p. 463-467. Non sans vivacité, M. le professeur Schall a commenté ce rescrit d'une façon détaillée, dans son livre : Die bahylonische Gefangenschaft derprolestantischenKirche in Deutschland,i^Al-%i {Leipzig^ Werther, 1896).
2 Dans une lettre quasi-explicative que M. Barkhausen, en juin 1896, adressa à M. Lorenz, d'Eifurt, au nom du conseil suprême, on lit que rien n'est changé dans la situation du conseil suprême à l'égard des Arheitervevelne, et que ceux-ci ne sauraient être frappés qu'autant qu'ils se mêleraient d'agitations sociale» iD. ev. Kz., 1896, p. 241-242).
2o2 L'ALLEMAGNE RELIGIEUSE
saine conception du christianisme, enfin, qui ne permet pas d'attacher trop d'importance aux biens de la terre. L'invitation si précise qui les avait poussés, en 1890, à soutenir les revendications légitimes des travailleurs, n'était point répétée en 1895 : on leur signifiait au contraire d'enseigner aux pauvres que « le bien-être et le bonheur résident dans l'acceptation confiante de l'ordre voulu par Dieu, dans le travail, l'épargne, le soin de leurs enfants, et que l'envie, le désir des biens d'autrui, sont contraires à l'ordre divin ». On évoquait, à l'appui de ces commandements, un appareil disciplinaire ; on décidait que de temps à autre les surintendants rassembleraient les pasteurs pour régler leur attitude sociale i ; tandis que le rescrit de 1890 avait allègrement stimulé les initiatives, celui de 1895 les soumettait à la surveillance méticuleuse de la bureaucratie d'Eglise ; tandisqu'en 1890 onavait eu foi dans lacompétence des pasteurs, on paraissait en 1895 les réputer incompétents ; et tandis qu'en 1879 on avait attribué à toutes les classes et aussi, en quelque mesure, à l'Eglise, la responsabilité du mal social, les rédacteurs du rescrit de 1895 semblaient ne plus en reconnaître qu'une seule cause, l'esprit envieux
1 Or les surintendants, si Ton en croit M. le pasteur Schall sont eux-mêmes entourés d'entraves : joignant souvent à leur oliice bureaucratique la gérance d'une paroisse de ville ils manquent de loisir et de liberté {Die Sozialdemokratie in ihreii Walirheiten und Irrthûmern, p. 332. Berlin, Staude, 1890). Quant aux consistoires dont les surintendants ne sont souvent que les échos, ils sont à moitié composés d'hommes qui peut-être, jus- ^"qqo? ^^^ avancé, n'ont jamais fait d'études théologiques (Id.,
LE PROTESTANTISME ET LE iMOUVEMENT SOCIAL 253
des classes pauvres, et condamnaient toutes les tentatives qui devaient détourner l'Eglise de son but souverain: le bonheur des âmes i. Par cette mercuriale ecclésiastique, on reculait de vingt ans. Elle ne devait point demeurer lettre morte, et diverses mesures administratives le prouvèrent bientôt. M. le pasteur Hans Wittenberg, défenseur trop ardent des travailleurs ruraux, fut congédié par la Mission intérieure de Silésie -. Un haut fonctionnaire ecclésiastique de cette province, se piquant d'appliquer le rescrit en « bureaucrate », contraignit les pasteurs de quitter une réunion d'études sociales dont les hardiesses étaient suspectes 3. M. Schultze, qui peu de temps auparavant avait, à la Conférence de Meissen, défendu contre son collègue M. de Seydewitz une conception (( naumannienne » des cercles ouvriers, et qui aggrava son délit en annonçant au cercle de Leipzig un discours de M. Naumann, dut contremander l'orateur et démissionner ^ ; et, pour en
1 Pour le développement de ces comparaisons, voir Chronik^ 1890, p. 26.
'•^ Voir, sur les attaques de M. Wittenberg contre les grands propriétaires ruraux, Chronik, 18{)o, p. 379 et 421, et sur les mesures prises contre lui, Chronik, 1896, p. 51.
3 Voir, sur cet incident de Vevangelich-soziale Vereinigung^ Chr. W., 1896, p. 64.
^ Sur la conlerence de Meissen, voir Chronik, 1893, p, 347, et surtout la brochure de M. Schultze lui-môme : Die Frage cler evangelischen Arbeitervereine (Leipzig, Wigand), 1895. Les thèses de M. de Seydewitz et les thèses de M. Schultze y sont parallèlement citées. M. Schultze y soutient, p. 6, qu'actuellement la plupart des cercles inclinent à s'occuper, dans le détail, des intérêts des travailleurs ; et il voit dans cette évolution sociale des cercles la meilleure façon de vaincre la défiance des ouvriers saxons à l'endroit de cette institution (p. 7). — Sur la démissioa de M. Schultze, voir Chronik, 1896, p. 7y.
finir avec certaines œuvres sociales, on éloigna des lieux oii elles fonctionnaient les ministres qui les avaient instituées ^
C'est par une explosion de larmes, d'ironies et de fureurs, que l'Eglise évangélique, au moins en certaines sphères, accueillit la palinodie des autorités suprêmes : quinze mois ont passé, et l'émotion n'est point calmée. Voulant trouver une épithète adéquate à son courroux, la Christliche Welt reprochait au conseil suprême évangélique de se laisser engager dans des voies « catholiques 2 » : routine de style assez amusante, car la même feuille expliquait, par ailleurs, que jamais le catholicisme ne commettrait pareille maladresse : « Les vicaires romains souriront, gémissait-elle. Ils diront que leurs évêques, tout en exigeant la plus grande obéissance, leur laissent le plus large champ pour le libre déploiement de leurs forces ^ » et M. Rade lançait contre le rescrit une quadruple protestation, au nom de l'honneur du clergé, au nom de la jeune génération de théologiens, au nom de tout le mouvement socialévangélique, et au nom des Eglises d'Etat [Lan-
1 Ces manœuvres furent dénoncées par M. Rade, en 1896, au congrès de StuUgart (J5erîc/(^ w6er die Verhandlungen des 1'^" evanfielisch-sozialen Kongresses, p. 67-68. Berlin, Wiêgandt, 1896).
2 Chr. W., 1896, p. 9.
3 Chr. W.,1896, p. 9. — Cf. Kôtzschke, O/fener Brief, p. 38^ qui explique que le contact du clergé avec le peuple est permis dans l'Egiige catholique, empêché dans l'Eglise évangélique ; et un article de la Frankfurter Zeitung, cité dans la Chronik, 1896, p. 19. M. Stôtzel, membre du Centre, déclara de son côté, au Landtag, que les interpellations contre le mouvement protestant social ne pouvaient profiter qu'au socialisme, et prit la défense des associations de mineurs (Kôlzschke, op. cit. p. 80).
deskirchen), discréditées par cette façon de gouverner ^
« L'Eglise romaine rayonne, insistait la Deutsche Evang élise he Kirchenzeiiimg ^ et nous, avec notre activité sociale, on nous force de rentrer dans l'ombre. Par là s'affaiblit le crédit de notre cierge, et le protestantisme est débusqué de l'hégémonie de la vie allemande^. » — « Ce rescrit, reprenait la Christliche Welt, est attentoire à la dignité, à l'indépendance des pasteurs. On veut qu'ils se fassent prescrire par des supérieurs, ce qui est affaire entre eux et leur conscience •^. » Et M. Stocker, faisant écho, dénonçait la deminutio capitis infligée au clergé évangélique^. On déplorait, de toutes parts, que le conseil suprême, cédant toujours à des considérations politiques, voulût assouplir l'Eglise aux changements de la politique gouvernementale {der neiie Kurs der Regierung). M. Rade constatait, « avec une très grande douleur, cette dépendance dans laquelle se tenait la plus haute autorité de l'Eglise évangélique à l'endroit des dispositions et des opinions
1 C/ir. W., 1896, p. 8-10 : « C'est de l'eau sur le m'^ulin des adversaires du Landeskirchenthum. » — Id., 1896, p. 774, M. Rade fait remarquer que le resrrit ne se prononce point contre les pasteurs qui travaillent dans un sens conservateur, et qu'ainsi dans la lutte des classes,[le conseil suprême a pris position pour» les privilégiés.
2 D. ev. Kz., IS'J3, p. 62 et 242.
3 C/i?*. W., 1896, p. 7 et 9. — v< Nous verrons si nos ecclésiastiques sont des hommes ou des valets, » écrivait M. de Kgidy dans la Versôhnung (Voir Chronik, 1896, p. 66).
^ * D. ev. Kz., 1896, p. 62 et 193. Au jugement de M. Stocker, TEglise aurait dû se contenter d'adresser des avertissements personnels aux chefs des « jeunes » {D. ci'. Kz., 1896, p. 118).
successives des sphères dirigeantes^. » Et M. le professeur de Nathusius, remonlant jusqu'au faîte, écrivait sans ambages : « L'influence de M. de Stumm est un malheur national 2. » Les attaques contre le roi de la Sarre ne sont point justiciables de la haute cour d'Empire; aussi c'est sur lui, sur lui seul, que les évangcliques-sociaux s'acharnèrent 3, et contre lui Ton multiplia les pamphlets, depuis la « Lettre ouverte » de M. Kôlzschke, jugée diffamatoire par les tribunaux^, jusqu'à V Anti-Stumm du pasteur wurtembergois Schafer ^ ; les pasteurs de la Sarre, sujets indociles du redouté baron, publiaient, dernièrement encore, une brochure véhémente pour réfuter ses griefs'' ; et partout il est rendu responsable de ce que M. le pasteur Schall appelle, dans un opuscule récent, « la captivité de Babylone de l'Eglise évangélique^. »
1 Chr. W., 1896, p. 6. De même, le congrès libéral du Protestantenverein ^ bien que peu favorable au christianisme social, regretta que le rescrit se rattachât à des motifs politiques (Chronik, 1896, p. 179-180).
2 Martin von Nalhusius, Was ifit chrisflicher Sozialismus? p. 47. Cf. p. 44, où l'auteur explique que le pasteur qui, obcissant au rescrit, n'irait pas à la première réunion tentée par les socialistes dans sa commune mériterait d'être regardé comme un « chien muet ».
s En 1896, le congrès des cercles des travailleurs a pro'eslé, pnr un ordre du jour formel, contre la conduite de M. de Stumm {Chronik, 1896, p. 248).
* Sur les dillcrends entre M. de Stumm et M. Rôtzschke, voir Chronik, 1896, p. 146, et la brochure de ce dernier : Mein Pt'oz-ess mit dem Frelherrn von Stumm (Erfart, Wellendorf, 1896).
^ II. R. Schafer, Anti-Stumm (Goltingue, Ruprecht, 1893).
^ Freiherr von Stumm-Halberg und die evangelischen Geistlichen im Saargebiet (Gôttingue, Ruprecht, 1896).
' Eduard Schall, Die bahylonische Gefangcnschaftderproteslantischen Kirche in Deutschland (Leipzig, Werther, 1896). e titre
Le rescrit visait-il uniquement les jeunes chrétiens-sociaux, comme parut l'insinuer, peu après, un commentaire peut-être officieux du Reichsbote^? Si oui, il aurait eu un insigne insuccès ; car ce sont plutôt les vieux chrétiens-sociaux qui semblent avoir succombé, entraînés d'ailleurs dans la ruine de M. Stocker.
L'année 1895 avait été mauvaise pour l'ancien prédicateur de la cour. M. de Hammerstein, signataire avec M. Stocker de plusieurs projets de loi sur l'indépendance de l'Eglise évangélique, achevait de perdre sa grosse fortune ; la considération baissant autour de lui, on finit par dire tout haut qu'il avait aussi perdu son honneur ; il s'en aperçut lui-même, après tout le monde ; d'une faite rapide, il échangea son cabinet de la Gazette
un peu tapageur fut en quelque mesure justifié, en octobre 1896, par la timidité du synode provincial de la Prusse rhénane, qui ne hasarda point une intervention formelle en faveur des pasteurs contre M. de Sturam (Voir D. en. Kz.. 1896, p. 374-375, des regrets attristés au sujet de cette timidité). — En cette même année 1896, M. Lepsius, pasteur d'un petit village du Ilarz, entreprit une campagne de discours et de presse en faveur des Arméniens ; il fut invité par le conseil suprême à cesser cette campagne ou à démissionner; il démissionna; et l'arbitraire impérieux du conseil suprême fut sévèrement jugé dans l'Eglise évangélique prussienne (C/i?\ W., 1896, p. 1025).
1 Voir Chr. W., 1896, p. 63-66, et Chronik, 1896, p. 27. En tout cas M. Rickert, parlant au Heichstag en mars 1896, eut raison de dénoncer l'obscurité du rescrit [Chronik^ 1896, p. 115).
258 l'allesiagiNE religieuse
de la Croix conire une villégiature de contumace aux alentours du Partliénon, puis fut transporté de cette villégiature dans la prison de Moabit ; chevau-léger de la religion et des bonnes mœurs, on le condamna pour escroqueries ; on découvrit qu'il avait poussé l'enthousiasme pour la sainte institution de la famille jusqu'à entretenir deux ménages, et que son antisémitisme avait des tempéraments imprévus, puisque l'un de ses foyers, l'illégitime, était occupé par une fille de Sem^. Et la foule des députés conservateurs, comme pour oublier qu'ils avaient été les amis de M. de Hammerstein, se mirent à rougir de M. Stocker, qui avait été son intime collaborateur 2. Ils estimaient, d'ailleurs, que le journal le Volk, fondé en 1889 par le prédicateur de la cour, était devenu trop indulgent aux ardeurs des « jeunes ^ » ; et, par réaction, la Correspondance conservatrice publia contre les « jeunes » une violente philippique^, que M. Naumann qualifia
1 Sur les distinctions faites par M. de Krocher, député conservateur, entre les indélicatesses de M. de Hammerstein, qui rendaient impossible son maintien à la Gazette de la Croix, et son immoralité, qui était une « chose privée », voir les réflexions ironiques de la Chr. W., 1896, p. 161.
2 Sur les rapports de Stocker avec Hammerstein, voir sa réponse à Rade : D. ev. Kz., 1893, p. 430.
3 Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 34-33. H admet, p. 282, que la complaisance du Volk pour les tendances des « jeunes » vers la lutte de classes pouvait effrayer les conservateurs ; et, p. 56, que le parti conservateur était troublé parla façon dont les «jeunes » soulevaient la question agraire.
* Voir i>. ev. Kz., 1895, p. 413, et Chronik, 1895, p. 410. Cet article, qui était de M. de Manteuflel, dénonçait l'orientation avancée des congrès, les tendances de M. Naumann vers la lutte des classes et le socialisme agraire des pasteurs poméraniens.
d'hypocrisie*, et que M. Stocker à son tour critiqua, tout en blâmant la virulente appréciation de M. Naumann^. On cherchait, on trouvait, et l'on créait à profusion des occasions de se brouiller ; à la fin, en janvier 1896, le comité directeur du parti conservateur, en prétextant l'attitude du Volk, usa de chicane pour contraindre M. Stocker à quitter le groupe 3. « Je reste conservateur, » écrivait l'entêté pasteur au lendemain de sa sortie^; et le programme qu'il soumit à Francfort, en février 1896,- à un certain nombre de ses amis chrétiens-sociaux, en est en effet le témoignage ^. M. Stocker a l'obstination vraiment superbe de répondre aux infidélités, mêmes mesquines, par une fidélité même inopportune. Son enli^,c;ment
1 « Soyez au moins honnêtes et francs, protes'^d M. Naumann, et dites : Les chrétiens-sociaux représentcPo les inlcrcts des gens dépendants, nous représentons les intérêts des Herren^ et comme nous ne sommes pas assez larges pour admettre une représentation des intérêts de nos travailleurs, le Krach entre ces deux tendances doit éclater» [D. ev. Kz., 1895, p. 416-417). — Cf. Naumann : Was ist Christlich-Sozial ? Zweites Heft, p. 113-122, où la défense des sept pasteurs attaqués par la Correspondance conservatrice est présentée en détail.
2 VoirD. ev. Kz., 1895. p. 411.
3 Sur cette affaire du Voll:, qui ne fut qu'un prétexte, voir D. ev. Kz., 1896, p. 55-56 et 294, et Chronik, 1896, p. 145.
* D. ev. Kz., 1896, p. 56, — Id., 1895, p. 411, Stocker, après avoir riposté à la Correspondance conservatrice, maintenait qu'une activité sociale ne peut avoir lieu que sur un terrain conservateur. — Cf., en sens inverse, Delbrùck, Eva?igelisch-Sozial, p. 113: « Stocker veut orguiiser les travailleurs, le parti conservateur ne le veut pas. »
•'' Voir au sujet de ce programme: D. ev. Kz., 1896, p. 81. Ce programme avait été élaboré à la Wartburg en 1895, et le Volk, en le commentant, s'était plu à mettre en relief les points de divergence entre les vieux chrétiens-sociaux et les conservateurs {Chronik, 1896, p. 143).
PORARY ST m^rs COLLFGF
dans le parti conservateur avait diminué son rôle social ; dégagé par une expulsion, il voulut rester enlizé^
Au moment même où ces amis politiques, auxquels il avait tant sacrifié, avaient commencé de balbutier contre lui les paroles du reniement, une mésaventure abominable exposait M. Stocker au piétinement sauvage de ses anciens adversaires, et même aux railleries des couches indifférentes de Topinion. Le Vorwdrts^ journal socialiste, publia en 1895 une lettre privée que le prédicateur de la cour avait, en 1888, adressée à M. de Hammerstein - ; et sans môme juger sévèrement ce viol des pensées intimes, on condamna l'épislolier trahi, qui, dans cette lettre, ébauchait un plan d'obsessions destiné à détacher Guillaume II de la politique du Cartell, Yoire même de M. de Bismarck. Se ravalant à la taille de ses ennemis, M. Stocker n'avait point hésité à servir la théocratie par l'intrigue et ses grands desseins par de petits moyens ; ce papier indélicatement dévoilé en était
1 Voir Stocker. Brcizehn Jahre, p. i-viii. M. Delbriick, Evangelisch-Sozial, p. 116, qualifie de « cartell du maminonisme » l'alliance conclue parles conservateurs allemands avec les autres partis défenseurs des classes dirigeantes et cimentées par l'éviction de M. Stocker.
2 Voir le texte de cette lettre dans Stocker ; Dreizehn Jahre, p. 2. On appela cette lettre : « lettre du bûcher, » parce que M. Stocker y disait qu'on devait allumer un bûcher autour du cartell et tout d'un coup le faire flamber. La révélation fit d'autant plus de bruit qu'à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Bismark M. Stocker avait fait dans son journal l'éloge de r.iiicien chancelier (D. ev. Kz., 1895, p. 121-122). Il se défendit en déclarant qu'il n'avait jamais été le directeur de conscience de l'empereur et que, si cette lettre était authentique (?), il s'y exprimait en député, en chef de parti, en publiciste {Dreizehn Jahre, p. vi-viii).
une preuve surabondante; et la muUitude des spectateurs politiques, après avoir plus jalousement serré leurs propres copie-lettres et les lettres, aussi, des amis auxquels ils tenaient, se gaussèrent brutalement de M. Stocker. Il lui manquait une dernière disgrâce; l'empereur la lui asséna. Le 28 février 1896, Guillaume II faisait courir sur les fils télégraphiques de son Empire la dépêche suivante :
Berlin, Château, 28 février 1896.
Stôclver a fini comme je l'avais prédit il y a des années ! Des pasteurs politiques, c'est une absurdité. Qui est chrétien est aussi social ; « chrétien-social » est un non-sens qui conduit à l'exaltation personnelle et à l'intolérance, toutes deux contraires au christianisme. Messieurs les pasteurs doivent s'occuper des âmes de leurs fidèles, cultiver la charité, mais laisser la politique hors de jeu, car elle ne les regarde point du tout.
Guillaume Imperator Rex \
ï Chronik, 1896, p. 218. — Cette dépêche ne visait que le clergé protestant, comme l'observa, non sans malice, au Congrès cathohque de Dortmund, en août 1896, le curé Schmitz, de Trêves : « Le mot fameux qui court à travers le pays, déclara-t-il, n'est pas adressé aux prêtres catholiques : je n'en parlerai donc pas, et je dirai seulement ceci, que le peuple catholique ne comprendrait point que nous, ses directeurs d'âmes, nous dussions nous tenir à l'écart lorsque son bien est en jeu» {Verhandhmgen de?" 43 General-Versammlung der KatliollkenzuDortmund^^. 333. Cologne, Bachem, 1896). — Stocker, D. ev. Kz, 1896, p. 186, se plaint que catholiques, libéraux, juifs, socialistes, puissent avoir une activité publique et que cette activité soit défendue à l'égliso protestante.
C'est à son ancien précepteur que l'empereur expédiait ce billet ; quelques semaines après, M. de Stumm, exécuteur peut-être trop empressé, le livrait à la presse i. Vicissitudes des destinées et vicissitudes d'opinion! La réunion Waldersee de 1887, honorée du discours significatif du prince Guillaume, avait marqué l'apogée de la carrière de M. Stocker ; le télégramme de 1896, signé de l'empereur Guillaume, semblait en marquer le terme. Et l'orateur princier de 1887 avait invoqué avec respect la pensée chrétienne-sociale ; le sou-
1 Sur les divers commentaires provoqués par cette dépêche, voir Chronik, 1896, p. 289. — M. Delbrûck, Evangelisch-Sozial, p. 120-127, tentant une explication du télégramme impérial, soutient que M. Stocker y est absolument condamné à cause de ses alliances avec un parti politique, et que M. Naumann, au contraire, n'est visé que dans la mesure où il prétend transformer l'Evangile en loi. — La Christliche Welt accueillit fort mal le télégramme : ou bien on ne fait pas la politique du gouvernement, écrivit-elle, et alors on est « pasteur politique » ; ou bien on travaille pour le trône et l'autel, et alors on n'est point « pasteur politique » ! Par surcroît « cultiver la charité » implique le souci de la situation matérielle d'autrui {Chi\ W., 1896, p. 492-493) — M. Beyschlag, qui souhaite de voir persister, au moins en façade, une certaine concentration des forces évangéliques, regrette tout le bruit dont ce télégramme fut l'occasion {Chronik, 1896, p. 249). — Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 193 : « Chez nous, en Allemagne, il y a une telle corrélation entre les partis politiques et les tendances religieuses que les partis politiques exercent la plus forte influence sur la situation de leurs adeptes à l'égard de l'Eglise et du christianisme. Le socialisme est ennemi de Dieu, les progressistes sont ennemis de l'Eglise, les nationauxlibéraux sont ennemis du symbole, les libres-conservateurs, comme les libéraux, sont ennemis de l'indépendance ecclésiastique. Gomment donc le pasteur pourrait-il laisser la politique de côté?... C'est justement en vonX^ni s'occuper des âmes des ouvriers déchristianisés que le clergé s'est engagé dans les voies sociales » (Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 119). U appelait la prédication sociale eine Seelsorge im grossen Stil,
verain, en 1896, traitait de non-sens Taccouplement de ces deux mots ^. M. Adolphe Stocker et le christianisme social avaient été tour à tour exaltés ensemble et abaissés ensemble; et l'ancien prédicateur de la cour pouvait trouver dans ce parallélisme une amère consolation'-.
Il y a quelque chose de tragique dans la destinée de M. Stocker. Sur sa physionomie certaines rubriques resplendissaient, qui traduisaient nettement ce qu'il était, et plus encore ce qu'il se piquait d'être: « conservateur, » « chrétien-social 3, » « antisémite ». On les lui a chicanées, et puis on les a fait tomber, 3omme on eût arraché de simples masques. Dans le monde des idées, tout homme qui pense a son état civil, sur lequel il veille avec jalousie, et faute duquel il devient un outlaw^ un paria : M. Stocker, homme de discipline s'il en fut, avait un état civil, fort précis et fort bien tenu : on le lui a déchiré. « Chrétiensocial, » ce mot, depuis le télégramme impérial, a quitté le vocabulaire, — celui des fidèles sujets,
1 Depuis ce télégramme, l'empereur Guillaume semble avoir continué son mouvement de réaction, comme le prouvent ses derniers discours (D. ev. Kz.^ 1897, p. 97).
2 « M. Stocker, écrit M. Nauraann lui-même, est et demeure le père de notre mouvement... Que la question sociale est la principale de notre époque, M. Stocker fut le premier à nous le montrer» {Was heisst Christlich-Sozial? II, p. 31).— M. Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegiing, p. 100-108, explique que Stocker eut ce double mérite, de vulgariser Tidée chrétiennesociale et de faire de cette idée un facteur politique, mais qu'il eut le tort de la vouloir enchaîner aux destinées du parti conservateur.
3 « Conservateur, chrétien-social » : telle est la qualification de M. Stocker dans les annuaires du Parlement {D. ev. Kz., 1896, p. 291).
2G4 L ALLEîfAGNE RELIGIEUSE
tout au moins. « Antisémite, » la fraction du Reichstag qui s'est ainsi dénommée a des tendances que M. Stocker repousse, des instincts qu'il déplore, des souillures qu'il flétrit. « Conservateur, » il n'a plus le droit de s'appeler de ce nom, de par la volonté des conservateurs eux-mêmes ^ La personnalité de M. Stocker, à l'heure présente, est une personnalité déshabillée ; et contre ce résidu, de multiples haines continuent de s'acharner. Elles veulent écraser l'ancien prédicateur de la cour, comme si déjà elles l'avaient terrassé; en fait, M. Stocker est toujours debout. Débaptisé par ses ennemis, par ses amis, par l'empereur luimême ; il est apparemment convaincu, par le langage trop formel des circonstances, que ses chances politiques sont singulièrement précaires ; chrétien toujours, il prétend ne point abdiquer cette influence que peut exercer îout homme de foi, par ce fait seul qu'il la veut exercer ; chaque dimanche encore, dans l'église que lui construisit, pour lui tout seul, il y a trois ans, la fidélité vraiment fervente de ses amis, il annonce l'Evangile à plus d'un millier de Berlinois, petites gens pour la plupart ; rebuté par tant de mépris, il réunit encore l'un des plus nombreux auditoires que puisse espérer un pasteur dans cette capitale d'irréligion ; et ce n'est point la curiosité, c'est l'attachement qui groupe autour de lui ce restant de foule.
On n'a point voulu qu'il devînt une colonne de l'édifice impérial ; mais on ne pourra faire que
1 La violente brochure de M. de Krause contre M. Stocker représente le sentiment d'un certain nombre de conservateurs ID. ev. Kz., 1896, p. 126 et 146-149).
M. Stôcker, déchu de ses postes et déchu de ses ambitions, déchu même de son honneur aux yeux d'un certain nombre d'Allemands, consente à n'être qu'une banale épave. Se laisser oublier, même pour quelques mois, le grand disgracié s'y refuse : en faisant le mort, il donnerait à ses adversaires l'illusion qu'ils l'ont tué K Et c'est pourquoi, s'abouchant avec M. le pasteur Weber^ et M. le professeur de Nathusius^, et cherchant une étiquette vierge pour se refaire une virginité, M. le pasteur Stocker, étonnant d'énergie, essaye de fonder, aujourd'hui, le parti « ecclésiastique social^ », oii l'on n'aurait accès qu'en se montrant parfaitement orthodoxe et suffisamment conservateur^. L'isolement se fait, pourtant, autour de
1 Aussi n'écoute-t-il pas l'avis de M. Delbrùck, qui prétendait •qu'à la suite du télégramme impéria Stocker devait faire le mort pendant quelque temps [Evangelisch-So-Âal, p, 127).
'^ M. Weber, pasteur à Munchen-Gladbach, né en 1846, est l'un des initiateurs du mouvement protestant social en Prusse rhénane ; nous l'avons déjà nommé ci-dessus en parlant des cercles les travailleurs.
3 M. Martin de Nathusius, né en 1843, est professeur à Greifs wald.
4 Le manifeste du nouveau parti est publié dans D. ev. Kz., 1896, 0. 273. Le but poursuivi est la « réconciliation des classes » ; le noyen recommandé est « l'Evangile non falsifié et une activité
' ecclésiastique reposant sur la foi aux Heilsthatsachen », c'est-àlire aux faits de l'histoire du Christ d'où nous est venu le salut ;
8 es dangers signalés sont la liaison avec la théologie moderne et 'esprit d'agitation susceptible de provoquer la lutte de classes. — X D. ev. Kz., 1896, p. 295. — La D. ev. Kz., 1897, p. 97 et 141, mnonce une conférence du parti Kirchlich-Sozial à Cassel pour
; a lin d'avril 1897.
-> M. Stocker a longtemps soutenu que toutes les nuances théojgiques pouvaient fraterniser dans les congrès sociaux (Voir p. ex. ). ev. Kz., 1893, p. 213 ; 1894, p. 177 et 334-335) : il protestait
encore, en 1893, contre les attaques de M. de Nathusius, qui
M. stocker, chef de parti; les deux acolytes auxquels il avait jadis confié la direction du Volh, M. Oberwinder et M. de Gerlach, ont passé au camp des « jeunes^ )>; Qi comme ^i cette grande figure, fatalement, devait être sans cesse rapetissée par de mesquins incidenf?, elle offre une proie facile, en ce moment même, aux chroniqueurs judiciaires de TAllemagne, qui racontent une récente condamnation de M. Stocker pour calomnie et discutent si tel magistrat, qui naguère siégea dans l'un des nombreux procès du prédicateur, avait ou non une maladie du cerveau^.
M. Stocker, qui voulait être un agent de l'histoire,
s'était abstenu du congrès d'Erfurt en disant que les ritschliens et les libéraux y étaient trop largement représentés (D. ev. Kz., 1895, p. 213-214 et 245), et il répliquait que la faute en était aux hommes de droite, qui fréquentaient trop peu ces congrès {D. ev. A'3., 1895, p. 410). Pour justifier la fondation du parti Kircliiich- Sozial, il a commencé, lui-môme, à dire que les congrès évangéliques-sociauxne peuvent plus faire un travail commun {D.ev. Kz.^ 1893, p. 274), et à accuser les théologiens « modernes », et notamment U. Harnack, d'avoir exercé dans les congrès évangéliques sociaux une prépondérance abusive ; mais il maintient que ce n'est pas leur théologie même qui a mis ces congrès en péril {D. ev. A'3., 1896, p. 309). Cette campagne des Kirchlich-Sozial contre les Evajnelisch-Sozial a été arrêtée par une protestation de M. Adolphe" Wagner dans la Hilfe (Chr. W., 1896, p. 789). — M. Rade, Chr. W., 1896, p. 755, maintient que la possibilité d'une entente entre les diverses nuances théologiques sur le terrain social demeure un fait établi.
1 Certains prétendent {Chronik, 1896, p. 311) que le sacrifice de ces deux rédacteurs du Volk permit à M. Stocker de se réconcilier avec M. de Nathusius, dont il avait, peu de mois avant, sérieusement critiqué la brochure sur le socialisme chrétien {D. ev. Kz.^, 1896, p. 209 et suiv).
- Chronik, 1896, p. 436. — Voir les explications de M. Stocker^ D. ev. Kz., 1896, p. 422, et 1897, p. 53-54.
est devenu, provisoirement, la victime del'historielle^
Le christianisme social, second bouc émissaire des contrariétés de l'empereur, se porte mieux que M. Stocker 2. Mais par l'effet des secousses subies, il change lentement de caractère et commence une évolution dont nous résumerions volontiers lies traits principaux en disant qu'il se laïcise et qu'il se rapproche du socialisme '^, Qu'il se laïcise, c'est une nécessité, puisque les « pasteurs polirtiques » sont tancés et tous leurs collègues étroittement surveillés, et puisque les réunions où le mouvement social se poursuit leur sont parfois interdites, comme le fut à M. le pasteur Werner, de par la volonté du conseil suprême, en novembre 1896, r « assemblée nationale-sociale.» d'Erfurt ^. Et sans doute les congrès évangéliques-
1 II fut desservi, par l'historiette, même auprès de beaucoup îpositifs (Voir D. ev. Kz., 1896, p. 249).
2 On a publié à Brème, en mars 1897, un manifeste revêtu de «soixante signatures de théologiens et de laïques de toute l'Allemagne, la plupart peu connus — sorte de déclaration de guerre contre les tendances chrétiennes-sociales de tout ordre. La D. ev. Kz., 1897, p. 106-108, publie ce manifeste. La Chr. W., 1897, ,p. 262-263, s'accorde avec la D. ev. Kz., pour lui refuser toute umportance.
3 M. Gôhre, Die evangelisch-soziale BeweQung, p. 193-199, HBLvait prévu cette évolution : d'après lui, le pasteur doit, ou se 'iémettre pour fonder un parti de travailleurs, ou n'exercer modestement qu'une action conciliante. Et, désireux de joindre : l'exemple à la théorie, M. Gôhre a cessé d'être pasteur évanigélique à partir du 1" avril 1897 {Chronik, 1896, p. 402.) M. Rade,
Chi\ W., 1896, p. 771, conteste cette alternative en disant qu'elle ae s'applique qu'à certains chefs spécialement engagés dans la
inaôlce, comme Stocker et Naumann.
* Chronik, 1896, p. 496. — M. Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 434, bien que peu enthousiaste du congrès d'Erfurt, a blâmé la me-
ijure prise contre M. Werner.
sociaux ne sont point suspendus : on a tenu eni mai 1896 celui de Stuttgart, et l'auditoire, après un très adroit rapport de M. le pasteur de Soden i, qui d'ailleurs valut à son auteur l'ennui d'une instruction disciplinaire, a respectueusement réclamé pour l'Eglise évangélique le droit de « rechercher les motifs des dommages sociaux et moraux et de travailler à en triompher, dans la mesure des devoirs qui en résultent pour les pasteurs -». Mais dans ce congrès lui-même, d'oii M. Stocker, le créateur de l'institution, avait été écarté par un raffinement d'ostracisme^, il semble que les laïques aient joué un plus grand rôle que dans les précédents ^ ; ils auront à l'avenir plus de liberté
1 Le rapport de M. de Soden et les discussions auxquelles il donna lieu peuvent être étudiés dans le Bericht ûher die Verhandhinfien des V ev.-soc. Kongresses (Berlin, Wiegandt, 1896). La Gazette de la Croix, que son orthodoxie rigoureuse avait de tout temps rendue ombrageuse à l'endroit des congrès évangéliques-sociaux, déclara, après celui de Stuttgart, que ce qu'on avait dit sur la situation des ecclésiastiques par rapport à la politique et aux questions sociales ne valait pas la peine du voyage {Chronik, 1896, p. 255).
2 A la suite de ce congrès, un article de la Norddeutsche Allrjemeine Zeitimy essaya de prouver que le rescrit du conseil suprême évangélique et les décisions prises à Stuttgart étaient en complet accord {Chronik, 1896, p. 254). Mais Rade, Chr. W., 1896, p. 756, observe que, par le seul fait de sa tenue, le congrès protestait contre les nouvelles tendances indiquées par le rescrit.
3 Sur cette exclusion de M. Stocker, voir Rade, Chr. W., 1896, p, 622-623, et Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 185: Stocker en tira cette conclusion que le protestantisme, aujourd'hui, est incapable de rassembler ses forces pour une action vommime.
^ Sur trois questions mises à l'ordre du jour du congrès, deux eurent des laïques pour rapporteurs. M. Naumann, Einige Gedanken fur die Grûndung christlich-socialer Yereine, p. 23, remorque ce caractère <<' moins fortement pastoral » du Congrès de Stuttgart. Voir aussi Chr. TV., 1896, p. 545-546, et Kronik, 1896, p. 290. « L'avenir appartient à un mouvement conduit par
pour exposer toutes les conséquences sociales qu'une fraction de la pensée protestante, dédaigneuse d'une Eglise domestiquée, se plaît à induire du christianisme ; et les incidents des deux dernières années ont justement entraîné dans le courant évangélique-social tout un afflux de laïques. M. Delbriick, avec sa finesse habituelle, indiquait ce phénomène, il n'y a pas longtemps, dans les Preussische Jahrbûcher^ ; il paraît que l'alliance 3ntre la fortune et la culture, entre le Besitz et 'a Bildung^ qui caractérisait en tous pays les 'égimes « libéraux « et donnait l'illusion de leur mmortalité, serait tout près, en Allemagne, d'être dénoncée, et que la Bildung^ autrement dit la îCience, se cabrant contre l'humiliant dressage pe lui voudraient imposer M. de Stumm et ses ;imis, prêterait ses services de plus en plus actifs H la cause des réformes sociales. M. Naumann, itlonnant à léna, cet été, une série de conférences, ':{ fut accueilli par les professeurs de l'université ivec des salves d'applaudissements dont on soulaitait que le fracas fût entendu à Berlin - ; sous e drapeau de ce missionnaire réformiste, qui n'est loint un savant, l'Allemagne savante est en train le s'enrôler ; le juriste Sohm ^ et l'historien
I es laïques cultivés, et dans lequel le christianisme n'est plus [\îun molil" à côté d'autres motifs. »
1 Article publié dans le volume de Harnack et Delbriick: ■.vangelisch-Sozial. p. 70-87 (Berlin, Walther, 189G),
'^ Sur les six conférences de M. Naumann à léna, voir Chr. W., 806, p. 757. Le savant Hâckel y assistait ; un libéral exprimait e souhait que tous les ministres d'Etat allemands fussent conraints de suivre un cours chez M. Naumann,
^M. Rodolphe Sohm, né en 1841, médiéviste et juriste, profos- » eur à l'université de Leipzig, a créé, en 1896, une «association
Delbrûck, les économistes Max Weber et Schulze- Gàvernitz, lesthéologiens Harnack, Titius, Gregory, enfiii le professeur Lebmann-Holienberg, un homme de science qui est un Mécène, composent à M. Naumann une brillante avant-garde intellectuelle ; tout dernièrement encore, le philosophe Paulsen consacrait à ces nouveautés un article sympathique ; et si l'Eglise officielle est en train d'émigrer, forcément, du mouvement évangéliquesocian, d'autres contingents la remplacent.
Or, tant qu'elle s'y mêlait intimement, il était impossible, en dépit des efforts de certains «jeunes », que le mouvement évangélique-social tendit exclusivement à ce que M. Lehmann appelle la « léga-
sociale-scientifiquG »{Sozial-Wissenschaftliche Vereinigung)^ dont il a inauguré les travaux par une conférence sur les devoirs sociaux des hommes cultivés {Die sozialen Pflichten der Gebildeten. Leipzig, Werther, 1897).
1 Sur les conséquences qu'aura cette retraite de l'Eglise officielle pour la popularité de cette Eglise, il est permis d'éprouver beaucoup d'inquiétudes lorsqu'on se remet sous les yeux cette observation d'un connaisseur, très familier avec les classes populaires : « Nos masses de travailleurs sont capables d'un noble enthousiasme si les chefs ecclésiastiques donnent la juste solution et si la concordance entre les revendications essentielles des travailleurs et les doctrines du Christ est proclamée. La preuve en est dans les attaches et dans la ferveur qui relient beaucoup de familles de travailleurs aux communautés méthodistes et à des sectes semblables; elle est, aussi, dans les nombreux progrès qui ont été obtenus dans nos régions catholiques [Die Not des Vierten Standes, von einem Arzte, p. 229, Leipzig, Grunow, 1894). — Cf. Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 118 : « J'admettrais volontiers qu'une grande partie des misères que nous constatons aujourd'hui dans la vie chrétienne et ecclésiastique de l'Allemagne doivent être rapportées à ce fait, que du côté de l'Eglise on n'est pas suffisamment intervenu pour la situation du petit homme, pour ses besoins, pour ses misères. s>
lisation » de la lutte des classes ^ : les théologiens objectaient que l'Eglise est en dehors des partis ; et les bureau crates, qu'il ne faut mécontenter personne. Mais la lente retraite de l'Eglise supprime ces objections ; et les « jeunes » l'ont si nettement senti que, dès le mois d'août 1896, M. Naumann publiait dans la Hilfe un programme de socialisme national ^^ qu'en octobre il fondait à Berlin la Zeit^ organe quotidien de ce programme, et que r « assemblée des chrétiens non-conservateurs », réunie à Erfurt du 22 au 25 novembre, a jeté les bases d'une organisation socialiste-nationale ^ Avec un désintéressement qui témoigne la sincérité des amis universitaires de M. Naumann, M. Delbrûck souhaitait, dans la Zeit, que cette organisation eût le caractère exclusif d'une représentation du prolétariat, et que les hommes cultivés {die Gehildeten) n'y fussent admis que s'ils acceptaient intégralement les vœux du quatrième Etat ; la réunion d'Eriurt, où ces hommes cultivés étaient assez nombreux, n'a pris aucune décision ^ui ratifiât d'une façon précise ces idées de M. Delbrûck; mais c'est peut-être en vain que VI, Naumann les discute et les conteste ; si le groupe- Tient Naumann se développe, il sera, avant tout, m groupement ouvrier. Et de quelle importance il pourrait être, pour la situation intérieure de l' Allemagne et même pour sa politique extérieure,
1 C'est dans un article de la lîilfe que M. Lehmann s'exprime ninsi (cité et critiqué dans D. ev. Kz., 1896, p. 33).
2 Hilfe du 16 août 1896. — Cf. P. ev. Kz., 1896, p. 318-319.
3 On trouvera le compte-rendu de cette assemblée dans la :/Lronik, 1896, p. 365-373, et dans la Chr. W., 1896, p. llGO-1163.
272 h ALLEMAGNE RELIGIEUSE
qu'une partie de son prolétariat, quittant les enseignes internationales de MM. Bebel et Liebknecht, se rangeât derrière M. Naumann, nouveau guide du quatrième Etat vers la conquête des pouvoirs, et partisan, pourtant, du développement militaire et colonial de l'Allemagne monarchique : c'est ce que nous laissons au lecteur le soin d'entrevoir, et c'est ce que signifient quelques prophètes en augurant à M. Naumann un immense rôle politique ^. Déjà, par le feit même de leurs préoccupations sociales, certaines notabilités sont expulsées ou s'expulsent des vieux partis :
M. Delbrûck a délaissé les Freicoiiservativen, et M. Kulemann,hôte assidu des congrès évangéliquessociaux, a délaissé les nationaux-libéraux - ; M. Naumann assiste avec confiance à cette désagrégation du passé, qui lui fournit des pierres pour son édifice d'avenir, pour cette feste Burg dont l'assemblée d'Erfurt a commencé d'esquisser les plans. Dispersé maintenant à travers l'Empire, l'état-major, dont Erfurtavu la parade, s'occupe de recruter l'armée socialiste-nationale. M. Naumann et ses amis demandent une armée; si pour la rassembler quelques mois leur suffisent, 1' « Association pour le socialisme national » sera, cette année . même, érigée en parti; et le pasteur de Francfort, prévenu, par les atroces malheurs de M. Stocker,
1 M. DelbrLick, Evanqelisch-Sozial, p. 103-105 (Berlin, Walther, 1896) explique que, si M. Naumann se maintient d'accord avec le gouvernement dans les questions militaires, il peut devenir une puissance et marquer dans l'histoire d'Allemagne et dans celle du christianisme.
* Gôhre, Die evangelisch soziale Bewegung, p. 169-170.
que la fortune d'un parti ne doit point être attachée à celle d'un homme, en cédera la présidence à l'un de ses amis.
Alors l'Allemagne deviendrait le théâtre d'un mouvement purement ouvrier « sur base chrétienne ^ ». Remarquez cette formule, prônée par M. Sohm : elle est plus élastique, moins contraignante, que la vieille formule qui poussa M. Stocker en avant : « Au nom du christianisme » . S'il n'avait tenu qu'à M. Gôhre ou aux amis de M. Lehmann-Hohenberg, aurait-on conservé, même, dans la déclaration de principes votée à Erfurt, une étiquette religieuse -? M. Naumann, en tout cas, d'accord avec M. le professeur Harnack, désire que , dans son parti socialiste-national , tous puissent prendre place, protestants, catholiques, juifs même 3; voilà pourquoi, dans ce document d'origine protestante, aucune allusion à la Réforme ne s'est glissée; et si l'attachement au christianisme est affirmé, c'est avant tout parce que Jésus-
1 « A gauche, nous avons à défendre l'insigne et sacré patrimoine de notre peuple : amour de la patrie, fidélité au roi, foi chrétienne; à droite, nous avons à représenter les droits du mouvement ouvrier » (Naumann, réponse à la Konservative Korresponde7iz, publiée dans D. ev. Kz., 1895, p. 416).
2 Sur les discussions qui eurent lieu à ce sujet, et qui furent très vives, voir Chr. W., 1895, p. 1162.
3 Des polémiques se sont élevées dans le journal la Zeit, en décembre 1896, au sujet de l'admission des Israélites dans le parti socialiste-national. Dans un article de la revue die Wahrheit, 15 mai 1895, p. 100 (Stuttgart, Frommann), M. Naumann montre beaucoup de sympathie pour les catholiques-sociaux : « Il faut avoir patience, dit-il, marcher ensemble fraternellement. Il n'y a qu'un seulJésuspour catholiques et protestants. ^> — M. Stocker, I). ev. Kz., 1896, p. 434, critique vivement cette largeur du pirti Naumann et l'affaiblissement de la base religieuse, condilion même de cette largeur.
274 L ALLEM AaNE RELIGIEUSE
Christ, pour M. Naumann, est l'immorlol docteur de l'amour mutuel et de la fraternité. Il a parfois eu la bonne fortune, en réclamant des socialistes une tendresse respectueuse pour le christianisme ainsi présenté, d'emporter des adhésions insignes : il faisait en octobre dernier la recrue de M. Max Lorenz, journaliste révolutionnaire de Leipzig, homme de talent, dont toute la presse allemande a commenté la conversion ^ ; et comme l'imagination rapidement optimiste de M. Naumann décuple les conquêtes que la réalité lui concède, il espère, parmi ces forces révolutionnaires qui risquent de jeter l'Empire à bas, provoquer un schisme sauveur.
Dans la lutte entre le capital et le travail, mêlée désordonnée, brouille anarchique oii fermentait confusément la haine, le socialisme est intervenu: organisant la lutte, il a corrigé l'anarchie, mais il a cultivé la haine ; M. le pasteur Naumann veut à son tour organiser cette lutte, en enseignant l'amour. Avec sa double escorte de pasteurs indépendants de l'Eglise officielle et d'universitaires indépendants de la politique officielle, il regarde s'élever, en un flot incoercible, ces masses que le libéralisme, après les avoir instruites tout juste assez pour les soustraire à la direction des vieux dogmes, qualifie maintenant de barbares ; et sans
* Quelques mois avant, le 27 mars 1896, M. Max Lorenz, au nom du socialisme, et M. Sohm, aunomduchrisLianisme social, échangeaient de» conférences contradictoires devant VEvangelischer Arbeilerverein &Q Leipzig (CAr. W.,i%\)6, p. 525). Ces conférences turent publiées sous le titre : De7' Arbeiterstand und dieSozial demokratie (Leipzig, Werther, 1896).
poursuivre la revanche de ces dogmes, dont les théologiens ont égaré la formule, M. le pasteur Frédéric Naumann, trop naturellement pacifique, d'ailleurs, pour avoir la pensée d'aucune revanche, inclinant vers Guillaume II sa tête loyale et fière, et tendant à M, Bebel sa large main bien ouverte, leur demande à tous deux s'ils veulent collaborer, non point dans un millénium utopique, mais tout de suite, cette année même, et sur le terrain qu'offre l'Empire allemand, à la double et commune victoire du peuple et de Jésus i. Si les rêves de M. Naumann s'épanouissaient en trophées, il en honorerait la mémoire du vieux Wichern, aux côtés duquel, jeune candidat en théologie, il passa deux ans et demi ; et quoi qu'il advienne, la gratitude du disciple à l'égard de cet aïeul singulièrement dépassé assure à l'histoire du mouvement socialévangélique, malgré le caprice des puissants et la souplesse obligatoire des Eglises établies, une belle apparence d'unité et une sorte de cohésion triomphante 2.
Ml y a quelques années, M. Naumann préparait « l'époque chrétienne-sociale » qui, d'après lui, succéderait à Tépoque « socialiste » ; il travaillait alors pour une longue échéance (Voir Was helsst Christlich-Sozial, I, p. 3 et 44, Leipzig, Ueichert, 1894). 11 semble aujourd'hui qu'il espère, à bref délai, pouvoir imprégner de christianisme cette « époque socialiste » elle-même.
2 Nous tenons à recommander, à ceux qui voudraient suivre au jour le jour le mouvement évangélique-social allemand, les articles fort instructifs que la Revue du christianisme pratique, dirigée par M. le pasteur Ghastand (Vais, Ardèche), publie fréquemment sur ce mouvement.