CHAPITRE V
LA VIE protestante: EGLISES OFFICIELLES ET SECTES
Sous un balcon du château de Gobourg, protégé contre le soleil par un écran de lierre, s'aligne une fresque, déjà vieille de deux siècles. Elle remet sous nos yeux le cortège nuptial du duc Jean-Casimir: lansquenets, fauconniers, musiciens, piqueurs, composent la somptueuse escorte ; et puis défilent, remorqués par le char des époux, quatre conseillers des affaires temporelles et trois conseillers des affaires spirituelles : le duc traîne à sa suite, en son voyage de Cythôre, les deux bureaucraties qu'il tient à son service, celle d'Etat et celle d'Eglise. Au temps où fut dessinée cette fresque, l'Eglise protestante, dans les divers pays allemands, n'était rien de plus qu'une vassale du prince ; sous la pression de ce vasselage, toute spontanéité était écrasée ; les institutions ecclésiastiques, le ministère pastoral, les consciences mêmes des fidèles étaient choses d'Etat. Réveillé par deux siècles d'influences piétistes ou exotiques, à demi émancipé par les révolutions politiques de
l'âge contemporain, le christianisme évangélique dans l'Allemagne d'aujourd'hui nous offre une plus grande richesse, une plus grande complexité d'aspects ; et, pour en ramasser sous nos regards un tableau à peu près complet, ce ne sera pas trop de les arrêter en plusieurs endroits de l'horizon. Des conseils des princes, chefs nés de la religion, il nous faudra descendre jusqu'à la masse des sujets baptisés, groupés, suivant les hasards du domicile, en communautés paroissiales ; et si ce spectacle devait donner au lecteur d'aussi médiocres impressions qu'à nous-mêmes, nous croyons qu'on les corrigerait utilement en saluant avec nous l'élite évangélique, philanthropes et mystiques de la Réforme : philanthropes qui, s'organisant à côté des Eglises, travaillent pour elles; mystiques qui, groupés en communautés boudeuses ou bien en sectes séparées, entretiennent à travers le protestantisme, et le plus souvent à l'encontre des Eglises, un courant original de foi chrétienne.
Pour empêcher que la crosse et le glaive ne fussent réunis entre les mômes mains et que le chef d'Etat ne prétendit devenir l'intermédiaire entre ses sujets et le Très-Haut, le moyen âge avait versé beaucoup de sang, mis aux prises l'Allemagne et l'Italie, et dissocié, par de longues crises de divorce, ces deux moitiés de Dieu, le
Pape et l'Empereur. Contemplée de haut et de loin, l'histoire de toute cette époque apparaît comme un gigantesque effort pour sauvegarder la séparation du spirituel et du temporel, de Dieu et de César, principe fondamental du christianisme. Lorsque Luther détacha de TEglise romaine un certain nombre de communautés chrétiennes, bien des crosses furent en déshérence: les évoques auxquels elles appartenaient aimaient mieux en faire le sacrifice que de rompre leur fidélité à l'égard du pape. Alors, provisoirement, pour que ces nouvelles Eglises pussent tout de suite commencer à vivre, Luther confia aux princes et aux seigneurs terriens une partie des attributions jadis symbolisées par la crosse : c'est ainsi qu'il chargeait l'électeur de Saxe d'être le pouvoir d'ordre, qui maintiendrait dans l'Eglise la correction et l'harmonie ; il se remettait à lui du soin de trouver quelque organisation qui suppléât à la vieille et salutaire coutume de la visite épiscopale, tombée en désuétude faute d'évêques; il l'autorisait, enfin, à punir les mauvaises têtes qui voudraient, « sans bonne raison, faire acte d'isolement « [ohne guten Grund ein Sonderliches machen). C'est au nom de la charité chrétienne {aus christlicher Liebe) qu'il lui demandait d'assumer cette mission ; et de la formule même qu'il employait, il semblait résulter que ceux qui auraient quelque «bonne raison » pour se dérober à la commune consigne ecclésiastique échapperaient à tous châtiments *. Mais que
^ Voir, au sujet de cette doctrine de Luther, les explications de M. le professeur de Nathusius : Die Verfassung de?^ evangelischen Kirche, p. 23-35 (Ileilbronn, Ilenninger, 1888); et Kahl :
valaient ces nuances en face des volontés absor- Dantes des princes? Ils furent d'autant plus sûrement les maîtres, dans les Eglises fraîchement éformées,qu'oninvoquaitleurglaivepourdéiendre jupour imposer la Réforme elle-même *.
Dans les écrits des premiers réformateurs, les jippels au bras séculier sont constants: « la liberté ie croire, le droit individuel de se faire à soi-même an symbole, » n'étaient en aucune façon — c'est Renan qui en a fait la remarque^ — V « essence du protestantisme naissant ». « 11 faut faire violence à 3eux qui ont le cœur dur, écrivait Capiton au comte palatin; ainsi, terrorisés par l'épouvante, ils recevront plus facilement la doctrine ^. » Cette contrainte religieuse était d'autant plus haïssable que parfois elle ne s'avouait point elle-même et qu'elle
Lehrsyslem der Kirchenrechts und der Kirchenpolilik.hv- 2o4 (Fribourg, Mohr, 1894) : entre le principe de la séparation du spirituel et du temporel et les prérogatives dont Luther arme rélecteur de Saxe, M. Kahl voit une <-. inconséquence ».
1 On lit, dans la Schlossidrclie de Wittenberg, cette curieuse épitaphe latine de Frédéric le Sage, hommage solennel rendu par la Ruiurmo au prince saxon :
Hic evangelii primum doctrina recata
Deterso cœpit pura nitere situ.
Induit hic veros vultus iterumque colorem
Accepit tandem religio ipsa suum.
Et cum Geroiani sumpsissent arma tyranûi
Contra evangelion sanctaque jussa dci, Doctores tibi cura pios defendere soli
Et Christi late spargere dogma fuit.
(S lier, Corpusculum Inscriptionim Vitebergensiim, p. 26, Wittenberg, Herrosé, 1883.)
« Renan, Etudes d'Histoire religieuse, ip. 343 (Paris, Lévy, 1857).
3 Nous empruntons ces citations de Capiton et de Bucer au livre de M. Paulus : Die Strassbunjer Reformatoren und die Gewis.<ier}sfreiheit, p. 16, 37 et 40 (Fribourg, Ilerder, 1895).
usait d'artifices de langage pour se targuer d'être compatible avec la liberté intérieure du chrétien. « On ne peut contraindre [zwingen) persqnub V la foi, déclare, au huitième dialogue de Martin Bucer, un interlocuteur encore naïf. — Qu'est-ce que contraindre [zwingen)'i interrompt un second, qui exprime la pensée de l'auteur. — Contraindre (zwingen)^ réplique le premier, c'est obliger [nuthlgen) quelqu'un contre sa volonté. » Et Bucer de reprendre triomphalement, avec la subtilité d'un bon apôtre : « Nous y voilà î contre sa volonté. Mais l'homme peut-il faire quelque chose qu'il ne veuille pas? Gela n'est pas possible; car ce que l'homme dit ou fait, il doit auparavant vouloir le dire ou vouloir le faire. » Avec une pareille élégance de casuiste, Capiton démontrait que les mesures par lesquelles on obtenait des conversions forcées au protestantisme ne constituaient nullement une contrainte de foi {Glaubenszwang) ^^\x\?i(\\xe la foi (Glaiiben) est intérieure. Bucer alléguait aux souverains de son époque l'exemple des princes de l'antiquité, dont le sceptre, à l'intérieur de la cité, régissait souverainement toutes choses, humaines et divines ; et c'est ainsi qu'à la théorie catholique des droits absolus de la vérité, antérieurs et supérieurs à la volonté du monarque, se substituaient, pour légitimer l'emploi du glaive, des réminiscences païennes, au nom desquelles l'Etat prétendait être l'arbitre de la vérité, en même temps qu'il en serait le défenseur.
Durant deux siècles d'ancien régime, où l'Eglise catholique elle-même, encore qu'elle en pût appeler des caprices du pouvoir civil à la suprématia
«exotique du Saint-Siège, luttait assez péniblement 'Contre les tentatives d'omnipotence religieuse des ^Bourbons et des Habsbourgs, les Eglises protestantes d'Allemagne, emprisonnées dans les divers .Etats, et protégées par ces Etats contre la concurrence de toute confession rivale, durent payer :e service en donnant leur liberté comme rançon. iLes juristes, dans leur vaste arsenal, avaient des naximes toutes prêtes pour légitimer cette situaion subalterne du christianisme évangélique : et ;i 'ensemble du système s'appelait le « territoria- 1 isme ». Il fut ébranlé, parfois ruiné, par le double iissaut des idées révolutionnaires et des armées napoléoniennes; le piédestal qu'avaient construit l'Etat les légistes du passé fut reconnu fragile et commença de chanceler.
Mais Hegel vint à point, théoricien d'un jacobi-
lisme métaphysique, pour offrir à l'Etat un autre
)iédestal ^ ; son disciple Marheineke professait que
'Etat et l'Eglise n'étaient que les deux faces d'une
eule et môme institution - ; l'on put croire un
nstant que la maîtrise du prince sur les cons-
iences, qui dans les sociétés moins avancées
icnt ses titres de la violence, les tiendrait à l'ave-
ir de la spéculation la plus raffinée ; et tandis que
3s divers souverains allemands, entraînés par
exemple de Napoléon, ébauchaient avec le Saint-
>iège des projets de concordats, émancipateurs
our les catholiques, ils imposaient aux Eglises
rotestantes un joug toujours plus pesant. Quelque
1 Voir Kôhler, Lehrbuck des deutsch-evangelischen Kirchen- ^chts, p. 61 (Berlin, Reuther, 1895).
3 Cité dans Kôhler, op. cit., p. 94.
temps durant, l'Etat prussien, supprimant les consistoires comme inutiles après les avoir progressivement dépossédés^ rattacha les affaires d'Eglise, comme une simple branche de la police, au ministère de l'intérieur. Frédéric-Guillaume III voulut unifier en une seule église les réformés et les luthériens de son royaume ^i il ne recourut point à des colloques théologiques, qui auraient pu préparer, librement, sincèrement, un vrai rapprochement entre ces deux confessions ; il voulut que la^ divergence des croyances fût comme voilée par l'unité factice des institutions ecclésiastiques 3; d'autorité, il édicta cette union ; pour symbole, elleeut un rituel liturgique {Agende)^ commandé par" la volonté souveraine ; pour sanction, elle eut des^ dragonnades, dirigées par les gendarmes prus-siens contre les luthériens récalcitrants, qui serefusaient à comprendre que « le nom du roi doit être sanctifié », tout comme celui de Dieu. Avec^ une désinvolture impérieuse, en dépit des protestations de Schleiermacher^, le roi de Prusse jouai1( de sa crosse; mais, quant à son glaive, le vieux^ glaive défenseur de la Réforme, il l'abandonnait èl la rouille; l'époque était passée, où les souverainà(
ï Kôhler, op. cit., p. 61.
2 Tel avait été, depuis longtemps, le rôve des rois prussien^ (Kahl, LeJiVsysiem des Kirchenrechts und dcr Kh'chenpolitik, I^ p. Gl (Fribourg, Mohr, 1894).
•" Sur les résultats de cette Union et sur les menaces de di3« parition qui en ont résulté pour le luthéranisme pur, voir Dbllini gev : L'E'jlise et les E'jlises^ traduction Bayle, p. 294 et suivi (Tournai, Gasterman, 1862).
* Sur CCS protestations et sur les polémiques échangées entM « Pacificus Sincerus » (Schleicrmachcr) et Augusti, de Bonlll défenseur du territorialisme, voir Kohler : op. cit., p. 62.
achetaient leur pouvoir sur l'Eglise par la protection qu'ils lui donnaient ; cette protection passait pour archaïque, à mesure que triomphaient les principes de tolérance ; mais l'Etat prétendait toujours à régner sur l'Eglise évangélique, bien qu'il n'aspirât plus à régner pour elle*.
Cet anachronisme par lequel il retenait tous ses droits après avoir fait bon marché de ses devoirs provoqua dans certaines sphères un mouvement de réveil. Les communautés de la Prusse rhénane et de la Westphalie, que le voisinage de la Hollande et les immigrations suisses avaient imprégnées d'influences calvinistes 2, cherchaient volontiers, dans l'histoire des temps apostoliques, des indications ou des modèles pour l'agencement de l'établissement religieux ; à la difïérence du luthéranisme pur, elles attachaient à la constitution de la primitive Eglise une importance quasi-sacrosainte 3 ; et c'est au nom même de leurs consciences qu'elles purent opposer au système du territorialisme, fatal pour les libertés ecclésiastiques, l'idéal d'une organisation synodale ^. L'Etat prus-
' stocker, WacKauf, p. 144 et suiv., développe cette thèse, que Luther admettait comme un pis aller, la maîtrise des princes sur l'Eglise, que cette maîtrise était acceptable tant qu'on vivait sous un régime d' « Etats d'églises » [Kirchenstaaten) plutôt <^ue d'églises d'Etat (Staatskirchen)^ mais qu'elle n'eut plus raison d'être, du jour où l'Etat, cessant d'identifier ses intérêts à ceux de l'Eglise, devint paritâtisch, c'est-à-dire supra-confessionnel et ouvert à toutes les confessions.
2 Voir Kôhler, op. cit., p. 119 et suiv.; et Nathusius, Die Verfassung de?' evangelischen Kirche, p. 38.
3 Sur cette divergence entre les églises luthériennes et les églises réformées, voir Kahl : Lehrsyslem des Kirchenrechts und dcr Kirchenpolitik, I, p. 126-128 (Fribourg, Mobr, 1894).
* Stocker, Wach'auf, p. 163.
sien tint compte de leurs vœux lorsqu'il élabora pour ces deux provinces le règlement de 1835 S qui laissait aux communautés l'élection de leurs pasteurs et créait une représentation des intérêts religieux. Et, vers la môme époque, en Bade, en Bavière, des aspirations analogues recevaient des pouvoirs publics un commencement de satisfaction -.
Frédéric-Guillaume IV, qui prit en 1840 la couronne de Prusse, réputait mortelles pour l'Eglise les chaînes dont elle était chargée par l'Etat ^ ; il les voulait détacher. Si dans la vie de cette Eglise l'Etat n'avait été qu'un intrus, le pieux monarque eût réussi dans son œuvre ; mais c'est par l'Etat, dans l'Etat, sous l'Etat, que l'Eglise s'était accoutumée d'exister ; et certains sevrages sont plus lents à accomplir qu'à résoudre. Des généreux efTorts de Frédéric-Guillaume IV, il n'est resté qu'une institution et un exemple : d'abord l'institution du conseil suprême évangélique [Oberkirchenrat) ^, sorte de consistoire souverain, dont la création dessina, entre les afliaires temporelles et les affaires spirituelles du royaume, une ligne de par-
1 Jacobson, Das evangelische Kirchenrecht des Preussischen Staates iind seiner Provinzeîi, I, p. 93-97 et 319-325 (Halle,
Pfeffer, 1864).
2 Voir Kôhler, op. cit., p. 124-125.
3 « Le système territorial et répiscopat du souverain, disait Frédéric-Guillaume IV, sont de telle nature qu'une seule de ces institutions suffirait à tuer l'Eglise si elle était mortelle. » M. Stocker cite ce mot en faisant Tcloge de Frédéric-Guillaume IV, qu'il appelle « un royal prophète de la liberté chrétienne » {D. ev. Kz., 1893, p. 153-loG). — Cf. Stocker: WacJVauf, p. 1G2, et Janssen : Zeit und Ubensbilder, II, p. 33G et suiv.
* Kohler, op. cit., p. 114.
tage aussi précise que tardive, et puis l'exemple, fort rare au sein de la Réforme, d'un chef d'Etat doutant de sa compétence à l'endroit des choses d'Eglise et laissant transparaître ses doutes non point comme une incertitude de sa pensée, mais comme une angoisse de sa conscience *.
Mais au moment où l'Etat semblait se préparer à lâcher les rênes à l'Eglise, il advint que le pouvoir de l'Etat, en Allemagne comme partout, se morcela. Le souverain moderne ne gouverne plus sans partage, son Parlement le surveille, le précède, le guide : ce Parlement n'aura-t-il pas son mot à dire dans les affaires de l'Eglise évangélique? Si la vieille suzeraineté du prince sur l'Eglise n'était qu'un corollaire de son pouvoir politique il convenait qu'il partageât avec son Parlement cette suzeraineté dérivée, comme ce pouvoir politique lui-même, et il convenait aussi que le ministère, dûment responsable devant les représentants dos sujets, fût officiellement associé à la gérance des affaires spirituelles. Lentement, à travers les esprits, cette logique se fraya sa route; et c'est en vain que la constitution allemande de 1848 attribuait aux différentes Eglises une parfaite autonomie pour le règlement de leur vie ~ ; cette autonomie servit à l'Eglise catholique, non aux Eglises évangéliques ; et les crises poli-
ï stocker, Wach'auf, p. 262.
2 Cette autonomie, en 1848, fut surtout réclamée par la fraction catholique du Parlement (Kahl, op. ci-t., I, p. 297). — Elle resta sur le papier, en ce qui concerna l'Eglise évangélique (Beyschlag, W'elche Entwickelung hatdns Verhultniss von Staat und Kirchein Preussen genommenf p. 7. Halle. Strien. 1891).
tiques qu'a dénouées l'avènement delà démocratie, bien loin de rendre au protestantisme la maîtrise de ses propres intérêts et de son propre avenir, firent surgir un nouveau souverain qui revendiquait sa part dans le gouvernement des Eglises; à cô'é du chef d'Etal traditionnel (Landesherr)^ le Parlement dressa ses multiples têtes. Lorsque M. le professeur Virchow, adversaire acharné de l'idée religieuse, réclame pour les représentants du peuple prussien le droit de ratifier ou de rectifier les décisions de l'Eglise évangélique prussienne, il part de cette idée que l'Etat a désormais un certain nombre de titulaires, et que tous ces titulaires doivent en quelque mesure être associés à la régence de l'établissement religieux. On objecte que c'est parce que le chef d'Etat est le premier dans l'Eglise {pi^imus in Ecclesia) qu'il est en même temps i'évêque souverain {siimmus épiscopus)^ et que son rôle de pouvoir spirituel est dévolu plutôt à sa personne qu'à l'Etat ; cette théorie, si elle obtenait gain de cause, exclurait le parlement de toute ingérence dans l'Eglise; mais elle fait l'effet d'une subtilité de circonstance plutôt que d'une déduction rationnelle *.
Ainsi succombe la conception, relativement simple, d'une monarchie laïque préposée à l'Eglise évangélique 2, et sur les ruines de cette conception
1 Sur cette nouvelle situation qu'a faite aux Eglises protestantes l'avènement du parlementarisme, voir Nathusius -.Die Verfassung der evanrjelischen Kirche, p. 42-43.
2 Nous renvoyons le lecteur désireux d'approfondir ces questions au livre tout récent de M. Georges Pariset : L'Etat et les Eglises en Prusse sous Frédéric -Guillaume I" (Paris, Armand Colin), travail de premier ordre, où l'érudition précise du détail
deux systèmes inédits opposent leurs échafaudages : d'une part, le système presbytéral, en vertu duquel l'Eglise, dans une très large mesure, administrerait elle-même ses affaires par l'intermédiaire d'assemblées qu'éliraient les fidèles; d'autre part, le système parlementaire, qui tendrait à mêler les représentants de la nation, croyants ou libre-penseurs, protestants ou non-pro lestants, au gouvernement de l'Eglise évangélique, et cela en vertu même du mandat purement laïque que leurs commettants leur avaient confié. Ces deux systèmes, dont l'un émanciperait l'Eglise en lui laisant la responsabilité de sa propre conduite, et dont l'autre risquait de l'asservir en la mettant à la discrétion d'une majorité parlementaire irresponsable, ont conclu l'un avec l'autre, dans la Prusse contemporaine, une sorte de compromis bâtard, dont la constitution de 1873-1876 fut le ; résultat. Par les développements qu'elle a donnés i l'institution des synodes i, cette organisation aouvelle de l'Eglise évangélique a réglementé et ûnguliôrement étendu le droit auquel cette Eglise Dcut légitimement prétendre, d'être consultée sur :5es propres affaires ; elle a permis aux bureaux
1 le porte préjudice ni à la clarté des grandes lignes ni à l'ampleur
! )riginale des vues d'ensemble. Le règne de Frédéric- Guillaume l"
î /• apparaît comme une époque de transition, d'où l'auteur plane
Lvec aisance sur les diverses phases qu'ont traversées, en Prusse,
es rapports entre l'Eglise et l'Etat. A beaucoup d'égards, l'étude
le M. Pariset sur le protestantisme, observé au xviir siècle, l'a
onduit à des conclusions assez rapprochées des nôtres.
1 Depuis 1835, la Prusse rhénane et la Westphalie avaient des
ynodes provinciaux; en 4873, cette institution fut étendue aux
litres provinces de Prusse, où ces synodes se réunissent tous
es trois ans.
directeurs des synodes de faire entendre leur avis lorsque certains postes de la haute bureaucratie ecclésiastique, comme ceux des surintendants, doivent être pourvus. Le rituel nouveau que suivent, depuis deux ans, les communautés du royaume de Prusse * fut longuement élaboré par une commission qu'avait désignée le synode général ; il fut accepté, finalement, par ce synode général lui-même. Mais ce premier épanouissement des libertés de l'Eglise évangélique comportait une pénible compensation : la Chambre prussienne exigea que le mode de recrutement des synodes favorisât l'élément urbain au détriment de l'élément rural, c'est-à-dire les indiiférents ou lesî incroyants au détriment des couches de la nation; suspectes encore de bigotisme ; elle décida que lescommunautés qui voudraient élever au-delà d'unt certain taux la contribution pour les dépenses dui culte devraient solliciter l'approbation non seulement du ministère, mais de la Chambre elle-même"^ ; elle reconnut au ministère, enfin, le droilï d'intercepter et de ne point présenter à la sanction du monarque une loi ecclésiastique élaborée ? par le synode général et acceptée par la Chamb^^ si le ministère apercevait quelque divergence e: ce projet de loi et la législation en vigueur ^.
1 Voir, au sujet de ce rituel, notre chapitre m. Il a été public en deux volumes sous le titre : Agende fur evaiiQelische Landes- ■ kirche (Berlin, Mittler, 1895).
- Sur ces exigences relatives aux contributions d'Eglise, voii^ Nathusius, op. cit.., p. 57. j
3 Sur ce placet ministériel, voir Nathusius, op. cit.., p. 60-61 ; et, sur la constitution en général, Stocker, Wach'auf, p. 163 et^ suiv., et, en sens inverse, Beyschlag, Welche Entwickehing haU
Cette dernière restriction, surtout, fut un objet de scandale pour l'Eglise évangélique de Prusse. On déclara qu'elle avait sa « loi de mai », tout comme l'Eglise catholique. On relevait avec douleur ces paroles du commissaire général du ministre des cultes, prononcées en 1876 au cours de la discussion: « Dans l'Eglise catholique, l'Etat ne peut pas influer sur la genèse même de la loi ecclésiastique, car cette loi est élaborée à l'étranger, il peut seulement en permettre ou en défendre la publication. Au contraire, dans l'Eglise évangélique, l'Etat est en mesure d'arrêter à sa naissance une loi d'Eglise qui lui déplaît; car les lois naissent dans l'Etat, avec son continuel concours 1. » De ces entraves si franchement avouées, l'Eglise évangélique de Prusse pouvait encore se consoler, tant que le Kultiirkampf mettait l'Eglise romaine en lisière; mais du jour où cette dernière recouvra sa liberté, la Prusse protestante donna ce spectacle d'un Etat qui supprimait pour la législation intérieure de l'Eglise catholique l'obligation du placet gouvernemental et qui précisait au contraire cette obligation pour la législation intérieure du protestantisme -. Le gouvernement de l'Eglise protestante par un Etat protestant aboutissait à cette conclusion fatale, que l'Eglise de la majorité — l'Eglise d'Etat -— traînait après elle un plus
das Verhultniss von Staat und Kirche in Preussen genommen ? p. 17 et suiv.
1 Cité dans Nathusius, Die Verfassung der evann. Kirche, ip. 48-49.
2 Stocker, Wach'auf, p. 539 : « Autrefois l'Eglise romaine avait un placet, et nous n'en avions pas ; maintenant nous avons ua placet, et l'Eglise romaine n'en a pas. »
lourd fardeau de chaînes ^ que n'en supportait l'Eglise de la minorité — l'Eglise tolérée.
Historiquement, cette inégalité de traitement était naturelle ; il n'était point surprenant qu'une Eglise qui, depuis qu'elle existe, a revendiqué son indépendance à l'égard de l'Etat, fût plus proche d'être exaucée qu'une ancienne Eglise d'Etat. Mais dans celle-ci les consciences commencèrent de s'insurger ; et, le 15 mai 1886, quarante-deux membres conservateurs du Landtag prussien, parmi lesquels on distinguait M. le pasteur Stocker et M. le baron de Hammerstein, signèrent la motion suivante :
« Que la chambre des Députés décide d'adresser au gouvernement royal la proposition d'envisager les mesures opportunes pour que, en môme temps qu'on rend une plus grande liberté et une plus
1 En 1891, le Kirchenhlatt fur die evangelisch-lutherischen Gemeinden in Preussen, commentant le discours de M. Barkhaugen, président du conseil suprême évangélique prussien, à l'ouverture du synode général, écrivait; « Où trouve-t-on quelque trace, dans ce discours, de la vraie théorie de Luther, d'oprès laquelle la fonction d'évêque territorial dévolue au souverain est seulement une aide en cas de besoin {ein Nothelf)'i... Nous y pouvons voir un signe évident des progrès toujours plus effrayants du césaropapisme dans la Landes] arche: il y domine tout, il y pénètre tout. « Le nom du roi doit être sanctifié, criaient aux luthériens, en 1834, les gendarmes et les cuirassiers. » C'était une profession de foi qui ne laissait rien à désirer au moins en brièveté et en clarté. Ce que Barkhausen, en 1891, recommandait comme le premier devoir du synode général, c'est au fond la même chose. (Cité dans Schall, Die Sozialdemokratie in ihren Wahrheiten und Irrthumern^ p. 344. Berlin, Staude, 1893.) — M. Stocker, lui, résumait ainsi les résultats de la constitution de 1876 : « Notre église est devenue plus indépendante vis-à-vis de la personne du souverain, mais beaucoup plus dépendante vis-à-via de l'Etat. » {Wach'auf^ p. 539.)
grande indépendance à l'Eglise romaine catholique, on garantisse aussi à l'Eglise évangélique une augmentation équivalente de liberté et d'indépendance, et une plus grande richesse de moyens pour subvenir aux besoins religieux i. »
Les discours prononcés en faveur de cette motion, au cours des nombreux débats dont elle fut l'occasion dans la Chambre prussienne, contribuèrent à en préciser le sens : ce que souhaitaient, ce que souhaitent toujours les signataires, ce serait que les synodes fussent appelés à émettre un avis pour les nominations des professeurs des universités '^, — et l'on espérait paralyser, par là, les progrès de la théologie incroyante dans les chaires du haut enseignement; ce serait que le recrutement des consistoires et du conseil suprême évangélique dépendît aussi en quelque mesure de la volonté des synodes ^^ que les surintendants généraux, sorte de bureaucratie épiscopale qui transmet à l'Eglise les arrêts de l'Etat et présente à l'Etat les vœux de l'Eglise, eussent une plus grande liberté pour déférer aux désirs des synodes, et qu'on ne les vît plus, comme naguère, empêchés par l'Etat de publier une lettre pastorale au sujet du repos dominical, lettre écrite conformément aux indications du synode général^; et ce serait enfin que les droits de la Chambre sur les affaires d'Eglise fussent fortement diminués '^, et que le
1 Cité dans Nathusius, op. cit., p. 50.
2 Stocker, Wach'auf, p. 243 et suiv.
3 Nathusius, op. cit., p. 54.
* Nathusius, op. cit., p. 55.
6 Nathusius, op. cit., p. 58-59 : < A l'avenir, s'écria en 1876 M. de Kieist-lletzow à la chambre des Seigneurs, c'est dans les
ministère ne pût plus interposer son veto, comme ane cloison infranchissable, entre les décisions des Eglises et la ratification du chef de l'Etat K
L'Etat moderne, tel que l'ont fait les révolutions politiques du xix" siècle, peut-il jouer dans l'Eglise protestante une façon de rôle épiscopal? C'est à ces termes que se ramène la question. Il est certains Etats d'Allemagne qui la résolvent par l'affirmative: les villes de Lubeck et de Brème, les principautés de Schaumburg-Lippe, de Reuss (ligne cadette), de Schwarzburg-Rudolstadt, le duché de Saxe-Gobourg-Gotha ; dans ces Etats, le souverain, prince ou sénat, continue de décider absolument des choses d'Eglise. Dans les principautés de Reuss (ligne aînée) et de Schwarzburg- Sonderhausen, dans les duchés de Saxe-Altenburg, de Mecklenburg-Schwerin et de Mecklenburg- Strelitz, la volonté du souverain est également maîtresse; mais ses ukases, pour avoir vigueur dans l'Eglise, doivent affecter la forme de lois d'Etat, déterminée par la constitution. Partout
Annales du Landtag qu'on devra chercher l'histoire de la constitulion de l'Eglise évangélique. » (Cité dans Nathusius, op. cit., p. 59) Voir à ce sujet les plaintes de M. Stocker, D. ev. Kz., 1893, p. 69-71.
i Les adversaires du développement de la constitution synodale présentent les objections suivantes: \' Développer le pouvoir des synodes, c'est fortifier une autorité d'Eglise au détriment de la libre spontanéité des communautés, et introduire dans l'Eglise une sorte de prédominance des questions de parti (Fôrster, Chr. W., 1896, p. 1213-1215); 2" c'est menacer la liberté de la science théologique, contre laquelle les synodes s'insurgeront (Fôrster, Chr. W., 1896, p. 12o0); 3° c'est affaiblir à l'excès le gouvernement central de l'Eglise, où confluent et se font contrepoids toutes les tendances qui se partagent l'Eglise (Fôrster, Chr, W., 1896, p 12o2-12o4).
LA VIB PROTESTANTE 293
ailleurs S les Land es kir c /ie7i évan^éliques oscillent entre diverses souverainetés, celle que, de droit plutôt que de fait, elles exercent ou croient exercer sur elles-mêmes, celle que le chef d'Etat, par une habitude traditionnelle, fait peser sur elles, et celle enfin que revendiquent, au nom du « libéralisme », les assemblées politiques. Mais quant à l'ancienne Landeskirche, partie intégrante d'un Etat protestant, résumant en elle toute la vie religieuse de cet Etat, et conviant enfm le chef de l'Etat à être son tuteur, pourvu qu'il fût en même temps son défenseur, il la faut saluer comme une défunte: les résidus qui s'en sont perpétués apparaissent aujourd'hui comme surannés. On a pu récemment sentir, à la Chambre wurtembergeoise, la faillite de ce système d'antan : il s'agissait de fixer à l'avance le régime auquel serait soumise l'Eglise évangélique de Wurtemberg, si la branche catholique de la maison régnante était un jour installée sur le trône; et certains avocats de cette Eglise, clans les interminables débats qui d'ailleurs n'ont pas encore abouti, ont vu leurs revendications se briser contre la conception môme de l'Etat moderne -.
Il est de l'essence de l'Etat moderne d'être foncièrement inapte à diriger une Eglise : de là l'embarras oii languissent aujourd'hui les établissements religieux, issus de la Réforme. L'histoire a
1 Voir Kahl, op. cit., 1, p. 169-170. — Si l'on veut étudier en détail les multiples constitutions de ces diverses Landeskirchcn, on en trouvera la description fort exacte, avec une sérieuse bibliographie, dans Kahl, op. cit., I, p. 186-236.
2 Sur ces discussions de la Chambre wurtembergeoise, voir l'article de M. Bacmeister dans les Deutsch-Evangelische Llutler, 1896, p. 518 et suiv.
des ironies bien instructives : dans beaucoup d'Etats de l'Allemagne actuelle, l'Eglise catholique, avec ses maximes qui limitent et restreignent les droits du pouvoir civil, semble aménagée d'une façon moins précaire, plus confortable, que les Eglises évangéliques ; celles-ci, pourtant, ne portent point ombrage à l'Etat, et leur éducation même les incline à la docilité ; mais l'Etat qui les avait construites, et en vue duquel elles s'étaient laissé contruire, est un Etat qui ne reviendra plus. Quoi qu'elle fasse, la LandesJdrche protestante demeurera toujours une Eglise d'ancien régime : gênée par les parcelles d'autonomie qu'on lui accorde, et plus timide encore pour en réclamer un sur croit, elle est comme désorientée dans un Etat vraiment neutre. Pour aborder cette mêlée d'opinions et de croyances, de plus en plus ardente, de plus en plus confuse, où les diverses confessions ne doivent compter que sur leur force de persuasion et sur leur vitalité naturelle, on dirait que les églises évangéliques d'Allemagne se jugent insuffisamment armées ^ La voix de M. le professeur
1 C'est ainsi que beaucoup de bons esprits, dans le protestantisme, demandent à l'Etat de fixer légalement la confession des enfants issus de mariages mixte.?, au lieu de laisser aux parents le soin de décider de cette confession (Voir Kahl, Die Konfession der Kinder aus gemischter Ehe. Fribourg, Mohr, 1895). — M. le pasteur Habermann s'indigne à juste titre contre cette exigence du professeur Kahl et de beaucoup de ses coreligionnaires : « Si nous accordons, dit-il, que notre Eglise, pour assurer son existence, a besoin d'une loi comme celle que propose M. Kahl, je ne sais trop comment elle pourrait se défendre contre les médisants, qui disent qu'elle ne vit encore que par la grâce de l'Etat. » (Die Konfession der Kinder aus gemischter Ehe, p. 34. Gôtlingue, Huprechl, 1S95.)
Beyschlag, de Halle, se fait frcquemment entendre pour conjurer le royaume de Prusse de reprendre son caractère d'Etat protestant ^ ; et chaque année, dans les congrès de la Ligue évangélique {Evangelischer Bund) 2, c'est en redisant bien haut que l'Empire allemand est et doit être un empire protestant que les divers orateurs se réconfortent et se rassurent mutuellement.
Si les Eglises protestantes d'Allemagne, comme le déplorait un jour M. Beyschlag, n'ont pas encore trouvé la constitution qui leur convînt 3, ne seraitce point parce que, jusqu'ici, elles se sont beaucoup trop reposées sur l'Etat ? Après avoir soutenu la vigne plantée par Luther, l'échalas auquel le réformateur l'avait provisoirement accrochée en a paralysé la libre croissance ; vainement voudraitil se dérober aux enlacements de cette vigne ; elle s'y cramponnerait, anxieuse et tremblante. Il y a d'ailleurs un certain nombre d'esprits politiques qui, connaissant en gros la discorde des opinions
1 Voir en particulier sa brochure : Welche Entwickelung hat das Verhàltniss von Staat und Kirche in Preussen genommen ? p. 9 : « L'Etat prussien a apparemment oublié qu'il est un Etat protestant ; » p. 15: « Tous les fondements de cet Etat sont protestants. » Et la lutte contre l'ultramontanisme est l'un des buts essentiels de la revue que M. Beyschlag dirige : Deutsch-Evangelische BUitler (Voir Chvonik, 1897, p. 20).
2 UEvanqelischer Bund fut fondé en 1886 pour garantir les intérêts allemands protestants, au lendemain de la fin du Kul~ tiirkampf. M. Bârwinkel, pasteur à Erfurt, écrivait au sujet de cet apaisement religieux, dans la brochure par laquelle il annonçait la fondation de la ligue : « De telles époques d'apaisement sont dangereuses pour l'Eglise évangélique. » [Ber Evangelische Bund, p. 8, Halle, Strien, 1886.) Et M. Beyschlag consacrait toute une conférence à critiquer la paix entre l'Allemagne et Rome {Dei' Frledensschluss zwischen Deutschland und Rom. Halle, 1887.)
3 Beyschlag, Deulsch-Evangelische Blatter, 1889, p. 632 et suiv.
théologiques, apprécient dans l'hégémonie de l'Etat une garantie de sécurité pour l'Eglise ^ ; ils se rappellent le texte évangélique, qu'exploitent à satiété contre la Reforme les prédicateurs catholiques : « Toute maison divisée contre elle-même périra, » et ils s'en remettent à l'Etat du soin d'arrêter l'exécution de cette menace ; l'Eglise officielle, telle que l'Etat la fait vivoter, ressemble à l'un de ces cadres solidement agencés, savamment vernissés, oii la toile, bien soutenue, repose en toute sécurité, et où ce qu'il y a de trop criant dans le contraste des couleurs, d'irrémédiable dans la cacophonie des nuances, et d'anarchique enfin dans la composition du tableau, est comme amorti, tempéré, effacé. Quant aux théologiens de « juste milieu », aux « libéraux » et aux adeptes de la théologie « moderne », ils aiment, pour la plupart, cet abri discret de l'Eglise officielle, et le paravent qu'ils y trouvent pour s'y disputer à l'aise librement -. On leur demande d'écarter
1 Voir par exemple Fôrster, Chr. W., 4896, p. 1252, et ci-dessus p. 292, n. 1.
2 On ne peut pas dire que tel parti théologique, en bloc, soit favorable ou hostile au Landeskirchentkum ; les avis à ce sujet sont extrêmement divisés (Mùller et Forstor, Kirche Chrisli iind Landeskirche, p. 32-34. Leipzig, Grunow, 1893). On note, de même, des variations d'avis singulières. Il fut un temps où beaucoup de membres des gauches théologiques souhaitaient la « liberté » de TEglise ; M. I3eyschlag, en 1871, la réclamait avec acharnement. Mais elles ont peu à peu délaissé ce terrain, à mesure qu'elles ont vu que les droites s'y plaçaient (Yoït Nathuslus, Bie Verfassung der evnng. Kirche, p. 6, et 39-40). — M. Weber, le pasteur orthodoxe de Mïmchen-Gladbach, disait en 1893, pour expliquer la tiédeur des théologiens de « juste milieu » à l'endroit de l'émancipation de l'Eglise : « Ils craignent qu'une église libre ne puisse tenir un langage plus sévère : les églises libre»
toute forme trop provocante, d'éviter tout éclat trop brusque ; moyennant ces précautions, ils rencontrent dans l'État un silencieux complice de leurs audaces. Auraient-ils la même sûreté, le jour où une élite de croyants « positifs » présiderait aux églises devenues autonomes ^ ? Ces croyants, aujourd'hui, font appel à l'Etat pour réprimer les témérités théologiques ; érigés eux-mêmes en arbitres de toute spéculation et de toute foi, ne supprimeraient-ils pas la liberté des professeurs universitaires-? Et c'est en définitive pour garantir la souveraineté plénière de la science et les libres allures de la recherche théologique, que beaucoup de notabilités du protestantisme allemand ^ défendent avec jalousie le régime des Lan-
gardent avant tout leur foi ; les églises administrées bureaucratiquement ne pensent à leur foi qu'en dernier lieu. Un commissaire du ministère Falk disait qu'on doit être aussi large que possible et laisser beaucoup de liberté dans les questions de doctrine, mais que, dans les questions de constitution, de réglementation extérieure de l'Eglise, on doit désirer la plus stricte discipline. » (D. ev. Kz., 1893, p. 155-156.)
1 « Un cheval de Troie » : c'est ainsi qu'un théologien de « juste milieu » qualifiait naguère la motion Hammerstcin. Voir Nathusius, op. cit., p. 40. Le parti du « juste milieu » repousse la participation des synodes aux nominations des professeurs d'universités (Stocker, Wacliaicf, p. 243). Fôrster, Ch\ W., 4896, p. 1250, redoute la domination des synodes dans le domaine théologique. En fait, à l'automne de 189G, tous les synodes provinciaux des vieilles provinces prussiennes, sauf celui de Pomérmie, ont attiré l'attention du pouvoir sur le développement des tendances incroyantes dans les universités {Chronik, 1897, p. 1-2).
2 Précisément, en 1893, la conférence d'août, réunie à Berlin, en même temps qu'elle dénonçait les négations des professeurs universitaires, réclamait plus de libertés pour l'Eglise {Clironik^ 1893, p. 351).
3 Les discours échangés à la Chambre prussienne en 1894, au sujet de la constitution de l'Eglise, peuvent être regardés comme
deskirchen, si périlleux qu'il soit pour la vitalité même du christianisme ^
L'Allemagne contemporaine compte vingt-six églises évangéliques -. On (it effort, on octobre 1871, pour les associer toutes ensemble, en une Eglise nationale ; cet effort échoua ^ ; et l'esprit particulariste, que l'on commençait à voiler dans les divers Etats de l'Allemagne unifiée, se réfugia, vivace, dans les diverses églises^. Mais entre elles, peu à peu, des liens s'établissent : tous les deux ans, elles envoient des représentants à la conférence d'Eisenach, pour étudier certaines questions intéressant la vie ecclésiastique ^ ; elles sont affiliées
un document très instructif, attestant les diverses façons dont les partis envisae:ent l'émancipation de l'Église : on les trouvera reproduits ou résumés aux numéros 16, H, 18, 19 et 20 de la Chi^onik, année 1894.
1 4L Par le fait de l'Etat, l'Eglise de la réformation est, à beaucoup d'égards, devenue sans symbole, sans foi, sans énergie, sans défense ; elle a perdu les classes élevées, les bourgeois, les travailleurs des villes, même des fractions considérables de paysans. }> (Stocker, Wach'auf, p. 563). — Il répète, D. ev. Kz., 1896, p. 366, que le rattachement de la Réforme à l'État, jadis utile à la Réforme, peut aujourd'hui la ruiner.
2 On en trouvera la liste dans Kahl, op. cit., I, p. 62-64.
3 Voir Kahl, op. cit., I, p. 63.
* C'est ce que remarque M, Beyschlag, Deutsch-Evangeliscke Blatter, 1889, p. 632 et suiv.
^ D'après le règlement de 1851, la conférence d'Eisenach, où se réunissent chaque année les représentants des diverses Eglises, a pour but « de traiter sur la base du symbole, en de libres
h V Alliance évangé ligue, fondée en Angleterre il y na un demi-siècle pour grouper, en des réunions d'entente, toutes les variétés de christianisme ^ ; '3lies concourent, toutes ensemble, à la défense et .;à la diffusion de la foi protestante, par l'appui péouniaire qu'elles prêtent, parfois officiellement, à A'AssociaHo?! de Giis lave-Adolphe, championne et ;missionnaire de la Réforme -. Ainsi s'abaissent les barrières qui séparaient entre elles les Landeskir- <c/ién; et c'est là une première conquête sur l'étroiitesse naturelle de cette conceplion religieuse.
De toutes parts, en Allemagne, on rêve d'une iautre conquête : on voudrait que chaque Eglise, >^u lieu d'attendre ses inspirations d'en haut, comimençât à se les suggérer elle-même, par en bas ; ton souhaiterait que les fidèles prissent, effective-
ontretiens, les questions plus importantes de la vie ecclésiasi;ique, et, sans préjudicier à l'indépendance de chacune des ■ îglises nationales, de montrer leur lien de rattachement, et de .'garantir l'homogcnéité de leur développement. » (Cité dans Kôh- ..er, op. cit., p. 30.) — C'est la conférence dEisenach qui décida, -3n 1861, la revision de la Bible de Luther (Kûhn, Die Revision der Lutherischen Bibelubersetzung, p. 18-27. Halle, libr. du Waisenhaus, 1883), et qui émit un règlement de tendances luthériennes, sur l'architecture des temples, règlement auquel fut opposé, dans la suite, le programme de Wiesbaden, de tendances calvinistes (Voir, sur ces curieuses divergences confessionnelles et architecturales, Pfundheller, Der Kirchenhau des Protestanfismus und die protestantischen Kirchen in Berlin, Halle, Strien,1895).
1 Gallwitz, Eine heilige Allgemeine christliche Kirche, p. 9 (Gôttingue, Ruprecht, 1895). — Bernstorff, Die evangelische Allianz, p. 12-14 (Berlin, Tractat-Gesellschaft, 1896).
2 Sur V Association de Gustave-Adolphe, voir Wurster, Lehre der Inneren Mission, p. 58, et surtout Zimmermann, Der Gustav- Adolph. Verein nac/i seinem Geschlecht, seiner Verfassung und seinen Werken (Datmstadt, Zernin, 187SJ.
ment, une part plus intime à la vie officielle de l'Eglise, que dans chaque communauté ils formassent un groupe actif et vivant, que chacun de' ces groupes, associant l'activité charitable à l'activité religieuse, devînt, dans le village ou dans la petite ville, comme un office central de toutes les institutions philanthropiques, et que tous, concertant leurs efforts, travaillassent à réformer l'Eglise depuis la base jusqu'au faîte, et depuis le temple rural jusqu'aux facultés de théologie : au terme de ce travail, la Landeskirche^ « Eglise de pasteurs ^ », devrait céder la place à une « Eglise populaire » {Volkskirche), à une Eglise de masses {Massenkirche) -. Ces plans grandioses ne sont
ï Sur ce mot méprisant, voir Nikolai von Ruckteschell, Personalgemeinde oder Lokalgemeinde, p. 25 (Flambourg, Lutcke).
2 Stocker, Wach'auf, p. 542 : « Après léna, toute l'armée prussienne est devenue une armée du peuple {Volksheer]\ c'est ainsi qu'elle a gagné la victoire. Ce qu'a souffert l'Eglise évangélique en Allemagne est chose pire que léna. Pourquoi ne veut-on pas une Volkskirche ? » — M. Stocker va jusqu'à dire que les Landeskirchen ne sont pas des églises {Wacli auf, p. 9). Il se plaini! que, dans le synode général, il n'y ait ni ouvriers ni agriculteurs;, c'est la raison, d'après lui, pour laquelle ces classes attachent si» peu d'importance à l'activité sociale de l'Eglise {D. ev. Kz., 1896, p. 13). —Cf. D. ev. Kz., 1893, p. 421 : l'Eglise protestante est demeurée trop académique; elle n'est pas assez populaire.— « L'indifférence de beaucoup de sphères, et non des pires, à l'endroit de l'Eglise évangélique, résulte du peu d'espoir qu'ormet en elle pour l'assainissement et la vivification morale du peuple, » dit le surintendant Gallwitz, Fine heilige allgemeine chrisiliche Kirche, p. 54.
« Trop d'administration dans l'Eglise évangélique, écril' M. Gerade, et trop peu de contact personnel, » et il se plaint que les surintendants descendent trop rarement dans la vie même des communautés, et cite le mot d'un surintendant qui se qualifiait « le facteur du consistoire » (Gerade, Melne Erlebnisse undi Beobacktungen als Dorfpastor, p. 6-7, Magdebourg, Ralhke, 1895.^ L'agronome Von der Goltz écrit dans son livrç ; Diç Aufgaben der
^Doint d'aujourd'hui : ils traversaient déjà, à la fin du
kvii^ siècle, l'imagination mystique des piétistes.
Mais, pour qu'ils aient chance de succès, une hypothèse est présupposée : c'est que les communau-
^;és paroissiales, objet de ces généreuses ambitions, îont douées d'une certaine vitalité. Or cette hypothèse, que vaut-elle à l'heure présente?
On la peut dire fondée, nous l'avons vu dans un :)récédent chapitre ^ si l'on envisage les commulautés de la Prusse rhénane, de la Westphalie, de certaines régions de l'Allemagne méridionale. Vîais, dans la plus grande partie de l'Empire, les communautés évangéliques sont des corps sans ime.
« Chacun son métier : nous faisons le nôtre, et ie pasteur fait le sien ; il est, tout comme nousmêmes, un stipendié de l'Etat capitaliste ; et toift 3omme nous il gagne sa vie ; » ainsi s'expriment, parmi la masse incroyante des ouvriers des villes, 3eux qui sont les moins malveillants pour l'Eglise. Au prêche, qu'iraient-ils faire - ? Les orateurs des réunions politiques, les tribuns des meetings ouvriers, les conférenciers des sociétés d'instruc-
Kxrche gegeniiber dem Arbeiterstande in Stadt und Land, p. 22 ^'Leipzig, Grunow, 1891), que, dans les trois siècles qui suivirent la Réforme, les laïques ont eu un trop petit rôle dans l'Eglise évangélique, et qu'elle fut essentiellement une Eglise de pasteurs. — Ces plaintes ne datent pas d'aujourd'hui : on en trouverait d'analogues, remontant à un demi-siècle, citées dans le livre de DôUinger, VEglise et les Eglises, trad. Bayle, p. 324-326 et 334-340 (Tournai, Casterman, 4862.)
1 Voir notre chapitre i.
2 Voir Riehl, Religiose Studien eines Weltkindes, p. 360 et sui- Tanies (Stuttgart, Cotta, 1895), au sujet de cette déchéance qu'a >»ubie la prédication en ce qui concerne la force d'attraction.
302 l'allemagke religieuse
tion, opposent aux prédicateurs une concurrence redoutable, invaincue. On a cru faire à l'esprit du. temps une habile concession en atténuant de plust en plus, dans la prédication protestante, l'enseignement dogmatique, que d'elle seule on pouvait attendre et qu'elle seule pouvait donner ; en sacrifiant ainsi les sujets dont elle avait le monopole, elle s'est exposée à de redoutables comparaisons, et l'auditoire s'est clairsemé. L'indifférence ou l'hostilité sont si répandues, dans les grandes villes, que les conseils laïques des communautés paroissiales, représentation théorique de tous les fidèles, ne sont, d'ordinaire, que l'expression d'une coterie : personnages bien pensants qui sont comme l'ombre du pasteur, ou frondeurs de distinction qui lui portent ombrage et prennent ombrage de lui. Il ne faut point attendre de ces conseils une spontanéité d'initiatives religieuses ; il ne faut point y chercher, non plus, un caractère populaire ; et dans les synodes provinciaux à l'élection desquels ils contribuent, ce caractère fait encore plus défaut^.
Que si nous passons aux campagnes, il est clair que lorsque le pasteur doit compter avec l'un de ces hobereaux impérieux dont M. Sudermann, en son roman V Indestructible passé ^, nous offre un puissant croquis, insensiblement il tombe à l'état de chapelain ; et la vie paroissiale, en de semblables communautés, n'est môme point en passe d'éveil. Plus souvent le pasteur rural, demi-
1 D.ev., Kz., 1896, p. 13.
* Paris, Lévy, 1897.
ipaysan lui-même, est isolé au milieu des paysans. Deux ecclésiastiques évangéliques, MM. Paul Gerade ^ et Hermann Gebhardt ~, ont écrit, sur Tétat d'esprit de la population des campagnes, de précieuses monographies : on en retire cette impression, que le christianisme évangélique est aujourd'hui sans prise, soit pour retenir, soit pour reconquérir l'âme du paysan. « Il s'en faut de beaucoup, écrit M. Gebhardt, que la dogmatique et la morale du paysan coïncident avec l'enseignement de l'Eglise ; chacun, vis-à-vis du pasteur, se permet de croire et d'agir comme il le juge bon ^. »
Les auteurs de la Réforme eurent cette généreuse confiance, que les âmes garderaient en leur for intérieur, par une sorte d'assimilation mystique, la possession de Dieu: par leur venue dans le temple, par leur présence, par leurs élans, elles feraient de ce temple, amas de pierres mortes, la demeure du Très-Haut ; elles y apporteraient le Soigneur, loin de l'y venir chercher ; et sur les lèvres du pasteur elles recueilleraient un écho de ce Dieu intérieur qu'elles amèneraient avec elles. Il semble que Lucas Granach, le peintre par excellence de la Réforme primitive, ait voulu
1 Meine Erlebnisse und Beobachtungen als Dorfpastor (1883- 1893) ; Eine Handreichung fur h'andidaten und junye Geistliche, von Paul Gerade, Magdebourg, Rathke, 4895.
2 Zur bàuerlichen Glaubens-und Sittenlehre^ von einem thûringischen Landpfarrer (Hermann Gebhardt). 3" édition. Gotha, Schlôssmann, 1895. — Sur l'attention et la confiance que méritent ces deux ouvrages de MM. Gebhardt et Gerade, on peut lire larticle de M. Bûrkner dans la Chr. W., 1896, p. 966-969.
> Gebhardt, op. cit., p. 5.
304 l'allExMagne religieuse
traduire cette conception dans un superbe tableau de l'église de Wittenberg ; assis au pied d'une chaire, un certain nombre de fidèles lèvent leurs regards vers le prédicateur, la foi les illumine, et l'on sent qu'ils épient, dans les paroles de l'orateur, une répercussion à la voix intime de leur âme : la prédication, ainsi conçue, est une façon de maieutique mystique, le pasteur un saint entre les saints ; et par-dessus ces nobles têtes de croyants, l'Esprit plane avec amour. — Des cimes où nous élève cette peinture, risquons une chute dans la réalité contemporaine : combien elle sera lourde, et combien décevante ! Jadis tout protestant s'édifiait dans la Bible ; il la lisait dans la traduction de Luther, tombée depuis en quelque discrédit à cause de ses erreurs et de ses contresens ; aujourd'hui la plupart des fidèles, au dire du théologien Paul de Lagarde, n'en connaissent plus que des fragments gauchement choisis * ; les
1 Paul de Lagarde, Ueber einige Berliner Theologen und was von ihnen zu lernen ist, p. HO (GoLUngue, Dieterich, 1890) : « La Bible, en son ensemble, n'est plus lue. La communauté se contente de fragments isolés, souvent tirés du contexte dune façon absurde et risible, et mal interprétés... La traduction do Luther, au XIX' siècle, a encore beaucoup moins de titres à la tolérance que les traductions d'ouvrages classiques de la littérature latine faites au temps de l'humanisme. » Longtemps le protestantisme attacha à cette traduction la valeur d'un texte sacré; lorsque Franke, en 1695, osa la critiquer dans ses Observationes biblicae, Maier, pro-chancelier de Greifswald, déclara que Franke faisait une œuvre diabolique. Ganstein, qui, !e premier, au xvni" siècle, prit l'initiative d'une large diffusion de la Bible, admettait qu'on fît un choix de variantes parmi les éditions qui furent publiées du vivant de Luther, mais répudiait tout autre changement. (Voir Kïihn, Die Revision de)' lutherischen BibelUbersetzung^ p. 10. Halle, librairie du Waisenhaus, 1S83). — En 1883, on a publié une nouvelle édition de la traduction de Luther, revisée : sur les
paysans de Thuringe, d'après les observations de M. Gebhardt, sont tout juste assez familiers avec la Bible pour y emprunter la matière de leurs plaisanteries * ; et ceux qui désirent s'édifier recourent tout simplement à leur « livre de chant » . recueil indiqué par l'autorité ecclésiastique, paraphrase des enseignements divins 2 ; cette façon de paroissien a pris la place des livres saints. C'en 3st donc fait de cette chaîne étroite que nouait autrefois, entre la conscience du pasteur et les consciences des fidèles, une commune familiarité •avec l'Ecriture.
Forcée dès lors de déchoir, la prédication (recherche les thèmes de morale. Mais ici d'autres iiflicultés surgissent. Si l'on en croit l'expérience de M. Gerade, « les leçons morales que jadis un prince acceptait passent maintenant pour importunes ou pour impertinentes aux yeux du simple savetier ^ ». Lors même que le savetier daigne être .olérant et consentir au pasteur un certain droit le remontrance, l'efficacité morale de la prédica-
3rincipes qui présidèrent à la revision, voir Kûhn, op. cit., p. 16 ît suiv. ; il est à remarquer que, môme dans cette édition revisée, m a conservé certains faux sens auxquels le peuple était habiué (K.ïihn, op. cit, p. 51-52).
i Gebhardt, op. cit., p. 18.
2 Gebhardt, op. cit., p. 19.
3 Sur les susceptibilités du paysan et sur la surprenante facilité ivec laquelle il se croit visé dans la prédicaliou, voir Gerade, }p. cit., p. 39 et suiv., et Wagner, Die Sittlichkeit auf dcm 'Miide, p. lOi (Leipzig, Werther, 189G). — Sur le peu d'eflicacité norale de la prédication rurale, voir Gebhardt, op. cit , p. 31-34. — Cf. Surintendant Gallwitz, op. cit., p. 57. « Dans beaucoup de îommunautés rurales, où règne un étnt moral déplorable, les nombres de la communauté voient d'un très bon œil qu'à certains ours, dans la prédication, on leur lave durement la tête. 1rs ne
tion est singulièrement précaire : l'auditeur en emporte deux leçons, d'une part la conscience de son indignité personnelle (l'homme n'est qu'ordure et boue), d'autre part la confiance dans la grandeur incommensurable des mérites du Christ ; quant à la part personnelle à laquelle peut et doit prétendre la volonté humaine, sinon dans le rachat du péché passé, au moins dans la destruction future de l'habitude vicieuse, c'est là un chapitre qui, dans les exposés protestants de l'économie chrétienne, est volontiers relégué au second plan. Malheur aux prédicateurs qui, contrairement à l'esprit de la Réforme, croiraient servir la morale en développant ce chapitre-là ! Le prédécesseur de M. Gerade, fort aimé de ses ouailles, perdit tout d'un coup sa popularité parce qu'il avait trop insisté, dans son prêche, sur le repentir, la faute, le jugement de Dieu, et trop peu sur la grâce et sur l'amour ^ Et M. Gerade lui-même encourut le mécontentement d'un brave homme parce qu'on lisait, sur l'image de confirmation donnée à son fils, que le Christ était venu racheter les pécheurs -. D'une bassesse incurable, originelle, et qui sera toujours la même quels que soient les actes vertueux que la volonté humaine s'efforce d'y greffer, les fidèles prennent aisément leur parti : un tel enseignement n'est point gênant pour leur amour-
sont pas déterminés, par là, à introduire de meilleures mœurs, mais ils se sentent un peu déchargés de leur responsabilité lors qu ils ont subi une telle prédication, et même ils font Téioge du pasteur à cause de sa violence. >
1 Gerade, op. cit.^ p. 20.
* Gerade, op. cit., p. 21.
propre, car il s'applique à tous les humains ; il ne coûte aucun sacrifice à leur volonté, et l'effort d'anéantissement qu'il réclame, superbe chez un Luther, se réduit, chez les âmes médiocrement Teligieuses, à une sorte de mécanique de conscience. Mais si le pasteur met en relief la responsabilité de l'homme devant la faute, et s'il prétend tfaire trembler ses auditeurs au spectacle de cette responsabilité, ceux-ci, habitués à se reposer dans la double pensée de l'immensité de la dépravation humaine et de l'immensité du remède divin, se demandent avec mauvaise humeur par quelle porte dérobée s'est introduite, d'un pas rapide et pressant, l'obligation du repentir ^ Quant à la \îure des âmes [Seelsorge), si le pasteur essaie de a poursuivre par des entretiens personnels avec i es fidèles, il n'est pas rare que ceux-ci se dérobent ; rît tels ministres évangéliques, qui entrevoient le h/ice ou l'habitude du mal derrière la façade d'une noralité apparente et d'une piété passable, se plaignent que les occasions leur manquent pour idresser à ces pécheurs, peut-être ignorants de leur )éché, les avis nécessaires et les remontrances ongrues 2.
C'est un fort beau règlement, à coup sûr, que elui qui fixe les attributions du conseil laïque de a communauté : on demande aux membres de ce onseil d' « aider, dans la mesure du possible, à 'édification morale et religieuse de la commiilauté en soutenant l'activité du pasteur, d'y main-
^ Cf. Gebhardt, op. cit., p. 52-60, sur la situation du paysan à
égard de Dieu.
'^ Wagner, Die Sittlichkeit aufdem Lande, p. 101.
308 L ALLEMAGrsE RELIGIEUSE
tenir et d'y développer la ponsée chrétienne et les mœurs chrétiennes, de veiller au soin des pauvres, des malades, des orphelins, à l'éducation religieuse de la jeunesse ». Mais de quoi servent les statuts si les personnalités font défaut? Les paysans dont nous venons d'esquisser le type moral, lorsqu'ils sont membres du conseil de la communauté, semblent surtout trouver plaisir à contrarier le J pasteur par quelque mauvaise plaisanterie ^ Au reste, la pratique religieuse elle-même est en baisse parmi eux. Dans la paroisse de M. Gerade, la plupart des malades meurent sans communion ~.
Cette désuétude n'est en aucune façon l'indice, comme elle le serait dans les pays catholiques, d'une haine contre le ministre de Dieu ou d'une implacable négation de l'au-delà. Préoccupée de supprimer, dans la pratique religieuse, toute exigence littérale, la Réforme a dépouillé de leur caractère solennel, obligatoire, ces rendez-vous avec la divinité qui, dans les autres confessions chrétiennes, parsèment l'existence du chrétien ^ ; envisageant avant tout, dans le phénomène religieux, la disposition intérieure du croyant, elle a
1 Voir Gerade, op. cit. y p. 148-150: les paysans n'ont guère retenu, de ce règlement, que les paragraphes qui rendent l'intervention du conseil nécessaire pour les réparations du temple ou pour des améliorations dans le traitement du pasteur. « De ce droit, ils n'ont point une médiocre fierté, et ils l'exercent volontiers, comme la chambre polonaise de bienheureuse mémoire, par des votes négatifs. » Et M. Gerade, p. 150, ne compte point que cette institution des conseils de communautés fasse de rapides progrès.
2 Gerade, op. cil., p. 119.
3 Cf. Hans Gallwitz, Eine heilige allgemeine chrislliche Kirchey p. 18.
LA VIE PIIOTESTANTE 309
uni par réduire à l'apparence d'une superfluité les actes extérieurs les plus graves delà vie religieuse; et lorsque vint l'inévitable instant où cette disposition intérieure commença de s'attiédir, il était trop tard pour ressusciter une discipline ecclésiastique susceptible d'assurer, à tout jamais, une place à la religion dans la vie de l'individu, et une raison d'être au pasteur dans la vie de la bourgade rurale. Par surcroît d'infortune, l'Etat, il y a /ingt ans, a dépouillé les Eglises de leurs attribuions d'état civil ; et l'inscription du nouveau-né, )u bien l'inscription des conjoints, sur les registres le la paroisse, ont perdu quelque chose de leur valeur, aux yeux du paysan, depuis que ces actes lacramentels ne sont pas commandés par l'Etat i. 1 n'en est pas du « rural », sujet docile de l'Etat i de l'église d'Etat, comme de l'ouvrier des villes: elui-ci est éloigné du temple par les liens qui missent l'établissement religieux à l'établissement ivil, et déteste dans les pasteurs une variété de gendarmerie ; et celui-là, au contraire, regarde 'Eglise avec une moindre nuance de respect, dès ue l'Etat commence à desserrer ses liens avec lie.
« L'indifférence s'étend ; le détachement auglente ; Fhostilité commence ^ : » c'est en ces
1 Voir à ce sujet Gebhardt, op. cit., p. 277-278.
2 Gebhardt, op. cit., p. 343. — Gerade, op. cit., p. 02-93, îmarque que les associations que le pasteur essaie de fonder à
campagne sont vouées à l'échec dès que le paysan entrevoit ces associations, un but de piété. — Comparer les expériences 3 M. le pasteur Schall, Die Sozlaldemokratie auf dcm Lande
16. — Les pasteurs qui ont fait l'enquête sur la moralité des uiipa-iies, plusieurs fois rappelée par nous, dilTcrcnt siu-uliè-
termes que M. Gebhardt définit l'attitude des paysans de Thuring à Fégard de l'Eglise. Cette définition pourrait convenir pour l'ensemble du bloc protestant de l'Allemagne du Nord. Gommeni organiser avec de tels éléments l'action chrétienne des communautés, telle que la rêveraient les réformateurs contemporains des Eglises évangéliques ? Dès le début du reste, une difficulté presque insoluble surgit : cette communauté tant souhaitée, dont tous les membres auraient un rôle religieux et social, comprendrait-elle tous les habitants protestants de la paroisse; ou, si Ton voulait faire un tri, de quel crible se servirait-on? Le tri s'imposerait, mais d'après quels principes discernerat-on l'ivraie du bon grain? Très peu de pasteure évangéliques oseraient taxer de mauvais chrétien h fidèle qui s'abstient de la Pâque. Et tout bien consi déré, il n'y a qu'un acte qui puisse être strictement exigé de tous les membres de la communauté, el dont l'omission non justifiée entraîne la radiation de l'Eglise : c'est le paiement de l'impôt pour h^ culte, dans les communautés qui prélèvent sul les fidèles un tel impôt. « Quiconque satisfait •\ cette obligation reste jusqu'à sa mort membre d ^ la communauté, lors même que, depuis sa cor''\ mation ou son mariage, il n'aurait pris auc.
part au service divin, et lors même qu'il se serai
rement d'avis sur l'utilité des Beiseprediger, prédicateurs aTuTi lants de la Mission intérieure. Wagner, Die SittUclikeit av Lande, p. 101 et suiv.. en est partisan. — Quant à la diliii;-i ; . journaux et de sermons, elle réussit parfois assez mal ; lorsqi M. Gerade s'y risqua, un certain nombre de ses envois lui fuie retournés (Gerade, op. cit., p. 111).
LA VIE PROTESTANTE g^.
trop tenu à l'écart dans les collectes volontaires faites au profit de l'Eglise. » C'est M. Hans Gallwitz, le surintendant évangélique de Sigmaringen, qui fait cette observation dans sa très remarquable brochure : « Une sainte Eglise universelle^ ». Ainsi, dans une Eglise qui voulut opposer au christianisme de la lettre le christianisme de l'esprit, les ministres n'ont d'autre moyen légal, pour apprécier Fappartenance de chaque fidèle à la communauté, que de parcourir les livres du percepteur ; et M. Gallwitz, rappelant qu'à l'inverse de l'Eglise romaine l'Eglise évangélique se glorifie d'être faite tout entière de pierres vivantes, note avec une vraie douleur 2 le contraste entre la splendeur altière des ambitions et le misérable terre à terre de la pratique courante. Il réclame avec angoisse un droit de contrainte religieuse [Kirchenziicht) qui permette, si l'on ose ainsi dire, une « épuration » de la communauté ^, M. Adolphe Stocker
Gallwitz, Eine heilige allgemeine christliche Kirche, p. 19, (Gôttingue, Ruprecht, 1896).
2 Gallwitz, op. cit., p. 26 : « Jusqu'ici,bieii que les communautés catholiques ne s'appliquent point la théorie du sacerdoce uni- | versel, elles sont en avance sur les communautés évangéliques, en ce qui regarde le sentiment du lien commun et le zèle actif de tous les membres pour le bien de la communauté et de toute l'Eglise. î>
3 Gallwitz, op. ci7.,p. 67-68. Théologien t moderne», M. Gallwitz, comme éléments de cette contrainte, proposerait quatre exigences: reconnaître le Christ comme son Seigneur (rien de plus), chasteté, tempérance, charité. Beaucoup de bons observateurs émettent le souhait d'une contrainte que sans doute ils définiraient autrement. M. Wagner, Die Sittlichkeit auf dem Lande, p. 107, se plaint que la contrainte d'Eglise soit trop souvent illusoire. M. Gebhardt, dans les conclusions de son livre, demande qu'on substitue, aux petites humiliations dont on châtie, parfois, des
ancés mal famés, une contrainte sérieuse permettant d'exclure
312 L ALLExMAGNE RELIGIEUSE
partage cet émoi : brutalement, il définit la communauté paroissiale « la réunion des payeurs d'impôt^ », comme si l'Eglise de la foi, trois cents ans après le différend de Luther et de Tetzel, était à la veille de devenir l'Eglise de la fiscalité ^ î Aussi le ministère pastoral, souvent ingrat et inefficace, séduit-il de moins en moins les hommes de bonne volonté ^ : plus du quart des pasteurs sont fils de pasteurs, et plus de la moitié des fils de pasteurs se font pasteurs^; malgré cette circonstance, propice au recrutement des facultés de théologie évangélique, le nombre des étudiants y a diminué de 27 0/0 entre 1891 et 1896, alors que, durant la même période, la clientèle des facultés de théologie catholique augmentait de 9,2 0/0 ^
de l'Eglise tous les indignes. Quant aux pasteurs qui ont résumé l'enquête générale sur la moralité des campagnes allemandes {Die peschlechtlich-sittlichen Verhdlfnisse der evangelischen Landbewohner, Leipzig, Werther, 1893-1891), leurs avis à ce sujet sont extrêmement variés.
1 Stocker, WacKauf, p. 546.
2 M. le surintendant Gallwitz, op. cit., p. 49, compare l'Eglise évangélique, laissant croire que pour lui appartenir il suffit de payer, avec l'Eglise romaine faisant trafic d'indulgences ; et il reconnaît à l'Eglise romaine une supériorité de logique. «Quiconque manque à la confession pascale, dit-il, est excommunié, et ses débours ne lui servent de rien, jusqu'à ce qu'il ait reçu l'absolution. Au moins, par là, la valeur de la réception des grâces, spécialement des sacrements, valeur qui dépasse toutes les aumônes, est fondamentalement affermie. » (P. 50.)
3 Voir aussi, au sujet du peu d'influence que possèdent les pasteurs, le compte rendu qu'a publié la Ch7\ W., 1896, p. 132, d'un roman de M. de Polenz.
* Schneider, Theologisches Jahrbuch auf das Jahr 1896, p. 1G2- ^ Schneider, op. cit., p. 159.
LA VIE PROTEJiTArsTE . 313
îll
Laissons de côté ces cadres trop lâches, l'Eglise d'Etat, la communauté paroissiale : la vie diretienne y circule mal, entravée tantôt par les ordres ou les prohibitions du pouvoir, et tantôt par l'encombrement de la foule incroyante : elle n'y trouve point, surtout, le terrain d'éclosion qu'elle requiert ; et lorsqu'elle s'y développe, c'est à la faveur de courants adventices, qu'ont lâchés, dans les arides déserts des Eglises officielles, les hommes d'œuvres de la Mission intérieure ou bien quelques conventicules de croyants, discrets et à demi schismatiques.
En organisant la Mission intérieure, la Réforme a fait, tout ensemble, un pas en avant et un retour sur elle-même. « La foi seule justifie, sans les œuvres; » tel fut, au xvi^ siècle, le point de départ du mouvement. Voués au mal, incapables de tout bien, quelle vanité n'est-ce point à nous d'essayer de bonnes œuvres ? S'y risquer, même, en se flattant qu'elles pourraient avoir quelque prix auprès de Dieu, n'est-ce point un péché? Ainsi raisonne la dogmatique luthérienne, le plus puissant système peut-être qui jamais ait été conçu pour humilier et déprimer l'homme. Gomme en un verre grossissant, la conscience tourmentée de Luther nous fait voir le contraste entre ces péchés vivants que nous
3i4 l'allemagne religieuse
sommes et la magnifique clémence de Jésus. Nous sommes passifs dans l'œuvre du salut ; entre la créature et le Créateur, Luther a supprimé toute collaboration ; le bien que nous penserions faire est encore du mal, et peut-être une cause de damnation. Si cette doctrine avait intégralement subsisté, le bilan charitable de la Réforme ne serait qu'une vaste page blanche*. Mais la théologie évangélique, en esquivant, même au prix de gaucheries ou d'illogismes, les conséquences de la théorie luthérienne, rendit un vrai service à l'humanité -. Elle y fut aidée par deux influences fort diverses : celle du piétisme, qui, répudiant les idées de Luther sur la justification, affirmait le mérite des bonnes œuvres ; et celle de la philosophie rationaliste, qui érigeait fort au-dessus du texte de Luther les intérêts de la philanthropie : Oberlin, le pasteur d'Alsace dont l'exemple suscita, dès le xviii' siècle, certaines initiatives en Allemagne, était, tout à la fois, un mystique et un rationaliste 3. La fondation
1 L'interprétation actuelle que donne la théologie protestât^ au sujet de la doctrine luthérienne de la foi et des œuvres . neltement exposée par Harnack,2ïyangeZîscA-So2iaZ, p. 44 et su.i etTitius, Chr. W., 1896, p. 413. — Sur les incertitudes auxqueî; donna lieu cette doctrine, on peut lire Môhler, Symbolique, tr Lâchât. I,p. 249-260,et III, p. 228-234 (Paris, Vives, 1852-1853), les polémiques entre Janssen, An meine Kritiker, p. 84-86 (!■ bourg, Herder, 1891) et Kawerau, Zeitschrift fur Kirchlicr Wissenschaft iind Kirchliches Lehen (Leipzig, 1882).
2 Ce furent surtout les communautés réformées, bien avant h communautés luthériennes, qui donnèrent l'exemple de bonne: œuvres (voir Harnack, Evanqelisch-Sozial,^. 48-49.)
3 Wurster, Die Lehre von der inneren Mission, p. 28-29 (Berll; Reuther, 1895), montre bien cette convergence des deux couraD piétiste et rationaliste dans les œuvres d'Obcrlin et dans : fondation de la Centralleilung des WolthuLigkeitsvereins c
et le progrès de la Mission intérieure entre 1840 et 18S0 furent la récompense et le couronnement de ce subtil travail théologique.
On montre encore, aux environs de Hambourg, dans les vastes établissements de Horn, oîi la Mission intérieure a son centre, la maisonnette où, vers 1833, Wichern recueillit quelques enfants délaissés et l'arbre sous lequel il les instruisait ^ Les idées d'apostolat étaient comme la sève de son âme ; mais il commençait bien petitement, pour fmir grandement. En général, chez les fondateurs d'œuvres protestantes, la mesquinerie apparente des débuts ne provoque aucun sentiment d'angoisse ou d'aigreur. En invitant les consciences de ses fidèles à prendre contact avec l'au-delà d'une façon immédiate et active, la Réforme développe, parmi la petite aristocratie d'âmes religieuses qui sont capables de cette spontanéité, un esprit d'initiative et une allégresse de courage qui leur sont ensuite un merveilleux soutien parmi les aspérités de l'action. Entouré de bambins vicieux qui l'appelaient leur « père », Wichern songeait aux tristes conditions morales et sociales de l'Allemagne, et à la nécessité de créer une « Mission intérieure » pour apporter un remède à la sauva-
Wurtemberg en 1817. — On la retrouve aussi, à Torigine des initiatives de Pestalozzi(op. aï., p. 31). — Voir aussi Uhlliorn, Die kirchliche Armenpflege in ihrer Bedeutung fiir die Gegenwart^ p. 26-2S (Gôttingue, Ruprecht, 1892).
1 Vo^r H. Oldenbergj J.-H. Wichern, sem Leben und Wirken^ 2 vol. (Hambourg, Rauhe Haus, 1884-1887) ; et J.-H. Wichern, Die innere Mission der deutschen evanfjelischen Kirche, sine Denkschrift an die deutsche Nation^ 3* édit. (Hambourg, Rauhe- RauS: 1889).
gerie {Verwilderung), fruit commun de l'ivrognerie, du vice et de la misère ^.
Faire le bien avec l'Evangile et pour l'Evangile: ainsi pouvait-on définir le programme de cette Mission 2. La propagande chrétienne s'y présentait à titre de remède, et les remèdes qu'elle tenait en réserve pour toutes sortes de misères devaient être une préface de cette propagande ^, « On peut concevoir une communauté, écrivait Wichern, dans laquelle les riches et les gens éclairés seraient l'unique terrain choisi par la Mission intérieure, parce qu'ils seraient les pauvres de Dieu, tandis que les pauvres, riches de Dieu, seraient les missionnaires ^. » En fait, ce beau rêve, en vertu duquel les riches auraient été les obligés, et les pauvres les bienfaiteurs, n'a point dépassé les écrits de Wichern; il représentait cette part d'utopie dont toute œuvre a besoin pour fermenter et pour se féconder; il ne fut point réalisé par l'œuvre elle-même. Mais sous cette forme un peu paradoxale, Wichern exprimait cette vérité, que chacun ici-bas a des qualités et des dons qui peuvent être exploités pour Futilité commune ^, et que la collaboration de chaque fidèle, dans la place oii Dieu l'a mis, à l'œuvre de la Mission
1 Wichern, Denkschrift, p. 50-51 : il justifie ce mot Verwil dening en citant des lettres de pasteurs.
2 Wichern, Denkschrift, p. 158-159, présente la Mission intérieure comme un remède contre la déchristianisaiion.
2 Wichern, Denkschrift, p . 21: < La bienfaisance est une étape de l'activité de la Mission intérieure, elle n'en est point le but. » Il revient sur cette idée à la pai^e 82.
* "Wichern, Denkschrift^ p. 20,
^ Wichern, Denkschrift, p. 17 et 225.
intérieure, serait la réalisation par excellence du sacerdoce universel ^
« Journal mensuel pour la Mission intérieure, y compris la diaconie, le soin de la diaspora^ Févangélisation et l'ensemble de la bienfaisance'-: » ainsi s'intitule le principal organe de la Mission intérieure; et cet énoncé marque l'étendue du programme et la diversité des ambitions. La Mission intérieure répand des Bibles, elle colporte des tracts, elle fait circuler des ouvrages religieux; afin de conserver intacte, au cœur des régions catholiques, la minorité protestante, elle veille à l'entretien d'institutions spéciales où les enfants destinés à la confirmation reçoivent un enseignement suffisant; elle désigne des prédicateurs et elle leur associe des laïques pour catéchiser les enfants, chaque dimanche, dans des services religieux spéciaux. Elle multiplie et développe des œuvres de préservation, d'un caractère tout à la fois religieux et social: associations de jeunes gens, dont les unes [Jûnglingsvereine) visent à peu près exclusivement à la sauvegarde morale de
1 Wichern, Denkschrlft, p. 17 et 196. — Il rêvait d'associer toutes les classes à l'activité de la Mission intérieure (p. 140, 149, 1S3). — Et ce qu'il réclamait (p. 95), c'était le dévouement personnel : « Ni l'argent, ni les maisons, ni les châteaux et les domaines, qu'on voudrait mettre à la disposition de la Mission intérieure, ne peuvent servir, siles personnes ne sont pas là pour faire de ce travail leur travail personnel. » M. Scliafer, Leitfaden der inneren Mission, p. 21 (Hambourg, Rauhe Haus, 1889), rappelle ces proverbes : « Non pas des mesures, mais des hommes {Nicht Massregeln , sondern Menschen) »; et : « Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas de christianisme, mais de chrétiens. »
2 Monatsschrift fur innere Mission mit Eiîischluss der Diakonic, DiasporapflcQc, Evanrjelisaiion und gesamten Wohlthutigkeit (Gùtersloh, Bertelsmann).
318 L*ALLEMAG^'E RELIGIEUSE
leurs 450 000 adhérents, et dont les autres {Christliche Vereine fur junge Mànner) sont comme des essaims de missionnaires improvisés et confient à leurs jeunes membres, à titre d'occupation, certaines besognes apostoliques ; — associations de jeunes filles {Jungfrauenvereine) ; — auberges hospitalières (^e;'<^e;'^e^i zurEeimat), qui ménagent à la fatigue physique un gîte peu coûteux, et qui proposent à la conscience de leurs hôtes, grdce aux disciplines chrétiennes qu'on ymet en vigueur, des haltes d'édification; — asiles de jeunes filles en quête de places [Marthahof] ; — crèches, écoles enfantines, orphelinats. Les œuvres rédemptrices, aussi, font escorte aux œuvres protectrices: il en est qui recueillent l'enfance vicieuse et délaissée, d'autres s'occupent des prisonniers libérés; la Croix bleue combat l'ivrognerie, et la Croix blanche la prostitution ^
Il n'est peut-être aucunes latitudes chrétiennes oii tous ces besoins et toutes ces misères n'aient inspiré des dévouements : la Mission intérieure ne prétend point à l'initiative de leur soulagement, Mais c'est dans l'organisation même de ces croisades variées que réside l'originalité de la Mission. Dans chaque grande ville, le pasteur attitré de la Mission intérieure {Vereinsgeistliche) ^ rassemble
1 On peut consulter, sur cet ensemble d'oeuvres, outre le livre cité de M. Wurster : Theodor Schafer, Leitfaden der inneren I^.Iission (Hambourg, Rauhe Ilaus, 1889) ; et la brochure du P.Gyprien, capucin : Die innere Mission der deutschen Protestanten (Passau, Abt, 1894). — La librairie OEmler, à Hambourg, a publié dos monographies sur V innere Mission dans les diverses régions de l'Empire.
2 Sur l'institution du Vereinsgeistliche^ voir Schafer, op. cit.^ p. 217-221.
SOUS un même toit les diverses associations [Vereine) et les comités directeurs des établissements de bienfaisance ; c'est sous ce toit, aussi, que viennent prendre conseil et direction les bonnes volontés jalouses de dévouer leur temps ou leur argent à l'accroissement du règne de Dieu; riches et pauvres qui cherchent du travail, les uns pour ne point mourir d'ennui, les autres pour ne point mourir de faim, connaissent cette maison bienfaisante ; et parfois, pour remplir le rôle d'informateurs et de guides, la Mission intérieure sait choisir des hommes d'élite qui, tout de suite, par le double ascendant de leur rôle et de leur personnalité, émergent au-dessus de la cohue des grandes villes : tel, par exemple, M. le pasteur Ostertag, à Munich.
En outre, l'emploi d'un même personnel établit entre toutes les œuvres de la Mission intérieure une solidarité constante et durable : plus de 13.000 diaconesses et plus de 2.000 « frères » composent ce personnel i. L'institution des diaconesses, dans l'Eglise évangélique d'Allemagne, remonte à 1836; elle fut tout à la fois une réminiscence du rôle que jouaient les vierges et les veuves dans la primitive communauté chrétienne -, une imitation des sœurs de charité catholiques 3,
1 De 1891 à 1894 le nombre des diaconesses augmenta de 2.000 (Schneider, Theologisches Jahrhuch auf das Jahr 1896, p. 257).
2 Frédéric lUônne, pasteur aux environs de Wesel, publia dès 1820 un opuscule sur la nécessité de restaurer l'ancienne institution des diaconesses.
3 « Pourquoi n'aurions-nous pas des instituts comme ceux des sœurs de charité ? » écrivait le baron de Sti in, le grand ministre prussien (Cité dans Ostertag, Helfen und Ueilen, p. 332, Leipzig, Deichert, 1890).
320 L'ALLEMAG^'E RELIGIEUSE
un emprunt, enfin, à certaines sectes de mcnnomitcs, qui dès le xvu" siècle avaient créé des diaconesses ^ ; l'économie domestique, le soin des malades, l'instruction des petits enfants, sont les principales fonctions de ces pieuses femmes ; soumises au célibat, elles conservent toujours des rapports étroits avec l'institution qui les a formées ; malades, onles y soigne ; vieilles, onlesyrecueille^. Les « frères » sont une création plus originale, dont l'honneur revient à Wichern; ils se recrutent parmi les ouvriers, les cultivateurs, les petits métiers, les instituteurs ^ ; l'instruction, fixée par des programmes, qu'ils reçoivent dans les maisons mères, a pour but d'affiner et de féconder la simplicité spontanée de leurs dévouements ; elle leur inculque ce sommaire de connaissances dont ils ont besoin pour devenir infirmiers, instituteurs, surveillants de travaux, patriarches d'auberges, auxiliaires de missionnaires ; Wichern aurait voulu, môme, qu'ils fussent acceptés comme gardiens de prisons ^. On laisse aux « frères » plus d'initiative qu'aux diaconesses ; le mariage leur est loisible, il est môme requis pour certaines des situations qu'ils ont à occuper; ils ne gardent que des liens assez lâches avec leur maison d'éducation ^ ; et c'est surtout dans des réunions d'études
1 Wurster, op. cit., p. 46-47. — OstcTidig, Ilelfen und Heilerif p. 331-333.
2 L'ouvrage capital à ce sujet est celui de M. Theodor Schâfer, Die weibliche Diakonie in ihrem ganzen Umfang dargesteUt, 3 vol. (Hambourg, OEmler, 4887-1894).
3 Sur ce personnel, voir Wichern, Denkschrift^ p. 97-101. * Wurster, op. cit., p. 62.
^ Sur les rapports des frères et des diaconesses avec la maison mère, voir Wurster, op. cit., p. 163-167.
et de causeries, périodiquement convoquées, que tous les « frères » exerçant un même ordre d'activité, par exemple la gérance des « auberges hospitalières », ressaisissent le sentiment de la fraternité commune et échangent entre eux le profit de leurs observations pratiques ^.
Enfin, toute maison de formation pour diaconesses ou pour frères est en même temps un champ d'expériences ; la leçon de choses est proche de la théorie, et les occasions de se dévouer sont voisines de ces séminaires de dévouement : au Raiihe Haiis de Horn, l'institution qui forme les frères [Miitterhaiis) et celle qui recueille les jeunes garçons [Rettimgshaus] sont unies intimement 2 ; Fliedner joignit ensemble l'établissement de diaconesses et une école enfantine ^ ; quant à l'établissement de Neuendettelsau, qui donne à la Bavière la plupart de ses diaconesses, il groupe dans la même enceinte un hôpital, un asile de jeunes idiots, un refuge pour filles perdues, un atelier d'ornements sacrés, une fabrique d'hosties, une école industrielle, un hospice, deux pensionnats ^. De cette juxtaposition d'œuvres variées, on attend deux sortes d'avantages : d'abord, en ménageant contact entre des œuvres coûteuses comme des
* Voir Bornhak, Washaben die einzelnen Brader au f die Dauer an der Gemeinschaft der Brûderschaft des Rauhen Hanses (Hambourg, Lùtcke, 1893).
2 Voir Wichern, Das Rauhe HauSy seine Kinder und Brader (Hambourg, Rauhe Haus, 1892),
3 Voir Ostertag, Werkstâtten evangelischer Liebesthàtigkeit, p. 1-20 (Munich, Pôssl, 1895).
* Voir la description de Neuendettelsau dans Ostertag, Helfen und Heilen, p. 133-160 ; et P. Cyprian, Dieinnere Mission der Pro~ testanien in Bayern und Miinchen, p. lu-lT (Passau, Abt, 1895),
322 L ALLExMAGNE RELIGIEUSE
asiles et des œuvres lucratives comme des pensionnats, on les rend solidaires les unes des autres, et l'on subvient aux dépenses des premières par les bénéfices des secondes ; et puis les futurs instruments de la Mission intérieure, contraints de dépenser leur zèle en des tâches multiples, sont tenus en haleine pour toutes sortes de besognes, même imprévues.
Aussi les imaginations éprises du bien d'autrui se peuvent-elles mettre en campagne sans risquer de perdre le fruit de leurs rêves : elles ont à l'avance, dans le domaine de l'action, des concours assurés. En 1872, le pasteur de Bodelschwingh arrivait dans la banlieue de Bielefeld ^ pour diriger un tout petit abri destiné au soin des maladies nerveuses ; il est devenu en un quart de siècle, grâce aux collaborations qu'il rencontra dans la Mission intérieure, le fondateur et le directeur d'une vaste cité d'épileptiques. Cette cité se subvient à elle-même ; ce sont ses infortunés habitants qui la font vivre ; ils sont menuisiers, briquetiers, selliers, cordonniers, tailleurs, jardiniers, cultivateurs ; et la petite industrie de Bielefeld ne laisse point d'être surprise de ne trouver presque aucune commande dans ce faubourg d'impotents. On avait tant répété que les épileptiques ne sont bons à rien ! M. de Bodelschwing les a vengés en prouvant à tous, et à eux-
I Sur les institutiong de M. de Bodelschwingh, voir Siebold, Kurze Geschîchte und Beschreihung der Anstalten BetheJ^ Sarepta, Nazareth, Wilhelmsdorf und Arbeiterheim bei Bielefeld, 2" édit. (Bielefeld, libr. de Bethel, 1894); et dans la Chronik, 1897, p. 54, une courte note à l'occasion du 23* anniversaire des créations de M. de Bodelschwingh.
mêmes les premiers, que, bien soignés et biengroupés, ils sont propres à tout. Cette révélation est le principal élément de leur guérison morale.
Autrefois chacun d'eux, isolé dans sa famille, avait conscience d'être une gêne, presque un rebut : riche, son visage était de trop parmi les fêtes ; pauvre, son appétit était de trop à table ; et toute créature humaine a l'instinct social si fortement chevillé au fond d'elle-même qu'il n'est point pire souffrance que se sentir « de trop ». Il est ici-bas deux classes d'indigents : ceux auxquels manque de quoi vivre et ceux auxquels manque pour quoi vivre : M. de Bodelschwingh, pour cette seconde catégorie, est un admirable médecin ; dans les nombreux établissements, ornés de noms bibliques, qui parsèment la vallée de Bielefeld, il n'est guère de cerveaux entcnébrés qui ne soient à la longue traversés d'un rayon de joie ; et ce rayon, c'est la certitude de servir à quelque chose ici-bas. De tous les points de l'Allemagne confluent à Bielefeld des caisses de « vieilleries », expédiées par les heureux de la terre ; leur charité est une excellente intendante, qui ne laisse pas s'encombrer leur logis ; une maison tout entière, à Bielefeld, est consacrée au déballage de ce superflu fané, et les déballeurs, les trieurs, les catalogueurs sont des épileptiques. Epileptiques aussi les concierges, les jardiniers, les domestiques, voire même les caissiers et les secrétaires ; et les mieux portants dirigent les plus malades, et des épileptiques se vengent de leur mal en combattant l'épilepsie chez les autres.
On trouve, préposés à ces œuvres, des « Frères » et des diaconesses ; ces indispensables auxiliaires
sont formés à Bielefeld, dans deux maisons installées par M. de Bodelschwingh. Suivant la méthode dont Wichern, tout le premier, avait inauguré l'application au Rauhe Haus *, les nombreux déshérités dont M. de Bodelschwingh a comme retrouvé les titres à l'existence en leur offrant un petit rôle social sont organisés en familles : chaque « famille » a sa maison, son jardin, elle est chez elle ; quelques épileptiques la composent, sous la direction d'un « Frère )> ; au lieu d'être ramassés dans de grandes casernes de bienfaisance, comme des unités étiquetées, ils sont placés, autant que possible, grâce à ce morcellement en familles, dans les conditions communes de la vie.
Enfin, de saison en saison, se succèdent, autour de M. de Bodelschwingh, des candidats en théologie qui viennent apprendre à la bonne école l'art de faire le bien ; se promenant à travers la cité de l'épilepsie, on les voit échanger un salut cordial avec toutes les pauvres créatures, rabougries ou défigurées, auprès desquelles ils passent ; ils ont pour cette grande famille d'épileptiques, si inférieure leur soit-elle, les prévenances du Christ pour la grande famille humaine, et considèrent à juste titre comme des bienfaiteurs ceux qui leur sont une occasion perpétuelle de faire le bien.
Lorsqu'un cœur se laisse éveiller au spectacle d'une misère, il est comme voué à l'insomnie par l'évocation de toutes les autres, qu'il ne connaît point, mais qu'il suppose ; on ne gouverne point
1 Cette méthode est longuement décrite dans l'ouvrage de Wichern: Das Rauhe Haus^ seine Kindtr und Brilder, 3* éd.(Haaibourg, Rauhe Haus, 1872),
ses larmes ni l'activité qu'elles inspirent ; et par une transition dont il ne faut point chercher une explication logique, M. le pasteur de Bodelschwingh, secondé dans cette tâche nouvelle par l'expérience de M. Charles de Massow, s'est voulu rendre maître du vagabondage comme de l'épilepsie 1. Il a conçu, et partiellement réalisé, à travers tout le territoire allemand, un réseau d'environ 2.000 stations alimentaires [Verpflegimgsstationen) et de 28 colonies agricoles : celles-là pour une
1 Sur le vagabondage, voir ses brochures : Wie kann filr die Wanderbevolkerung in unsern Grossi adlen gesorgt xcerden ? (Bielefeld, Bethel, 1889) ; — Die Wanderarmen iind die Arbeitslosen (id., 1895). — Sur les logements ouvriers, voir ses brochures : Mehr Luft, mehr Licht (Bielefeld, 1890); — Was kann die freie christliche Liebesthdtigkeit zur Abhulfe des Wohnelends in den grossen Stàdlen thun ? (Cassel, Rôttger). — Der eigene Herd als Grundlage eines gesundei^en christlichen Familienlebens (Bielefeld, 1895) ; — Landwirtschaft, Industrie und der Verein Arbeiterheim (Bielefeld, 1892); — Der Heimstàtten-Gesetz (Bielefeld, 1893). — Sur l'installation de la colonie agricole voisine de Bielefeld, voir Siebold, op. cit., p. 277-301. — M. de Bodelschwingh établit par la statistique suivante les effets salutaires de l'institution des colonies agricoles : en Prusse, en 1881-1882, dans les districts où depuis lors ont été établies des colonies, 3.979 individus étaient condamnés pour la première fois; en 1890-1891, il n'y avait plus que 781 individus condamnés pour la première fois ; en 1892-1893, par suite des difficultés qui paralysaient le bon tonctionnement de l'institution, ce chiffre remontait à 1.218 {Die Wanderarmen und die Arbeitslosen., p. 3-4. Bielefeld, 1895). — Les colonies agricoles vont augmentant en nombre; elles étaient, en 1896, 28 dans tout l'Empire. Quant aux Verpfîegunsstationen, faute d'un concours pécuniaire suffisant que jusqu'ici l'on a vainement demandé aux pouvoirs publics, elles traversent une cnse alarmante; elles étaient, dans tout l'Empire, 1.957 en 1890 et 1.287 seulement en 1896. Voir Protokoll der vierten Gesammt verbands- Versammlung der deutschen Verpftegiingsstationem am 6 Mai 1896 (Bielefeld, Bethel, 1896), et ProtokoÙ iiber die zwôlfte Sitzung des Central-Vorstandes deutscher Arbeiterkolonien am 7 Mai 1896 (Gaddeibaum, Bertelsmann, 1896).
demi-journée, celles-ci pour plusieurs semaines, accueillent le vagabond, le logent, le nourrissent, mettent un travail à sa disposition, et lui donnent ainsi l'occasion de faire valoir son droit à la vie. Qu'avec une négligence de marâtre la société méconnaisse ce droit ; aussitôt l'être humain, tombant à l'état d'épave, se demande pourquoi il vit. En aspirant vers une organisation sociale dans laquelle aucun être humain ne regretterait d'avoir été appelé à l'existence, M. de Bodelschwingh se considère comme le ratificateur de la volonté créatrice, comme l'exécuteur testamentaire de Jésus. C'est un rôle que volontiers il partagerait avec TEtat : il convie les pouvoirs publics à l'aider par l'action des lois et à faire pénétrer leur intervention tutélaire dans la vie du chômeur et dans celle du travailleur ; et tandis que beaucoup d'hommes d'œuvres, modèles et docteurs d'initiative privée, sont facilement animés de jalousie à l'égard de l'Etat, M. le pasteur de Bodelschwingh a ce double mérite d'avoir mesuré, tout ensemble, ce que peut l'initiative privée et ce qu'elle ne peut pas i.
Si les desseins de M. le pasteur de Bodelschwingh en faveur des vagabonds rencontraient un plein succès, on pourrait assister à ce phénomène imprévu d'une conquête du « cinquième Etat » par le christianisme; et ce serait peut-être le début de cette conversion des masses que Wichern rêvait d'inaugurer en fondant la Mission intérieure, et qui, jusqu'ici, est demeurée bien fragmentaire et
1 Vov' Uns Wurster, op. cil., p. 123, l'action de la Mission intérieure su. la législation d'iitat.
passablement timide. La Mission intérieure, en général, cherche des maladies, des infortunes, des délaissements; et perpétuellement elle explore la société pour y trouver cette clientèle-là, pour l'en tirer et pour la soigner à part ; c'est dans cette besogne qu'elle excelle. Mais entre la Mission intérieure et l'immense foule insaisissable, qui trouvera la route 1 ? A Hambourg, on a multiplié les institutions philanthropiques 2; et cette ville est l'une des plus irréligieuses de l'Allemagne. Sous l'intelligente direction de M. le pasteur Stocker et de son jeune collègue M. Braun, la Mission urbaine de Berlin a réparti la grande ville entre une soixantaine de missionnaires qui, chaque vendredi matin, dans une réunion d'études et d'édification, se renseignent entre eux sur les besoins religieux et moraux de leurs quartiers ; elle a expédié, dans les impasses et dans les cours, des troupes de jeunes enfants, pour chanter, sous le ciel et en même temps que le ciel, la gloire du bon
1 Gallwitz, op. cit., p. 48 : « Les Vereine, où circule aujourd'hui une grande part de la vie ecclésiastique, ne comprennent comme membres que ceux qui, déjà auparavant, fréquentaient l'église, »
' Voir P. Lindner, Hamhurgs christliche Liehesthlltigkeit (Hambourg, Grâdener, 1887). Le pasteur Gustave Ritter, FiinfJahre aller Kirchlicher Ordnung ; zehn Jahre Zivilstandsamt, zehn Jahre Standesamt in Hamburg (Hambourg, 1887), remarque, p. 26, qu'il n'y a à Hambourg, sur 318.571 individus en âge de communier, que 38.790 communions, et, p. 52-53, qu'il y a à Hambourg 75.288 Holsteinois, 85.561 Hanovriens, 30.948 Mecklembourgeois ; or, si ces immigrants pratiquaient dans la môme proportion que pratiquent leurs compatriotes dans leurs pays respectifs, ces seuls immigrants devraient donner à l'Eglise de Hambourg 52.000 communions.
Dieu ^ Mais, dans un comité directeur d'une grève, sur mille grévistes qui viennent quérir un secours, trois seulement peuvent dire à quel district religieux ils appartiennent et quelle est la « sœur » de la Mission intérieure qui en a la charge ; et M. le pasteur Seydel, du clergé paroissial de Berlin, écrivait en 1855: « Bien que la Mission intérieure, pendant plusieurs dizaines d'années, ait toujours étendu son activité, le détachement à l'égard de l'Eglise est devenu, non pas moindre, mais toujours plus grand -. »
Ce qu'il y a de plus original dans les innovations apostoliques de la Mission intérieure, c'est la création de « services religieux spéciaux ^ » : ils sont tenus, à certaines heures extraordinaires, pour les cochers de fiacres, les employés de chemins de fer, les portefaix, les garçons d'hôtel, les matelots; on
1 Sur la Stadtmission, voir Braun, Das Hauptquartier der Ber- /tner Stadtmission (Berlin, Evers, 1892) ; Ostertag, Werkstdtten evangelischer Liebesthutigkeit, p. 118 et suiv. (Munich, Possl, 1895), et surtout D. ev. Kz., 1897, p. Ho-il7. Elle a 41 « frères », 12 <^ sœurs », 4 pasteurs, 12 à 16 candidats; elle répand, chaque année, 115.000 prédications. 71.000 exemplaires du Sonntagsfreund, 75.000 de son calendrier.
2 Seydel, Wie gewinnt die evangelische Kirche ihre verlorenen Glieder wieder ? P. 7-8.
3 Voir Wurster, op. cit., p. 348-354; Cyprian, Die mner« Mission der deutschen Protestanien, p. 6-7, et surtout Evers, Mancherlei Gottesdieiist [Berlin, Evers, 1892).
Cette création est tout à fait conforme à l'esprit de "Wichern : il voulait « qu'il n'y eût plus un seul membre de l'Eglise évangélique à qui la parole de Dieu n'eût éié exposés d'une façon correcte, c'est-à-dire à lui appropriée. > (Wicbora, Denkschnft, p. 54). — Dès 1844, Wichern déplorait qu'on ne prêchât l'Evangile qu'à reux aui vont à l'église ; la conséquence, ajoutait-il, c'est que des milliers d'hommes sont sevrés du Verbe, de la lumière, de la vie (Cité dans Wurster, op. cit., p. 63).
est descendu vers les bateliers de la Sprée, et sur le pont d'un bateau, devant la foule groupée sur les quais, respectueuse où gouailleuse, on leur a proche l'Evangile. Ce labeur n'a pas été sans fruit : près de mille bateliers, deux mille domestiques d'hôtel, se sont prêtés à ces dévotions improvisées. Il semble que, pour avoir vraiment accès auprès des foules, les envoyés de la Mission intérieure doivent s'adapter aux cadres môme de la vie matérielle : ces cadres sont devenus si impérieux, ils enserrent avec une telle raideur l'activité quotidienne de chacun, que la religion s'y doit glisser au lieu de convier les travailleurs à s'y soustraire quelques instants ; si elle ne peut obtenir le repos du dimanche, elle guettera, pour s'en emparer, la courte minute d'haleine que laissera le travail du dimanche; et c'est peut-être ce que signifiait M. le pasteur Naumann lorsqu'il expliquait un jour qu'à la communauté religieuse, fondée sur la proximité de domicile {Ortsgemeinde), l'avenir juxtaposerait ou substituerait la communauté religieuse fondée sur l'analogie des professions [Berufsgemeinde) ^
A un pôle inverse, on recueille, sur les lèvres de certains pasteurs des Eglises officielles, le souhait que la Mission intérieure s'absorbe peu à peu dans ces églises, que les associations grandies sous ses auspices aient leur siège dans un Vereinshaiis appartenant à la communauté paroissiale, que chaque communauté ait sa diaconesse, ouvrière du
1 Voir Chronik, 1896, p. 21 ; et, à l'encontre des idées do M. NaumaDn, Titius, Chr. W., 1896, p. 461-462.
â30 L'ALLEMAGNE RELIGIEUSE
bien, à côté du pasteur officiel, ministre de Dieu^ et qu'enfin cesse cette dualité entre les pasteurs de la Mission intérieure qui veulent reconstituer, sur des fondements inédits, des chrétientés vivantes, et les pasteurs officiels isolés, sans horizon, sans espérance, au milieu de chrétientés mortes.
M. Uhlhorn, l'historien de la charité protestante, a longuement développé certains de ces vœux^. M. le pasteur Sulze a tenté de les réaliser dans un faubourg de Dresde, en adaptant à la vie paroissiale de ce faubourg une organisation fort originale, que nous avons eu l'occasion d'indiquer dans le précédent chapitre ^. M. de Ruckteschell, pasteur à Hambourg, a démontré avec une grande clarté que la communauté paroissiale ne doit point être seulement 1' « objet » de la Mission intérieure, et qu'elle devrait aussi en être le « sujet ))^. Mais l'absorption de la Mission intérieure dans les cadres des Eglises officielles ne saurait être efficace que si les communautés paroissiales devenaient des noyaux d'action chrétienne, consistants, cohérents et robustes. Ce n'est point par des décisions ou par des thèses qu'on la pourra réaliser : elle se
1 M, llarnack {Evanrjelisch-Sozial, p. 61-62) souhaite que les communautés évangéliques redeviennent, à rimitation des anciennes communautés chrétiennes, des foyers charitables en même temps que des groupements liturgiques.
2 Uhlhorn, Die Kirchliche Armenpflege^ p. 43-57, et Katholicismics liiid Proteslanlismus gegeniiber der socialen Frage, p. liO et suiv. (Gôttingue, Ruprecht, 1887).
^ Voir ci-dessus, chapitre iv.
^ Nikolai von Ruckteschell, Personalgemeinde oder Lokalgemeinde (Hambourg, Lûtcke, s. d.).
fera spontanément ou elle ne se fera pas*. En vain Fliedner voulut-il que les diaconesses par lui fondées fussent surtout affectées au service paroissial ^i aujourd'hui, 2.072 diaconesses seulement sont employées parles communes, et 3.081 par les institutions charitables 3. Les communautés rhénanes et westphaliennes, on le devine aisément, sont celles oii les diaconesses sont le plus volontiers utilisées et qui pourraient le plus aisément suppléer au concours de la Mission intérieure ^ : M. le pasteur Axenfeld citait avec une légitime fierté, dans un congrès social de l'année 1891, l'exemple de la commune de Godesberg, où la maison des œuvres {V€rein.shaiis)ei V Auberge hospitalière [Herberg zur Heimat) sont la propriété de la paroisse^.
i Wichern, Denksc/irift, p. 205, distingue entre V « activité officielle » de l'Eglise et le « caractère non ofûciel » de la Mission intérieure, et ne paraît pas admettre que ces deux activités puissent se recouvrer et s'identifier. — - P. 214, il réclame que les pasteurs officiels concourent au travail de la Mission intérieure, non en raison de leur charge, mais au nom de leur caractère de prêtres, qui, en vertu de la théorie luthérienne du sacerdoce universel, leur est commun avec tous les chrétiens. — Enfin, p. 225, il prévoit le cas où la Mission intérieure s'organiserait malgré l'abstention du pasteur; et il ajoute, p. 226, que <i rien n'implique que nécessairement le pasteur doive être à la tête du groupement de la Mission intérieure. » — Pour lui, « la Mission intérieure n'est point un organe extérieur à l'Eglise ou voisin de l'Eglise, encore moins prétend-elle être l'Eglise elle-même : elle veut manifester un côté de la vie de l'Eglise en incarnant cet esprit de charité, fondé sur la foi, qui cherche, jusqu'à ce qu'il les trouve, les masses perdues et délaissées. » {Denkschrift, p. 10.)
2 Wuister, op. cit., p. 50-51.
3 Wurster, op. cit., p. 192.
* Wurster, op. cit., p. 120.
5 Axenfeld et Schuster, Vereinshaus mit Rerherge zur Reimnth als Kirchliches G emeinde- Institut (Gadderhaum, Bureau de VHerbergvereiîi^ 1891). — Uhlhorn, Die Kiixhlicfie Armenpfler)e,Tp. 47.
332 l'allemagke religieuse
Mais provisoirement ces exemples ne peuvent être qu'isolés ; et les Eglises ont besoin de la Mission intérieure ^ plus que celle-ci n'a besoin des Eglises. Wichern écrivait en 1848: « Les amis de l'Eglise ont à l'endroit de la Mission des attitudes très diverses. Les uns la bénissent comme une amie, comme une servante des communautés ; les autres la considèrent avec méfiance, comme si elle était pour l'Eglise un élément de destruction; ils inclineraient même à lui faire la guerre^-. » Les attaques d'Adolphe Fabri, pasteur de Hanovre, et un roman caricatural intitulé les Chevaliers de F Esprit, traduisirent les rancunes et les suspicions de l'Eglise contre la jeune Mission intérieure^. Aujourd'hui ces suspicions et ces rancunes sont presque complètement dissipées : on fait des collectes, en beaucoup de temples, pour les besoins de la Mission ; le pasteur préposé aux œuvres {Vereiiisgeistliche) est, dans chaque district, installé par le consistoire ; et les autorités ecclésiastiques ont encouragé la création de cours destinés aux pasteurs, et concernant les diverses matières dont s'occupe la Mission intérieure i Avant de fonder en Bavière une institution semblable à la Mission intérieure de Wichern, le luthérien Lôhe écrivait : « Avec ce courant de la Mission intérieure, nous ne voulons pas faire s'engouffrer dans l'Eglise le
— Sur le pasteur Axenfeld, mort en 1896, voir D. ev. Kz., 180G p. 398-399.
1 « Tant que nous avons la Landeskirche, nous avons besoin de Vinnere Mission. » (Wurster, op. cit., p. 132.)
' Wichern, Denkschrift., p. 10.
3 Wurster, op. cit., p. 61 et 77-79.
* Wurster, op. cit., p. 118-119.
flot des bonnes œuvres, nous voulons nous tenir aux portes et frayer à ce flot, si possible, une roule confessionnelle ^ » On pressent, sous ce langage obscur, les sourdes et tenaces résistances qu'oppose le luthéranisme archaïque chaque fois qu'on veut ajouter quelque nouveau labeur à cette double mission dans laquelle il emprisonnait le pasteur : enseignement de la parole divine et collation des sacrements. Mais c'est en vain qu'à l'encontre du flot des bonnes œuvres les fidèles du vieux luthéranisme s'essaieraient à dresser des digues : le flot pénètre malgré tout; il franchit et il déborde; et, dans la lutte qui s'est engagée entre l'esprit de Jésus et l'esprit de Luther, ce n'est point au second, adversaire des œuvres, que le protestantisme allemand abandonnera la victoire. Rodolphe Todt, l'initiateur du mouvement évangéliquesocial, dénonçait, il y a vingt ans, l'indifl'érence du clergé pour les bonnes œuvres, et il déclarait que la Mission intérieure, en même temps que l'auxiliaire des Eglises officielles, en était l'accusatrice 2. Et le théologien Paul de Lagarde, un peu plus tard, écrivait de son côté, non sans ironie : « La doctrine fondamentale de Luther est si oubliée, que les ecclésiastiques protestants sérieux ne se font supporter, dans leurs communautés, que par de bonnes œuvres 3. » Il est à souhaiter, pour la vitalité
1 Cité dans Wurster, op. cit., p. 83. — Sur l'initiative de Lôhe, Toir Ostertag, Helfen und Heilen, p. ^7-67.
'^ Todt, Ber radikale deiitsche Sozialisrnus und die christliche Gesellschaft, p. 467. — Cf. Schall, Die Sozialdemokratie in ihren Wahrheiten und Irrthûmern, p. 315.
3 Paul de Lagarde, Ueber einige Berliner Theologen und voas 'Von ihmn zu lernen ist^ p. 110 (Gôttingue, Dieterich, 1890).
de l'établissement évangélique, que Paul de Lagarde ait raison à rencontre de Rodolphe Todt.
Indépendance à l'égard de l'Etat, sentiment très vif et très ardent de la fraternité des croyants, exercice actif de la charité et des bonnes œuvres : ce sont là trois avantages qu'une élite d'âmes pieuses se complaît à rencontrer dans certaines communautés évangéliques qui sont comme de petites églises au milieu de la grande, et dans les sectes, qui sont comme de petites églises hors de l'Eglise. Ce mouvement centrifuge, qui pousse ces âmes à chercher sur les confins de l'établissement officiel, ou même hors de ces confins, une vie chrétienne plus intense, s'inaugura dès la fm du xvif siècle*. Spener et Franke, qui furent à ceUe époque les deux saints de la Réforme, pouvaient être considérés, le premier surtout, comme des façons de schismatiques : c'est par des réunions privées d'édification mutuelle, les collegia pietatis^ qu'ils renouvelaient parmi leurs coreligionnaires l'esprit chrétien desséché ; mais c'est contre le gré des autorités religieuses et civiles que certaines de ces réunions purent se perpétuer. Urlsperger,
* LéVy-Bruhl, V Allemagne depuis Leibnitz, p. 29-34 : « Le piétisme a été, dans son origine, un efibrt moral, et un dos premiers tressaillements, indice de la vie renaissante ('ans un grand corps engourdi et immobile. » (Paris, Hachette, 1890.)
ia la fin du xviii® siècle, exposait aux protestants le la région d'Elberfeld que « c'est un devoir, en i;ace de l'incroyance qui progresse, de conserver .au moins dans des cercles plus étroits le symbole Bvangélique, de se mettre en garde contre lapénéitration de la corruption morale, et de cimenter plus solidement, par des rapprochements confraternels, les liens de la charité chrétienne ^ »; il annonçait, par ce manifeste, la fondation de la Société du christianisme, association libre de chrétiens évangéliques. C'est aussi par la création de communautés spéciales que les mystiques qu'on a dénommés « les Pères du Wurtemberg » satisfaisaient et communiquaient l'édifiante ardeur de leurs consciences ~ ; et les consistoires invoquaient ila rigueur du pouvoir public contre les visées séparatistes dont on soupçonnait ces belles âmes. Mais au mal qu'on disait d'eux, piétistes et mystiques îrépliquaient en faisant le bien. Franke, pour s'arracher à l'incroyance de sa jeunesse, se jeta dans l'action charitable et fut le premier homme d'œuvres de la Réforme allemande; c'est lui qui donna le branle aux missions en pays païens, et c'est sous l'impulsion de ses encouragements que le baron de Ganstein inaugura la diffusion de la Bible à travers les masses ^. Le groupement créé
1 Cité par Severing, Die christlichen Versammlungen des Siegerlandes, p. 50 (Haardt, Michel, 1881).
2 Ciaus, Wurttembergische V Citer, 2 vol. (Stuttgart, Cotta, 1890). 5 Frick, Die Franckeschen Stiftungen, p. 9-29 (Halle, libr. du
Waisenhaus, 1892). — Sur les missions créées par Francke, voir: Die StifLungen August Hermann Francke''s in Halle, p. 276-286 (Halle, 1863), et sur l'œuvre de Ganstein, même ouvrage, p. 266-
par Urlsperger fut comme le tronc fécond aiitoiif duquel se ramifièrent la société de missions d'Elberfeld, la société biblique de Berg, la société de tracts du Wupperthal. Les maisons d'orphelins de Ludwigsburg et de Stuttgart, l'association centrale de bienfaisance inaugurée à Stuttgart en 1817, le premier asile pour la jeunesse coupable, fondé parZeller en 1820 ^ eurent des origines nettement piétistes. « Si le sel de la terre s'évapore, avec quoi salera-t-on ? « Ce sont ces humbles sectaires, profondément imprégnés de l'esprit chrétien, qui détournèrent de l'établissement luthérien l'imprécation menaçante de Jésus.
A l'heure présente, dans certaines régions de l'Allemagne, l'infatigable activité de leurs successeurs déchaîne, avec une sainte violence, le soufile de Dieu. La vallée supérieure de la Sieg est en train de devenir une terre de prophétisme.
Quelques familles de mystiques, les Krummacher, les Siebel, ont entretenu dans ce district et dans l'industrielle vallée de la Wupper, qui en e^^t toute voisine, un étrange mouvement d'exaltatic mouvement qui, d'ailleurs, se divise à l'infini, il y a là la Société évangélique^ plutôt luthérienne d'inspiration, V Association des Frères^ fondée sous l'influence de la secte anglo-saxonne des darbystes, aux yeux desquels toute église vient du diable, et VAssociation pour la prédication ambulante^ h laquelle les pasteurs officiels font un accueil très divers et les autorités supérieures un accueil una-
» Wurster, op. cit., p. 29 et 35-36.
nimement mauvais ^ ; en outre, une multitude de petites communautés, dont les unes se joignent pour la Pâque à FEglise établie, et dont les autres font la Pâque chez elles. Tillmann Siebel, un des chrétiens qui eurent le plus d'influence dans ces parages, recommandait, il y a quarante ans, qu'on cessât de fréquenter l'église, afin d'éviter le contact des incroyants et de contraindre les pasteurs officiels à opérer des réformes ~ ; il a fait école, et l'Eglise officielle, dans la vallée de la Sieg, perd une notable partie du terrain qu'y gagnent les petites communautés mystiques.
Dans le Wurtemberg, à certains moments du siècle, on observait, parmi les croyants fervents, un goût d'isolement, et le besoin de former, à quelques-uns, une fraternité spéciale cimentée par l'amour divin : en général, c'est en accentuant un dogme ou bien en développant quelque hypothèse théologique qu'ils avaient prétexte pour cette séparation. Michael Hahn,Rapp, Preziger construisaient à grands renforts de rêves certains systèmes théologiques ou philosophiques, et ces systèmes étaient un point de départ pour la formation de communautés. Sous l'impression de ces novateurs, un certain nombre de fidèles détachaient les chaînes qui jusque-là les reliaient à l'Eglise officielle, et proclamaient bien haut leur rupture : pour mettre
' Sur les entraves et les persécutions qu'infligèrent les autorités prussiennes aux petites communautés du Siegerland, voir Severing , Die christlichen Versammlungen des Siegerlandes ^ p. 17-81 (Haardt, Michel, 1881).
2 Severing, op. cit., p. 81. On trouve dans cet ouvrage les "renseignements les plus curieux sur la vie re igieuse dans la vallée de la Sieg.
le consistoire en rage, les partisans de Rapp affectaient de travailler le dimanche. Gustave Werner, « le Père Werner, » comme Ton dit à Reutlingen, mort il y a quelques années, n'avait point ces allures à! outlaw : persécuté par l'Eglise officielle du Wurtemberg pour les initiatives apostoliques auxquelles il s'abandonnait, soupçonné d'ailleurs de trop de complaisance pour les doctrines de Swedenborg, il finit par donner sa démission de pasteur ^ et la petite communauté chrétienne dont il étaitle chef avait àl'endroit de l'Eglise des allur s indépendantes, mais non point séparatistes. Essai de réalisation du principe communiste, cette communauté rassemblait quelques centaines de braves gens, qui faisaient une masse de tout ce qu'ils possédaient, et qui se promettaient, les uns aux autres, de vivre dans le labeur et la piété ; en moins d'un demi-siècle, on a fait, sur ce carré de terre de Reutlingen, l'expérience décisive qu'une société communiste ne pourrait subsister qu'à la condition d'être une compagnie de célibataires ; sur l'emplacement oii le vieux Werner avait voulu prouver le communisme en l'appliquant, un certain nombre de fabriques, oii des gérants surveillent des salariés, donnent aujourd'hui quelque bénéfice pour l'entretien des œuvres de charité créées par Werner ; quant à la fraternité communiste, elle se décime, tête par tête, et chaque membre qui meurt n'est point remplacé.
Les statuts de ces petites communautés reli-
1 Wurster, Gustav Werners Leben und Wirkiingen, p. 72-93 (Reutlingen, Rocher, 1888).
gieuses, qui vont se multipliant un peu partout, et jusque dans la Prusse orientale et la Poméranie, sont infiniment variés ^ ; certaines , fidèles aux Eglises officielles, y réchauffent l'éclat du flambeau chrétien; d'autres, en plus grand nombre, observent à l'endroit des clergés d'Etat une attitude frondeuse ou chagrine. Quant à la statistique de ces communautés, il est impossible de la dresser : elles n'ont point l'ambition d'être mentionnées à part dans les recensements ; et parmi les adhérents, les uns figurent, au dénombrement des cultes, sous la rubrique : Evangéliques^ et le restant sous la rubrique : Autres chrétiens.
Mais ce dernier vocable abrite aussi toutes les sectes franchement séparées : mennonites, qui refusent, au nom des livres saints, le service militaire et le serment judiciaire; baptistes, qui ne confèrent le baptême qu'aux adultes ; méthodistes, qui savent avec une science consommée, par une sorte de gymnastique mystique et par l'habitude des confessions publiques, développer en eux-mêmes et chez leurs coreligionnaires la sensation du péché et celle du pardon divin ; irvingiens enfin, qui se réputent les représentants actuels de l'esprit prophétique, et qui, communianttous chaque dimanche avec la chair et le sang de Jésus, attendent pour une prochaine échéance le jugement dernier.
Formant secte à part, mais vivant cependant en cordiaux rapports avec l'Eglise officielle, les Frères Morav^es entretiennent entre eux, par les réunions
» Sur le développement de ces communautés, provoqué par les « conférences de Gnadau », voir Wurster, op. cit.t p. 402 et 407.
340 l'allemagxNE religieuse
fréquentes qu'ils tiennent dans leurs salles de prière, l'habitude d^une haute piété ; et tandis que TAllemagne et la Suisse, représentant ensemble plus d'un cinquième du protestantisme universel, acquittent à peine le treizième des frais de propagande chrétienne dans les pays païens et ne fournissent que le septième des missionnaires, la modeste communauté des Frères Moraves, qui ne dépasse point en nombre la population d'une petite ville de province, entretient 174 missionnaires et dépense annuellement pour la diffusion du christianisme 495.000 marks. M. le pasteur Warneck, l'historiographe le plus compétent des missions prolestantes, signale cet exemple à ses innombrables concitoyens des Eglises officielles comme une leçon qui les doit « couvrir déboute ^ ».
Il fut un temps oii ces diverses sectes, si sincèrement et si pleinement chrétiennes, étaient surtout fréquentées par les membres des classes élevées : ils y trouvaient un moyen d'échapper à l'Eglise de tous, et ressentaient quelque plaisir à composer commeune aristocratie du christianisme^. De nos jours, au contraire, ce sont plutôt les petites gens, les ouvriers, les hommes de métiers, qui fréquentent volontiers ces sortes de boudoirs ; et l'on prétend même que le principal charme que certains y trouvent est de n'avoir point à faire toilette pour
1 Voir : Gundert, Die evangelische Mission, 3" édition, p. 20-31 ; — Karl Mirbt, De)' deutche Protestantismus und die Heidenmissîon im xix jahrhundert (Giessen, Ricker, 1896). — Sur l'état actuel des missions allemandes, c'est dans la CJwonik, i897, p. 30, qu'on trouvera les statistiques les plus récentes.
2 Voir à ce sujet Riehl, Religiose Studien eines Weltkindes p. 292.
se rendre à la réunion de la secte*. De sentir qu'ils y viennent d'eux-mêmes, qu'ils en sont les familiers, non point par la volonté de leurs parents ou par le fait de leur baptême, mais par une libre adhésion : c'est un attrait qui sollicite vers les sectes un certainnombre d'esprits indépendants ; se rallier à une secte, c'est en quelque façon se faire sa religion, ou tout au moins la choisir ; et ceux qui souhaitent que leur conscience devienne l'ouvrière active de leur foi échangent volontiers l'hégémonie officielle contre une autonomie séparatiste. Ils coudoient, dans ces modestes convents, d'autres chrétiens qui pensent comme eux, prient comme eux, suivent le même code qu'eux ; parfois il faut, avant le mariage, soumettre à l'approbation des frères le nom de la personne à laquelle on se fiance ; un mennonite, par exemple, ne peut épouser qu'une mennonite; et si l'un des conjoints est mis au ban par la secte, l'autre doit abandonner le commerce conjugal ; les procès entre coreligionnaires sont parfois jugés dans l'intérieur de ces petites églises; on y répute une règle efficace, que chacun des membres fasse à l'ingérence de l'Etat et du pouvoir civil la moindre part possible dans sa propre existence: César est toujours quelque peu \ suspect dans ces assemblées de croyants. La con- : trainte religieuse, le droit de surveillance et le droit
1 Frôhlich, Sectentum und Separatismus im jetzigen Kirchlichen Leben der evangelischen Bevolkerung Elsass-Lothringens^ p. 143 (Strasbourg, fieitz, 1889). L'auteur s'alarme beaucoup des progrès des sectes et ne rend qu'une faible justice à l'esprit de piété qui s'y épanouit. — Sur le développement des sectes en Allemagne, voir Schneider, Tlieoloqisches Jahrhuch auf das Jahr 1895, p. 205-207 (Gûtersloh, Bertelsmann).
d'exclusion mutuelle, y sont en vigueur; tous se sentent une élite à laquelle le premier venu n'est point admis à se joindre; d'autant plus enclins à saluer en eux-mêmes le peuple de Dieu qu'ils sont un peuple plus minuscule, ils ne confèrent qu'à bon escient la naturalisation parmi eux. Faire nombre, ils n'y tiennent point; ils craindraient qu'avec un flot de néophytes douteux un air de tiédeur ne s'engouffrât dans leurs assemblées, et leur rêve n'est point de décimer les Eglises officielles, mais seulement de les écrémer, si l'on peut ainsi dire, en attirant à eux les âmes de prix. Les clergés d'Etat s'en inquiètent ^ ; mais contre
* Les statistiques suivantes, empruntées kldiStatistische Korrespondenz du royaume de Prusse (n" du 26 mars 1892), permettent d'évaluer les progrès des sectes en Prusse.
Là où il y avait, au l"" décembre 1811, Î.OOO fidèles, il y avait :
1" on 1880 2» en 1885 3» en 1890
Evangéliques 1.099 1.138 1.199
Catholiques 1.113 1.164 1.240
Moraves 1.090 1.178 1.129
Mennonites 993 1.000 992
Baptistes 1.516 2.102 2.216
Sectes britanniques... 2.064 2.767 3.188
Apostoliques 1.800 2.894 3.F574
Dissidents 884 919 1.145
Juifs 1.117 1.126 1.143
Sans confession 4.000 10.955 14.355
Population totale 1.105 1.147 1.213
On a rangé comme sans confession ceux qui se déclaraien' . « partisans de la libre intelligence, » « athées, » « sortis de ! . Landeskirche, » « confesseurs de la vérité, » « cogitants, « déistes, » « libres-penseurs, > « humanistes, » « mysticistes, . « théosophes, x> « sécularistes, » « monothélites, » « cosmopolites, » « religion des amis ». L'augmentation de leur chiffre est extraordinaire ; ils sont 14 fois plus nombreux en 1890 qu'en 187i. — Dana la Saxe, pays de socialisme, les progrès des sectes sont
ces sectes si discrètement conquérantes, à peine ont-ils le droit de faire acte d'hostilité; car, en définitive, si Ton épie l'inspiration générale des institutions religieuses qui font le plus d'honneur au protestantisme allemand, on observe que les écoles du dimanche, où Wichern puisa la pensée de son superbe apostolat \ furent créées par les baptistes de Hambourg, que les premières diaconesses existèrent chez les mennonites^, que beaucoup de missions en pays païen doivent leur origine à des communautés séparatistes et leur vitalité à des sectes '^. Ainsi les communautés et les sectes, même ouvertement hostiles à l' Eglise officielle, demeurent encore pour elle des bienfaitrices, puisqu'elles Tédifient par leurs exemples et l'arrachent à sa léthargie. Et si les autorités constituées, chefs
considérables: elles ont enlevé à l'Eglise établie 359 fidèles en 1889, 658 en 1892, 727 en 1893 (Voir Schneider, Theologtsches Jahrbuch auf das Jahr 1896, p. 144-145). — M. Hermann Losch remarque {Wiirltemberger Jahrhilcher fur Statistik iind Landeskirche, 1874, I, p. 210, Stuttgart, Kolilharamer) que dans le Wurtemberg ce sont surtout les femmes qui se laissent séduire aux attraits des sectes. Quant aux socialistes qui veulent introduire dans leur existence quelques préoccupations religieuses, ils forment f la clientèle de la secte panthéiste et athée des Freireiijiôsen, classés dans la statistique ci-dessus sous la rubrique: Dissidents, et auxquels nous consacrerons plus tard une étude spéciale. f
1 Wurster, op. cit., p. 97. — Voir, sur cette communauté bap- : tiste de Hambourg, Lehmann, Geschic/ite der deutschen Baptisten, p. 14, 97 (Hambourg, Oncken, 1896).
2 Wurster, op. cit., p. 51-52.
3 « Si Ton fait attention que, jusqu'en 1836, le rationalisme était le maître dans les églises, il ne faut point être surpris que les tentatives de mission en Allemagne ne se soient développées qu'avec Vopposition des autorités ecclésiastiques officielles ou tout au plus avec leur indifférence. La Mission restait encore, à tous égards, eine Sache erweçkter Kreise. » (Kattenbusch, Ckr. W. 1897, p. 220.)
d'Etat et bureaucrates d'Eglise, avaient réussi à arrêter le développement de ces petits groupes, le
christianisme évangélique,enAllemagne, eût perdu ses plus précieux sanctuaires.
Distinguer entre l'institution et les hommes : c'est une précaution qui souvent s'impose dans les études d'histoire religieuse. L'apologétique catholique, lorsqu'on lui objecte les souillures de certains papes, allègue la vitalité de l'institution romaine ; l'apologétique évangélique, lorsqu'on lui objecte la faiblesse évidente de l'institution réformée, allègue la beauté de certaines individualités, mûries et épanouies dans l'atmosphère de la Réforme. Dans la vaste suite de l'histoire, chaque homme n'est qu'un accident : l'apologétique catholique fait abstraction de ces accidents, pour s'attacher à ce qui dure, à ce qui est perpétuel ; l'apologétique protestante procède inversement ; et vous ressaisissez, dans cette divergence, la différence de génie des deux religions, l'une traditionnelle, l'autre individualiste. M. Harnack demande à la Réforme de produire des personnalités chrétiennes, aux Eglises de mettre ces per-
sonnalités sur le chandelier : c'est en étalant des âmes de protestants que le protestantisme confondra ses adversaires K
Et certes, il en peut étaler de très belles, de très nobles, plus nombreuses même, au xix° siècle, que dans les périodes antérieures. Mais beaucoup d'entre elles sont amenées, par la logique des principes de la Réforme, par la force même de leur piété individuelle, à délaisser la masse vulgaire des demi-fidèles, et à chercher, non point, comme les mystiques du catholicisme, une façon plus achevée de pratiquer la religion, mais proprement une religion spéciale, une religion de secte. L'aristocratie pieuse du catholicisme reste de plainpied avec la foule des simples et des médiocres ; avec cette foule, elle conserve un terrain commun, c'est le catholicisme lui-même ; et c'est sur ce terrain qu'est édifiée la tour d'ivoire des conseils évangéliques, dont le faite émerge au-dessus de
1 « Combien de types de vie religieuse, combien de caractères chrétiens, le catholicisme du moyen âge a produits ! Tâchons de Timiter. Notre temps a besoin, non d'instituts uniformes, mais de personnalités. » (Harnack, Zur Gegenwartige Lage des Proies^ tantismiis, p. 24. Leipzig, Grunow, 1896.) —C'est ce que M. Sulze, Die evangelische Gemeinde, p. 29, appelle des « laïques directeurs d âmes » {Laienseelsorger). — M. Uhlhorn, Die Kirchliche Armenpflege, p. 56, réclame, comme auxiliaires du pasteur, des gereifte christliche Persônlichkeiten. — La D. eu. Kz.^ 1896, p. 333-335, réclame l'activité des laïques et dit que c'est en la suscitant et en sachant l'employer que les Eglises réformées ont acquis plus de vitalité que les Eglises luthériennes. — Mais des personnalités suffiront-elles pour la vie de l'Eglise? M. le surintendant Gallwitz, Eine heilige allgemeine christliche Kirche, p. 8 (Gôttingue, Ruprecht, 1896), se plaint précisément que « jusqu'à l'époque récente le christianisme protestant ne soit resté une force que dans l'intérieur do quelques personnalités »,
l'Eglise, mais dont la base est dans l'Eglise. Au contraire, entre l'aristocratie pieuse de la Réforme et l'ensemble de l'établissement réformé, le fossé du mépris ou de l'oubli va toujours se creusant. La Réforme développe, dans les âmes d'élite, une religiosité d'élite ; mais cette religiosité, loin de les emprisonner dans l'édifice de l'Eglise officielle, les pousse dehors ; elles deviennent d'autant plus étrangères au protestantisme proprement dit qu'elles sont plus protestantes. La notion d'Eglise et la notion de protestantisme sont-elles compatibles entre elles? en les conciliant de force, ne les condamne-t-on pas à s'entre-choquer sans trêve, à commettre l'une contre l'autre de perpétuels attentats? Une organisation confessionnelle n'exclut-elle pas la liberté individuelle des consciences ? Voilà l'éternel fond du débat. Y a-t-il une place, dans l'Eglise de tous, pour ceux qui sont capables de se faire eux-mêmes leur christianisme ? Il en est beaucoup, parmi eux, qui croient que non.
L'Etat, lui, maintient que oui : de son mieux, il cache l'irrémédiable antinomie ; et c'est un spectacle curieux de voir comment la Réforme et l'Etat, en Allemagne, se gênent et se retardent mutuellement : la Réforme, en s'attachant au pouvoir épiscopal du souverain, même lorsqu'elle en souffre, en continuant de souhaiter les prévenances . spéciales des pouvoirs publics, empêche l'Etat de devenir franchement laïque ; et c'est pourquoi M. Georges Pariset pouvait écrire récemment : « Ce sont aujourd'hui les pays qui ont adopte h. Réforme, dont l'évolution politique est le moi
avancée^; « et, d'autre part, l'Etat, en maintenant les cadres factices des Eglises officielles, empoche le principe protestant de se développer logiquement et retarde à son tour l'évolution religieuse de la Réforme. Malgré les intentions émancipatrices de certains hommes d'Eglise, la Réforme est attachée à l'Etat ; c'est de celui-ci, non de celle-là, que pourra venir l'initiative d'un arrangement plus loyal.
Et si l'Etat, pour emprunter une autre expression de M. Georges Pariset, « trouvait le périlleux courage de s'amputer en quelque sorte de l'Eglise sur lui-même », on verrait peut-être l'Allemagne religieuse ressembler, à bref délai, à la Grèce d'il y a dix-huit siècles, oîi des écoles de philosophes, de rhéteurs, de semi-théologiens, proposaient aux âmes souffrantes divers moyens de communier avec l'idéal ; grâce aux progrès de la théologie ritschlienne, il y aurait là comme une haute école pour les consciences ; toutes les initiatives protestantes, libres enfin, s'y déploieraient avec magnificence ; le protestantisme deviendrait uniquement un apprentissage pour la spéculation religieuse ; il en serait alors des salles de réunion protestantes comme de nos classes de philosophie, oii le professeur enseigne à penser et conduit souvent à penser autrement que lui.
Dans les facultés de théologie, l'esprit de critique se déchaîne contre une orthodoxie dont les Eglises établies voudraient arbitrairement maintenir la façade ; dans les sectes, l'esprit de foi souffle,
1 Pariiet, op. cit., p. 836.
enveloppant dans ses tourbillons quelques faisceaux d'âmes vraiment religieuses, que les Eglises établies n'ont jamais su ni satisfaire ni employer ; partout oii il y a des souffrances (et oii n'y en at-il pas ?), l'esprit de charité s'éveille et secoue depuis un siècle la torpeur des vieux clergés, captifs du luthéranisme pur. Les Eglises officielles se sont attardées en une longue tentative pour juxtaposer, à l'affirmation de la liberté intérieure du croyant, la proclamation d'une autorité extérieure, d'une hiérarchie, que tant bien que mal on érigeait au-dessus des fidèles. Si cette tentative doit être abandonnée, les Eglises elles-mêmes, alors, risqueront peut-être de succomber : ce sera une fiction de moins. Sur les ruines de cette fiction, l'esprit de critique et l'esprit de foi se disputeraient les âmes, librement, en un duel interminable. Mais par-dessus l'un et l'autre planerait l'esprit de charité : on réparerait, par des œuvres, les lassitudes et les angoisses du combat ; et des œuvres on espérerait le salut. Renonçant à être une croyance, fatiguée d'être une méthode de recherche, jalouse d'action, éprise de réalités, la Réforme, à cette heure de crise, rendrait un tardif; hommage au vieil apôtre Jacques, que Luther expulsa du canon parce qu'il avait vanté l'efficacité des bonnes œuvres et parce qu'il avait cru, tout simplement, qu'en faisant le bien on se rend plus digne de trouver le vrai et d'accéder au divin.
Fin