CHAPITRE IV
Nécessité d'un relèvement de la théologie.
L La formation théologique ; deux centres suspects : Fribourg, Bonn. — L'esprit de l'université fribourgeoise ; défections de Reichlin-Meldegg et de Schreiber. — L'université de Bonn : rhermésianisme. — L'enseignement et les œuvres d'Hermès.
— Introduction du doute dans la théologie. — Intellectualisme systématique, s'achevant dans un recours à la raison pratique.
— L'hermésianisme et la scolastique. — Les véritables centres de théologie catholique.
IL L'école de Mayence : ses origines alsaciennes. — Liebermann. — Les Jésuites au grand séminaire de Strasbourg. — Survivance de leurs méthodes dans l'école de Mayence. — Influence de cette école. — Ses disciples : Raess, Weis, Geissel, Lennig. — La revue le Catholique. — Les tendances ardemment romaines de l'école de Mayence. — Renouveau de l'esprit sacerdotal.
m. L'école de Tubingue. — L'initiative du roi de Wurtemberg. — Tâtonnements de cette école : les premières années de la Theologische Quarlalschrift. — La foi fille de l'érudition critique. — Un précurseur de Newman : Drey. — Le cours de 1821, sur l'histoire des dogmes.
IV. Jean-Adam Mœhler. — Ses études dans les facultés de théologie protestante. — Lmlluence de Neander. — Le livre de V Unité dans V Eglise. — Conception anti-intellectualiste du christianisme : le rôle de l'Esprit d'amour. — Opinions primitives de Mœhler sur la primatie pontificale : son évolution d'idées à ce sujet. — Du presbytérianisme au romanisme. — Jugement ultérieur de Mœhler sur VUnité dans l'Eglise. — Influence profonde exercée par ce livre : témoignage de Staiidenmaier. — Importance de cette doctrine, que l'Esprit ne fait qu'un avec le corps social de l'Eglise.
V. Les origines de la Symbolique. — Plan de l'ouvrage : la justification, point capital du débat entre les confessions. — Faut-il, pour que le péché quitte l'homme, que l'homme quitte le péché? — La théorie de l'Eglise, épilogue à l'histoire de l'Incarnation. — Originalité de cette théorie. — Situation du catholicisme entre le protestantisme rationaliste et le protestantisme piétiste. — Polémique entre Mœhler et Baur. — Autorité classique de la Symbolique. — Un disciple de l'école de Tubingue : Staudenmaier.
VI. Disette intellectuelle du cathoHcisme viennois. — Une exception : le prêtre philosophe Antoine Gûnther. — Second stade de la réaction commencée par l'hermésianisme contre la scolastique - - Construction d'une nouvelle philosophie chrétienne. — Interprétation rationnelle de la Trinité ; nécessité logique de l'acte créateur et de l'acte rédempteur, progrès scientifique du dogme. — Les écrits de Gûnther : caractère spécial de leur style. — Faveur dont jouit Gïmther dans les sphères catholiques allemandes. — Un mot inquiétant du nonce (1836). — L'avenir du guntherianisme.
Dans le domaine littéraire, artistique, politique, la pensée laïque avait recommencé de faire acte d'estime à Tendroit du catholicisme; l'Eglise s'apprêtait à bénélicier d'un sérieux retour de l'opinion. C'était à l'écart du clergé et parfois en dehors môme de TEglise, que cette opinion s'était formée, et qu'elle s'était révélée; avec Château-
briand et avec Manzoni, avec Schlegel et avec Stolberg, le nouveau siècle se distinguait, si Ton peut ainsi dire, par une série d'avances du « laïcisme » au sacerdoce. Et déjà sans doute, dans les vingt premières années du siècle, le clergé vvestphalien, sous Tinlluence d'Overberg, avait commencé d'acquérir une bonne renommée ; déjà Sailer, à Landshut, avait formé des prêtres de valeur ; déjà, à Ratisbonne, Tintluence prolongée d'un autre ecclésiastique pédagogue, Wittmann', avait créé des générations sacerdotales dans lesquelles Sailer lui-môme, devenu leur évêque, trouvera des auxiliaires estimables. Mais la théologie était longtemps demeurée en souiïrance ; le discrédit oii elle s'était laissée choir, et dont elle n'était pas encore relevée, contrastait d'une façon pénible avec le regain de considération qu'avait obtenu l'institution catholique. « Si le sel perd sa vertu, avec quoi salera-t-on? » Ce mot terrible de l'Ecriture se dressait devant TAllemagne, entre 1820etl840, avec l'àpreté d'un reproche et l'urgence d'une menace ; mais un travail théologique se produisit, pour rendre au « sel de la terre » sa mystérieuse (^flicacité ; et l'instant est venu de suivre ce travail, soit dans ses écarts, soit dans ses tâtonnements et ses progrès.
L Sur Georges-Michel Wittmaiin (1760-1833), qui, i)endant près d'un deuii-siècle, s'occupa de l'éducation des clercs au séminaire de Ratisbonne, et qui mourut très peu de temps après sa nomination à l'épiscopat en laissant dans cette ville le renom d'une immense charité, voir, à la fin de la biographie d'Overberg par Schubert (traduction Léon Bore), la traduction de l'oraison funèbre que lui consacra le futur cardinal Diepenbrock.
Si dans cette recherche nous prenons PVibourg en Brisgau comme point de départ, c'est, dirions-nous volontiers, à titre de repoussoir, et afin de mettre mieux en relief, ensuite, le sérieux et la dignité qu'affectait, en d'autres centres, l'étude de la théologie.
Les souvenirs d'Alban Stolz, le prêtre publiciste, nous introduisent dans la faculté et dans le séminaire de Fribourg, dont il fut l'élève : on y enseignait une religion naturelle, respectueuse de Dieu, soucieuse de l'âme immortelle i; mais passant à la révélation, Reichlin-Meldegg présentait une sorte de Christ « caricatural » et déroulait, sous le nom d'histoire de l'Eglise, une « chronique scandaleuse - » aussi grossière que mesquine; et Schreiber, à qui la théologie morale était confiée, en déridait incessamment l'austérité par d'agressives plaisanteries contre le célibat des prêtres. Le protestantisme accueillit plus tard le premier de ces professeurs, et les sectes <( catholiques allemandes «furent hospitalières au second: mais ils avaient eu le temps de marquer de leur empreinte un certain nombre de prêtres badois"^. Les organes
1. Alban Stolz, Nadilijebet meines Lehcns, p. 25 et 49 (Fribourg, Herder, 1885).
2. Les mots sont de Mœhler, Gesammelte Schriften und Aufsxtze, I, ]). 178 et SLiiv. — Reichlin-Meldegg (1801-1877) peut être consulté sur luimême dnns le livre de souvenirs qu'il publia, en 1874, sous le titre : Dns Lehen einps elieumlif/en rômisch-Katholischcn Priesters, einc J^ihplsrhrifl. ( Heidclber;.'', Bassermann, 1874. j
3. Briick, Die oherrlirinisclie Kircheuprorinz. j). 147. — Hcgolo. Alhau Stoh. p. 43-44.
que publiait à Constance l'école de Wessenberg et en Wurtemberg le fébronien Werkmeister • représentaient la science du droit canon ^ : les vieuxgriefs de la Germanie contre Rome s'y condensaient, et des griefs nouveaux s'y forgeaient.
Quelle que fût la valeur des travaux exégétiques de Hug, son inlluence de professeur fut assurément très médiocre : « Etait-il vraiment un catholique croyant? Dieu seul le sait », écrit son disciple Ha'gele''. 11 n'y eut pas à Fribourg, jusqu'à l'arrivée de Slaudenaiaier, qui n'y commença son enseignement qu'en 1837 S une école théologique estimable : le Gouvernement grand-ducal semblait surtout préoccupé de faire prévaloir dans l'esprit des clercs les doctrines de Wessenberg, et ce vice original de formation fait à l'avance comprendre les manifestations médiocrement édifiantes auxquelles s'abandonnera le clergé badois jusque vers 1850 \
Il en était tout autrement à Bonn : on ne trouvait pas, là, des professeurs de dogme ou d'histoire qui s'abandonnassent au persillage, ni des professeurs de morale qui s'érigeassent en apôtres d'une vie libertine: c'était un centre grave, austère, habité par des pensées pénétrantes et profondes. Fondée par les princes-archevêques pour com-
1. Archiv fur die Pastoralconferenzen in den Lnndcapiteln des BisUiums Constanz.