CHAPITRE I
La bureancratio préposée aux choses d'Eglise. — Le Wurtembei'tif : la noaiination aux ciircs; ré^dementation du culte. — Le grand-duché de Bade : les doyens grand-ducaux; Tintervention constante de l'Etat dans l'Eglise. — Nassau et Darmstadt l'éducation des clercs.
IL Les deux inspirations de la nouvelle politique religieuse : joséphisme, hégélianisme. — Rêve d'une fusion artificielle entre les confessions chrétiennes. — Programme de « protestantisation » exécuté par la Prusse sur le Rhin et en Silésie. — Prélude de celte œuvre : lunification par la Prusse des calvinistes et des luthériens. — Le proche mensuel à la caserne.
m. Echec de celte tactique contre la résistance passive des catholiques. — Parti pris de la bureaucratie itrussienne, d'introduire ou de seconder dans le catholicisme des éléments de désagrégation. — Le chevalier de Bunsen : ses grandes ambitions pour le protestantisme universel. — La Réforme au Capitole. — Un di[)lomate liturgiste. — Amitié de Bunsen et du futur Frédéric-Guillaume IV. — Contraste entre la situation officielle de Bunsen à Rome et son hostilité active contre l'Eglise romaine.
IV. Mollesse et servilité de l'épiscopat. — L'épiscopat de la province du Haut-Rhin et les trente-neuf articles. — Vaines objurgations de Grégoire XVI. — Souci de l'épiscopat, d'éviter tout rapport avec la Curie romaine. — Les initiatives laïques et parlementaires : entraves mises par l'épiscopat. — Discrédit de l'épiscopat dans l'opinion : citations de Breutano, Dœlliuger, Raess, Mœhler, Gœrres et Relteler.
V. L'atTaire de l'hermésianisme. — Intervention de l'Etat prussien pour la doctrine hermésienne. — Souplesse de
larchevêque Spiegel. — La condamnation de l'hcrmésianisrae par Grégoire XVI. — Hiisgen, vicaire capitulaire de Cologne : son altitude méprisante à Fendroit du bref papal.
VI. La question des mariages mixtes dans le royaume de Prusse. — Les déclarations de 1803 et 1825. — Spiegel, archevêque de Cologne : son rêve d'une primatie. — Désinvolture de la Prusse et souplesse de Spiegel. — Démarches de Spiegel auprès du cabinet de Berlin : décision provisoire, satisfaisante pour la Prusse. — Le bref de Pie VIII et l'instruction du cardinal Alhani. — La question de Y assistance passive. — Conversations inutiles entre Bunsen et la Curie. — Effort du Gouvernement prussien auprès des évêques : rôle de Schmedding. — Inquiétude naissante des fidèles. — Convention signée entre Spiegel et Bunsen (1834). — Adhésion des évêques de la province. — Entente de Tépiscopat avec Bunsen pour que le Pape soit « éloigné de toute méfiance ». — Equivoques de Bunsen dans ses réponses au Saint-Siège. — Un coup de théâtre : la rétractation de lévêque Hommer (fin 1836).
Des concordats, négociés avec le Pape par les représentants des souverains, avaient, nous lavons vu, réorganisé l'Eglise d'Allemagne. Les pouvoirs laïques, en condescendant à l'entente avec Rome, avaient admis implicitement que l'établissement religieux ne pouvait renaître de ses ruines qu'avec lassistance du Saint-Siège. Mais ils auraient voulu que le vicaire de Dieu, pareil au Dieu d'Aristote, se désintéressât de cette Eglise qu'il venait de créer à nouveau; un artificieux travail commença pour installer dans TEglise TEtat omnipotent. Après s'être servi de Rome pour encadrer les sujets catholiques, TEtat prétendait, dans ces cadres nouveaux qu'une fois pour
toutes le Pape avait bénis, demeurer le seul maître. Une « section d'Eglise » {Kirchensektion), ou bien un «conseil d'Eglise » [Kirchenrat] fonctionnait dans chaque Etat : des juristes fébroniens y coudoyaient des prêtres « éclairés » ou « illuminés » ; cette bureaucratie surveillait la hiérarchie ecclésiastique, et la paralysait. C'était l'ancien Bénédictin Werkmeister, hostile à toute juridiction du Saint-Siège, qui régnait sur l'Eglise wurlembergeoise ; un ancien prêtre, Brunner, un partisan du mariage des prêtres et du divorce des laïques, Ha'berlin, étaient dans l'Eglise badoise de puissants personnages ; Wreden, ancien secrétaire de l'électeur de Cologne, et qui, à ce titre, avait jadis pris part au Congrès d'Ems, faisait autorité auprès de l'Etat de Hesse-Darmstadt pour les questions ecclésiastiques ; l'Etat de Hesse-Nassau honorait d'une pareille confiance le canoniste Jean-Louis Koch\ partisan, comme Wessenberg, d'une primatie nationale, et qui finit par sortir de l'Eglise 2. Parlant plus tard des entraves que rencontrait dans le grand-duché de iBade la vie ecclésiastique, Alban Stolz écrivait : (( Les princes badois en sont peu responsables ; la iplupart des choses se faisaient derrière leur dos^. » La bureaucratie était plus soucieuse des droits de
1. Sur ces Ijureaucraties divorses, voir Brûck, I, p. 132-135. — Un membre du chapitre de Rottenbur},', Vanotti, alla jusqu'à déclarer, en pleine Chambre, quïl jugeait le Kalholischer Kirchenrat nécessaire contre les prétentions de la Curie romaine (Briick, II, p. Ï30).
2. Sur Jean Louis Koch, voir Schulte, Die Geschichte der Quellen und Literatur des canonischen Redits, III, 2, p. 229, et Brùck, I, p. 314-315.
3. Stolz, Nachtgcbet meines Lebens, p. 53. — Consalvi, dans sa note iu 24 septembre 1819, expliquait déjà que le Pape reconnaissait les bonnes intentions des princes, mais qu'il reddutait linfluence des mauvais catholiques et des pires ecclésiastiques (Brùck, II, p. 12-13).
l'Etat sur l'Eglise, que ne l'étaient les chefs mêmes de l'Etal; et Ion peut dire qu'à nulle époque, sauf peut-être en certaines périodes de l'histoire byzantine, la police des consciences ne fut plus subtilement tatillonne.
Le souverain protestant du Wurtemberg nommait les curés ; i'évêque apprenait leurs noms par le journal^; et lorsqu'en 1844 on lui concéda le droit de nomination pour quinze cures du royaume, cela fut regardé comme un joli cadeau'-. Des communiqués officiels fixaient les prescriptions liturgiques que l'Eglise devait exécuter. Défense était faite à Dieu par le roi de Wurtemberg d'empiéter avec trop d'importunité sur les loisirs des sujets : l'évéque enregistrait la défense et la subissait. En vertu d'une ordonnance, sorte de loi somptuaire qui limitait les munificences de l'homme envers le Très-Haut, il était interdit de célébrer plus d'une messe dans chaque église, les jours de semaine; interdit de commémorer par quelque pieuse pratique les anciennes fêtes d'obligation déchues au rang de fêtes de dévotion ; interdit d'ofl'rir à la IMadone des ex-voto et des cierges, et d'exposer des reliques ; interdit d'avoir, dans une paroisse, plus d une confrérie, et, pour cette confrérie, plus d'une fête annuelle; interdit de célébrer la fête de saint Joseph. On multipliait les précautions raffinées : de crainte que les fidèles d'une paroisse ne s'en fussent s'agenouiller au pied d'un tabernacle voisin, toutes les
1. Hnick, llle oljcrrheinische Kirdimprovinz, p. IfjQ, n, 40 (Maveuce, Kirchlieiia, 18t;8). '
2, I3iùck, 01). cit.. p. 284.
fêtes de confre'ries, sur tout le territoire, devaient se célébrer le jour de l'Assomption; à Tévôque de s'arranger pour que ses ouailles, le 15 août au soir, fussent quittes envers le ciel. Les pèlerinages étaient jalousement surveillés : les images miraculeuses devaient se contenter d'un seul hommage, celui du prêtre attaché à leur chapelle; tout autre ecclésiastique était frustré du droit de dire la messe en leur honneur. Il n'était pas jusqu'au sacrement de pénitence sur lequel la bureaucratie n'eût ses idées : elle invitait les confesseurs à se contenter d'une (h^claration générale du fidèle attestant qu'il avait péché, et leur donnait des explications sur la façon de préparer le pénitent au repentir'. Il était temps qu'au xl\" siècle la divinité devînt entin discrète ; ainsi le voulait le roi de Wurtemberg. Les interprètes de la divinité, aussi, devaient être discrets ; le professeur Mack, de l'Université de ïubingue, coupable d'avoir tenu sur les mariages mixtes un langage qui déplaisait, était expédié au fond d'une paroisse-.
Le Gouvernement badois, lui, intervenait peutêtre moins avant dans les affaires de sacristie,
1. Briick, op. cil., p. 18t)-19'j. — Rotli, Karl Joseph Hefele, p. 11 (Stuttgart, Deutsches Volksblatt, 1894). — Cf. sur la législation religieuse en Wurtemberg, Golther, iJer Slaat und die Knthoiische Kirche im Kônif/reich Wûrttemherij, p. 57-100 (Stuttgart, Cotta, 1874). — La Cour de Rome était naturellement renseignée sur les étranges accrocs qu'infligeaient aux traditions liturgiques les biueaucraties d'P^tat ; et l'on s'explique ainsi (ju'un prêtre aussi qualifié que le prince de Ilohenlohe, arrivant à Rome en 1816 avec une lettre du roi de Bavière, ait eu à se défendre, devant Pie VII, du soupçon d'avoir administré les sacrenu^nts en langue allemande, et entendu le Pape lui dire, « avec une espèce d'émotion : Chez vous autres, en Allemagne, bien des choses ne sont pas d'usage, qui cei)endant devraient l'être » [Mémoires cl Expériences dans la vie sacerdotale el dans le commerce avec le monde, recueillis dans les années 181.1-18134 jiar Alexandre prince de Hohenlohe, p. 23-20. Paris, Lagny 1836),
2, Briick, 0^. cit., p, 179. — Uotli, Karl Joseph Ifnfele, p. U.
120 LUTTES ET VlCTOIKES
mais s'intéressait plus activement encore à la conduite des presbytères. « Je veux tout faire pour la satisfaction religieuse de mes sujets », disait le grand-duc de Bade, en 1827, à Spiegel, archevêque de Cologne ^ Les actes n'étaient point à l'avenant : sur quatre-vingt-quatre paroisses, il en était vingtquatre seulement pour lesquelles le grand-duc concédait à l'archevêque de Fribourg un droit de présentation 2 : partout ailleurs, l'Etat faisait le curé, et signifiait à l'archevêque, sans commentaires, les nominations et les déplacements de ses prêtres. Ce n'était point assez : par-dessus les curés que nommait l'Etat, mais qui, canoniquement, dépendaient de la curie archiépiscopale, le grandduc voulait avoir ses doyens à lui, chargés de surveiller en son nom tous les prêtres d'un districts On faisait à l'archevêque la faveur de lui laisser visiter le convict théologique ou se préparaient les séminaristes, mais on lui refusait tout droit de direction 4; et ce n'est qu'au prix d'interminables démarches qu'il obtenait qu'on éloignât de la Faculte de théologie de Fribourg certains professeurs impies ou libertins ^ Ses mandements étaient soumis à l'approbation de l'Etat^ Bref, entre l'ordinaire et les curés, entre l'ordinaire et les clercs, entre l'ordinaire et les fidèles, le grand-