S L'ALLEMAGNE RELIGIEUSE
la commission de 1' « Agende » travaillait ; elle soumit aux synodes provinciaux, en juillet 1893, un premier projet i, qui fut vivement discuté 2. Avec une joie mal dissimulée, les écoles «incroyantes » saluèrent l'absence du symbole dans le nouveau rituel de l'ordination ; l'orthodoxie inquiète en fit réclamer le rétablissement par la majorité des synodes provinciaux, où elle est encore maîtresse : à cette objection, que le symbole, avant 1829, n'avait aucune place dans la cérémonie de l'ordination, elle riposta qu'avant cette date on s'enquérait, par un sérieux examen, de la correction doctrinale des futurs pasteurs s. Il y avait je ne sais quoi d'insolent dans la vigilance des orthodoxes ; ils épiaient, avec une provocante âpreté, tous les détails derrière lesquels se pouvait retrancher l'incrédulité ; ils épluchaient les « formulaires parallèles », c'est-à-dire les diverses séries de variantes entre lesquelles, pour les cérémonies, le pasteur demeurait libre d'opter*; ils
1 Chroyiik, 1893, p. 289 et 401-406.
2 Chronik, 1893, p. 408.
3 D. ev. Kz., 1894, p. 36S-367.
* Par exemple, le synode évangélique du Wurtemberg, en novembre 1894, ayant admis qu'après la récitation du symbole le pasteur pouvait à son gré employer les formules : « baptiser en celte foi » {auf diesen Glauben), ou « baptiser en notre foi chrétienne » {aiif unsern christlichen Glauben), la D. ev. Kz., 1894, p. 474, regrette l'introduction de cette seconde formule ; elle y voit une brèche par où l'équivoque des incroyants pourra s'insinuer. « Notre foi » peut, à l'aide d'une restriction mentale, désigner une foi différente de la foi dont nous venons de lire ou d'entendre le symbole: « cette foi » était un terme plus net. Mais en revanche, en Prusse, la Nationalzeitung demande qu'à la formule d'introduction du symbole : « Confessons noire foi chrétienne, » on substitue une phrase indiquant que les
l'évolution du protestantisme contemporain 163
pourchassaient telle formule d'introduction au symbole, par laquelle le pasteur semblait plutôt annoncer la lecture d'un document, la récitation d'un témoignage historique, qu'exprimer sa propre conviction ^ ; ils en venaient à s'alarmer, même, de cette formule d'engagement : « Oui, avec l'aide de Dieu, » préférant « un la net, clair et joyeux», comme si l'expérience leur eût fait craindre qu'un appel au secours divin n'annulât le la et n'abritât l'hypocrisie *.
Derechef, la commission se réunit ; elle remania son travail avec d'étranges oscillations. Le bruit courut, en mai 1894, qu'elle continuait d'exclure le symbole des cérémonies de l'ordination 3. Lorsque fut mis au jour le projet définitif 4, le symbole y resplendissait, à une autre place, d'ailleurs, — et, parait-il, moins choquante pour les incroyants, — que dans 1' « Agende» de 1829. Présenté et signé par Guillaume II, roi de Prusse, ce texte fut soumis, en novembre, au synode
premiers chrétiens ont professé le symbole dont lecture va être donnée. Il y a émulation pour trouver des biais de moins ea moins compromettants, et l'orthodoxie s'en indigne [D. ev. Kz., 1893, p. 317).
1 Lisco, Akten, p. 2, dit que, depuis vingt ans, « un certain nomnre d'ecclésiastiques libéraux commencèrent progressivement à marquer la divergence entre leur croyance et la lettre du symbole, en faisant précéder le Symbole d'une formule d'introduction, comme : « Écoutez le symbole apostolique » ( Vernehmet das apostolische Glaiibeiisbekenntnis) , ou : « Le symbole apostolique est ainsi conçu » {Das apostolische Glaubensbekennlnis laittet).
^ D. ev. Kz., 1893, p. 424 : « einen glatten, klaren uncl freudigen Ja. »
3 Chronik, 1894, p. 161.
* Voir Chronik, 1894, p. 291, 297, 313 et 321, la comparaison entre les deux projets d' Agende de 1893 et de 1804.
général extraordinairement convoqué. Dans ce synode, auguste parade d'union, les plus croyants, comme MM. Holtzheuer et Zorn, se félicitèrent de l'obligation qui continuait de peser sur le pasteur : « Est-elle d'un caractère juridique ? demandait M. Zorn : c'est là une question que nous tenons pour superflue ; » mais comme à certaines heures on ne l'avait point tenue pour telle, M. Kôstlin, parlant au nom d'un groupe moins strictement confessionnel, put constater avec affectation que l'importance du symbole n'avait point été augmentée. Malgré ces restes d'escarmouches, il y eut au synode une quasi-unanimité officielle ^ ; la presse, naturellement, fut moins unanime en ses commentaires. On salua 1' « Agende », dans certains journaux très orthodoxes, comme une barrière contre le libéralisme; de cette barrière, la presse adverse parut médiocrement inquiète. M. le pasteur Rade, l'un des maîtres du chœur de la théologie « moderne », observa, dans la Chronik der christlichen Welt, que sur la valeur objective du symbole et sur le degré de perfection avec lequel il traduisait les vérités religieuses, r «Agende » laissait les opinions libres ~; et les jeunes écoles, à l'abri de cette remarque, maintenaient leur liberté d'opinions.
Deux années de discussions avaient ébranlé le crédit du symbole auprès d'une partie de l'Eglise protestante ; avec la liturgie nouvelle, non moins qu'avec l'ancienne, les accomodements demeuraient
1 Chronik, 1894, p. 417-423.
Chronik, 1895, p. 25-26. M. Paul Rade, né en 1837, est pasteur à Francfort-sur-le-Mein.
l'évolution du protestantisme contemporain 1C5
possibles ; sur la portée juridique des professions de foi imposées aux pasteurs, on n'avait point osé se prononcer ; et la théologie moderne gardait tous les bénéfices du mouvement d'opinion qu'elle avait créé, sans être réellement atteinte par le mouvement de recul auquel les autorités religieuses, en réintégrant le symbole, avaient finalement cédé. Sous le titre : Science théologique et ministère pastoral^ M. le professeur Gottschick, du fond du Wurtemberg, destina bientôt à ses amis incroyants un curieux opuscule, dans lequel il expliquait que la liturgie, avec son caractère mécanique, impersonnel, est un assez insignifiant office du ministère pastoral, et que la prédication, c'est-à-dire une fonction sur laquelle 1' « Agende » n'avait aucune prise, demeure l'essentiel^. Il importait peu, dès lors, que le symbole subsistât dans r « Agende » prussienne ; et, grâce à l'effervescence scientifique qu'avaient provoquée ces longs débats, dans le monde des étudiants, des candidats en théologie, des jeunes pasteurs, les nouveautés dogmatiques — ou plutôt antidogmatiques — avaient affermi leur règne. Si pour quelque temps encore, en matière de liturgie, les orthodoxes demeuraient les arbitres d'une littéralité réputée d'ailleurs insignifiante, c'est au camp de leurs adversaires que soufflait l'esprit. Et les orthodoxes, enfin, avaient bien pu main-
1 Gottschick, rAeoZog-isc^e Wissenschaft undPfarramt. (Ludwigsburg, Greiner, 1893). — M. Jean Gottschick, né en 1847, est professeur à Tubingue. — L'organe de M. Stocker critiqua vivement cet ouvrage et la tactique nouvelle dont il semblait l'indice (D. ev. Kz., 14 septembre 1895).
tenir, pour les jeunes pasteurs, l'obligation, souvent douloureuse, de certaines feintes liturgiques; mais une très fine observation de M. le pasteur Rade leur aurait pu révéler la médiocre portée de leur victoire : « Nous avons dû sacrifier quelques positions au synode général, écrivait-il le 29 novembre 1894. Il fallait éviter que les orthodoxes, dont le courage grandissait, n'accrussent leurs ambitions. Il y avait encore, à l'ordre du jour du synode, quelques points critiques : la question des professeurs, par exemple. On a fait un sacrifice, d'un côté, pour n'être point tracassé d'un autre. Ces questions critiques n'ont point été abordées^. »
En deux mots, la « question des professeurs », qui seule vraiment est vitale, peut être ainsi définie : avant d'être l'esclave d'une liturgie et le subordonné d'un consistoire, le pasteur allemand est l'élève d'une université : c'est à des professeurs d'université qu'il apporte les primeurs de son intelligence, et c'est en eux qu'il se confie pour l'élaboration de sa foi. Sa conscience est en général moins personnelle, moins originale, moins autodidacte, que ne permettraient de l'espérer les principes de la Réforme ; elle est livrée, suivant la piquante expression de M. le pasteur Ghige, à des
1 Chronik, 1894, p. 426.
l'évolution du protestantisme contemporain 16T
« papes d'université ^ » ; c'est, si l'on ose dire, une conscience disciple, fascinée, façonnée par quelques maîtres de théologie, d'exégèse et d'histoire ecclésiastique. Or on a bientôt compté les facultés de théologie oîi ces maîtres sont unanimement croyants: Rostock^, Greifswald, Erlangen^, en ajoutant peut-être Leipzig, épuisent la liste. Partout ailleurs, c'est-à-dire dans treize autres universités, les écoles dites incroyantes sont maîtresses ou en passe de le devenir^. L'école de Ritschl, surtout,
1 Max Glage, Notschrei an die Chrîsten auf iind tinter den Kanzeln Hambitrgs, p. 7, (Hambourg, Herold, 1894).
2 Lorsque la conférence d'Eisenach. en 1861, consulta les diverses facultés de théologie sur l'opportunité d'une re vision de la Bible traduite par Luther, la faculté de Rostock s'alarma et donna, par scrupule d'orthodoxie, un avis contraire (Kïihn, Die Révision der lutherischen BibelUbersetzung , p. 19. Halle, imprim. du Waisenhaus, 1883).
3 Dans les universitésdeGreifswaldetd'Erlangen, le nombre des étudiants en théologie, entre 1890 et 1896, a augmenté de 16,8 ^/q et 7, 7 o/q ; dans toutes les autres, il a diminué {Chronik, 1897, p. 4). Les « positifs » voient avec plaisir le progrès numérique de ces deux facultés où règne la théologie « positive », et volontiers ils en concluraient que certains étudiants y sont poussés par la sécurité qu'ils y trouvent.
* M. Meinhold, professeur à Bonn, attaqué pour les audaces de son enseignement, croit pouvoir écrire : « A d'autres facultés que celle de Bonn, les étudiants, en fin de compte, n'entendent rien d'autre » {Wider den Kleinglauben, p. 82. Fribourg, Mohr, 1893). — Cf. Lisco, Akten, p. 1 : « Petit est le nombre des professeurs qui considèrent la filiation divine du Christ comme autre chose qu'une parabole, propre à nous rendre visible l'insigne élévation d'esprit de Jésus-Christ. » — En revanche, certaines statistiques données par la Chronik, i897, p. H-12, ont pour but de prouver, contre les « positifs », que leurs tendances ne sont pas aussi faiblement représentées qu'ils le soutiennent dans les universités allemandes. Elles ont été commentées par M. Fôrster dans un article de la Chr. W., 1897, p. 39-42, contestée par la Kreuzzeilunf) du 28 janvier, et défendues par M. Fôrster dans la C/u-. VV., 1897, p. 116.
fait de constants progrès ; au dire du journal de M. Stocker, elle exercerait une sorte de terrorisme; elle a conquis Giessen, grâce à l'habileté zélée du professeur Stade ^ ; elle entreprit, des la mort du théologien Lipsius, libéral de vieil aloi, la conquête de léna- ; ailleurs, ce sont les orthodoxes qu'elle détrône, toute prête à continuer cette série d'étapes que M. le professeur Nippold, un de ses féroces ennemis, dénonçait naguère en un livre amusant et bizarre, — trois cents pages de cancans 3. La revue Die christliche Welt, dirigée par M. le pasteur Rade, de Francfort-sur-le-Mein, signalée comme très dangereuse par les orthodoxes, à la conférence d'août de l'année 1893^, et comptant d'ailleurs beaucoup plus d'abonnés que tout autre périodique théologique, propage, avec une discrète activité et une dextérité souveraine, dans les sphères universitaires, tous les principes, tous les arguments, toutes les tendances de la théologie « moderne^ ». Aussi, en face des autorités
1 M. Stade, né en 1S48, a conquis une très grande inQuence sur le gouvernement hessois et l'a mise au service de la théologie moderne.
'■^ Sur la conquête de léna, marquée par la nomination de M. Wendt, ritschlien, à la chaire de Lipsius, voir la Chr. W., 1893, p. 271-272,
3 Nippold, Die theologische Einzelschule in Verhâllniss zur evanqelischen Kirclie, II, p. 82-135 (Brunsvrick, Schwetschke, 1893). Les événements universitaires de Giessen et d'Iéna y sont longuement racontés
4 Chronik, 1893, p. 352.
& La ChrislUche Well a un tirage de 5.000 exemplaires. Sur cette diffusion comparée à celle des autres périodiques prolestants, voir Chronik, 1896. p. 48. — M. Rade proteste, néanmoins, que la Christliche Welt n'est pas, à proprement parler, un organe de l'école de Ritschl {Chr. W., 1893, p. 16-20); et il se félicite volontiers de bannir de son vocabulaire, autant que
administratives, qui, par déférence envers les croyants, maintiennent les dehors de l'orthodoxie, se multiplient et s'enhardissent les autorités enseignantes qui en affichent et en justifient le dédain' Les premières prétendent aviser aux intérêts de l'Eglise, les secondes se réclament de la science.
possible, des termes abrupts comme « libéral >, « positif », des Schlagwôrfer, comme il dit {Chr. W., iS96. p. 622.} Les « amis de la ChristUche Welt,\e 5 et 6 octobre lS9o, ont tenu àEisenach une réunion théologique, dans lai^uelle ont été discutées deux rapports de M. Kaftan sur la théorie du Verbe et de NL Hamack sur l'état du protestantisme [Chronik, 1896, p. 402 et suiv.).
1 M. Paulsen, professeur de philosophie à l'université de Berlin, écrit dans la publication de M. Lexis, Die deutschen Universitriten. I, p. 49 et "l-TS Berlin. Asher. 1892 . que les dénonciations des Eglises contre les théologiens universitaires ne doivent point être écoutées : « La théologie protestante ne peut prospérer que si elle est en rapports très étroits avec la libre philosophie et la libre science ; sa force repose entièrement sur la force personnelle et vivemte de ceux qui la représentent... Entre le symbole de l'Eglise et l'enseignement des facultés, il n'y a qu'un rapport possible, c'est un libre accord, nullement une subordination adDsolue. » — Cf. les lignes suivantes de M. Haupt, professeur à la faculté de théologie de Halle Die deutschen Universit>lten. I, p. 172; :
« Depuis Schleiermacher, on reconnaît en général que la théologie est au service de l'Eglise et que les facultés de théologie lai doivent fournir des serviteurs bien préparés aux fonctions ecclésiastiques. Il en résulte que. dans quelques facultés, les professeurs ou même les Promovenden sont astreints, dans une mesure plus ou moins large, à la croyance de l'Eglise évangélique. Mais cette obligation ne doit limiter en aucune façon la liberté de la recherche scientifique, qui doit être maintenue comme un trait ineffaçable. Il faut plutôt admettre, préalablement, que la recherche absolument libre de la vérité, même si elle traverse un certain nombre d'erreurs, doit, en définitive, servir la vérité, et que la foi chrétienne évangélique. par la libre recherche, ne fera qu'apparaître plus explicite et plus solide, et même, — allons plus loin, — que la jeunesse étudiante, dans ce combat qu'on ne lui doit point épargner, ne subit point de dommages pour sa foi, mais qu'au contraire elle peut atteindre à une conviction d'autant plus indépendante. »
no L'ALLEMAGNE RELIGIEUSE
Or, à la science enseignante, l'Allemagne religieuse est si bien accoutumée à reconnaître tous les droits que les professeurs de religion des gymnases, dans le grand-duché de Bade, approuvent publiquement lesnégations les plus téméraires* etqueM.Sclirempf, gêné dans le ministère liturgique par le sentiment de son incroyance, souhaitait être chargé d'un cours d'instruction religieuse 2, Pour mettre un surintendant à l'angoisse, il suffit de le cerner entre deux questions, dont l'une l'invite à sévir contre les auilaces universitaires, et dont l'autre le lui défend. « Pourquoi tracassez-vous certains pasteurs incroyants, si vous tolérez les incartades des professeurs incroyants? lui demande-t-on d'abord. Vous respectez les pères et vous opprimez les fils ; vous épargnez les grands et vous maltraitez les petits 3 ». Si le surintendant, comme il advient
> Chronik, 1892, p. 442-443.
* Schrempf, Akten, p. V.
3 Schrempf, Akten, p. 16, explique que, puisqu'on tolère un easeignement libéral à Tubingiie, on doit tolérer les pasteurs libéraux. Lisco, Akten, p. 13 : « Si les autorités permettent, dans la situation de la théologie, d'enseigner que Jésus était le fils de Joseph, les autorités ne peuvent pas exiger de l'accusé la récitation d'un symbole, dont elles permettent aux ecclésiastiques d'abandonner en des points importants le contenu doctrinal. » — Au pôle inverse. Stocker, D. ev. Kz , 1893, p. 162 : « Il est contraire au bon sens de donner à la jeunesse théologique des maîtres dont la position à l'égard du symbole rend ensuite cette jeunesse impropre aux fonctions ecclésiastiques. » — Enfin, ce qui est plus curieux encore, le consistoire suprême du Wurtemberg, répondant à M. Schrempf, le 27 octobre 1891, fait l'aveu suivant : « Le consistoire se rend compte de la grande difficulté que doit vaincre un théologien de notre époque pour acquérir une conviction religieuse scientifiquement soutenable et répondant en même temps aux exigences pratiques du service divin » (Schrempf, Akten, p. 31).
l'évolution du protestantisme GOiNTEMPORAlN 17 i
en général, a l'âme bien placée, son équité naturelle s'éveille ; il projette des sévérités. Mais une autre question suspend son bras et, en un bégaiement, fait expirer ses anathèmes: « De quel droit enchaîneriez-voiis la conscience et les reciierches des professeurs incroyants ? Thomas était un docteur, moi aussi je suis un docteur, disait ce Jean Wessel en qui Lutlier saluait un précurseur ; comme Luther et comme ce précurseur, les professeurs incroyants sont aussi des docteurs. » TouLo riposte est impossible ; et voilà pourquoi perpétuellement la « question des professeurs » sera soulevée, et perpétuellement ajournée. Entre les consistoires et les universités, le conflit est toujours latent, le plus souvent inavoué.
Brusquement, en 1893, il éclata en Hesse-Cassel: dans une pastorale, que déjà nous avons citée plus haut, les surintendants généraux de cette province dénoncèrent deux brochures de MM. Achelis etHermiann* et l'influence de ces professeurs sur les étudiants de Marbourg. « Nous voulons espérer, disaient-ils, que par une étude approfondie de la Sainte Ecriture et par leurs expériences dans leurs fonctions sacrées, les jeunes ecclésiastiques seront ramenés à la foi de l'Eglise, s'ils cherchent la vérité avec une sainte gravité et en s'aidant de la prière. Mais l'indulgence a ses limites dans le devoir que nous avons, vis-à-vis des communautés
' Hennann, Warwjn handelt es sich in dem Slreil um das Apostolikuml — Achelis, Zur Symbolfraf/e. M. Giiillauiue Ilerrmanu, né en 1846, et M. Achelis, ne en 1838, sont les deux plus insignes représentants de la théologie moderne à l'université de Marbourg.
à nous confiées, de ne les point livrer, sans défense, à l'erreur et au trouble ^ ». En termes assez formels, les jeunes candidats étaient menacés d'éviction, s'ils ne répudiaient certaines négations universitaires. Mais le professeur Beyschlag, de Halle, champion de la libre science théologique, flétrit ce « bloc erratique ultramontain^» ; et les surintendants intimidés avouèrent leur surprise du bruit qu'avait fait leur pastorale ^'. ce qui n'était peut-être qu'une façon séante de s'excuser. On savait, d'ailleurs, que la consultation de M. Harnack sur le symbole, réfutée par Guillaume II lui-même à Wittenberg, n'avait attiré à son auteur aucun désagrément administratif; et, dans certaine brochure inspirée par l'illustre professeur, on expliquait, bientôt après, que les professeurs de théologie révoqués passeraient dans la faculté de philosophie, et que rien n'empêcherait les futurs pasteurs de s'empresser à leurs leçons '^. L'avis était clair; et parmi ces savants universitaires, aucun n'eut à subir une retraite qui n'aurait été qu'un déménagement.
Donnant à la faculté de Bonn, en octobre 1894, des cours de vacances sur l'histoire d'Israël et le sacrement de l'Eucharistie, les professeurs Mein-
1 Chronik, 1893, p. 149-131. — Il est intéressant de remarquer que, pour s'opposer à toute prolongation des études dans les facultés de théologie, un certain nombre d'orthodoxes objectent qu'il ne faut pas que les jeunes pasteurs soient trop longtemps exposés à une méthode critique exclusive {einseitig) (Voir la Chronik du 25 mars 1897).
2 Chronik, 1893, p. 289.
3 Chronik, 1893, p. 321.
^ Bas Bekenntnis zu7n geschichtlichen Chi'istetitum, p. 37 (Berlin, Walther, 1893).
l'évolution du protestantisme contemporain 173
hold et Grafe développèrent, devant une centaine de pasteurs rhénans et westphaliens, des conclusions que l'orthodoxie la plus tolérante jugea monstrueuses ^. Dénoncés par un journal d'Essen-, ils reçurent de la Gazette de la Croix une mercuriale en trois points : « Pour qui travaillent de tels professeurs ? demanda ce journal. Ce n'est point pour l'Eglise évangélique qu'ils doivent servir ; c'est pour les ennemis de l'Eglise. Notre empereur nous a conviés au combat contre la révolution, pour la religion, l'ordre et la morale. Et ces professeurs détruisent la religion, fondement de toute morale et de tout ordre. Ils sont les avant-coureurs scientifiques du socialisme... Professeurs de théologie, ils devraient former des serviteurs de l'Eglise. Or ils annoncent aux jeunes théologiens que toutes les vérités auxquelles ceux-ci prêtent
1 M. Joseph Meinhold, né en 1861, est le fils d'un théologien « positif ,^ qui eut jadis quelque réputation. M. Edouard Grafe est né en 1855. — Les enseignements suspects de M . Meinhold sont résumés et défendus dans son\[vv&:\ViderdenKleinglauben (Fribourg, Mohr, 1895) ; ceux de M. Grafe dans la Zeitschrift fiir Théologie und Kirche, 1895, p. 136-137 (Fribourg, Mohr). La thèse de M. Grafe est que Jésus n'a jamais voulu créer un rite eucharistique, que les cérémonies eucharistiques de l'époque primitive n'étaient rien de plus que la reproduction du banquet d'adieux de Jésus, et que le verset de saint Luc: « Faites ceci en mémoire de moi, » fut interpolé d'après la première épitre aux Corinthiens.
2 M. Meinhold a réimprimé cette dénonciation au début de son livre : Wider den Kleinglauben. Sur l'émoi causé dans certaines sphères du protestantisme rhénan par l'incident Meinhold- Grafe, voir le compte rendu de la séance tenue, le 24 octobre 1894, par l'Union rhénane et westphalienne des Amis du Symbole {Kirchliches Monulshlatt fiir die evcinr/clischen Gemeiden Rheinlands und Westfalens, décembre 1894. Duisburg) ; et la D. ev. Kz.,
serment à leur entrée en charge sont renversées et conlredites par la science... Contre la tyrannie des professeurs libéraux, contre la contrainte qu'ils exercent au nom d'une prétendue science, la communauté évangélique doit protester. Elle ne peut pas se laisser ravir par les professeurs incroyants son bien le plus précieux, la parole de Dieu^ » Et la Gazette concluait en invitant le ministre à rappeler à leurs devoirs MM. Meinhold et Grafe. Ils ripostèrent, applaudis par leurs élèves, que les fanatiques de l'orthodoxie travaillaient au profit de Rome, que la liberté de la science avait son prix, non moins que le service de l'Eglise, et qu'enfin les communautés renfermaient un certain nombre de membres fatigués de « l'apparat des dogmes » et fort reconnaissants à MM. Meinhold et Grafe ■^. Un instant, toute l'Allemagne religieuse et savante regarda vers Bonn ; et l'épisode eut même les honneurs d'une chanson satirique, dans le Kladderadatsch'^ . Mais rien ne finit, là-bas, par des chansons. Des deux parts on insista : 200 théologiens, 180 laïques, remirent aux deux profes-
1 Cet article de la Kreuzzeilung a été reproduit parM. Meinhold dans son livre : Wider den Kleinç)lauben,p. XVII-XXI (Fribourg, Mohr, 1895). — Cf. Relier, Sozlaldemokralie und Chrislentiim,'p.6-1 (Dïisseldorf, Schaffnit, s. d.) : « Le faux christianisme de la théologie moderne, qui ne sait rien de la faute, de la rédemption, de la divinité du Christ, est déjà, à proprement parler, dans le camp socialiste. » Tel « positif» accuse Ritschl à'anarchisme (cité dans la Chronik, 1894, p. 68). Tel autre va jusqu'à menacer TAUeraagne du châtiment divin si la théologie libérale y demeure en honneur ; « c'est cette théologie qui fut punie par nos désastres de 1806, » explique M. Rôhricht, Auf zinn Kampf wider die libérale Théologie, p. 5 et 65 (Gûtersloh, Bertelsmann, 18'Jû).
• Chronik, 1894, p. 437-439.
3 La chanson est reproduite dans la Chronik, 1894, p. 454.
seurs, le 18 janvier 1895, une adresse de sympathie' ; et la riposte survint, en février, rédigée par r « Union rhénane et westphalienne des amis du symbole'». Tantôt les deux savants étaient présentés comme des parricides de leur Eglise, et tantôt comme des héros, peut-être des martyrs, de la libre science. Le conseil supérieur évangélique excusa ces parricides et n'en fit point des mart)a's. Dans un document assez alambiqué, il maintint, tout à la fois, les droits de la liberté scientifique et la nécessité de former des serviteurs de l'Eglise, et constata, sans pourtant le prouver, que parmi ces conflits d'hypothèses scientifiques la vérité évangélique subsistait sans dommage 3. Dix ans auparavant, le professeur Bender, réputé subversif, avait dû quitter la Faculté de Théologie de Bonn 4 ; MM. Meinhold et Grafe, en 1895, échappèrent à tout blâme ^.
On devine les désespoirs de l'orthodoxie, toujours croissants. Puisqu'en fait les autorités de l'Eglise tergiversent ou abdiquent, on s'ingénia, parmi les croyants, à trouver des remèdes. M. de
1 Chronik, 1895, p. 52-53.
2 Chronik, 1895, p. 65.
3 Chronik, 1895, p. 97.
* Sur l'incident du professeur Bender, voir Nippold : Die iheologische Einzelschule im VerliCdtniss zur evangelischen Kirche, II, p. 130 et suiv.
^ Les orthodoxes allèguent, mais en vain, ce statut de la faculté de Bonn : « La faculté est obligée de mettre sa doctrine d'accord avec les principes de l'Eglise évangélique unie, comme ils sont exposés unanimement et par écrit dans ses symboles reconnus, et de dévouer son activité au service de l'Eglise » (Rôhricht, Auf zum Kampf niider die libérale Théologie, p. 57. Gutersioh, Bertelsmann, 1895).
Bodelschwingh rêva rétablissement d'une faculté libre de théologie à Herford ' ; M. Zahn, à lui tout seul, improvisa une chaire à Tubingue, pour y réfuter le libéralisme'-^. Douze cents orthodoxes, réunis à Berlin, en mai 1895, émirent divers vœux : ils proposèrent de créer, à côté des universités, des « convicts », sorte de séminaires où les étudiants en théologie seraient abrités ; — on les y inviterait, sans doute, à brûler ce que les professeurs leur faisaient adorer, à adorer ce qu'ils leur faisaient brûler; — et l'on projeta, en second lieu, d'installer dans les universités, aux frais des groupes orthodoxes, des pasteurs qui donneraient de saines et pures leçons, — le bon grain à côté de Tivraie^. Pour ce double objectif, F « Union rhénane westphalienne des Amis du Symbole v a, en 1896, ouvert une souscription ; avec les premiers fonds recueillis, un « convict » s'est établi à Bonn ^. On s'est demandé, aussi, si les futurs
1 Chronik, 1893, p. 172-176 et 204-206. — Sur M. de Bodelschw-ingh, voir ci-dessous le chapitre v.
2 Chronik, 1895, p. 378 et 459. — M. Adolphe Zahn, né en 1834, est un orthodoxe farouche, qui a dénoncé comme des semeurs de socialisme la plupart des professeurs d'exégèse des universités protestantes dans sa brochure: Socialdeniùkralie und Théologie besonders auf dem Boden des alten Testamentes (Gùtersloh, Bertelsmann, 1895).
3 Chronik, 1893, p. 161-172 et 177-181. — Cf. D. ev. Kz., 1893, p. 352-354.
4 D. ev. Kz., 1896, p. 103. —En octobre 1896, le synode provincial de la Prusse rhénane a dénoncé le péril de l'incroyance universitaire {D. ev. Kz., 1896, p. 373-374). En Wurtemberg aussi une pétition contre la théologie incroyante a obtenu les signatures de 11.547 laïques (Rôhricht, Auf ziim Kampf wider die libérale Théologie und fiir Chrislas und die Kirche! Ein Weckruf, p. 61. Gutersloh, Bertelsmann, 1893). Cf. op. cit., p. 43, sur le mouvement rhénan et westphalien.
l'évolution du protestantisme contemporain m
pasteurs, après leur séjour universitaire, ne pourraient pas être astreints à une année de séminaire*, et si on ne devrait pas les examiner soigneusement, avant leur entrée dans le ministère, sur leurs croyances au sujet du Christ, de l'Eglise et du symbole. L'essentiel, surtout, serait que l'Eglise eût une influence plus immédiate, plus décisive, sur le choix des professeurs d'université, et que l'Etat, protecteur de la libre science, cessât de régir, presque à lui seul, les nominations aux facultés de théologie. M. Stocker, au cours de l'année 1895, écrivit sur cet ensemble de questions, dans la Deutsche evangclische Kirchenzeitung^ une série d'articles ; on l'y sentit moins agressif que de coutume, peut-être un peu découragé ; il paraissait croire qu'aussi longtemps que les Eglises seraient asservies à l'Etat, le mal demeurerait vivace ^.
Mais c'est de l'Etat, seulement, qu'on pouvait obtenir des palliatifs provisoires; et l'Etat les accorda. A la fin de 1895, il installa, dans les facultés de Bonn et de Marbourg, deux professeurs orthodoxes ; tout de suite on les affubla d'un vilain nom, à peu près intraduisible: Strafprofessoren (des professeurs de châtiment), pourmarquer que leur choix était un avertissement à ces deux
1 Voir en ce sens un vœu du synode provincial de Westphalie
en octobre 1896 (D. ev. Kz., 1890, p. 383).
2 Les synodes sont « positifs », mais les autorités de l'Eglise appartiennent aux partis incroyants ou « de juste milieu » ; dès lors, le mouvement de réaction positive que voudrait provoquer M. Stocker est arrêté par les autorités; et c'est avec une amertume constante qu'il s'en plaint (D. ev, Kz., 1897, p. 41).
facultés incroyantes ; et M. Bosse, le ministre des cultes, recueillit de cette histoire un double ennui : d'être interpellé à la chambre prussienne en mars 1896 et d'être fortement critiqué pour la maladresse de sa réponse ^ Ainsi, contre les audaces de la théologie nouvelle, l'Etat ne peut lutter sans ridicule, et les orthodoxes, impuissants mais tenaces, prolongent inutilement les plaintes dont, en 1893, ils faisaient retentir la conférence d'août: « La conscience des étudiants est fourvoyée par de nombreux professeurs, et les doctrines qu'on leur fait absorber les rendent impropres au ministère ecclésiastique ^. »
« Qu'est-ce que la vérité? » Cette insoluble question qui, loin d'être une conclusion, remet en doute l'ensemble des conclusions antérieures, nous est apparue, dans un précédent article, comme l'aboutissement théorique de cet immense travail théologique, où l'élite intellectuelle de l'Allemagne
1 On trouvera le texte complet de cette discussion du Landtag dans la Chronik, 1896, p. 121-141.
2 Voir Chronik, 1893, p. 350-356. —Cf. Schall, Dei' Fall Wdchtei', p. H (Œbisfelde, Radwitz, 1893) : Dans les universités allemandes, beaucoup de professeurs de théologie nient le dogme delà Trinité, non pas clandestinement, mais librement et publiquement. L'Eglise envoie sa jeunesse au pied de ces chaires et cherche à justifier cette négation publique en disant qu'il est nécessaire que les futurs pasteurs se purifient dans le creuset du doute. ^> — M. le pasteur Steudel, dans l'explication qu'il adressa à sa communauté de Maieniels, le 21 avril 1895, justifiait ses néirations en disant : « Un pasteur qui passe par l'université n'apprend pas, auprès des professeurs, la vérité et la justesse de l'enseignement ecclésiastique, mais ce que cet enseignement contient d'erreur humaine » {Neuer evanoelischer Gemeimkhole, 1895, p. 188).
l'évoll'tion du protestantisme contemporain 179
protestante épuise sa profondeur, émousse sa subtilité.
« Doit-il y avoir une double vérité dans l'Eglise évangélique? une vérité que l'Eglise enseigne, et une vérité, précisément inverse de la première, que les professeurs enseignent? » Ainsi s'exprime la Gazette de la Croix ^. « Depuis cinquante ans, dans les introductions au Nouveau Testament, dans les commentaires de Luc et de Matthieu, dans les Vies de Jésus, le caractère historique du récit qui fait naître Jésus d'une vierge a été contesté à d'innombrables reprises ; l'Eglise ne s'en émouvait plus. Et parce qu'on conteste ce même récit à propos du symbole, une tempête s'élève. Comment expliquer l'incident? Doit-il y avoir une double vérité ? doit-on voiler dans l'Eglise évangélique la connaissance historique? » Ainsi s'exprime M. Harnack -. Aux deux pôles du protestantisme allemand, on est d'accord pour définir ainsi la crise : « Doit-il y avoir une double vérité? )> Mais s'il s'agit d'opter entre ces deux « vérités », l'une séante pour les professeurs, l'autre bonne pour les fidèles, ici le désaccord commence ; la Gazette de la Croix et M. Harnack ne se pourront jamais entendre. Fatalement elles coexistent; il y a, dans l'Eglise allemande une double vérité ^ : de l'évolu-
1 Cité dans Meinhold, Wider den Kleinglauben, p. XX-XXI (Fribourg, Mohr, 1895).
2 liarnack, Antwort auf die Streitschrift D. Cremers, p. 22, note (Leipzig, Grunow, 1892).
3 Plus élégamment, M. le professeur Paulsen, de l'université de Berlin, compare le protestantisme à un Etat constitutionnel, où l'on doit, bon gré mal gré, l'aire coexister deux facteurs : « La théologie scieutilique et l'Eglise protestante sont nées et ont
180 L ALLEMAGiNE RELIGIEUSE
tlon à laquelle nous avons assisté, tel est l'aboutissement pratique.
Dans ce cycle de quatre siècles que la Réforme aura bientôt parcouru, elle a voulu demeurer fidèle, jusqu'à épuisement, au principe de la liberté d'examen ; et par le fait môme de cette fidélité, la voilà parvenue, par une évolution grosse de surprises, à l'antipode de ses origines. « Vous êtes tous prêtres, » ce fut le point de départ. Luther, par cette magique parole, ébranla plus d'une âme noble ; de tout son cœur il la développa dans son petit écrit sur la Liberté du Chrétien ; il sembla qu'elle allait inaugurer la plus dénjocratique des communions religieuses, où tous, quels qu'ils fussent, de piain-pied, auraient un égal et libre accès aux vérités élaborées par tous et pour tous. En observant aujourd'hui l'Eglise évangélique d'Allemagne, nous saisissons le point d'arrivée : d'une part une vérité ésotérique, à l'usage des savants ; d'autre part une vérité exotérique, à l'usage du commun des fidèles ; d'une part une élite intclloctuclle, qui prétend, en matière de foi, tout dire, tout enseigner, tout ébranler; d'autre part, au-dessous d'elle, bien loin d'elle, la masse à laquelle on inculque, en bloc, autant que faire se peut, le contraire de ce que l'élite enseigne et le respect de ce que l'élite ébranle; et puis, entre ces deux groupes, les pasteurs; éduqués par l'élite, éducateurs de la masse,
grandi Tune avec l'autre; elles sont souvent en guerre , mais icibas, comme l'a dit jadis le vieil Heraclite, sans guerre il n'y a point de vie » (Die deiitschen Vniversilulen, lierausgegeben von Lexis, I, p. 79. Berlin, Aslier, 1892).
l'évolution du PKOïESTAKTlSME CONTEMPORALN 181
ils doivent avoir, si l'on ose dire, une conscience enseignée et une conscience enseignante, partiellement ou totalement inverses l'une de l'autre * ; et dans le pont qu'ils jettent entre l'élite et la masse, il y a des vices originels de construction, des ébranlements incessants, des dislocations fréquentes.
C'en est fait de la joyeuse exaltation, ivresse de science, ivresse de foi, ivresse de piété, qu'éprouvèrent lespremiers convertis de la Réforme, lorsque à toutes les âmes, assoiffées de mieux connaître Dieu, les arcanes de la théologie semblaient enfin s'ouvrir, hospitaliers et révélateurs; se raillant de l'Eglise romaine, on dénonçait alors la scolastique, qui volontairement restait inaccessible aux fidèles, encore qu'elle développât et justifiât le dogme catholique. Et voici qu'aujourd'hui, dans les universités évangéliques, on enseigne une théologie pareillement inaccessible, ou qui du moins excuse ses propres témérités en alléguant qu'elle ne vise point les fidèles ; et par cette théologie, le dogme évangélique est contredit et renversé. Jamais on ne vit un plus terrible hiatus entre les maîtres de la foi et l'humble foule^ écolière de la
' « Peux-tu prêcher ce que tu ne crois pas toi-même ? Poux-tu te contraindre à la foi? le voudrais-tu situ le pouvais? Seraitce correct devant Dieu? Et d'autre part : Comment pcux-tu devenir un serviteur de l'Eglise si tu veux enseigner autrement qu'elle ? Fatigués jusqu'à la mort par de pareils conflits, beaucoup de jeunes gens se tournent vers une autre profession, et ce sont justement ceux-là qui, s'ils avaient trouvé l'issue de cette difficulté, auraient le mieux servi l'Eglise » (Dreyer, Undogmatisches Chrialenlum, p. 14 Brunswick, Schwetschke, 1890). — Sur la diminution du chitfre des étudiants dans les facultés de thcologie protestante, voir Chr. VV., 1897, p. 70.
foi; une aristocratie intellectuelle, incroyante en grande partie, incarne aujourd'hui la démocratique Réforme. Pour combler cet hiatus, il faudrait recourir aux dépositaires authentiques de la foi ; mais oià les chercher? et comment s'y prendraientils pour faire la lumière et runité?car, théoriquement, les dépositaires authentiques de la foi, ce sont tous les chrétiens évangéliques. Un miracle de Dieu, ou bien une intervention de l'empereur, cette « moitié de Dieu », obsèdent les rêves de certains croyants. Mais Guillaume fl, depuis son avènement, n'a reculé qu'une fois; et c'était devant la « libre science », qui lui arracha, il y a quatre ans, le retrait du projet de loi scolaire. Oublieux de cette première défaite, voudra- t-il un jour, lui, souverain de son Eglise, arrêter, par quelque coup d'Etat césaro-papiste, la périlleuse évolution de la Réforme, et prolonger, par un éclat d'autorité, l'Eglise de la liberté? Et si jamais il le veut, le pourra- t-il?