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CHAPITRE IV

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOlML

En Allemagne, dans le domaine de la théologie la pensée protestante et les églises protestantes sont en un perpétuel conflit, dont l'enjeu n'est autre que l'essence même du Christ et de la divinité: dans les chapitres précédents, nous en avons i'ait connaître les plus récents épisodes^. Derechef, on apercevra la rivalité de ces deux forces, l'élite pensante et la hiérarchie officielle, si l'on veut bien descendre avec nous sur le terrain pratique de l'action sociale; mais dans ce nouveau champ| clos, elles ont, l'une par rapport à l'autre, changé de position et, si l'on ose dire, de rôle. Lorsqu'il, s'agissait du dogme, la pensée protestante finissait par le vider en voulant l'approfondir; les multiples grattoirs des exégètes, s'acharnant sur la lettre traditionnelle, y laissaient des trous par oii l'esprit s'évaporait; et les Eglises, au contraire, s'efforçaient

1 «Dans notre Eglise, il y a deux tendances fondamentalemcn' dilTérentcs, nn pourrait dire : deux relierions » (Stôclcer, D. cv. Kz., iHJ4, p. o81).

de préserver, autant que possible, l'apparente intégrité de la foi. S'agit-il, en revanche, de l'application sociale du christianisme, la pensée protestante — ou, pour parler plus exactement, la pensée chrétienne, réveillée, dans l'Allemagne réformée, par l'expérience des révolutions et le spectacle des succès du Centre — questionne loyalement l'Evangile et, quelles que soient les réponses, se pique de n'en point amortir le bruit; et les Eglises, au contraire, jalouses de ménager les pouvoirs politiques dont Jésus n'avait point prévu les caprices, ou les puissances financières dont Jésus n'avait point escompté les intérêts, limiteraient volontiers les prétentions de l'Evangile à devenir une charte sociale. Ainsi, tandis que les Eglises protestantes, par correction, protègent le dogme chrétien contre la pensée protestante, la pensée protestante à son tour, par conviction, revendique, contre les timidités des Eglises, l'application intégrale de la morale chrétienne à la vie des sociétés. De cette revendication, qui s'appelle le « mouvement évangélique-social», nous essaierons de tracer l'histoire. Sans le vouloir, mais non sans le savoir, nous devrons, de-çà de-là, toucher à la politique intérieure de l'Empire. Car c'est l'Etat, en Allemagne, qui détermine et qui dicte les attitudes successives des autorités ecclésiastiques à l'égard du mouvement social; suivant que la pensée de Guillaume II et la pensée chrétienne-sociale sont en accord ou bien en dissonance, les Eglises poussent leurs pasteurs en avant ou les ramènent brusquement en arrière. On n'a pas le droit d'accuser d'incohérence les chefs de ces Eglises, puisqu'ils obéissent

eux-mêmes, continûment, à une succession de gestes souverains ; et l'on verra qu'en effet l'histoire du mouvement social évangélique est exactement modelée sur l'histoire des volontés impériales, et que les évolutions sociales des Eglises protestantes, en Allemagne, reflètent, comme une succession d'ombres, les évolutions intellectuelles ou gouvernementales d'un Démiurge laïque et tout-puissant, le Kaiser.

De savoir si le christianisme doit être « social », ou s'il convient, au contraire, qu'il abdique une telle ambition, c'est là une question fort débattue, dans les sphères protestantes de l'Allemagne. Soupçonneux, hostile môme, à l'endroit des prétentions sociales de l'Eglise, le luthéranisme pur infligerait volontiers au pasteur cette consigae exclusive : « enseignement du Verbe, administration des sacrements » ; ainsi le veut une vieille formule, dont s'armèrent les premiers luthériens contre le clergé catholique romain, et dont on écrase, aujourd'hui, les initiatives inédites de beaucoup de ministres évangéliques ^ M. Uhlhorn, auteur de

1 Voir, comme indice des dispositions du luthéranisme, l'avis de la sixième conférence générale lutliérienne, tenue à Hanovre en 1890 (Schall, Die Socialdamokralie in iliren Wahrhellen und Irrthumei'n und die Stellunq der protestanlischen Kirche lur socialen Frage, p. 293-294. Berlin, Staude. 1893).

fort beaux travaux sur la charité protestante *, représente ces scrupules avec une incontestable distinction et permet plutôt à la philanthropie chrétienne de corriger les circonstances économiques qu'à la morale chrétienne de les régir indiscrètement ^-. Il en est de même du piétisme : spécimens insignes d'un christianisme individualiste, et systématiquement détachés de la terre par la contemplation de l'autre vie, ce n'est point la générosité qui fait défaut aux piétistes, mais c'est, à proprement parler, une certaine intelligence, faute de laquelle ces termes expressifs: « courant chrétien, mouvement évangélique, action sociale, » sont pour eux lettre morte; dans les Eglises protestantes, ils ont multiplié les chapelles, qui sans doute permettent à Dieu d'avoir ses aises, mais qui l'empêchent de circuler ; chacune de leurs âmes est un foyer qui brûle, mais qui ne rayonne pas; ils ont la morgue du divin, et ils en ont la jalousie; entre l'esprit de cette aristocratie religieuse, que révèlent clairement certaines pages de M. Klibel ^, et l'esprit du mouvement évangéliquesocial, il y a incompatibilité. Fort dévot au pouvoir civil, le parti théologique du « juste milieu », dûment représenté par M. Beyschlag, prise assez peu les tentatives sociales des églises^: et le libéralisme « incroyant » partage cette malveillance,

' Die christliche Liebesthàtigkeit, 3 vol. 1884-1889. Stuttgart, Gimdert.

•^ Voir Ckronik, 1894, p. 109.

^Kûbel, Christliche Bedenken eines Sorgenvollen gegen modernchrislliches Wesen.

* Voir Nathusius : Die Mitarbeit der Kirche an der Lôsunq der socialen Frage, I, p. 10-11 (Loipzig, Hinrichs, 1893).

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SO^'AL iST

dont on eut au Congrès de Gotha, en 1890, des témoignages nullement équivoques ^ On observe, en revanche, je ne sais quelle complicité, propice à ces tentatives, entre les membres de cerlaines fractions très croyantes et les représentants de la théologie « moderne ». Que le monde nous donne le spectacle de l'Incarnation véritable par la réalisation du royaume de Dieu ou même, si l'on veut, de l'humanité de Dieu : voilà le rêve de Richard Rothe et de Ritschl; il implique, pratiquement, que le christianisme régisse tous les rapports sociaux "^ ; et si les orthodoxes, comme M. Stocker, répugnent à cette argumentation passablement « moderne », du moins acceptent-ils une conclusion

1 En 1874, dans son assemblée de Wiesbaden, le Deutscher Protestantenverein mit la question sociale à son ordre du jour, mais il la traita d'une façon très médiocre (Todt, Der radicale Sozialismiis und das Chris tentum, p. 434. Wittenberg, Herrosc, 1878 . Sur le congrès de Gotha et sur les progrès qu'ont faits les idées sociales parmi les libéraux, voir C/irojiik, 1896, p. 283.

M. le profes'îeur Brieger, de Leipzig, dans un discours académique sur les progrès de l'irréligion, condamne l'activité économique des pasteurs. «Ils jouent un jeu dangereux, dit-il..., comme si, en tant que chrétien, j'avais à prendre parti à l'égard des problèmes économiques I * {Die forlschreitende Entfremdunrj von der Kirche im Lichie der Geschichie. Leipzig, Hinrichs, 1894.) M. le pasteur Seydel, de Berlin, traitant un sujet analogue, est du même avis : il conjure l'église protestante de ne pas s immiscer dans le conflit des doctrines économiques {Wie gewinnt die evangelische Kirche ihre verlorenen Glieder vriederl p. 12-13. Berlin, Haack, 1893). — Voir enfin, contre l'activité du parti évangélique-social, la brochure de M. Kambli : Die Stellung des freisinnigen Prolesiantismus ziim Socialismus und zu der christlich-socialen oder evangelisch-socialen Partei (Berne, Siebert, 1895).

2 Voir, il cet égard, les réflexions très pénétrantes de Nathusius : Die MUarbeit der Kirche, I, p. 91-94 et 108-113.11 explique comment les théories de Richard Rothe et de Ritschl sur le royaume de Dieu enlrainent une pénétration de îa vie sociale par le christianisme.

qui leur fait écho. Ainsi convergent au succès du mouvement évangélique-social la souplesse ritschlienne, aspirant à une certaine immanence du royaume de Dieu, et la rigueur orthodoxe, aspirant à la maîtrise du dogme sur les masses : elles s'accordent entre elles pour faire du pasteur, non point seulement un fonctionnaire céleste égaré parmi nos misères, mais un fonctionnaire social chargé de les soigner et de les guérir toutes. Moyennant certaines abstractions, en apparence irréfutables, les adversaires du mouvement évangélique-social objectent que seules les misères morales regardent le pasteur et que les misèrei matérielles ne sont point de son ressort : ces abstractions sont réfutées, en fait, par la réalité même de la vie. Morales ou matérielles, les misères s'engendrent entre elles; si les économistes ne nous laissent pas ignorer que l'indigence est fille du vice, on peut dire, en beaucoup d'occasions, que l'indigence crée le vice ; et les fervents adeptes du mouvement évangélique-social, en prétendant pourvoir à ces misères matérielles qui entraînent ou trahissent des misères morales, annoncent et justifient à l'avance leurs incursions constantes et presque régulières dans le domaine de l'économie politique ^.

C'est entre 1840 et 1850 que ces incursions commencèrent -. L'Allemagne, alors, était en tra-

1 C'est à peu près ainsi que M. Harnack définit la question, dans le rapport qu'il présenta au Congrès évangélique-social de Francfort (Harnack et Delbriick, Evangelisch-Sozial, p. 64-65, Berlin, Walther, 1896).

''■ iNathusius. Die Mitarbeit der Kirche an der Losung dersozialen Frage, I, p. 5-7 (Leipzig, Hinrichs, 1893), mentionne les premids

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vail de la démocratie ; et l'ascension politique des masses, les rapprochant des sommets où volontiers se cantonnait l'Eglise évangélique, faisait saillir, en un plus frappant relief, les progrès de l'irréligion populaire. Majestueusement relégué dans l'autre vie, le Christ n'attirait plus la foule; Wichern (1808-1881) voulut qu'il l'allât chercher, par une incursion dans la vie présente. Sous le nom de Mission intérieure, ce chrétien d'élite, installé à Hambourg, créa une organisation permanente des dévoucmcnls évangéliques, merveille de charité sur laquelle nous aurons à revenir ^ ; mais la pensée même qui, du cœur de ^Yichern, fit jaillir cette institution, recelait d'autres fécondités et cachait une autre portée : indirectement, le mouvement évangélique-social en résulta -. Lorsque Wichern augurait l'avenir de la Mission intérieure, il y pressentait deux périodes : l'âge

sjnuptômes de ce mouvement : articles du Volksblatl fiir Stadt und Land, fondé en 1843; — arlicie de VAllgemeine preussische Zeilunçi, en 1844, dénonçant le manque d'églises à Berlin, et alléiiuant que la misère morale et religieuse et la misère matérielle influent réciproquement l'une sur l'autre; — ordre de cabinet du roi de Prusse, du 13 novembre 1844, faisant allusion à l'importance de l'éducation morale et religieuse comme remède aux maux du paupérisme.

1 Voir ci-dessous, au chapitre v. Sur Wichern, l'ouvrage capital est celui de II. Oldenberg : ./. //. Wichern, seine Leben und Wirkcn (Hambourg, iîfa//ie Ilaiis, iH^i et 1887). — Sur les rapports entre la révolution de 1848 et les initiatives de Wichern, et sur l'émoi que lui causa cette révolution, l'on trouve son propre témoignage dans son livre : Die innere Misf-io?i, Denksclirift, p. 36 et 269, 3' édit. (Hambourg, Kauhe Ucnis, 1889j.

2 Drews, C/ir. W., 1896, p. 634-659, explique que, si la Mission intérieure, en raison surtout des inilueuces piétistes qui y ont régné, a éto dominée, dans le cours de son développement, par des conceptions individualistes plutôt que par l'idée d'organisa-

de la condescendance, durant lequel les Eg^lises et les classes supérieures tendraient aux nécessiteux une main propice ; et l'âge de l'initiative, durant lequel les nécessiteux eux-mêmes, unissant leurs mains et leurs âmes, librement associés sur le terrain chrétien, pourvoiraient à leur propre relèvement. Pèlerins du christianisme à travers le peuple, les frères de la Mission intérieure y provoqueraient une fermentation de pensées et de désirs, au terme de laquelle la religion de Jésus, cessant de descendre de haut en bas, jaillirait des couches profondes de la nation allemande pour vivifier et consolider l'Etat. Ces desseins grandioses sont demeurés en suspens : à ces vagabondages d'apôtres, les frères ont préféré, peu à peu, une activité plus sédentaire, celle d'infirmiers, de surveillants, d'instituteurs ; de la première période prévue par Wichern, la Mission intérieure n'a point hâte de sortir ; les Fliegende Blatte/^ organe du comité central i, ont montré peu de goût, depuis vingt ans, pour les tentatives « évangéliquessociales » ; et, lorsque dans les congrès de la Mission intérieure, à Otîenbach en 1892, à Posen en 1895, M. le pasteur Naumann a insinué que le but de la Mission s'était peu à peu rétréci 2, il s'est

tion sociale, Wichern, néanmoins, conserve cette gloire personnelle « d'avoir infusé dans l'Eglise évaugélique l'esprit social, qui ne se reposera pas jusqu'à ce que les buts grandioses de Wichern soient réalisés ».

1 Fliegende Blàtter ans dem Rauhen Haus^ fondé par Wichern en 181j, maintenant dirigé par M. Oldenherg (Hambourg, imprimerie du Rauhe Haus). Voir Nathusius : Die Mitarheit der Kircfie, I,p.li.

2 Le comité central de la Mission intérieure, en 1885, publia une brochure intitulée : Die Aufijabe der Kirche und i/irer inneren

heurté à la plus tenace des passivités, celle qu'oppose d'ordinaire, au désir du mieux, Fhabitiide du bien. Il convient, néanmoins, de faire honneur à Wichern, non point seulement de tout le bien que fait la Mission intérieure, mais de tout le mieux aussi qu'elle a cessé de rêvera.

Un professeur d'université, Victor- Aimé Huber (1800-1869), servit excellemment les idées de Wichern ; il les compléta môme et les précisa ~.

Mission gegeniiberden wirtsch.aftlichenundgesellschaftlichen Kàmpfen der Gegenioart (Berlin, Hertz} et que M. Naumann commenta longuement sous ce titre: Das soziale Pvogramm der evangelischen Jfù'c/ie (Leipzig, Deichert, 1891). — Mais les congrès de la Mission prouvèrent bientôt qu'aux yeux de beaucoup de membres les commentaires de M. Naumann dépassaient la vraie portée de la brochure officielle. — Voir Clironik. 1892, p. 243 : M. Naumann, répondant au rapport de M. Schtifer, l'un des représentants les plus autorisés de la Mission actuelle, signale, dans l'histoire de la Mission intérieure depuis Vvichern, « un raccourcissement du but » [eine VerJzûrzung desZiels), et s'écrie : « Revenons à Wichern, Zuriick zu Wichern! » C'est ce qu'insinue aussi un protestant social de tout autres tendances, M. de Nathusius [Die Milarbeit der Kirche, II, p. 420-422). Cf., sur le Congrès de Posen, l'art de M. Baltzer {Chrislliche Welt, 1893, p. 9oo-9o6) : l'auteur déclare que les idées de M. Naumaan sont la vraie continuation de celles de Wichern. — EnGn, le 13 mai 1896, le comité central de la Mission intérieure a marqué, avec un surcroît de netteté, la ligne de démarcation qui le sépare des partis évangéliqucssociaux {D. ev. Kz., 1896, p. 233). — Sur les tendances diverse,? qui se partagent la Mission intérieure, voir les réllexions de M. Uhlhorn : Die kirchliche Armenpfiagc in ihrer Bedeutung fiir die Gegenwart, p. 32 et suiv.

1 « La Mission intérieure est la mère du mouvement chrétiensocial » [Von Stocker zu Saumann, Ileilbronn, Salzer, ISyoj. — Wichern est le père de la pensée évangélique-sociale, mais il n'est point au même degré le créateur du mouvement évangélique-social, qui, par des réformes sociales, transformerait cette pensée en acte » (Gohre, Die evangelisc/i-soziale Bewegiing, p. 5, Leipzig, Grunow, 1893).

2 Iluber estimait que la Mission intérieure avait besoin de « l'association » comme subslratinn et coMnne terrnin d'nclion,

De laborieux voyages en Angleterre, en France, en Autriche et dans les diverses régions de l'AUemagne lui avaient révélé les dessous de ce régime industriel dont l'opinion libérale admirait la façade ; dans sa belle âme de philanthrope, s'insurgeait parfois un dégoût presque révolutionnaire contre l'oppression des classes ouvrières et l'indifférence des classes élevées ; sa plume, naïve en injures, accentuait encore l'àpreté de ses révoltes : « L'aristocratie autrichienne, écrivait-il un jour, mériterait d'être fouettée avec des scorpions 1 ; » et dans ses écrits les saillies de ce genre abondent. Ils contiennent, heureusement, quelque chose de plus, un plan de « colonisation intérieure ~ », des projets de cités ouvrières et d'associations de travailleurs pourvues d'une propriété corporative ^ : au prix de quelque complaisance, M. le pasteur Gôhre salue, dans ces linéaments, le premier programme « évangélique-social ^ ». La conception d'un certain patriarcat exercé par les classes élevées sur les groupements ouvriers, le parti pris de ne faire appel qu'à l'association, une défiance invincible contre l'Etat 5, maintiennent Huber à l'arrière-plan dans l'histoire du mouve-

et qu'inversement l'association ouvrière, sans la Mission intérieure, serait dépourvue de « sel » et de garanties morales (Nathusius, Die Mitarbeit der Kirche, I, p. 177-178).

1 Janssen, Zeit und Lebensbilder, I, p. 89, 4" édit. (Fribourg, Herder, 1889).

2 Janssen, op. cit., I, p. 76.

3 Janssen, op. cit., I, p. 60.

* Gôhre, Die evangelisch-soiiale Beivegung, p. 8-9.

^ 11 finit pourtant, dans ses dernières années, par admettre en quelque mesure l'intervention de l'Etat, ainsi qne les coalitions entre ouvriers (Janssen, op. cit., 1, p. 99 et 103).

ment « évangélique-social » ; mais le penseur qui écrivait en 1845 : « Les questions d'économie politique laïque ont extraordinairement à faire avec l'économie chrétienne du royaume de Dieu ', » et qui consacrait un journal, le Janiis, à la propagande d'une pareille théorie, ne doit point disparaître de cet arrière-plan.

Huber et Wichern étaient des exceptions dans leur Eglise. Celui-là, spécialiste en économie sociale, n'avait rien d'un théologien ; quant à Wichern, il se maintenait comme en marge de l'Eglise établie, et l'admiration déférente que lui témoignaient les autorités du protestantisme et celles de l'Etat s'adressait à ses œuvres de bienfaisance plutôt qu'à ses maximes. Les Eglises évangéliques, en Allemagne, furent lentes à comprendre leur rôle social, et lentes surtout à l'oser ~. Cette

• « Il est presque généralement admis, écrivait Huber en 1845 dans VEvangelische Kirc/ienzeitung, comme une chose qui se comprend de soi, que le noyau de la vie chrétienne est eine Sache fier sich, qui n'a rien à faire avec Fart, la politique, l'économie politique, l'industrie... Mais les questions d'économie politique laïque ont extraordinairement à faire avec l'économie chrétienne du royaume de Dieu, surtout avec la foi active dans la charité; et il est instamment nécessaire que les croyants, précisément dans ces domaines, apparaissent de plus en plus comme les hommes qui savent et qui agissent » (Cité dans Nathusius : Die Mitarbeit der Kirche, I, p. 7). — Au sujet de Huber, on peut consulter Munding, Hubers ausgewàklte Schriflen iiber Sozialre' form und Genossenschaftswesen (Berlin, Pionier, 1894).

2 On pourrait se demander, même, si 4'individualismc économique, contre lequel le mouvement évangélique-social fut une réaction, n'est pas en quelque mesure, résulté de la Réforme. Voira cet égard un curieux article de M. Titius, Chr. IV'., 18'J6, p. 489, où il montre qu;^ l'individualisme religieux s'est comme associé à l'individualisme juridique résultant du droit romain, et que, de leur rencontre, l'individualisme économique est sorti,

simple remarque, — soit dit en passant, — suffit à trancher une question de priorité, que débattent entre eux volontiers protestants et catholiques : laquelle des deux confessions, en Allemagne, a donné le signal des initiatives sociales ? Or il est certain que les premiers écrits de Wichern furent antérieurs aux premiers discours sociaux du curé Ketteler, plus tard évoque de Mayence ^ ; et ce qui d'autre part est non moins constant, c'est que Ketteler trouva dans son Eglise plus d'écho que Wichern n'en cherchait et n'en recueillit dans la sienne ; c'est que le catholicis:;-ô rhénan était mobilisé pour le service de la cause populaire, au moment où l'Eglise évangéiique de Prusse obéissait encore au rescrit de 1863, qui ne semblait même point prévoir une activité sociale des pasteurs ; et c'est enfin que M. Stocker, pour inciter ses coreligionnaires à la propagande chrétiennesociale, leur a plus d'une fois allégué l'exemple persuasif de 1' « ultramontanisme ^ » . Il résulterait

impliquant en principe une négation de la charité chrétienne. « Ainsi, en fait, dit-il, par l'intluence de la Réforme, l'action du christianisme sur le développement juridique a été paralj'sée. »

1 La revue de Wichern, Fliegende Blutter ans dem Rauhen fl'awse, date de 1844. C'est en 1848 que Ketteler, curé de llogsten, prononça dans la cathédrale de Maj-ence ses six discours sur la noiion chrétienne de la propriété et sur l'influence sociale de l'Eglise {Die grossen sozialen Fragen der Gegenwart, sechs Prer dijteîi. Maj-ence, Rirchheim, 1849 ; — trois de ces discours ont été traduits par M. Gaspard Decurtins sous le titre : Œuvres choisies de M'' Ketleler. Bâle, imprim. du Baslev Volkshlalt, 1892). Le livre de Ketteler sur la question ouvrière et le christianisme : Die Arbciterfrage und das Christentum (Mayence, Kirchheim), est de 1864.

3 Stocker, Deutsche evangelische Kirchenzeitung, 1895, p. 369: < Le catholicisme se tenait depuis lon'jfenips au centre du mou-

au surplus, d'une confrontation entre les écrits de Wichern et ceux do Kctteler, que le premier voyait surtout, dans le quatrième Etat, une foule souffrante à soulager, et que le second y apercevait déjà une force politique à respecter : l'évêque baron avait un certain sens de la démocralie, qui ne s'éveilla qu'à la longue chez les notabilités des Eglises évangéliques i.

vement social; j'avoue publiquement que je ne voulais pas concéder ce privilège à TEglise romaine. » — D'autre part, M. Sulze reproche au protestantisme social de se laisser aller à certains excès, par désir de rivaliser avec l'Eglise romaine {Chronik, 1896, p. c3), et l'on trouve la même allégation dans un manifeste publié à Brème en 1897 contre le mouvement évangélique-social (D. ev. Kz., 1897, p. 107). — Ajoutez qu'au témoignage de certains organes protestants, « tandis qu'on est en général plein de respect pour reconnaître le socialisme chrétien de Rome, on fait volontiers apparaître le mouvement socialévangélique comme une sorte de sport moderne complètement dépourvu d'importance » (Cité dans la Chronik, 1894, p. 238). Il semblerait donc que l'opinion eût besoin de se ressaisir pour apprécier l'activité sociale des Eglises évangéliques avec l'équitable attention à laquelle elles ont droit.

1 Candidat à la diète nationale de Francfort en 1848, le curé Ketteler réclamait, dans sa Lettre ouverte aux Electeurs, le gouvernement autonome de la commune : « Le peuple, disait-il, fait une école pratique de politique dans l'administration communale, où se reproduisent en petit les questions qui sont traitées en grand dans les parlements. C'est ainsi que le peuple acquiert la formation politique et la capacité qui donne à l'homme le sentiment de son indépendance. » M. Gaspard Decurtins reconnaît, à travers ces lignes, « une notion profonde et pratique de la vraie démocratie et de ses conditions vitales » {Œuvres choisies de Ketteler), préface, p. XXXVII-XXXYIII). — Voir aussi Kannengiescr, Ketteler (Paris, Lethielleux, 1894), et E. de Girard, Ketteler et la Question ouvrière (Berne, Wyss, 1896). — M. le pasteur Naumann, Was heisst Christlich-Soz-ial? Zweites Heft, p. 53 (Leipzig, Deichcrt, 1896), écrit : « Jusque dans ses derniers discours, il a manqué à Wichern un regard pour le parlementarisme. S'il avait reconnu ce régime nouveau, il eût été homme à graver, dans la conscience des chrétiens, l'idée du devoir qui s'impose à eux en

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Il y eut en Allemagne, au lendemain de 1870, comme une éclipse de la vie religieuse. L'ivresse du triomphe, ce matérialisme inconscient auquel le spectacle des succès de la force matérielle façonne bien vite l'âme populaire, répandirent sur les masses un flot d'irréligion ; pour en prévenir le reflux, en même temps que pour en exaspérer la violence, le socialisme était là, avec M. de Bismarck pour complice ; car le Culturkampf, exclusivement dirigé contre l'Eglise romaine, eut sur les Eglises protestantes elles-mêmes un conirccoup que M. Stocker a fréquemment déploré K Les socialistes avec brutalité, l'Etat avec politesse, la foule tacitement, mettaient l'idée religieuse en quarantaine; et, dans l'Allemagne victorieuse, le Dieu des armées était récompensé par l'oubli. Lorsque en 1895, au moment du vingt-cinquième

tant qu'associés à l'exercice de la puissance populaire. Au contraire, Wichern en est resté à la vieille conception de gouvernement. Sur ce domaine, le catholique Ketteler fut en avance sur le protestant Wichern pour comprendre son temps. »

1 D. ev. Kz., 1896, p. 3 : « Le gouvernement pensait lutter contre Rome ; en réalité, c'est le libéralisme de toutes nuances qui dirigeait la lutte ; c'est le ciiristianisme qui était visé ; et le Culturkampf fut, pour les partis révolutionnaires, le principal moyen de mobilisation contre Dieu, l'Empereur et l'Empire. > — Edouard de Hartmann, Die Selbslersetzunr/ des Chrislentums nnd die Reliyion der Znkunft, p. 32-33 (Leipzig, Ilaacke, 1888), dit que le Culturkampf fut la dernière crise subie par Vidée chrétienne avant sa disparition de la scène de l'histoire. »

anniversaire de la fondation de l'Empire, on avait la douloureuse patience de faire le tour de la presse allemande, on y rencontrait sans cesse l'aveu formel de la léthargie, voire même de la décadence morale et religieuse, qui suivit 1870^; c'est comme une réaction contre cette atrophie de l'âme allemande que Rodolphe Todt, Adolphe Wagner, Adolphe Stocker, avaient conçu, dès 1877, le « mouvement évangélique-social ».

Le Socialisme radical allemand et la Société chrétienne^ ainsi s'intitule le livre de Todt, préface de ce mouvement -. Simple pasteur, l'auteur connaissait à merveille les deux évangiles qui se disputaient l'empire, celui du Christ et celui de Marx ; il s'avisa de les confronter. Abordant l'un après l'autre les multiples problèmes dont la question sociale est le total, il en chercha la solution dans le Nouveau Testament, et généralement il l'y trouva. Sur la liberté du contrat, le travail servile, le fermage, le salaire, Todt nous expose, par le menu, l'opinion personnelle de Jésus ou de saint PauP. « Vous êtes membres les uns des

1 D. ev. Kz., 1896, p. 14, Stocker parle de rabaissement des âmes à la suite de la guerre et déclare que les préoccupations sociales et religieuses étaient négligées. — Rade, Chr. IV., 1896, p. 4, écrit qu' « avec la résurrection politique de rAliemagne ne s'est produite aucune résurrection religieuse et morale. »

'^ Todt, Der radikale deutsche Sozialismus und die clirislliche Gesellschaft {Wittenherg, Ilerrosé, 1878).

3 Todt, p. 292-293, montre que le Nouveau Testament est partisan de l'intervention de l'Etat contre le manchestérianisme; — p. 174, il commente certaines paraboles relatives au salariat et au fermage ; — p. 366, il conclut de l'épitre à Tiœothée la responsabilité du patron. — Mais, en ce qui concerne la propriété, Todt déclare, p. 181, que le Nouveau Testament ne se prononce

autres, » a dit l'apôtre ; et Todt en déduit, en des pages qui sont fort belles, la condamnation de la société capitaliste ^ Dans saint Luc et saint Matthieu, au détour d'une parabole, on lit que le travailleur « mérite sa nourriture » ; et Todt conclut que le salaire doit répondre aux besoins de l'ouvrier 2, 11 est écrit dans la seconde épître aux Corinthiens : « Que chacun donne à son gré, non par contrainte ; » et puisque cela est écrit, Todt condamne certaines applications du socialisme ^. Au demeurant, en ce qui concerne le principe communiste lui-môme, il apparaît à Todt que le Nouveau Testament, bien loin d'y contredire, y prêterait appui 4. C'est ainsi que, par une façon d'exégèse sociologique, et conformément à l'esprit de la Réforme, sont réclamées et littéralement arrachées aux Livres Saints ces maximes concrètes et positives de morale sociale que Ketteler et ses disciples recueillent, sans peine aucune, dans l'enseignement traditionnel de la théologie thomiste ; et, de même que ceux-ci écoutent parler l'ancienne

d'une façon précise ni pour la propriété privée ni pour la propriété commune; de même, en ce qui concerne le droit d'héritage, on n'y trouve rien de net (p. 182-1S3).

1 Todt, p. 230 et suiv. — Voir aussi, p. 287-292, les textes évangéliques qui condamnent l'exploitation de l'homme par l'homme, et comment Todt conclut, de la parabole de la Vigne et de répître aux Thessaloniciens, que le travail humain n"esi pas une marchandise ; — et, p. 388-389, la comparaison qu'il fait entre la capitalisme actuel et le « royaume du monde ».

2 Matth., X, 9-iO; Luc, X, S-7 ; Todt, p. 118-119 et 293.

3 2* Epître aux Corinthiens, IX, 7. — Todt, p. 113.

* Todt, p. 99, explique que la parabole des vignerons qui tuent le serviteur du maître et veulent tuer son fils condamne l'athéisme, non le communisme; — p. 42-44, il parle du christianisme inconscient que contient le socialisme.

Eglise, Todt, plus indigent, écoute parler les anciens livres, ou plu lût il les fait parler.

On lui a reproché ce procédé ^ et son œuvre est jugée caduque, d'autant plus caduque, même, que Todt est mort : les précurseurs qui veulent prolonger la vie de leurs livres font sagement de prolonger la leur. Mais son gros volume a fait époque. D'abord, succédant à Wicliern, qui ne connaissait à peu près que les anciennes formes du socialisme, celles de 1848, Todt apportait à ses coreligionnaires une véritable révélation en leur offrant un impartial exposé du marxisme : avec une audace vigoureuse, il signifiait aux protestants étonnés, comme depuis longtemps Ketteler en avait persuadé les catholiques, que c'en était fait du libéralisme économique, et que c'était avec les conceptions matérialistes du socialisme, et avec elles seules, que le christianisme aurait bientôt à compter ; les yeux commencèrent à se dessiller, dans les Eglises évangéliques, lorsque Todt eut ainsi dessiné et illuminé les lignes d'horizon ~. En second lieu, par l'adresse souvent abusive av^ec laquelle il surprenait, pour certains détails de ses idées économiques, la signature de Jésus-Christ, Todt donna du moins à penser que le christianisme

1 Naumann, Was heisst ChrisUich-Social, I, p. 48 (Leipzig, Deichert, 1894), et Einige Gedanken ûber die Grûndung christlich-socialer Vereine, p. 9 (Berne, Siebcrt, 1896). — Rade, Chr. W., 1896, p. 732, allègue l'exemple de Todt pour montrer que la méthode « historique-critique », qui a fait défaut à Todt, serait utile au développement du mouvement évangéliqiie-sociai.

- Gôhrc, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 19. — Todt, op. cit., p. 4:;i, explique qu'en 1877 la'ttitudedes é.lis'S protestantes à l'endroit du socialisme était ou tout à fait hostile, ou indill'érente.

pouvait fournir les éléments d'une doctrine sociale; et si la mosaïque de textes qu'il avait aménagée n'en pouvait paraître qu'une imparfaite ébauche, c'en était assez, toutefois, pour qu'aux inspirations et aux tendances suscitées par Wichern se joignît, dans les sphères protestantes, l'ambition d'un système, tout au moins d'un programme social i. Le programme fut esquissé, d'ailleurs, et l'action fut inaugurée par Todt en personne: 1' « Association centrale pour la réforme sociale sur base religieuse et monarchique » naquit en décembre 1877 '^. A son berceau, l'on voyait groupés, à côté de Todt, des parrains d'élite : Meyer, Wagner, Stocker. On connaît surtout, de Rodolphe Meyer, un livre classique : ï Histoire de l' Emancipation du quatrième Etat ; quant à l'homme, l'implacable hostilité de M. de Bismarck et l'ingratitude des circonstances l'écartèrent toujours des premiers rôles, et dans cette pénombre forcée, oîi sa dignité eût suffi pour le maintenir, Meyer, qui aurait pu être comme le moniteur du parti conservateur prussien, travaille et réussit, depuis vingt ans, à aiguiller le christianisme contemporain. Protestant d'origine, mais fortement imprégné de la théologie catholique du moyen âge, condottiere loyal, inlassable, de la pensée chrétienne-sociale, il a tour à tour aidé de son érudition thomiste et de sa dialectiqucdesociologue les protestants sociaux de Prusse et les catholiques sociaux de Paris et de Vienne; il le fallait saluer au cours de cette histoire, on ne

1 Gôhre, op. cit., p. 23.

2 Gôhie, op. cit., p. 31-33.

l'y re verra plus. Incessamment, au contraire, et jusqu'à la lin, nous rencontrerons Adolphe Wagner, l'un des chefs du « socialisme de la chaire », actuellement professeur à l'Université de Berlin ^ ; et puis un ancien aumônier delà garnison allemande de Metz, prédicateur à la cour impériale depuis 1874, le pasteur Adolphe Stocker.

C'est à préparer des réformes sociales ( Vorbereitiing sozialer Reformen) que devait tendre l'activité de la jeune association : l'on y voulait mûrir des solutions qu'on prierait l'Etat de réaliser; et le Staatssocialist, dont le premier numéro parut le 1" janvier 1878, servait d'organe à ce groupe d'études, qui réclamait une politique foncièrement réformiste [eine Politik durxhgreifender sozialen Reformen-). Pour la première fois, la pensée socialeévangélique invoquait nettement l'Etat: cette innovation, dont l'importance économique saute aux yeux, devait avoir des effets politiques durables et fixer à jamais l'orientation du mouvement ; car un groupement qui recourt à l'Etat et qui lui propose un programme doit aspirer logiquement à pénétrer dans cet Etat sous la forme d'un parti; et c'est en vain, dès lors, que l'activité de Todt et de ses amis affectait un caractère académique ; elle devait s'exprimer, tôt ou tard, en manifestes électoraux pour le Reichstag ^. On lisait, aussi, parmi leurs maximes, que « la solution de la question sociale

1 Adolphe Wagner est né à Erlangen, en 1833. Son principal ouvrage est le Lehrbuch der politischen OB/conomie (1872).

2 Gôhre, op. cit., p. 34-37.

* <s Todt, le premier, donna au mouvement évangéjique-social une orientation politique » ("Gôhre, op. cit., p. 23).

n'est point concevable sans l'intervention de l'Eglise pour les revendications légitimes du quatrième Etat * » ; et lorsqu'ils précisaient ainsi le rôle dévolu à l'Eglise, ils imprimaient au mouvement une allure plus rapide que ne l'avait fait le livre même de Todt, timide encore et presque gôné pour traiter cette délicate question ~. Entre ces sociologues chrétiens d'une part, l'Etat et l'Eglise d'autre part, une rencontre et comme une tentative de compénétration semblaient donc prochaines : Adolphe Stocker brusqua l'événement.

M. Stocker est peut-être la plus insigne victime de ces cyclones de pudeur publique qui, depuis quelque temps, en tous pays, — avec plus de discernement, d'ailleurs, que ne le faisaient jadis les caprices des favorites, — bouleversent l'aspect des scènes politiques, y couchent à terre un certain nombre de coquins, et meurtrissent quelques honnêtes gens. Il est de mode en Allemagne, aujourd'hui, d'afficher un outrageant dédain pour cette personnalité longtemps inquiétante ; c'est une mode à laquelle nous résisterons, faisant plutôt eiTort pour comprendre M. Stocker. Au surplus, en lui, l'homme politique n'est point tout l'homme. Par conviction comme par tempérament, M. Stocker est un théocrate, et voilà d'où il faut partir pour le juger ^. Aux conceptions théocratiques, le vêtement protestant s'ajuste mal; trop souple, trop

* Gôhre, op. cit., p. 31.

'^ Gohre, op. cit., ,>. 29-30.

' Oa trouverait une « caractéristique » un peu différente de M. Stocker dans la Chr. W., 1895, p. 1193 et suiv.

lâche, il les met mal à l'aise, ou plutôt trop à l'aise, et ne leur assure point l'indispensable sécurité des contours; et c'est pourquoi M. Stocker, rigoureux en son orthodoxie, aspira toujours à resserrer et à raidir les plis de ce vêtement : le théologien farouche, en lui, est fils du théocrate. In Christo movemur, vivimus et sumus : faites l'hypothèse d'une société qui, s'appropriant cette phrase de saint Paul, se puisse définir en la prononçant; cette hypothèse sera adéquate à l'idéal de M. Stocker. Par surcroît,, il aime passionnément son pays, d'un patriotisme qui est comme l'expression concrète de ses idées théocratiques ; il aperçoit FAliemagne en Dieu, et il aperçoit Dieu dans l'Allemagne, et caresse je ne sais quelles intuitions mystiques qui lui révèlent la fraternité du germanisme et du christianisme. Or, lorsque M. Stocker, en 1877, cessait de regarder en sa pensée, miroir d'avenir ou d'un irrévocable passé, pour regarder autour de lui, il voyait deux impiétés se disputant l'Etat, l'impiété du « libéralisme » en haut, et l'impiété du « socialisme » en bas, le christianisme bafoué d'un côté, maudit de l'autre, et discrètement relégué par l'Eglise évangélique dans des temples à peu près vides. Alors, avec cette témérité d'initiative que provoque brusquement, chez les hommes d'action, la divergence du spectacle et du songe, Adolphe Stocker, âgé de quarante-deux ans 1, et qui pouvait vivre tranquille, considéré, en se laissant choyer par la cour, voulut faire aux masses, partout oii il les pourrait

i II est né à Ilalbersiadt, en 183S.

saisir, la présentation du christianisme. Mais un théocrate ne peut présenter le cliristianisme qu'avec un programme social, et l'apôtre, alors, engendre tout de suite le tribun ^ C'est là ce qu'il faut bien comprendre, pour épargner à M. Stocker cette insinuation malveillante qu'il n'aurait u fait du socialisme », comme l'on dit vulgairement, que pour faire passer le christianisme. Il est vrai de dire que le christianisme était au premier plan dans la pensée de M. Stocker; et il est vrai de maintenir, aussi, que ses idées sociales n'en étaient point un appendice, ni surtout un passeport; elles étaient pour lui le christianisme môme; et lui demander s'il était, avant tout, chrétien ou bien « social », c'était lui adresser une question inintelligible pour un cerveau comme le sien.

Le 3 janvier 1878, des affiches constellant les murs de Berlin annonçaient une réunion dans une taverne pour la formation d'un « parti chrétiensocial de travailleurs ». Un millier de socialistes accoururent et composèrent le bureau. A peu près seul avec son rêve, Adolphe Stocker le développa : accoutumé de planer en chaire par-dessus des tètes qui se courbaient, il avait devant lui l'ennemi, pour la première fois; et la sensation de ces contacts hostiles creusa plus à fond, sur sa mâchoire, CG pli naturellement agressif, qui trahit en lui

> «La prière appartient au boudoir; mais la religion, le christiani~rae, appartient à la vie politique, sociale, industrielle. S'il n'est pas là, bientôt il disparaîtra même du boudoir; si la foi n'est pas maîtresse, rincroyance gouverne. C'est la grande et sainte mission de l'Eglise de reconquérir la vie publique » (Stocker, Christlich-Sozial, p. 193. Bielefeld, Velhagen, 1885).

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 20b

rhomme de lutte, invincible lors même que vaincu, et que se rappellent, comme une sorte d'attribut physique de son éloquence, tous ceux qui l'ont applaudi ou qui Font hué. Dans cette réunion qu'avait convoquée Stocker, le socialiste Most, énergumène d'irréligion, traita Stocker en intrus ; il s'exclama, avec la grossièreté d'un Diderot, que les prêtres, qui boivent le vin et conseillent l'eau, n'avaient plus qu'à régler leurs comptes avec le ciel, et que l'univers en serait bientôt nettoyé '. M. Stocker s'en retourna sans soldats, comme il était venu. Mais prêche-t-on jamais dans le désert, et, par là même qu'on parle et qu'on agit, ne déplace-t-on pas quelques ondes dans le remous de la vie publique? Stocker en fit bientôt l'expérience. Soir par soir, avec de rares amis, il promenait son évangile à travers les pires auditoires; et son principal collaborateur, le missionnaire Wangemann, était accueilli, dans une réunion de femmes socialistes, par cotte clameur générale : n Massenaustritt mis der Kir c/ie ! Sortons en masse de l'Eglise^ ! » Cependant, dès le 18 janvier, quatre cents travailleurs étaient venus à Stocker, et par conséquent à l'Eglise évangélique ; ils étaient mille en juin, trois mille à la fin de l'année ^, et la Zukunft, organe socialiste, commençait d'expliquer que si certains chefs du parti révolutionnaire professaient l'athéisme, le parti lui-même, sans irres-

1 Voir le compte rendu de cette première réunion et le texte complet du discours de Most dans Stocker, Chriatlich-Sozial, p. XII-XVI.

2 Slôcker, op. cit., p. XVlil-XiX.

* Gohre, op. cit., p. 4S.

pect et sans esprit sectaire, se bornait à réputer la religion chose privée K

Le résultat récompensait l'effort; et comme il le fallait poursuivre et préciser, M. Adolphe Wagner apporta son concours. Partageant son temps entre les travaux théoriques que Todt continuait d'inspirer et la collaboration active que Stocker commençait à requérir, il aida le prédicateur de la cour à rédiger le programme du parti chrétiensocial de travailleurs ~. C'est à l'Etat surtout que le programme s'adressa. Sous la rubrique « organisation », il réclamait l'obligation de la corporation professionnelle, de l'arbitrage et de l'assurance ; sous la rubrique « protection ouvrière », il inscrivait le repos du dimanche, la suppression du travail des femmes et des enfants dans les fabriques, l'inspection hj^giénique des ateliers, le rétablissement des lois sur l'usure, et l'acheminement vers une législation internationale du travail ; et, sous la rubrique « impôts», figuraient la progressivité de la taxe sur le revenu et des droits de succession, et la création d'un impôt sur les opérations de bourse. Le titre du parti, le contenu du programme, les premières manifestations électorales qu'on risqua, et dans lesquelles on ne craignit point, à Berlin, par exemple, d'opposer des candidats ouvriers aux candidats conservateurs 3, semblent bien prouver qu'à cette date le groupement de M. Stocker, exclusivement composé de travailleurs, était un essai d'organisation du

i stocker, op. cil., p. XXIV-XXVI.

« Stocker, op. cit., p. 21-23.

8 Gôhre, op. cil., p. 63.

quatrième Etat. Avec cette coquetterie qu'il met à démontrer l'unité constante de sa carrière, le célèbre agitateur s'en est depuis lors défendu ^; mais M. Paul Gôîire, dans son instructive histoire du mouvement social-évangélique, maintient avec de bons arguments le caractère nettement ouvrier du premier parti Slocker^.

Quoi qu'il en soit, à la suite de la loi d'exception du 21 octobre 1878, qui débandait les forces socialistes et comprimait le mouvement ouvrier, M. Stocker élargit peu à peu les bases de son parti : petits marchands, artisans, employés s'y présentèrent. Dans son premier recueil de discours, Chris llich-Sozial^ on observe qu'une harangue antisémite, prononcée le 5 janvier 1880, est adressée au « parti chrétien-social des travailleurs ^ » ; la suivante, du 4 février, est adressée au « parti chrétien-social^ ». Cette chute d'un mot marquait le terme d'une évolution, à laquelle deux années avaient suffi ; le mouvement Stocker était progressivement entré dans une voie nouvelle ; et du Stocker héroïque, c'en était peut-être fait.

C'est au lendemain de la loi contre les socialistes et parmi le retentissement des premiers succès oratoires de Stocker que le Conseil suprême

i D. ev. À'z., 1896, p. 35. •« La Christlich-Soziale ArbeUerparlei ct.iit, dès l'originî, une réunion des travaill urs avec d'autres classes pour triompher des égarements socialistes. > Cf. D. ev. A':., 1896, p. 229.

2 Gôhre, op. cil., p. 59-04. — Sur le cara' tère purement ouvrier du programme primitif de M. Stocker, voir aussi Naumann : Was heissl Christlich-Sozial? II, p. 34 (Leipzig, Deichert, 1896).

3 Stocker, op. cil., p. 168.

* Stocker, op. cit., p. 176.

évangclique de Prusse, dominé par les mêmes préoccupations que l'empereur et son chancelier, jugea bonde compléter le rescrit suranné de 1863^ exclusif de toute activité sociale de l'Eglise. Le nouvau rescrit, daté du 20 février 1879'^, interdisait aux pasteurs de s'occuper des problèmes sociaux, « auxquels, la plupart du temps, il sont fort peu initiés. » et expliquait qu'ils dépasseraient leur compétence en appuyant des pétitions en faveur des réformes sociales; mais on leur permettait, en revanche, « de mettre à profit leur expérience et leurs talents pour organiser des mutualités, des caisses pour la vieillesse et des caisses d'épargne, pour s'occuper des ouvrières, des enfants, des malades, de la salubrité des habitations, de la convenance des lieux de plaisir destinés aux travailleurs, ou de toute autre tentative d'une utilité générale [gemeinnutzig) pour le bien des classes ouvrières ». Remarquez cette dernière phra,se : elle est à deux tranchants. Spécimen par excellence du style officiel, qui signifie trop ou trop peu, elle permettra aux consistoires d'encourager ou d'entraver les pasteurs chrétienssociaux en alléguant, dans le premier cas, le bien des classes ouvrières, et, dans le second cas, l'obligation pour l'Eglise de ne rien tenter qui no soit d'utilité générale. Avec les interdictions qu'il promulguait et les libertés élastiques qu'il concédait, le conseil suprême, en somme, faisait sauter quelques mailles dans le lilct de précautions et

» Voir, sur ce rescrit de 1863, D. ev. A'-., 1896, p. 4L » Le texte en est rappelé dans D. ev. Kz., 1896, p. 42-43,

de réserves qui avait enchaîné jusque-là les pasteurs officiels épris d'action sociale. La coïncidence de ce fait avec la campagne antisocialiste qu'inaugurait le gouvernement n'échappa pointa l'opinion prussienne ; on devina la genèse politique du rescrit, et l'on en sut peu de gré aux autorités évangéliques, auxquelles généralement on enlève le mérite de leurs bonnes actions en disant qu'elles n'ont fait qu'être obéissantes et qu'on accable impitoyablement sous la responsabilité de leurs maladresses en déclarant alors qu'elles ont accepté d'être esclaves. Pour la première fois, en 1879, l'Eglise protestante était invitée, par qui de droit, à s'occuper des travailleurs; on réclamait, dans les hautes sphères, qu'elle se fit connaître à eux, et l'on entretenait ce vague espoir que son active charité, jointe à la justice répressive du gendarme, aurait raison du socialisme. M. Stocker souhaitait davantage pour son Eglise ; mais c'était là du moins un peu de ce qu'il souhaitait, puisqu'il voulait que l'Eglise eût un rôle, et qu'en fait le rescrit de 1879 lui en ménageait un.

Si les développements du parti chrétien-social transformaient ce groupement de prolétaires en une agglomération composite, M. Stocker, lui, se continuait : théocrate toujours, avec de moins grandes allures, mais avec une minutie plus exi-

géante. Et l'élargissement de son ambition, la ferveur de son antisémitisme, l'affermissement de ses liens avec le parti conservateur — sans parler, naturellement, de son action proprement religieuse — étaient autant de conséquences, immédiates ou lointaines, de cette impulsion théocratique qu'il renouvelait constamment en lui. M. Stocker voulait imprégner de christianisme la vie entière de l'Allemagne; et voilà pourquoi, sans abdiquer d'ailleurs son programme de revendications ouvrières, il se mettait à la tête du Mittelstand^ demi-plèbe et demi-bourgeoisie, courte mais tenace en ses ambitions, âpre au maintien de la propriété privée, mais détestant, dans les grandes fortunes, les ennemies victorieuses des petites — la même clientèle, en somme, qui, en 1895, installait les antisémites à l'Hôtel do Ville de Vienne ^

Aux applaudissements de ces adhérents nouveaux, M. Stocker s'exclamait que la question sociale, c'est la question juive ~ : affirmation qu'à peine il démontrait, car l'antisémitisme, chez lui, prenait immédiatement un caractère religieux. C'est en alléguant et en prouvant l'hostilité systématique, étrangement injurieuse, de la presse juive contre le nom chrétien et contre les institutions chrétiennes, que M. Stocker, auprès de Guillaume I", comme auprès du public, justifiait ses propres vio-

1 Sur cette introiîuction du Mittelstand, voir Sîôcker, D. ev. Kz., 1896, p. 291). 11 c-time, et voloutiers répète, que rhomnie de petit métier a bien souvent une situation plus dure que celle de l'ouvrier d'industrie {Chronik, 189G, p. 118).

2 Stocker, WacJiauf, evangelisches Volk, p. 591 (Berlin, libr. de la Stadlmission, s. d.) : «La question juive est devenue un Schibolet de la vie populaire.

lences ^ Mouvement de défensive confessionnelle, réaction violente contre l'antichristianisme des juifs, expression négative de ses convictions chrétiennes à lui Stocker, son antisémitisme trouvait, dans cette origine même, une limite; et l'on entendait le prédicateur dénoncer et réfuter ce qu'il appelait 1' « erreur antisémite », c'est-à-dire les théories qui poussent à la haine des races et qui, dès lors, impliquent un manque de déférence à l'égard de l'Ancien Testament ~. M. Stocker prétendait venger l'orthodoxie des attaques du journalisme, et voilà pourquoi son antisémitisme était passionné ; mais il la prétendait garder intégrale, avec toute la Bible, avec l'histoire de l'ancien peuple de Dieu, avenue de l'histoire chrétienne, et voilà pourquoi son antisémitisme était incomplet.

Et M. Stocker, enfin, qui ne voulait soustraire à la prise de Dieu rien de ce qu'il pouvait atteindre,

1 Accusé d'avoir attaqué dans une réunion publique, en 1880, le banquier Bleichrôdcr, M. Stocker écrivait à l'empereur : « J'ai, dans tous mes discours contre le judaïsme, déclaré publiquement que je n'attaque pas les juii's, mais seulement ce judaïsme frivole, athée, usurier, trompeur, qui est le malheur de notre peuple. Pour Berlin, il est évident aux amis de la patrie que l'esprit juif et l'esprit chrétie i s'y disputent l'empire : les juifs ou nous! » [D. ev. Kz., 1893, p. 371.) Id., p. 378-379, M. Stocker ln:i4e sur cette idée qu'aux juifs il est permis de tout attaquer et que, dès qu'on touche aux juifs, on est accusé d'intolérance. — Cf. son discours au Reichstag, le 4 mars 1896 : « Je ne comprend pas comment ces messieurs du côté gauche parlent constamment de ma fureur anlisémitiquc; que ne parlez-vous delà rage sémitique contre l'Eglise? » (Id., 1896, p. 118.)

^ Stocker W'ach'auf, p. S96, regrette les exagérations antisémites des Deulch-Sociale Blcitlcr: p. 602, il montre que l'erreur antisémite, comme l'erreur philosémite, repose sur une conception fausse de l'histoire. Cf. D. ev. K:., 1896, p. 81. — Sur l'antisémitisme de Stocker, voir aussi Gôhre, op. cit., p. 70-79.

devinait, apercevait même — tout conquérant est en quelque mesure un voyant — disséminée dans cet immense Berlin, une petite plèbe obscure, timide, insignifiante, sans ressort et sans initiative, n'ayant ni la force de la révolte, ni celle de la résignation consciente, souffrante et ne réfléchissant même point sur ses souffrances, ni bonne ni méchante, et s'affaissant avec une sorte de léthargie matérialiste le long des ornières de l'existence, partie languissante du corps social, point dangereuse à coup sûr, mais pitoyable à voir, foule sans opinion, et qui pourtant, dans nos régimes modernes, est l'un des facteurs impondérables de l'opinion. A ceux-là, qui sont vraiment les « petits », qu'importent les tribuns ? 11 leur faut de doux apôtres, des conseillers, des soutiens; ce ne sont point des organes qu'ils requièrent, ce sont tout simplement des soins. Stocker, pour eux, s'exerçait à la tendresse ; et, appropriant aux besoins d'une capitale les institutions de la Mission intérieure, il développait à Berlin, à partir de 1882, les organisations de la mission urbaine {Stadtmission), pêcheuse et guérisseuse d'âmes i.

Evoquons d'un coup d'œil ces divers paquets d'hommes et de femmes, dont Jésus redevenait le dieu et dont M. Adolphe Stocker était le prophète. Ouvriers attirés au christianisme par l'appât d'un programme social, boutiquiers ou petits bourgeois qui saluaient dans Jésus la première victime des Juifs, infortunés de toutes catégories, enfin, pour qui la souffrance était comme une profession, et

* Voir ci-dessous, chapitre v.

qui se remettaient à aimer la religion moins encore pour le bien qu'elle leur faisait que parce qu'elle cherchait à leur en faire : tels étaient les instruments de ce qu'on appela le mouvement de Berlin^. Leur variété d'origines, leur nombre encore médiocre, ne permettaient point à M. Stocker de les faire manœuvrer dans la mêlée politique comme une armée autonome et indépendante. Préoccupé pourtant de les y engager au plus tôt pour restaurer sans délai dans la vie publique le règne du christianisme, il offrit les troupes chrétiennessociales au parti conservateur, une infanterie à celte chevalerie. Tantôt par tradition de famille et tantôt par piétisme, les féodaux du « conservatisme» prussien ne séparaient point Dieu et la patrie, la chaire et le trône ; et, lorsque l'idéal théocratique de M. Stocker se présenterait au seuil de leur cerveau, il y trouverait peut-être des complices, atavisme, instincts, préjugés même, qui l'aideraient à pénétrer.

En ébauchant cette alliance, M. Stocker jouait une partie qu'il a mis quinze ans à perdre... Et les débuts en furent flatteurs : on traqua le socialisme et le libéralisme sur tous les domaines -. Sur le terrain politique, chrétiens-sociaux et conservateurs, dualité désormais uniliée, récoltèrent 40.000 voix à Berlin aux élections de 1881, 53.000 à celles de 1884, au lieu de 6.500 qu'en 1878 ils

1 Sur le mouvement de Berlin, on peut consulter Schùn : Die Geschichle der Berliner Ucve.fjung (Leipzig, Oberdôrfl'er, 1889).

'- Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 22 : le parti chrctien-social ne prit pas seulement position contre le socialisme, mais contre tout ce qui était libéral, anti-chrétiea.

avaient recueillies; ils relardèrent de dix ans la victoire du socialisme à Dresde et la lui disputèrent chaudement à Barmen ^ Sur le terrain religieux, ils attaquaient de front la domination de la théologie « libérale » ou de la théologie « de juste milieu » dans les conseils des communautés paroissiales ; les listes « positives », soutenues par eux, reprenaient le dessus - ; Guillaume I" s'en réjouissait, et Stocker rêvait d'une église évangéiique qui, plus indépendante de TEtat, soustraite à l'hégémonie de bureaucrates accessibles à toutes les variétés de libéralisme, laisserait à l'initiative des fidèles, c'est-à-dire à Finitiative de Stocker et de ses ouailles, le soin de surveiller et d« corriger, dans les chaires des temples et même des universités, les nouveautés théologiques. Ni le mécontentement du vieil empereur contre les manifestations provoquées à Londres par un voyage de Stocker, messager d'antisémitisme ^ ; ni l'impression fâcheuse produite par une déposition du prédicateur, rendue en justice sous la foi du serment, et dont un détail fut reconnu inexact ^ ; ni l'acharnement

1 Gôhve. op. cit., p. 81. — Stocker, Dreizehn Jahre Hofprediger und Politiker, p. 36-37 (Berlin, Sladtmission, 1893) donne des chiffres intéressants sur le progrès des tendances conservatrices à Berlin, entre 1878 et 1884 ; p. 39, il raconte quen mars 1888 l'empereur Guillaume I" aurait dit : « Le mouvement berlinois a au moins apporté 50.000 voix conservatrices. » D. ev. Kz., 1896, p. b3, Stocker raconte les efforts ou les victoires du christianisme social à Dresde et à Barmen.

- Stocker,!), ev. Kz., 189G. p. 23. — Cf., sur le concours prêté par M. Stocker à la victoire des positifs à Berlin, les déclarations de M. Kirras au congrès libéral du Protestantenverein {Chronik, 1896, p. 179;.

3 Stocker, Dreizehn Jahre, p. 39-40.

* Voir les e.xplications de Stocker, Dreizehn Jahre, p. 42-44.

souvent odieux avec lequel la presse hostile, qualifiant de faux témoignage ce qui pouvait n'être qu'une inadvertance, criblait Stocker de boue, de cette boue qui souille lors même qu'elle ne s'attache pas, ni les intrigues de tout genre, entin, dont on essayait de l'envelopper, ne prévalaient contre la virile énergie du tribun. Il voulait un rôle universel et savait fort bien unifier ses multiples rôles: directeur de la mission urbaine, il incarnait la charité chrétienne ; chef du parti chrétien-social, il incarnait la justice chrétienne ; champion des intérêts orthodoxes, il incarnait la foi chrétienne ; membre de la Chambre prussienne depuis 1879 et du Reischtag d&puis 1881, il voulait incarner la politique chrétienne.

C'est cette dernière prétention qui mit en conflit M. Stocker et M. de Bismarck. Le chancelier de l'Empire avait volontairement égaré, dans les oubliettes de sa longue mémoire, les raisonnements antisémites et les hymnes à l'Etat chrétien que, du haut de la tribune parlementaire, il avait autrefois commis *. Sa pensée réaliste avait émigré dans un domaine plus pratique ; et devenu dompteur de Parlements, il faisait consister la politique à repétrir de ses propres mains les partis avec lesquels il voulait gouverner, semblable à l'auteur dramatique qui tient compte de la réalité, mais qui, pour

1 « J'accorde aux Juifs tous les droits, mais non point celui d'exercer une haute fonction dans un Etat clirétien... Je crois que la réalisation de la doctrine chrétienne est le but de l'Etat. » Ces doux phrases résument le discours que M. de Bismarck, député, prononçait au parlement de Francfort en 1847. Voir Ludwig Jacobowski : Der christliche Staat und seine Zukunft, p. 219 (Berlin, Duncker, 1894).

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