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J6 L ALLEMAGNE RELIGIEUSE

en être plus sûrement le maître, revendique le droit de la créer à nouveau. Changez l'individualité de l'un des personnages, la pièce se disloque : M. de Bismarck tenait à la cohésion de ses pièces et ne tolérait pas que des comparses indiscrets modifiassent, dans la coulisse, la physionomie des personnages, c'est-à-dire des partis. Or il unit un jour les conservateurs et les libéraux dans une commune majorité gouvernementale, et, sous le nom de Cartell^ il tenait à la faire vivre. M. Stocker entretenait, au sujet du parti conservateur, des visées précisément inverses de celles du chancelier: il le voulait chrétien-social, et M. de Bismarck le faisait s'acoquiner avec des libertins ; il le voulait antisémite, et M. de Bismarck l'associait à une tactique que la presse juive approuvait ; il le voulait chrétien tout court, et le Cartell^ tel que le réalisait M. de Bismarck, était la négation même d'une politique chrétienne ^ Sur le damier de l'Allemagne parlementaire, il y avait donc un pion que M. Stocker et M. de Bismarck cherchaient à promener en sens divergents, et qui pis est, le chancelier soupçonnait le pasteur d'y prétendre introduire en tapinois un pion nouveau, une sorte de Centre évangélique, parti mi-politique, mi-religieux, comme l'était le Centre catholique. M. de Bismarck avait trop d'un Centre, et il avait assez des prédicants^.

• Sur les dispositions de M. Stocker à l'égard du Cartell et de toute politique d'alliance entre conservateurs et libéraux, voir Slcicker, Wach'auf, p. 589, et Dreizehn Jahre, p. 17-28.

3 Sur les dispositions de M. de Bismarck à l'égard des « longues redingotes », des a redingotes de pasteurs », voir Stocker,

C'est sur ces entrefaites que M. Stocker, le 28 novembre 1887, dans une réunion demeurée célèbre sous le nom de réunion Waldersee, rencontra le plus beau succès et sans doute le plus grand malheur de sa vie. Devant un vaste auditoire, qui semblait rassemblé pour fêter les fiançailles entre la mission urbaine et certains cercles dévots de la cour de Prusse, une voix princière s'éleva. « En présence des tendances d'un parti anarchiste et incroyant, disait l'orateur, la plus efficace défense du trône et de l'autel consiste à ramener l'homme incroyant au christianisme et à l'Eglise, et par là, à la reconnaissance de l'autorité légale et à l'amour de la monarchie. Il faut, pour cela, mettre en valeur la pensée sociale chrétienne avec plus d'insistance qu'on ne l'a fait jusqu'ici K » Ce chrétien-social qui se révélait n'était autre que le jeune prince Guillaume, qui devait, l'année suivante, prendre la couronne impériale.

Combien immense fut l'effet de ces paroles, de quel débordement d'injures M. Stocker fut l'objet dans les journaux dévoués au chancelier ou soumis aux influences juives, avec quel acharnement on dénonça le complot du bigotisme [Miickerci und Stuckerei) contre l'hégémonie des Hohenzollern -: le récit mérite d'en être lu dans la dernière

Dreizehn Jahre, p. 5. Id., p. 29-30, Stocker nie qu'il ait jamais voulu fonder un Cenlro.

1 Le texte de ce discours est rappelé dans la Clu-onilc, 1890, p. 219.

- Le Korrespondent de Hambourg expliquait que, lorsque les partis ecclésiastiques sont tout-puissants à la cour, le prestige des Ilohenzollern est en baisse; la Post, sons la plume du baron de Zedlitz, signalait la levée de tous les cercles Oclairés contre la

brochure de M. Stocker : Treize Ans à la Cour. Les manœuvres hostiles furent victorieuses, et dans cet opuscule on peut suivre les déceptions successives de l'écrivain : l'évolution qu'inaugura Guillaume II, en 1888, vers la politiquedu Cartell^; l'adhésion plus notoire qu'il y donna en 1889, la défense faite à M. Stocker de continuer son activité politique; et sa retraite finale, en 1890, de ses fonctions de prédicateur de la cour ~. De cette avalanche de désillusions, le résultat seul doit ici nous intéresser: la politique chrétienne-sociale, qui, en 1878, avait aspiré, vainement d'ailleurs, à pénétrer au Parlement en ne comptant que sur elle-même, sur Dieu et sur les ouvriers, et qui pendant les dix ans qui suivirent, désireuse d'un ascendant immédiat, avait fait appel, dans le pays, aux catégories d'électeurs les plus diverses, et dans le Parlement, au parti conservateur, fut tour à tour évincée, entre 1887 et 1890, des couloirs du Parlement, des antichambres du chancelier, de la chapelle du palais impérial.

Que si M. Stocker, à ce tournant de sa carrière, vous faisait l'effet d'un vaincu, détrompez-vous: il est encore un vainqueur. Par une coïncidence édifiante, véritable leçon de désintéressement et de détachement, ces années 1889 et 1890, qui détruisirent à jamais une partie des espérances politiques de M. le pasteur Stocker, marquèrent

Muckerei et la Stô'ckerei, et accusait la Stadtmission de n'être qu'un prétexte pour engager le princo dans un parti polilique... (Voir Stocker, Dreizelin Jahre^ p. 1-17).

I Stocker, Dreizehn Jahre, p. 17-28.

» Voir Stocker, Dreizehn Jahre, p. 46-53.

en même temps l'époque culminante de ce qu'on a qualifié, non sans quelque impropriété, le « socialisme » des Hohenzollern. Depuis 1881, le césarisme et le parlementarisme avaient commencé de concourir entre eux pour doter TAllemagne d'une législation sociale : Guillaume P'", dans plusieurs messages remarqués, avait réclamé la « guérison des maux sociaux » et un « développement positif du bien-être des travailleurs » ; et ces lignes, adressées à son parlement, étaient moins l'expression d'un vœu que la définition de son devoir d'empereur, que son parlement lui devait permettre de remplir. Se piquant de continuer Taïeul, et jaloux d'apparaître aux yeux de l'univers comme le deus ex machina qui dénouerait le problème social, Guillaume II, à la date du 4 février 1890, expédia au cbancelier de l'Empire et au ministre des travaux publics ces fameux rescrits sociaux que Manning, peu de jours après, saluait comme « l'acte ie plus sage et le plus digne qu'eût fait un souverain de notre époque ». « J'ai annoncé dès mon avènement, écrivait le jeune empereur, ma décision de poursuivre le développement de notre législation dans le sens que mon grand-père, qui repose en Dieu, a luimême marqué, en s'occupant, dans l'esprit de la morale chrétienne, de cette partie du peuple qui est économiquementlaplus faible ^ » Etlel5marsl890, M. de Berlepsch, ouvrant la conférence internationale de Berlin, proclamait au nom de son maître

' On peut lire ces divers rescrits impéraiux dans Nilcel : Die soziale Gesetzfjebitnq des deulschen Reiches, p. b et suiv. (Munster, Schôningh, 1893).

que chercher une solution de la question ouvrière n'est point seulement un devoir de charité, mais aussi un devoir de gouvernement. Or, si l'on veut trouver à ces déclarations un commentaire historique anticipé, qui en donne la genèse en même temps que le sens, c'est à deux sources qu'il faut recourir: d'une part, les nombreux documents législatifs et écrits théoriques émanés, depuis 1848, du parti catholique allemand ^; d'autre part, cette littérature plus restreinte qui, depuis 1878, portait la signature ou trahissait l'inspiration du pasteur Adolphe Stocker. Porte-drapeau de l'idée sociale-évangélique, on le congédiait, en l'accusant d'avoir ravalé cette idée parmi les intrigues du parlement; mais c'est elle qui dictait les actes de l'Etat '2 ; soustraite à la disgrâce du leader qui l'avait révélée et du parti qui se réclamait d'elle, il semblait qu'elle eût acquis un partisan suprême, qui l'érigeait en idée nationale ^.

En outre, pour le service de sa politique, Guillaume II demandait le concours de l'Eglise évangélique, et le conseil suprême, toujours docile,

1 On consultera très utilement, sur l'activité sociale du parti catholique allemand, que nous espérons étudier plus tard : Johannes Wenzel, Arheiterschulz iind Centrum mit BerlicksichliguriQ der ûbrifien Parleien (Berlin, imprimerie de la Gevmania, 1803), et les écrits de M. Kannengieser (Paris, Lethielleux).

2 M. Stocker, d'ailleurs, passant outre à sa disgrâce, élaborait, en 1891, le programme d'une « association sociale-monarchique » et rendait hommage à Guillaume II dans sa brochure: Sozialdemok7'aile und Sozialmonarchie, p. 23 (Leipzig, Grunow, 1891).

3 Voir, à l'appui de cette remarque, Stocker, D. ev. Kz., 189G, p. 53. — L'ensemble de la législation sociale de l'Empire allemand jusqu'en 1893 a été exposé dans un opuscule, court et précis, de M. Nikel : Die soziale Geselzgebung des deulschen Reiche^ (Munster, Schoningh, 1893).

rédigea une réponse conforme le 17 avril 1890. Nous avons dit entre quelles digues le rescrit de 1879 avait canalisé l'activité sociale des pasteurs : depuis onze ans, des fissures s'y étaient produites ; les premiers succès de M. Stocker avaient suscité des émulations, et de-çà, de-là, à travers l'Empire, des ecclésiastiques s'essayaient à l'imiter, tantôt pour faire pièce au catholicisme social et tantôt par amour du Christ. On discutait volontiers, dans les synodes, l'attitude qui seyait aux ministres de l'Evangile en face de la crise sociale ; et les opinions s'entre-choquaient, les uns soutenant que l'Eglise, ouverte à tous, doit s'imposer la plus grande réserve, etles autres objectant qu'abandonnée par beaucoup, elle doit les reconquérir en avisant à leurs besoins. On débattait aussi sur la façon de combattre le socialisme i; les timidités correctes professaient que la chaire est la seule tribune où l'Evangile puisse être étalé, et les audaces bouillonnantes, pressées d'affronter les erreurs du dehors, flétrissaient cette théorie comme le voile d'une lâcheté. La voix du conseil suprême domina bien vite le bruit de ces colloques ~. Après avoir rappelé que l'Eglise n'a

' M. Môller, surintendant pour la province de Saxe prussienne, dans une conférence faite en 18S6, admettait l'activité sociale des pasteurs, mais comme quelque chose d'étranger à leur ctiarge propre ; et, sans faire une règle aux pasteurs d'intervenir dans les réunions publiques d'un caractère social, il disait que cette intervention serait précieuse si les pasteurs étaient assez préparés {Das ausseramtliche Leben des Geistlichen, p. 22 et 25, Wittenberg, Herrosé, 1886). —La question demeure toujours discutée ; voir Schultze : Die Frage der evangelisclien Ai'beiiervereine (Leipzig, Wigand, 189S).

* Le texte de ce rescrit est rappelé dans D. ev. A's., 1896, p. 53-55.

point mission de trancher la question sociale onde prendre position en faveur d'un système économique, « soitproposé, soit en vigueur^ » — phrase qui déchargeait les pasteurs de l'obligation parfois ingrate de défendre l'ordre existant ; — le conseil leur adressait deux invitations très nettes. Théoriquement, ils devaient se faire les avocats du quatrième Etat. « La protection du bien-être matériel des travailleurs et de leur famille, disait le rescrit, est une des conditions préalables pour le relèvement de leur vie matérielle et morale. L'Eglise doit faire en sorte que les besoins légitimes des travailleurs reçoivent satisfaction, que des mesures soient prises contre l'exploitation abusive de leurs forces et des forces de leur famille, que les classes possédantes, par d'activés mesures préventives, empêchent le fossé de se creuser entre elles et les classes pauvres, et qu'on fasse des efforts poar le combler. » Pratiquement, les pasteurs étaient conviés à sortir de leurs temples pour lutter contre le socialisme « qui, des mines et de l'industrie, se répand dans les métiers, à la campagne, parmi les domestiques » ; le rescrit ordonnait que « partout otj cela serait possible, dans les villes comme à la campagne, on fit effort pour que l'ecclésiastique, dans des réunions libres et contradictoires, se montrât aux travailleurs et détruisît les préjugés. » Et, conformément à ces tendances, le synode général de 1891 recommanda aux pasteurs de prêter attention au mouvement socialiste et de répandre la doctrine des saints livres sur la propriété et le travail ; il ajouta, même, que l'enseignement théologique des universités ne devait

pas négliger « le point de vue social de FEcriture * ».

C'était la vie publique ouverte à l'Eglise prussienne : on la poussait à risquer des sorties, à tenter des trouées, comme l'avait fait depuis longtemps, sous les regards jaloux de M. Stocker, le catholicisme rhénan. En 1878, au moment où M. Stocker avait commencé sa campagne, le mouvement évangélique-social n'avait point encore dépassé la phase académique; l'année 1890 marquait le plein épanouissement de ce que nous en appellerions volontiers la phase ecclésiastique. A cette môme heure d'histoire, Léon XIII promulguait son encylique sur la condition des ouvriers. La religion chrétienne, qui parfois s'attardait encore, timide, dans la douce moiteur des chapelles, ou qui grelottait, miséreuse, dans la nudité des temples, était mise à l'air libre, en plein soleil, par le double vouloir du Pape et de l'Empereur. De ces deux vouloirs, le premier seul devait durer 2.

1 Voir Chronik, 1892, p. 16-17. — En revanche, le 18 juin 1890, le consistoire de Brunswick publiait encore un arrêté fort timide, relatif à l'attitude sociale des pasteurs: on en trouve le texte dans Schall, Die Socialdemokratie in ihren Wahrheiten und li-rlhumern und die Stellunq der protestantischen Kirche zur sor.ialeii Frage, p. 28S-2SS (Berlin, Staude, 1893). Et en cette même année 1890, à la sixième conférence générale luthérienne, tenue à Hanovre, le rapport sur la position du luthéranisme à l'égard de la question sociale était hostile aux tentatives sociales des pasteurs (Schall, op. cit., p. 293-294).

2 Le moment était proche où, suivant l'expression de M. Stocker, «pendant que, législativement, on réalisait les pensées chrétiennes-sociales, on combattait par tous moyens le mouvement chrétien-social » {D. ev. Kz., 1896, p. 281).

En donnant ainsi la consigne de l'action sociale, le conseil suprême évangéliqiie répondait excellemment à un état d'esprit et à un besoin d'âme qui devenaient de plus en plus fréquents parmi les jeunes pasteurs. On eût dit que la génération qui vieillissait avait dépensé tout son enthousiasme, épuisé toute sa ferveur, à réaliser d'abord, et puis à contempler une fois réalisé, l'idéal patriotique d'une Allemagne unifiée ; au surplus, à l'époque oiî elle avait fréquenté les universités, l'enseignement de l'économie politique, qu'incarnaient alors les grands noms d'tlildebrandt et de Roscher, reposait inconsciemment sur le postulat du libéralisme économique, et était plutôt une école de « laisser faire » qu'une école d'action sociale. Mais avec le temps, une jeunesse avait mûri, dont l'idée de patrie, devenue, par le fait même des victoires, moins exigeante et moins absorbante, ne suffisait plus à remplir le cœur, et qui voulait le bonheur du peuple allemand comme les pères en avaient voulu la grandeur; et pendant qu'elle apprenait la théologie, les échos du socialisme de la chaire, répandu depuis vingt ans par Wagner et ses disciples i, s'égaraient au milieu

1 Si l'on est curieux de savoir conîment a rayonné cet ensei- 42;nement, et quel rôle il a joue dans la vie allemande contemporaine, on n'en saurait trouver une indication plus précise, ni

d'elle, perçus tout de suite et retenus avidement: dans les universités allemandes, les murs ont des oreilles, et les étudiants aussi. Ce jeune clergé protestant eut un moment d'ivresse lorsqu'il lui parut, en 1890, que la science économique et l'Eglise évangélique, de concert, le poussaient au relèvement des masses. Ne perdons point de vue, désormais, cette alliance, toujours plus consciente et toujours plus visible, de la science et du protestantisme social : elle aura des conséquences que nous indiquerons en leur lieu.

Observons aussi que c'est en faveur du quatrième Etat, surtout, que le rescrit de 1890 réclamait l'action de l'Eglise ; et les applications du christianisme social qu'il comportait se rapprochaient davantage des premières créations de M. Stocker que de ses créations subséquentes : les travailleurs [Arbeiterstand), beaucoup plus que le Mittelstand, étaient désignés aux caresses de l'Eglise. Si bien que ce rescrit était plutôt une victoire du Stocker de 1878 que du Stocker ultérieur ; et l'on peut dès à présent comprendre pourquoi le mouvement provoqué par le rescrit se produira fréquemment à côté de ce second Stocker et finira par s'écarter de lui.

C'est aux cercles évangéliques de travailleurs que profita tout d'abord le déchaînement des ardeurs sociales ^. Lorsque, en 1882, la piété sectaire d'un mineur de Westphalie avait fondé

mieux éclairée par des observations personnelles que dans uiv travail de M. Théodore Ruyssen, publié, de septembre à urv Tembre 1896, dans la Revue politique et parlementaire. ' Sur ces cercles, voir Gôhre, op. cit., p. 108-134.

le premier de ces cercles, il était loin de penser qu'un jour un mouvement ouvrier en sortirait ; et ce n'est point au capitalisme, mais à l'ultramontanisme, qu'il désirait opposer un épouvantail. Il assurait aux membres de ces groupements confessionnels d'honnêtes plaisirs, des conférences instructives, et je ne sais quelle vaccination contre le « jésuitisme », d'autant plus sûre que les jésuites étaient sévèrement expulsés de l'Empire : les préoccupations sociales étaient reléguées à l'ai*rière-plan i. Elles en furent retirées peu à peu par un théologien de Mûnchen-Gladbach, M. Weber, disciple de M. Stocker ; et elles prirent dans la vie des cercles une place plus considérable à mesure que, dans l'Empire, ces groupements se multipliaient. Le rescrit de 1890 fut pour cette évolution une aide décisive : il n'y avait, en 1888, que 70 cercles; ils étaient, en 1891, 220, et le chiffre des adhérents avait passé de 20.000 à 63.000 -.

Pratiquement, les cercles évangéliques de travailleurs étaient un terrain des plus opportuns pour l'application du rescrit dans l'Eglise prussienne. Mais l'activité sociale, oii les jeunes pasteurs étaient novices et les vieux plus novices

1 Sur la fondation du premier de ces cercles à Gelsenkirchen, en 1882, par le mineur Fischer et l'instituteur Bischof, voir Weber, Praklische Anweisung zur Deorundung und Leitunq evangelischer Arbeiiervereine (Leipzig, I3raun, s. d.). C'est grâce à M. Bischof que la préoccupation sociale n'était pas absolument bannie de ce premier cercle; le but essentiel était un but de résistance anticatholique. Cf., sur le caractère anticatholique des premiers cercles, Wurster: Die Lchre der inneren Missio?i, p. 113 et zil-2UQ.

" Voir Gôhre : op. cit., p. 119. Il y avait, en 1896, 350 cercle» et 80.000 membres.

encore, réclamait des études théoriques, une maturation, et je n'oserais dire une doctrine, mais du moins un système d'indications et un certain examen des tactiques : la création des congrès évangéliques-sociaux*, dont le premier eut lieu en mai 1890, pourvut à ces besoins. M. Stocker en fut le principal initiateur ; avec une complaisance dont la loyauté ne s'est jamais démentie et qui fut blâmée pourtant par certains organes conservateurs strictement orthodoxes -, il ouvrit ces congrès à toutes les nuances théologiques et politiques de l'Eglise évangélique. La composition du comité directeur traduisit cette impartialité. On eut annuellement l'occasion piquante de voir assis côte à côte, sur la même estrade, associés par les mêmes visées sociales, des duellistes en thcologie que la question du symbole mettait constamment aux prises ; et une fois, à Francfort, l'inélégante saillie d'un orateur orthodoxe contre M. Adelphe Harnack fut vertement désavouée par les amis de M. Adolphe Stocker 3.

Ces congrès fort éclectiques se proposaient « de rechercher sans préjugés les conditions sociales du peuple allemand, de les apprécier d'après la norme des exigences morales et religieuses de l'Evangile, et de rendre celles-ci plus fructueuses

1 Sur les congrès évangéliques-sociaux, voir Gôhre : op. cit., p. 135 162.

2 Voir, sur cette défaveur auprès d'un certain nombre de conservateurs, Stocker: D. ev. Kz., 1S96, p. 281.

3 Sur cet incident, provoqué par le pasteur Weicker, voir la Ckronik, 1894, p. 192, 281 et 331 : Stocker se plaignit de cet incident et continua de maintenir qu'entre protestants de diverse» nuances l'union sur le terrain social était possiLle.

et plus efficaces pour la vie économique actuelle* ». On débuta, comme il était naturel, par des tâtonnements. Il y avait d'un côté les « stôckeriens », qui, toujours obsédés par les ambitions de leur chef, n'auraient pas été fâchés que les congrès devinssent le point de départ d'une action politique et parlementaire au profit du christianisme social 2. Et, d'un autre côté, l'école de M. Sulze, pasteur à Dresde, réclamait que l'action chrétiennesociale se laissât encadrer dans une organisation rajeunie des communautés évangéliques ^. La communauté comprenant cinq mille âmes au plus, divisée et subdivisée savamment, répartissant entre l'élite de ses membres la garde assidue de tous les autres, et, tout en haut, son pasteur répandant l'esprit évangélique-social à travers ces canaux et sous-canaux bien agencés, et par lesquels toutes les maisons de la paroisse seraient, si l'on ose dire, desservies: telle est l'originale conception de M. Sulze ^ ; il en a fait l'application dans un faubourg de Dresde ; et d'après lui, comme d'après beaucoup de théologiens libéraux, l'Eglise évangélique, laissant au papisme le soin de poursuivre des améliorations économiques, en devait poursuivre exclusivement la condition préa-

i Gôhre, op. cit., p. 144.

* Gôhre, op. cit., p. 153.

3 Au sujet des conceptions de M. le pasteur Sulze, voir son livre : Die evangelische Gemeinde (Gotha, Perthes, 1891).

^ Sulze, op. cit., p. 114-126. — Entre autres critiques de ?es idées, on peut lire celle qu'en a donnée M. Seydel: Wie çjewinnt die evangelische Kirche ihre verlorenen Glieder wieder? p. 17-19 (Berlin, Haack, 1895). — Cf. Uhlhorn: Vie kirchliche Armenpflege in ihrer Bedeutung fur die Gegenwart, p. 41 (Gôttingue, Ruprecht, 1892).

lable, c'est-à-dire la formation évangélique-sociale des âmes. Pour orienter le congrès évangéliquesocial, oscillant entre ces diverses tendances, l'influence de M. Paul Gôhre fut souveraine.

Au mois de juin 1890, au lendemain môme du premier congrès, M. Gôhre, candidat en théologie, revêtait un bourgeron et s'en allait travailler dans une usine de Chemnitz. Il y passa trois mois, regarda tout, écouta tout. Des spectacles qu'il eut sous les yeux, il conclut que la grande industrie créait à la masse des travailleurs un régime d'existence incompatible avec l'observation même de la morale ; que la famille ouvrière était détruite par les conditions économiques ; et qu'un certain nombre de ménages, pour ajouter à leurs salaires le supplément indispensable, devaient soumettre leurs enfents à la promiscuité, fréquemment renouvelée, d'ouvriers et d'ouvrières célibataires [Schlafbiirschen)^ admis, pour quelques pfennigs, à partager la commune couchette du planchera Tous socialistes en bloc, non par adhésion doctrinale, mais parce que les socialistes leur proposaient une organisation et une représentation ~ ; tous respectueux de la personne de Jésus, parfois considéré comme une première ébauche de Bebel ; et tous, enfin, rendant à l'Eglise évangélique oubli pour oubli 3 : c'est là ce que M. Gôhre put induire de leurs propos. Il raconta lui-même, dans un livre qui fit du bruit, son commerce avec ce prolétariat

' Gôhre, Drei Monate Fabrikarbeiter iind llandwerksbursckey p. 12-39 et 191-211 (Leipzig, Grunow, 1891). 2 Gôhre, DreiMonale, p. 127, 135 et 142. * Gôhre, Di^ei Monate^ p. 142-190.

à demi sauvage, engrais vivant qui, dans la plupart des grandes villes, a recouvert le vieux terreau chrétien, et sur lequel fleurissent, d'un éclat parfois inquiet, les merveilles de nos civilisations scientifiques. Au terme de son récit, M. Gôlire se reportait vers les congrès évangéliques-sociaux dont il était le secrétaire général ; et, fort de son expérience, il leur assignait cette double mission de révéler aux classes éclairées et à l'Etat, en la confrontant avec l'idéal chrétien, la situation des travailleurs, et de guider la sollicitude des pasteurs pour le relèvement de ces misères, d'être tout ensemble, en deux mots, une tribune pour l'opinion et une école pour le clergé ^.

Tandis que certains amis de M. Stocker eussent fait dégénérer le congrès en un vestibule du Reichstag et certains amis de M. Sulze en une conférence d'organisation paroissiale, M. Gôhre eut le grand honneur d'en énoncer et d'en faire appliquer la vraie définition 2, Il y fit rattacher une série d'institutions utiles : un bureau de renseignements pour l'activité évangélique-sociale, une collection de brochures évangéliques-sociales, des cours évangéliques-sociaux enfin, créés à l'imitation des cours pratiques sociaux de l'abbé Hitze^. La patience allemande est d'une telle longueur, et plus encore d'une telle densité que l'on peut,

1 Gôhre, Drei Monate, p. 221.

2 11 demeure néanmoins inexact de dire, comme l'a prétendu la Konservalive Korresporidenz, en octobre 1895, que les congrès évangéliques-sociaux ont été commencés à l'instigation du livre de M. Gôhre (Harnack et Delbruck, Evangelisch-Sozial, p. 108. Berlin, Walther, 1896).

3 Gôhre, Die evangelisch-soziale Uewegung, p. 148-149.

en très peu de jours, devant des auditoires qui donnent douze à quinze heures d'attention, ramasser une série de leçons extrêmement variées, confiées à des professeurs divers, sur l'ensemble des questions économiques. C'étaient là comme les annexes des congrès évangéliques-sociaux. Quant aux congrès eux-mêmes, dont le septième s'est tenu en mai dernier, ils étaient le rendez-vous d'intelligences d'élite : M. le professeur Kaftan essayait d'y préciser les rapports du christianisme et de l'économie politique (1893), et M. le professeur Harnack, à demi fasciné par les idées de M. Sulze, faisait revivre le tableau des primitives communautés chrétiennes, organisées pour le bien social de leurs membres en même temps que pour leur bien religieux (1894). M. le professeur Cremer traitait du rôle que doit jouer la question sociale dans la prédication (1894), et M. le professeur Adolphe Wagner apportait un exposé critique du programme socialiste (1892). M. le pasteur de Bodelschwingh, mentor de la philanthropie protestante, parlait des logements ouvriers (1890), et M. de Massow, dont le livre : Réforme ou Révolution^ fut, en 1894, très remarqué, développait les devoirs de l'Etat envers les ouvriers qu'il emploie (1895) ; M*"" Gnauck-Kûhne, qui pour mieux apprécier la condition des travailleuses s'est faite cartonnière quelque temps durant i, introduisait au congrès les revendications féministes (1895), et

1 M"" Elisabeth Gnanck-Kûhne, née en 1852, a consigné les résultais de ses expériences ouvrières dans son opuscule; Die Luge der Arbeiterinneii in der Uerliner Papiev-Industrie (Leipzig, Duncker, 1896); elle a joué uu rôle important au début de 18'JG,

M. Stocker était toujours sur la brèche, aimant ces interventions oratoires qui ressemblent à des assauts ; économistes, théologiens, hommes d'oeuvre, s'éclairaient mutuellement ^ et les délégués des cercles évangéliques d'ouvriers se plaisaient à tenir leurs propres assemblées annuelles à la porte de ces congrès imposants, les séminaires de Faction à côté des meetings de la pensée.

Mais, parmi cette armée sociale-évangélique qui s'instruisait dans les congrès et manœuvrait dans les cercles, on vit peu à peu deux ailes se former, bifurcation qui fut le prélude d'une crise. En face de JM. Stocker, un pasteur de Francfort-sur-le- Mein, Saxon d'origine, M. Frédéric Naumann, arborait lentement un drapeau de nuance inédite. Il était escorté, poussé même, par ceux qui se qualifiaient les « jeunes » ; mais jamais ne furent oubliées, à aucun moment de ce schisme, la politesse et la déférence dues à M. Stocker ; et la croissance de ce parti nouveau resterait incomprise, si l'on y voyait, purement et simplement,

dans la grande grève des confectionneuses de Berlin {D. ev. Kz., 1896, p. 221). Quant à sa conl'érence faite au Congrès d"Erfurt en 1893, elle a été publiée sous ce titre : Die sociale Lcnje der Frau (Berlin, Liebmaun, 1895). — Cette intervention du féminisme dans les congrès évangéliques-sociaux choqua quelques représentants du protestantisme social, entre autres M. de Nathusius, qui ne vint point à Erfurt {D. ev. Kz., 1895, p. 213-214).

1 Le pasteur Otto Kraft, dans un opuscule intitulé : Die Earmonie der sechs ersten evangelisch-socialen Congresse (Halle, Regel, 1896), a montré, non sans optimisme, l'homogénéité d'esprit et de conclusions des six premiers congrès. — Voir aussi, sur ces congrès, Naumann : Was heisst Christlich-Sûzial ? Zweites Heft, p. 1-13 (Leipzig, Deichert, 1896).

un symptôme de cette impatience grossière que mettent parfois les jeunes gens à creuser la fosse des vieillards : il y avait, entre ces « jeunes » et ]\î. Stocker, et plus encore entre eux et les amis de jNI. Stocker, une divergence de tendances et de désirs. L'ancien prédicateur de la cour, en dépit de ses nombreuses difficultés, demeurait un homme politique ; en dépit des déceptions que lui avaient inlligées la plupart de ses amis conservateurs par leur accession au défunt Cartell de M. de Bismarck, il demeurait un membre assidu du parti conservateur ; le programme qu'il élaborait en 1891 pour la « réunion monarchique-sociale » rendait plus notoires encore les liens qui l'unissaient à cette fraction * ; et l'on put croire, en décembre 1892, que ces liens étaient réciproques, lorsqu'elle admit, dans son propre programme de Tivoli, la plupart des revendications chrétiennes-sociales de M. Stocker ~. Or, cette alliance à laquelle il était enchaîné par son besoin de jouer un rôle politique comportait des rançons. Si le christianisme social s'attachait au « conservatisme » prussien, il devait tout d'abord refuser son concours à la formation de groupements ouvriers indépendants, qui permettraient aux prolétaires d'organiser eux-mêmes la défense de leurs intérêts et le succès de leurs revendications ; il devait en second lieu laisser de côté la question des contrats agraires et des

1 stocker, Sozialdemokratie und Sozialmonarchie , p. 30-32 (Leipzig, Grunow, 1891).

2 Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 93-94. — On trouvera le texte complet du programme de Tivoli dans liabermann: Chrislenlum und Slaat, p. 70-72 (Leipzig, Grunow, 1893).

ouvriers agricoles, essentiellement déplaisante pour la féodalité conservatrice; il devait enfin adapter aux maximes de ce groupe politique son attitude à l'endroit du socialisme. Voilà le triple sacrifice que les « jeunes » ne voulaient ni ne pouvaient faire.

M. Gôhre leur enseignait que les masses appréciaient, dans le socialisme, un instrument d'organisation ouvrière,, et que le christianisme devait tenir compte de cette leçon K II développait, au congrès social-évangélique de 1894, de concert avec M. Max Weber, professeur à l'université de Fribourg-en-Brisgau, les résultats d'une vaste et curieuse enquête sur la situation de la plèbe rurale 2 ; et les grands propriétaires terriens du parti conservateur, tout disposés naguère à montrer aux ouvriers des villes une bienveillance dont les industriels seuls payaient les frais, protestaient au contraire et se rebellaient dès que le christianisme social prétendait s'interposer entre eux et les travailleurs des campagnes ". M. Naumann, enfin, dans les congrès évangéliques et dans les meetings socialistes, dans ses écrits d'économie cliré-

1 Gôhre, Dt'ei Monate Fabrikarbeiier, p. 142 et 214. C'est au même point de vue que M. Naumann envisage le socialisme, — • comme un effort d'organisation, non comme un système utopique {Einige Gedanken ûber die Grilndung christlich-socialer Vereine, p. 10. Berne, Siebert, 1896).

2 Voir Chronik, 1894, p. 18.^. — Pour cette enquête, des questionnaires avaient été envoyés à 15.000 ecclésiastiques et des réponses par 1.100. — A la suite du congrès de Francfort et du rapport de M. Gôhre, la Schlesische Zeitiing et d'autres journaux conservateurs déplorèrent les attaques du rapporteur contre la grande propriété, appui du trône [Chronik, 1894, p. 236-237).

3 Sur le programme agraire des « jeunes », voir Naumann : Was heisst Chvintlich-Sozial, II, p. 64-112.

tienne et dans son journal la Hilfe^ créé en 1894, exposait les bienfaits de l'agitation socialiste en même temps que les faiblesses de l'idéal marxiste ; il justifiait le principe même d'un parti purement ouvrier ; il en étudiait avec sympathie les programmes et les congrès, épiant l'acheminement de la démocratie socialiste vers une politique « plus pratique, plus utile au peuple », et laissant aux « journaux bourgeois » le soin de disserter si les évolutions de cette démocratie la rendaient « plus ou moins dangereuse » ; il traitait, enfin, les agitateurs révolutionnaires avec une cordialité à laquelle le christianisme social ne les avait guère habitués ^

Avec M. Frédéric Naumann-, le protestantisme social, en Allemagne, s'est fait cordial; il ne

1 M. Naumann se réjouit que l'agitation socialiste ait montré aux travailleurs que leur sort est insupportable et qu'elle ait éveillé leur esprit de contradiction (Voir son article de la revue Die Wahrheit, 15 mai 1893, p. 95. Stuttgart, Frommaun). — Il voudrait instruire, au sujet du socialisme, les classes riches : il se plaint que leur presse ne leur en présente qu'une caricature {Soziale Briefe an reiche Lente, p, 15. Gôttingue, Ruprecht, 1895}, que le riche œ comprenne pas la source psychologique du socialisme (p. 18), qu'il n'aille pas aux réunions socialistes (p. 23). — De même, il voudrait que les classes cultivées fassent, si l'on peut ainsi dire, l'éducation de la masse socialiste, et il rappelle ce mot d'un chef socialiste : « Nous n'avons pas encore eu le temps de travailler la morale » {Einige Gedanken ûber die Grûndiinj chrisllich-sozialer Vereine, p. 23. Berne, Siebert, 1896). — Ce qu'il reproche surtout aux socialistes, c'est leur politique de laisser aller à l'égard des progrès du capitalisme et la désinvolture avec laquelle ils laissent s'empirer le régime économique actuel, afin d'en recueillir plus tôt la succession (Soziale Briefe, p. 34; — Washeisst CliTistlich-Sozial ? I, p. 51).— Nathusius, Was ist chrisllicher Sozialismus '! p. 35 (Berlin, Reuther, 1896), reproche à M. Naumann de se montrer plus sévère pour les coq- Bervateurs que pour les socialistes.

l'avait jamais été avec M. Adolphe Stocker. On dirait que les dtstinées ont voulu jouer à l'antithèse en attelant ces deux hommes à une même œuvre : l'un, épris des vastes programmes de régénération religieuse et sociale, cherchant ardemment des conquêtes pour son Eglise, et dans son Eglise pour sa nuance, donnant à ses succès un air de revanche, et dirigeant un mouvement d'avenir avec l'allure passionnée, volontiers vengeresse, d'un homme de réaction; l'autre, travaillant à organiser le « secours social » [Hilfe) avec le postulat de l'amour chrétien, insouciant de sa propre personnalité, mis à Taise, dans la lutte, par la vertu même de son puissant idéalisme, et timide dans la victoire, qu'il accueille avec une émotion souriante, tout prêt à rendre les honneurs aux vaincus. M. Stocker, des hauteurs de sa chaire, expose le christianisme comme un système religieux et social ; M. Naumann, de plaiii-pied avec ses ouailles dans la petite salle d'école où il fait ses prônes, est le messager de Jésus, tout simplement ^ On dit qu'il a rapporté, de son séjour aux Universités de Leipzig et d'Erlangen, un certain attachement pour la foi « positive » ; mais il ne l'impose, ni même ne la propose ; ses prédications, comme les petites méditations que chaque semaine il épanche en tête de la Hil/e, trahissent plutôt l'état d'esprit d'un disciple de

i Voir à cet égard: Washeisst Christlich-Sozial, I, p. 6-11 et 97-98 (Leipzig, Deichert, 1894); — Jesusals Volksmann, brochure publiée dans la Bibliotkek cler Arbeiier, fondée par M. Naumann (Gôttingue, Ruprecht, 1894) ; et la série de méditations qu'il donne chaque semaine en tête de la Hilfe, recueillies en volume sous ie titre: Goltes Hilfe (Gôttingue, Ruprecht, 1896).

Ritschl ; il veut, comme les théologiens « modernes », éveiller en ceux qui l'écoutenc l'impression personnelle de Jésus. Et l'effigie sacrée qu'il cherche à graver dans les cœurs n'est point celle du thaumaturge, — l'auditeur, peut-être, ne croit point au miracle, — ni celle du dieu, — ce serait là une question de théologie ^ Le Jésus que M. Naumann révèle, c'est l'homme du peuple, dédaigneux du bon ton, impitoyable aux préjugés et aux abus, susceptible d'être taxé de révolutionnaire par les chrétiens d'aujourd'hui s'il

* M. Naumann croit aux miracles de Jésus {Jésus als Volksmann, p. 3) ; mais il estime qu'aujourd'hui on ne doit pas imposer à la foule, comme condition sine qua non du retour à Jésus, la croyance aux miracles, et que l'attraction de la personnalité de Jésus est plus puissante et plus décisive que la narration de ses miracles {Die Ziikunft, 21 déc. 1895, p. 533-535.) Cet article de la Zukunft fut vivement attaqué par le journal conservateur le Reichsbote (Voy. Chronik, 1890, p. 18.) — M. Naumann n'est pas partisan de la suppression du dogmatisme ; mais il met audessus de tout les intérêts de l'union (Voir son article de la revue Die Walirheit, 15 mai 1893, p. 99. Stuttgart, Frommann). — Cette circonstance rend M. Naumann suspect à beaucoup d'orthodoxes. « On répute opportun, écrit l'un d'eux, de rapprocher le Christ du peuple en faisant abstraction, pour des raisons pratiques, do tout caractère surnaturel, et en mettant au premier plan, de plus en plus, le médecin, Vhomme du peuple » (Rôder, Der evangelisch'Soziaîe Kongressin Frank furl, p. 6. Stuttgart, Belser, 189.->). — Nathusius, Was ist chrisllicher Sozialismus ? p. 37 et suiv., reproche aux audaces sociales de M. Naumann d'être le résultat d'erreurs théologiques; il accuse M. Naumann de ne faire qu'incomplètement la distinction entre la loi et l'Evangile, et cette lacune viendrait d'une fausse théorie du péché. — Cf. Chr. W., 1896, p. 616. — Stocker, D. ev. Kz., 1895, p. 197-198, se montre moins susceptible à l'endroit de la tliéologie de M. Naurnann. — Kirms, au congrès libéral du Protestantenverein, en 1896, a signalé, comme une différence entre les « vieux » et les « jeunes », l'attachement de ceux-ci à la « théologie historique » {Chronik, 1896, p. 179).

238 L'ALLEMAGNE RELISIELSE

traînait sa pauvre luuique dans les rues de Francfort ou de Berlin, mais incapable de haine, « même contre les Rothschild », et concertant sa vie comme une leçon de charité ^. Non plus que les audaces du Jésus qu'il s'est reconstitué, les aventures de pensée ou de langage de M. Frédéric Naumann ne sont jamais des provocations : elles sont Fexpression plénière d'une conscience, le complet épanouissement d'un cœur 2.

Tantôt soupçonnée, tantôt notoire, la divergence entre les vieux et les jeunes chrétienssociaux ajoutait à l'intérêt des congrès évangéliques et attestait même la liberté parfaite de ces assemblées ; mais en se répercutant dans le domaine des initiatives pratiques, elle fut une source de difficultés. Les cercles de travailleurs allaient toujours se multipliant : ils étaient, en 1893, 230 avec 73.000 membres 3. En Bade, en Wurtemberg, ils prétendirent devenir le noyau d'une organisation ouvrière et prêter une voix aux intérêts du travail ; ce rôle de justiciers ou d'avocats était au contraire décliné en Weslphalie,

1 Jésus als Vclksmann, p. 14 : « Mon Seigneur Jésus ! les hommes te nomment leur maître, parce qu'ils pensent que voilà longtemps que tu es mort ; mais si tu revenais aujourd'hui à Berlin, ou à Francfort, ou ailleurs, qui sait si on ne dirait pas : ce Verfuhrer l » — Jésus als Volksmann, p. o : « Chez Jésus, pas trace de haine. Tout homme, fût-il riche comme Rothschild, lui est tout de suite cher en tant qu'homme. »

- Stocker, D.ev. Kz.y 1896, p. 61, parle des « chaudes sympathies sociales » de M. Naumann, et dit que ce sont cB'^'ntielleraent les « dons personnels » de celui-ci qui ont cruô les < jeunes ». La Chvistliche Welt, 189G, p. 42-44, contient un jugement intéressant de M. Rade sur M. Naumann.

• Gûhre, Die evangelisch-soziaie Lewegung, p. 119.

dans le Palatinat, en Saxe, en Silésie, par les autorités de ces cercles *. Le congrès de Berlin, en 1893, abrégea la scission; et le compromis que M. Weber signa pour les vieux chrétiens-sociaux, et M. Naumann pour les « jeunes » ^, assignait décidément aux cercles évangéliques une importance économique, définissait un programme d'études sociales sur lequel porteraient les discussions des membres, et rattachait à ces cercles, enfin, un certain nombre d'institutions r-aico/^.de prêts, d'assurance, de chômage dont les ouvriers eux-mêmes auraient la gérance. C'était là une victoire pour les « jeunes », si véridique et si complète môme qu'on vit bientôt M. Weber, chrétien-social de vieille nuance, associer pour une- action commune les mineurs protestants de Westphalie et du Rhin avec les mineurs catholiques dirigés par M. l'abbé Oberdorffer ^ ; et les cercles évangéliques, exclusivement anticatholiques à leurs débuts, ne pouvaient à coup sûr subir une transformation plus radicale.

Que l'organisation ouvrière se développât 4, et que les institutions ouvrières fussent encouragées,

1 Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 124.

2 On eu trouvera le texte dans Gôhre, op. cit., p. 128-130.

3 Gùhre, op. cit., p. 122.

4 L'idée d'organisation professionnelle fait de si grands progrés que l'organe même de M. Stocker expliquait, en 1893, la nécessité de créer des Gewerkschaflen (associations du métier) à côté des Arbeitei-cereine, jugés insuffisants pour la résistance au socialisme (D. eu. Kz., 1893, p. 277-278). C'est ainsi qu'en 1896 s'est fondé en Lippe un Gewerkverein pour briquetiers, en vue du relèvement des salaires, de la limitation de la journée de travail, de l'amélioration de l'inspection du travail, etc. ; on en trouvera lo programme, fort intéressant: D. ev. Kz., 1896, p. 31.

que les travailleurs fussent mis en mesure, par un « régime constitutionnel ^ », de présenter au patronat certaines revendications, et de se passer, grâce à leur self-help, de la bienfaisance de ce patronat : c'est à quoi tendaient les « jeunes », et avec eux, fatalement, tout le mouvement évangélique-social^;

et c'est de quoi s'inquiéta, malgré ses déclarations chrétiennes-sociales de Tivoli, le parti conservateur. Ce parti voulait exercer sur les ouvriers une

__ . L^ o<.:^>^^ j:.c-ii.larca.lo ", ot lo3 « jeunes » voulaient

1 Le mot est de M. Kôtztschke, Offener Briefam Freiherrn von Stu)nm, p. 60.

- Sur la différence entre les vieux et les jeunes, voir Stocker : D. ev. Kz., 1893, p. 409, et surtout 1896, p. 3o, 61, 229, 310, et Chronik, 1896, p. 437-460. Il reproche aux « jeunes » trois termes: Das Land der Massel (la terre à la masse!); — Klassenkampf! (Lutte des classes !) ; — et Berufsffemeinde ! (Répartition des fidèles en communautés religieuses fondées, non plus sur le domicile, mais sur la profession !) Au point de vue ecclésiastique, d'après M. Stocker, les « jeunes » mettraient en péril la notion de la communauté en voulant des communautés « professionnelles » {Beritfsgemeinden), qui seraient des communautés de combat {Kampfgemeinden) [D. ev. Kz., 1896, p. 61). — Au point de vue social, « les jeunes veulent faire du quatrième Etat la classe dominante, rendre le socialisme apte au gouvernement, et organiser les corporations par une lutte contre toutes les autres classes. Nous, anciens, nous considérons comme une faute d'isoler le quatrième Etat des autres classes et des autres partis, et, sous le nom de réforme sociale, nous ne pouvons entendre qu'une activité politique qui vise et comprenne toutes les classes » {D. ev. Hz., 1896, p. 33).

3 « Pour les conservateurs, la seule forme possible d'action, c'est la charité serviable de celui qui possède, et qui, patron, condescend vers les misères. Une armée d'enfants, de malades, de vieillards, d'abandonnés, serait perdue, si le christianisme conservateur disparaissait subitement » (Naumann, Was heisst Cfu'istlich-Sozial? Il, p. 63). Et M. Naumann déclare que le parti conservateur, à côté du quatrième Etat, qui désormais doit s'organiser, peut s'occuper du cinquième Etat, des gens sans ressources, qui ont encore besoin d'une tutelle.

apprendre aux ouvriers à s'aider eux-mêmes ; ce parti voulait faire régner le christianisme par les ouvriers, et les « jeunes » voulaient faire régner les ouvriers par le christianisme •. Sur cette querelle fondamentale, une série d'incidents et de questions secondaires se greffaient. L'affaire de M. de Wiichter, candidat en théologie, évincé de l'Eglise wurtembergeoise pour ses opinions socialistes", et l'affaire de M. Schall, pasteur en Brunswick, accusé d'être resté neutre entre un candidat agrarien et un candidat socialiste et d'avoir finalement fait l'éloge de cette dernière doctrine 2;

1 Nathiisius, Was ist christlicher Sozialism'is ? p. 3.3, reproche à M. Naumaun de ravaler le christianisme au rang de moyen.

- M. de Wâchter a expliqué ses théories sur la compatibilité entre le christianisme et le socialisme, dans sa brochure de propagande : Die Slellung der Sozialdemokratie zur Religion (Stuttgart, Jung, s. d.). Sur cette éviction de M. de Wâchter, qui eut lieu le 21 juin 1893, voir le livre du pasteur Eduard Schall, Der Fall von Wâchter, oder : Darf iind kann ein Christ und besonders ein Pfarrer eingeschriebenes Mitglied der socialdemokratischen Partei sein ? p. 16 et suiv. (OEbisfelde, Radwitz, 1893). M. Schall ne voit point d'incompatibilité entre le christianisme et le programme socialiste d'Erfurt (p. 22) et soutient au contraire (p. 28) que ces trois principes du capitalisme: « La concurrence est le fondement du bien-être public, » « la force de travail est une marchandise, » « l'ofire et la demande fondent l'harmonie des intérêts, » sont en contradiction avec la religion de Jésus. Cf. l'apprcciation de M. Nauinann: Was heisst Chri.stlich- Sûzlal, 1, p. 70-97. — La révocation do M. de Wâchter fut blâmée dans la Deutsche evnngelische Kirchenzeilung, 1893, p. 335 : l'organe de M. Stocker demandait pourquoi l'on avait tant d'indulgence pour les pasteurs « progressistes » ou « nationaux libéraux » et tant de sévérité pour les pasteurs « socialistes ». — M. de Wâchter, jusqu'en 1S86, a po.rlé dans les réunions socialistes en chrôlicn socialiste 'yo'wChronik, 189C, p. 301).

" Si'.r cette atiaire, on trouvera tous les documents dans une brochure de M. Eduard Schall lui-même : Die Sozialdentokratie aufdem Lande, ihre Abwehr undsicherste Ausbreilung (Œbisfelde

l'affaire de M. Klein, pasteur silésien, vainement dénoncé aux autorités ecclésiastiques comme le champion d'une grève de tisserands i, et l'affaire de M. Kock, pasteur de Poméranie, coupable d'avoir flétri comme une source fatale d'immoralité les conditions d'existence des ouvriers agricoles, signalé à l'empereur par le seigneur du lieu, et déplacé-, voilà quelques exemples (et l'on en pourrait citer d'autres) des épisodes qu'appréciaient en sens contraire M. Naumann et les chrétiens-sociaux de nuance conservatrice. Je ne sais quel perpétuel agacement de se sentir toujours en désaccord préparait un choc bruyant.

Ce furent certains articles de la Hilfe qui provoquèrent le choc. Sans souhaiter la lutte des classes, la Hilfe constatait que cette lutte existait, et qu'il était possible d'en disputer au socialisme le monopole et le profit ; et l'on ripostait que M. Naumann fomentait la haine des classes. Elle publiait, sous la signature de M. de Schulze-Gâvernitz, professeur à l'Université de Fribourg-en- Brisgau, des articles d'économie rurale oij s'était glissée cette formule : « La terre à la masse ! Das Land der Masse ^! » et l'on accusa M. de Schulze- Gàvernitz de communisme. Enfin elle consacrait

Radwitz 1893). — M. Schall n'est pas seulement un polémiste ; il vient de publier, sur la législation sociale du peuple juif, un livre estimé (Leipzig, 1896).

1 Sur laiïaire Klein, voir la Chv. W., 1892, p. 29.

» Sur l'affaire Kock, voir Chronik, 1895, p. 185, 231, 237. Le Pfarrerverein de Poméranie, en juin 1893, témoigna ouvertement de sa sympathie pour M. Kock.

3 M. Stocker prolesta contre celte parole, D. ev. Kz., 1895, p. 197-198.

à la politique modérée du socialiste Vollmar un article élogieux, et M. Wenck, pasteur de la Mission intérieure, qui l'avait écrit, passa tout de suite pour un révolutionnaire ^ En janvier 1895, la crise éclata : elle fut déchaînée par le personnage qui 'depuis deux ans est réputé le plus puissant de l'Allemagne, par M. le baron de Stumm ; et ce n'est pas seulement contre les « jeunes », c'est contre le mouvement évangélique-social tout entier que l'offensive fut dirigée.

« Nous sommes dans la période Stumm ^ » : c'est ainsi qu'on désigne, en Allemagne, le temps qui court. Et dans ces parties de l'Empire oii l'idée particulariste prolonge son sommeil conscient et volontaire, le Hanovre, le Wurtemberg, la Bavière, vous entendez dire à certains, pour qui rire est d'une meilleure tenue que de gémir : « Il ne reste plus que deux rois en Allemagne, le roi de Prusse et le roi de la Sarre, et les deux n'en font qu'un. » M. de Stumm, dit « le roi de la Sarre », gère à la façon d'un iief l'opulente vallée dont Sarrebruck est le centre. Il a toujours fait effort pour être un bon patron, et longtemps il en a eu la réputation ; il a multiplié, dans ses terres, les

1 Sur l'affaire Wenck, voir C/trowiVi, 1893, p. 46, 67, 81, 109. « CI,)-, ^r., 1896, p. 830.

244 l'alle.magne religieuse

cités modèles, écoles, caisses de mutualité, caisses d'assurance, surtout, dont il fut l'un des premiers instigateurs ; lui et ses représentants en ont l'absolue gérance, et les travailleurs n'ont qu'à subir le bien qu'il leur veut, au même titre que les ordres qu'il leur donne K

Il fut un temps où ces générosités obtenaient une reconnaissance équivalente ; on finit, à la longue, par les trouver presque trop complètes ; et parmi les ouvriers un besoin confus s'éveilla de décharger ce haut patron d'une partie de la peine qu'il assumait, et de devenir eux-mêmes, en quelque mesure, les artisHiis de leur propre bonheur. M. deStumm s'étonna, résista; cet esprit d'initiative, que développèrent trois grèves successives, lui parut un mauvais esprit ; et, bon gré mal gré, surveillant cette clientèle de prolétaires comme on soignerait des enfants qui ne seraient point destinés à grandir, il voulut qu'ils continuassent à n'avoir d'autre souci que celui d'être ses obligés, et se croyait d'ailleurs d'autant mieux fondé à leur demander une gratitude passive qu'il les dispensait impérieusement de toutes vertus actives. Les ouvriers, tenaces, persistèrent à choisir autrement leurs vertus.

En même temps, les Eglises s'en mêlaient : l'Eglise catholique d'abord, qui ne fut poiut étrangère, paraît-il, à la grève de 1889, et puis l'Eglise évangélique. M. de Stumm laissa faire la première ; il n'inquiéta pas le secrétariat du peuple

' M. Delbrùck, Evanoelisch-Sozial, p. 7G-77, termine ainsi le portrait de M. de Stumm : « Le A-odalisme de fabrique, qui ne repose que sur l'or, conduit à l'esclavage. »

que les catholiques installèrent ; parlementaire avisé, il ne voulait risquer aucun acte que le Centre, parti toujours redouté, pût considérer comme une provocation ^. C'est à l'Eglise évangélique qu'il s'en prit, ayant toujours la ressource, s'il ne la pouvait apprivoiser, de la faire dompter par des arrêtés officiels. Une petite Semaine religieuse, VEvangelisches Wochenblatt, qu'il avait, en 1874, aidé à fonder, supporta d'abord ses colères '-. Trois d'entre elles furent célèbres : la première en 1889, à l'occasion d'un article sur l'ascension du quatrième Etat ; la seconde en 1894, lorsque ce journal eut déclaré prendre « une attitude cordialement expectante » à l'endroit des organisations de mineurs ébauchées par M. Weber ; et la troisième en 1895, en un certain dimanche où cette pauvre petite feuille, qui fait certes plus de bruit qu'elle ne le souhaiterait, avait développé

1 D. ev. Kz., 1895, p. 82 :« Comme les industriels ne voulaient pas attaquer les Vereine catholiques à cause du parti du Centre et de la presse du Centre, ils se jetèrent sur les Vereine évangéliques, qui n'étaient pas si vaillamment défendus. » D'un peu partout, les Verbande (fédérations) des Vereine évangéliques adressèrent des protestations, en 1895, contre les procédés de M. de Stumm, en les dénonçant comme « oppressifs par la libre vitalité de V Arbeitersland ». Mais ces protestations-là n'intimidèrent point le baron. — Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 303 : « L'Eglise romaine peut agir et agiter sur le terrain social, l'Eglise évangélique doit se taire ; on craint celle-là, celle-ci doit être opprimée.» — Cf. Kiitzschke, Offener Brie fan den Herrn Freiherrn von Slumm, p. 167 (Leipzig, Werther, 1895) : « Les grands industriels n'osent rien contre les œuvres sociales-catholiques, parce qu'ils redoutent la puissance du centre; mais ils concentrent leur audace contre les œuvres sociales protestantes. »

- Sur les rapports de M. de Stumm avec YEvangelisches Wochenblalf, voir Freiherr von Stiimm-Halberg iind die evangelischen Geisllichen im Saargebiet, p. 59-69. (Gottingue, Ruprecht, 1896).

contre le duel les lieux communs de l'enseignement sacré : M. de Stumm, duelliste, vit dans l'article un crime de lèse-majesté. Vous auriez tort, au reste, d'égarer sur ces rédacteurs sans cesse semonces une trop grande part de votre pitié ; réservez-en pour les imprimeurs, pour les aubergistes, pour la multitude de petites gens qu'un boycottage peut ruiner, et que M. de Stumm menace d'un tel châtiment s'ils publient, lisent ou laissent lire, des journaux jugés mal pensants.

Ces premières escarmouches n'empêchèrent point les « pasteurs de la Sarre », réputés gens héroïques, de créer un secrétariat du peuple pour les ouvriers protestants et de répandre la lîilfe. Ils furent paralysés dans cette double besogne, dès le 4 janvier 1895, par un veto formel de 1' « Union de la grande industrie », dont M. de Stumm est la notabilité prééminente, A priori^ toute organisation ouvrière, de quelque esprit qu'elle s'inspire, est répudiée par M. de Stumm ; il n'en admet point le principe et prétendit interdire à l'Eglise évangélique de favoriser ces nouvautés. On lui céda, et l'on promit, en février, de ne plus propager la Hilfe et d'amender le secrétariat ^ Mais ces concessions, ou plutôt, pour nous assimiler le langage de M. de Stumm, cette fin de révolte, n'apaisèrent point le vainqueur. De lui-même, il se plaisait à ébruiter la querelle, en même temps qu'il l'élargissait.

• Voir à ce sujet : Fi'eiherr von Sdnnm-IIalberg uncl die evnnrjeiischcn GchlUchen im Saargebiet,]?. 1-43; et KotzscLke : Û/fener Bricf, p. 12-20.

A deux reprises, il interpella au Reichstag : le 9 janvier 1895, contre la ^ii^e et les jeunes chrétienssociaux, contre M. Weber, rendu responsable de l'évolution des cercles évangéliques de travailleurs, et, d'une façon générale, contre « les ecclésiastiques aveuglés » ; le 7 février, contre renseignement social donné dans les universités, contre M. Adolphe Wagner, l'économiste unanimement respecté, et, d'une façon générale, contre les « professeurs présomptueux ^ ». Du coup, après s'être plutôt amusée de la lutte de M. de Stumm, industriel lointain, contre des presb^i'lères lointains eux-mêmes, l'opinion s'émut en Allemagne de cette double série de provocations que le haut baron, ami du souverain, dirigeait contre l'Eglise et contre la science. Passe encore d'attaquer l'Eglise, mais défier la science au nom d'une certaine féodalité industrielle, tout comme M. Stocker la défiait au nom de la théologie « positive », c'était la plus imprévue des audaces. Et comme si l'inédit appelait l'inédit, quelqu'un se levait en plein Landtag pour revendiquer contre M. de Stumm la liberté de la science ; et ce défenseur ^ de la libre science avait nom Stocker ~. Inquiété dans ses intérêts, le libéralisme économique se faisait donner des leçons de tolérance par le

1 On trouvera les deux discours dans Kôtzschke : Offener Brief, p. 23-31.

- Voir D. ev. K:., 1S95, p. 89-90. — M. Delbriick, Evangelisch- Sozial, p. 89-91 (Berlin, Wallher, 1896), note avec esprit cette piquante nouveauté ; il ajoute, p. 92-93, que les attaques contre le socialisme de la chaire rappellent les « persécutions cootre les démagogues > [Demagogenvcrfol^ungen de l'année 1819).

représentant de la plus ombrageuse orthodoxie ; Tblglise et la science étaient d'accord contre M. de Stumm ; et comme elles s'appuyaient lune l'autre, on pouvait croire qu'elles seraient toutes deux victorieuses ^

Il n'en fut rien : la science tint bon, mais l'Eglise dut capituler. Car la science, en Allemagne, est intangible, même aux tout-puissants qui osent toucher à tout; les professeurs d'économie politique importuns à M. de Stumm, collaborateurs de la Hilfe ou de la petite Bibliothèque des Travailleurs que dirige M. Naumann, ne furent môme point inquiétés - ; M. Adolphe Wagner, devenu recteur de l'université de Berlin, affecta, dans le discours

1 Helmholtz, l'illustre physicien, prononça à Berlin, en 1877, son discours de rectorat sur la liberté académique des unircrsilés allemandes : « Dans des temps de conflits politiques et religieux, déclara-t-il, les partis dominants se sont assez souvent permis des assauts contre la liberté d'enseignement ; cela fit toujours l'effet, aux yeux de la nation allemande, d'une incursion dans un sanctuaire » (p. 16). — Le professeur Ziegler, de Strasbourg, a écrit tout un livre : Der deutsche Sludent am Ende des A'/X"" Jahrhunderts (Stuttgart, Gôschen, 1896^:, pour défendre la liberté universitaire. « C'est un mauvais professeur, dit M. Ziegler à la page 203, un infidèle économe du capital intellectuel qui lui est confié, que celui qui redoute les discours d'un député, les dénonciations d'un journal, la disgrâce d'un ministre ou d'un prince, et qui par là se laisse détourner de dire publiquement et ouvertement ce qu'il pense. Nous n'enseignons pas la science, nous apportons notre conception de la science. » Mot bien trappant, qui montre que la « liberté de la science », ainsi conçue, n'est rien de plus que la liberté du subjectivisme.

2 GÔttinger Arheiterbiblioteck (Gôttingue, Ruprecht, 1894 et années suivantes). M. le professeur Weber, de Fribourg-en-Brisgau, a écrit dans cette collection une brochure sur la Bourse; M. le professeur de Schulze-Gavernitz, de Fribourg-en-Brisgau, sur les trades-unions ; M. le professeur Delbriick, de Berlin, sur le socialisme dans la Révolution française.

solennel de rentrée, de rendre hommage au mérite scientifique du marxisme et de maintenir, à l'endroit des doctrines socialistes, son droit de libre examen et d'approbation partielle ^ : et même en mettant, dans l'un des plateaux de la balance, le poids de ses millions, de sa ténacité, de ses augustes amitiés, M. de Stumm ne pouvait faire incliner l'autre plateau, qui portait la science. Que pesait, au contraire, l'Eglise évangélique ? Rien évidemment, puisque le maître du sol [Landesherr) est maître de l'Eglise, et que M. de Stumm, en l'espèce, retlétait la pensée de Guillaume II. Le coup de clairon de M. de Stumm sonnait les débuts d'une campagne qu'allait entreprendre le pouvoir suprême contre le. mouvement socialévangélique, et les premiers indices s'en succédèrent rapidement : M. de Zedlitz, à la Chambre prussienne, attaqua les congrès évangéliques - ; le gouvernement ne se fit point représenter au Congrès d'Erfurt ^ ; et le cours évangélique-social de Halle, par prudence, fut qualilié seulement de cours scientifique-social '^, comme si l'épithète de « scientifique » garantissait le respect, et l'épithète d' <( évangélique » l'hostilité !

Précisément, en cette année 1895, l'empereur exigeait du Reichslag un enfantement des plus laborieux : celui de la loi contre les menées sub-

1 Die akademische Nationalokonomie und derSocialismiis. Rede ziim AntriLl des Rectorats, gehalten von Adolph Wagner (Berlin, Becker, 1893).

2 Kôtzschke, Offener Brief, p. 79.

3 D.ev. Kz., 1895, p. 221.

* Kôtzschke, Dcr sozialwissenschafillcJie Kursus in Halle, p. 14 (Leipzig, Werther, 1893).

versives {Umstiirzvorlage)^ qui suscitait beaucoup d'inquiétudes en Allemagne ; et les attaques de détail, dont les socialistes de la chaire et dont les chrétiens-sociaux étaient robjet, ressemblaient à des épisodes d'un plan général de compression. Guillaume II lui-même, par un brusque et sage retour, fit avorter le projet de loi ; les socialistes furent laissés relativement tranquilles, tout comme les universitaires ; el c'est contre le mouvement social-évangélique que la rigueur des pouvoirs publics se concentra tout entière. Elle fut naturellement implacable, comme l'est toute victoire marchandée, limitée, et dont la limitation même produit sur le vainqueur l'impression cuisante d'une défaite à venger. Quel raccourci d'histoire ! Au palais impérial, en janvier, l'air était saturé de défiances, de troubles, d'inquiétudes ; des prophètes de malheur assiégeaient les oreilles du souverain ; on avait répété à satiété que la retraite de M. Casimir-Perier hâterait l'avènement du socialisme en France ^ ; de mystérieux incidents, comme cette sombre et malpropre histoire de lettres anonymes oii l'on essaya de compromettre le chambellan Kotze 2, semblaient servir à souhait les partisans d'une politique de violences en exaspérant bien légitimement l'humeur impériale ^, et Guillaume II s'armait pour

1 Delbrûck, Evanoelisch-Sozial, p. 83 (Berlin, Walther, 1896),

2 Voir le mémoire de l'avocat Friedmann sur l'affaire Kotze (Paris. OUendorf, 1896).

2 Rade, Chr. W., 1896, p. 44: « Il n'y a aucun doute ; dans certains cercles on souhaite un socialisme révolutionnaire, afin de pouvoir l'abattre (niederschlagen) avec violence. j> — M. Delbriick, Evangelisch-Sosial, p. 117, signale, comme une coïncidence ins-

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 2a l

une défensive militante et pour une sévère réaction. De cet attirail de guerre, au cours de l'année, il écarta les engins, bribe par bribe. A la fin de décembre, un trait lui restait encore, et par son ordre ce trait fut employé : le conseil suprême évangélique eut mission de le lancer, pour arrêter, au sein du protestantisme, le mouvement social.

Exécuteur fidèle, et j'oserais dire impartial, des volontés du maître, le conseil obéit ; il rendit le rescrit du 16 décembre 1895 ^ Entre ce rescrit et celui de 1890, les divergences étaient éclatantes. Il y en avait une d'avouée : tandis qu'en 1890 on avait lancé les pasteurs dans les réunions socialistes, on les leur défendait en 1895 ~. Mais le contexte entier, plus encore que ce contre-ordre formel, décelait une inspiration absolument inverse de celle qui soufflait en 1890. On se plaignait, au début du document, que l'activité sociale, telle que la pratiquaient certains pasteurs, porlAt préjudice, tout à la fois, à leur recueillement intérieur, à la bonne gestion de leur paroisse, à la

tructive, le changement de la loi électorale dans le royaume da Saxe, indice d'un courant anti-démocratique.

' Le texte du rescritest publié dans la C/i?'o?u/c, 189o, p. 465-467. Non sans vivacité, M. le professeur Schall a commenté ce rescrit d'une façon détaillée, dans son livre : Die babylonisclie Gefangenschafl der profestantischen Kirche in Deulschland, p. 17-64 (Leipzig, Werther, 1896).

2 Dans une lettre quasi-expliralive que M. Barkhausen, en juin 1896, adressa à M. Lorenz, d'Erfurt, au nom du conseil suprême, on lit que rien n'est chtcgé dans la situation du conseil suprême à l'égard des Arbeileriereine, et que ceux-ci ne sauraient être frappés qu'autant qu'ils se racleraient d'agitations sociales (D. ev. Kz., 1896, p. 2H-2i2).

saine conception du christianisme, enfin, qui ne permet pas d'attacher trop d'importance aux hicns de la terre. L'invitation si précise qui les avait poussés, en 1890, à soutenir les revendications légitimes des travailleurs, n'était point répétée en 1895 : on leur signifiait au contraire d'enseigner aux pauvres que « le bien-être et le bonheur résident dans l'acceptation confiante de l'ordre voulu par Dieu, dans le travail, l'épargne, le soin de leurs enfants, et que l'envie, le désir des biens d'autrui, sont contraires à l'ordre divin ». On évoquait, à l'appui de ces commandements, un appareil disciplinaire ; on décidait que de temps à autre les surintendants rassembleraient les pasteurs pour régler leur attitude sociale ^ ; tandis que le rescrit de 1890 avait allègrement stimulé les initiatives, celui de 1895 les soumettait à la surveillance méticuleuse de la bureaucratie d'Eglise; tandis qu'en 1890 on avait eu foi dans lacompétence des pasteurs, on paraissait en 1895 les réputer incompétents ; et tandis qu'en 1879 on avait attribué à toutes les classes et aussi, en quelque mesure, à l'Eglise, la responsabilité du mal social, les rédacteurs du rescrit de 1895 semblaient ne plus en reconnaître qu'une seule cause, l'esprit envieux

1 Or les surintendants, si l'on en croit M. le pasteur Schall, sont eux-mêmes entourés d'entraves: joignant souvent à leur office bureaucratique la gérance d'une paroisse de ville, ils manquent de loisir et de liberté {Die Sozialdetnokratie in ihren Wahrheiten und Irrlhûmern, p. 332. Berlin, Staude, 1893). Quant aux consistoires dont les surintendants ne sont souvent que les échos, ils sont à moitié composés d'hommes qui peut-être, jusqu'à un âge avancé, n'ont jamais fait d'études théologiques (Id., p. 332).

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 2j3

des classes pauvres, et condamnaient toutes les tentatives qui devaient détourner l'Eglise de son but souverain: le bonheur des âmes i. Par cette mercuriale ecclésiastique, on reculait de vingt ans. Elle ne devait point demeurer lettre morte, et diverses mesures administratives le prouvèrent bientôt. M. le pasteur Hans Wittcnbcrg, défenseur trop ardent des travailleurs ruraux, fut congédié par la Mission intérieure de Silésie 2. Un haut fonctionnaire ecclésiastique de cette province, se piquant d'appliquer le rescrit en « bureaucrate », contraignit les pasteurs de quitter une réunion d'études sociales dont les hardiesses étaient suspectes 3. M. Sclmltze, qui peu de temps auparavant avait, à la Conférence- de Meissen, défendu contre son collègue M. de Seydewitz une conception « naumannienne » des cercles ouvriers, et qui aggrava son délit en annonçant au cercle de Leipzig un discours de M. Naumann, dut contremander l'orateur et démissionner ^ ; et, pour en

1 Pour le développement de ces comparaisons, voir Chronik, 1896, p. 26.

- Voir, sur les attaques de AI. Wittenberg contre les grands propriétaires ruraux, Chro?nk, 1895, p. 319 et 421, et sur les mesures prises contre lui, Chronik, 1896, p. 51.

3 Voir, sur cet incident de Vevangelich-soziale Vereinigung, Chr. W., 1896, p. 64.

■i Sur la conférence de Meissen, voir Chronik, 1893, p. 347, et surtout la brochure de M. Schultze lui-même : Die Frage der evangelîschen Arbeitervereine (Leipzig, Wigand), 189o. Les thèses de M. de Seydewitz et les thèses de M. Schultze y sont parallèlement citées. M. Schultze y soutient, p. 6, qu'actuellement la plupart des cercles inclinent à s'occuper, dans le détail, des intérêts des travailleurs ; et il voit dans cette évolution sociale des cercles la meilleure façon de vaincre la défiance des ouvriers saxons à l'endroit de cette iustitulion (p. 7). — Sur la démissioa de M. Schultze, voir Chronik, 1896, p. la.

2â4 L ALLEMAGNE RELIGIEUSE

finir avec certaines œuvres sociales, on éloigna des lieux oii elles fonctionnaient les ministres qui les avaient instituées ^.

C'est par une explosion de larmes, d'ironies et de fureurs, que l'Eglise évangélique, au moins en certaines sphères, accueillit la palinodie des autorités suprêmes : quinze mois ont passé, et l'émotion n'est point calmée. Voulant trouver une épithète adéquate à son courroux, la ChristUche Welt reprochait au conseil suprême évangélique de se laisser engager dans des voies « catholiques- » : routine de style assez amusante, car la même feuille expliquait, par ailleurs, que jamais le catholicisme ne commettrait pareille maladresse : « Les vicaires romains souriront, gémissait-elle. Ils diront que leurs évêques, tout en exigeant la plus grande obéissance, leur laissent le plus large champ pour le libre déploiement de leurs forces ^ » et M. Rade lançait contre le rescrit une quadruple protestation, au nom de l'honneur du clergé, au nom de la jeune génération de théologiens, au nom de tout le mouvement socialévangélique, et au nom des Eglises d'Etat [Lan-

1 Ces manœuvres furent dénoncées par M. Racle, en 1896, au congrès de Stuttgart (Zîerfc/î< MÔer die Verhandlungen des T" evangelisch-sozialen Kongresses, p. 67-68. Berlin, Wiegandt, 1896).

2 Chr. W., 1896, p. 9.

3 Chr. W.,1896, p. 9. — Cf. Kôtzschke, 0/fener Brief, p. 38^ qui explique que le contact du clergé avec le peuple est permis dans riiglise catholique, empêché dans l'Eglise évangélique; et un article de la Frankfurter Zeitung, cité dans la Chronik, 1896, p. 19. M. Stôtzel, membre du Centre, déclara de son côté, au Landtag, que les interpellations contre le mouvement protestant social ne pouvaient profiter qu'au socialisme, et prit la défense des associations de mineurs (Kôtzschke, vp. cit. p. 80).

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 2o5

deskirchen), discréditées par cette façon de gouverner 1.

« L'Eglise romaine rayonne, insistait la Deutsche Evangelische Kirchenzeiùung ^ et nous, avec notre activité sociale, on nous force de rentrer dans l'ombre. Par là s'atîaiblit le crédit de notre clergé, et le protestantisme est débusqué de l'hégémonie de la vie allemande^. » — « Ce rescrit, reprenait la Christliche Welt, est altentoire à la dignité, à l'indépendance des pasteurs. On veut qu'ils se fassent prescrire par des supérieurs, ce qui est affaire entre eux et leur conscience ^. » Et M. Stocker, faisant écho, dénonçait la dcminutio capitis infligée au clergé évangélique^. On déplorait, de toutes parts, que le conseil suprême, cédant toujours à des considérations politiques, voulût assouplir l'Eglise aux changements de la politique gouvernementale {der neue Kurs der Regierimg). M. Rade constatait, « avec une très grande douleur, cette dépendance dans laquelle se tenait la plus haute autorité de l'Eglise évangélique à l'endroit des dispositions et des opinions

• Chr. W., 1896, p. 8-10 : « C'est de l'eau sur le moulin des adversaires du Landeskirclienthum. » — Ici., 1896, p. 774, M. Rade fait remarquer que le rescrit ne se prononce point contre les pasteurs qui travaillent dans un sens conservateur, et qu'ainsi dans la lutte des classes,jle conseil suprême a pris position pour» les privilégiés.

2 D. ev. Kz., loJG, p. 6-2 et 242.

3 Chr. \\., 1896, p. 7 et 9. — \< Nous verrons si nos ecclésiastiques sont des hommes ou des valets, » écrivait M. de Egidy dans la VersÔlmung (Voir Chronik, 1896, p. 66).

* D. ev. Kz., 1896, p. 62 et 193. Au jugement de M. Stocker, l'Eglise aurait dû se contenter d'adresser des avertissements personnels aux chefs des « juuues » (" c:. Kz., 1896, p. 118).

successives des sphères dirigeantes'. » Et M. le professeur de Nathusius, remoulant jusqu'au faîte, écrivait sans ambages : « L'influence de M. de Stumm est un mallieur national^. » Les attaques contre le roi de la Sarre ne sont point justiciables de la haute cour d'Empire; aussi c'est sur lui, sur lui seul, que les évangéliques-sociaux s'acharnèrent 3, et contre lui l'on multiplia les pamphlets, depuis la « Lettre ouverte » de M. Kôtzschke, jugée diffamatoire par les tribunaux^, jusqu'à V Anti-Stumm du pasteur wurtembergois Schafer ^ ; les pasteurs de la Sarre, sujets indociles du redouté baron, publiaient, dernièrement encore, une brochure véhémente pour réfuter ses griefs^ ; et partout il est rendu responsable de ce que M. le pasteur Schall appelle, dans un opuscule récent, « la captivité de Babylone de l'Eglise évangélique^. »

1 Chr. W., 1896, p. 6. De même, le congrès libéral du Protestantenverein, bien que peu favorable au christianisme social, regretta que le rescrit se rattachât à des motifs politiques {Ckronik, 189G, p. 179-180).

2 Martin von Nathusius, V\'as iat chrisilicher SoziaUs77ius? p. 47. Cf. p. 44, où l'auteur explique que le pasteur qui, obéissant au rescrit, n"irait pas à la première réunion tentée par les socialistes dans sa commune mériterait d'être regardé comme un « chien muet ».

3 Ea 1896, le congrès des cercles des travailleurs a protesté, par un ordre du jour formel, contre la conduite de M. de Stumm {Chronik, 1S9G. p. 248).

* Sur les diUérends entre M. de Stumm et M. Kôtzschke, voir Chronik, 1896, p. 146, et la brochure de ce dernier : Mein Pro:;ess m'I dem Freiherrn von Stumm (Erfurt, Wellendorf, 1896).

'=> II. R. Schafer, Anli-Stiimm (GOltingue, Ruprecht, 189o).

fi FveUierr von Stumm-IIalberg und die evangelischen Geisllichen im Saargehiel (Gottingue, Ruprecht, 1896).

" Eduard Schall, Die bahijlonischc Gcfanrjenschaftder proleslantischen Kirche in Deulschland (Leipzig, Werther, 1896). e titr«

Le rescrit visait-il imiqucment les jeunes chrétiens-sociaux, comme parut l'insinuer, peu après, un commentaire peut-être oflicieux du Reichsbote^? Si oui, il aurait eu un insigne insuccès ; car ce sont plutôt les vieux chrétiens-sociaux qui semblent avoir succombé, entraînés d'ailleurs dans la ruine de M. Stocker.

L'année 1895 avait été mauvaise pour l'ancien prédicateur de la cour. M. de Hammerstein, signataireavec M. Stocker de plusieurs projets de loi sur l'indépendance de l'Eglise évangélique, achevait de perdre sa grosse fortune ; la considération baissant autour de lui, on finit par dire tout haut qu'il avait aussi perdu son honneur ; il s'en aperçut lui-même, après tout le monde ; d'une fuite rapide, il échangea son cabinet de la Gazette

un peu tapageur fut en quelque mesure justifié, en octobre 1896, par la timidité du synode provincial de la Prusse rhénane, qui ne hasarda point une intervention formelle en faveur des pasteurs contre M. de Sturam (Voir D. ev. Kz.. 1896, p. 374-375, des regrets attristés au sujet de cette timidité). — En cette même année 1896, M. Lepsius, pasteur d'un petit village du Marz, entreprit une campagne de discours et de presse en faveur des Arméniens ; il fut invité par le conseil suprême à cesser celte campagne ou à démissionner; il démissionna; et l'arbitraire impérieux du conseil suprême fut sévèrement jugé dans l'Eglise évangélique prussienne {Chr. W., 1896, p. 1025").

1 Voir Chr. W., 1896, p. 63-66, et Chronik, 1896, p. 27. En tout cas M. Rickert, parlant au Reichstog en mars 1896, eut raison de dénoncer l'obscurité du rescrit {Chronik, 1896, p. 115).

de la Croix contre une villégiature de contumace aux alentours du Parthénon, puis fut transporté de cette villégiature dans la prison de Moabit ; chevau-Iéger de la religion et des bonnes mœurs, on le condamna pour escroqueries ; on découvrit qu'il avait poussé l'enthousiasme pour la sainte institution de la famille jusqu'à entretenir deux ménages, et que son antisémitisme avait des tempéraments imprévus, puisque l'un de ses foyers, l'illégitime, était occupé par une fille de Sem^ Et la foule des députés conservateurs, comme pour oublier qu'ils avaient été les amis de M. de Hammerstein, se mirent à rougir de M. Stocker, qui avait été son intime collaborateur ~. Ils estimaient, d'ailleurs, que le journal le Volk^ fondé en 1889 par le prédicateur de la cour, était devenu trop indulgent aux ardeurs des « jeunes ^ » ; et, par réaction, la Correspondance conservatrice publia contre les « jeunes » une violente philippique^, que M. Naumann qualifia

1 Sur les distinctions faites par M. de Krôeher, député conservateur, entre les indélicatesses de M. de Hammerstein, qui rendaient impossible son maintien à la Gazette de la Croix, et son immoralité, qui était une « chose privée », voii' les réflexions ironiques de la Chr. W., 1896, p. 161.

2 Sur les rapports de Stocker avec Hammerstein, voir sa réponse à Rade : D. ev. Kz., 1893, p. 430.

3 Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 34-33. Il admet, p. 282, que la complaisance du Volk pour les tendances des « jeunes » vers la lutte de classes pouvait effrayer les conservateurs ; et, p. 56, que le parti conservateur était troublé parla façon dont les «jeunes» soulevaient la question agraire.

*VoirZ>. 51). ff:., 189.'), p. "415, et CAro?ii/c, 1895, p. 410. Cet article, qui était de M. de ManteuSel, dénonçait l'orientation avancée des congrès, les tendances de M. Naumann vers la lutte des classes et le socialisuie agraire des pasteurs poméraniens.

d'hypocrisie^, et que M. Stocker à son tour critiqua, tout en blâmant la virulente appréciation de M. Naumann^. On cherchait, on trouvait, et l'on créait à profusion des occasions de se brouiller ; à la lin, en janvier 1896, le comité directeur du parti conservateur, en prétextant l'attitude du Volk, usa de chicane pour contraindre M. Stocker à quilter le groupe''. « Je reste conservateur, » écrivait l'entêté pasteur au lendemain de sa sortie^; et le programme qu'il soumit à Francfort, en février 1896, à un certain nombre de ses amis chrétiens-sociaux, en est en effet le témoignage ^. M. Stocker a l'obstination vraiment superbe de répondre aux infidélités, mêmes mesquines, par une fidélité même inopportune. Son enli^.^ment

' « Soyez au moins honnêtes et francs, protes'.d M. Naumann, et dites : Les chrétiens-sociaux représentep',, les intérêts des gens dépendants, nous représentons les intérêts des Herreti,et comme nous ne sommes pas assez larges pour admettre une représentation des intérêts de nos travailleurs, le Krach entre ces deux tendances doit éclater» {D. ev. Kz., 1893, p. 416-417). — Cf. Naumann : Was ist Chrisllich-Sozial ? Zweites Heft, p. 113-122, où la défense des sept pasteurs attaqués par la Correspondance conservatrice est présentée en détail.

2 Voir D. ev. Kz., 1895. p. 411.

3 Sur cette affaire du Volk, qui ne fut qu'un prétexte, voir D. ev. Kz., 1896, p. 55-S6 et 294, et Clironik, 1896, p. 143.

* D. ev. Kz., 1896, p. ^6. — Id., 1893, p. 411, Stocker, après avoir riposté à la Correspondance conservatrice, mainfennit qu'une activité sociale ne peut avoir lieu que sur un terrain conservateur. — Cf., en sens inverse, Delbriick, Evangelisck-Sozial, p. 113: « Stocker veut orgô,mser les travailleurs, le parti conservateur ne le veut pas. »

s Voir au sujet de ce programme: D. ev. Kz., 1896, p. 81. Ce programme avait été élaboré à la Wartburg en 1893, et le Volk, en le commentant, s'était plu à mettre en relief les points de divergence entre les vieux chrétiens-sociaux et les conservateurs {Chronik, 1896, p. 145).

dans le parti conservateur avait diminué son rôle social ; dégagé par une expulsion, il voulut rester enlizé^

Au moment môme où ces amis politiques, auxquels il avait tant sacrilié, avaient commencé de balbutier contre lui les paroles du reniement, une mésaventure abominable exposait M. Stocker au piétinement sauvage de ses anciens adversaires, et même aux railleries des couches indifférentes de l'opinion. Le Vorwàrts, journal socialiste, publia en 1895 une lettre privée que le prédicateur de la cour avait, en 1888, adressée à M. de Hammerstein - ; et sans même juger sévèrement ce viol des pensées intimes, on condamna l'épistolier trahi, qui, dans cette lettre, ébauchait un plan d'obsessions destiné à détacher Guillaume II de la politique du Cartel!, \oire même de M. de Bismarck. Se ravalant à la taille de ses ennemis, M, Stocker n'avait point hésité à servir la théocratie par l'intrigue et ses grands desseins par de petits moyens ; ce papier indélicatement dévoilé en était

' Voir Stocker. Dreizehn Jahre, p. i-viii. M. Delbri'ick, Evangelisch-Sozial, p. 116, qualifie de « cartel! du mauiuionisme » l'alliance conclue par les conservateurs allemands avec les autres partis défenseurs des classes dirigeantes et cimentées par l'éviction de M. Stocker.

2 Voir le texte de cette lettre dans Stocker : Dreizehn Jahre, p. 2. On appela cette lettre : « lettre du bûcher, » parce que M. Stocker y disait qu'on devait allumer un bûcher autour du cartell et tout d'un coup le faire flamber. La révélation fit d'autant plus de bruit qu'à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Bismark M. Stocker avait fait dans son journal l'éloge de l'ancien chancelier {D.ev. Kz., 1895, p. 121-122). Il se défendit en déclarant qu'il n'avait jauiais rlé le directeur de conscience de l'empereur et que, si cette lettre était authentique (?), il s'y exprimait en député, en chef de parti, en publiciste {Dreizehn Jahre, p. vi-viii).

une preuve surabondante; et la multitude des spectateurs politiques, après avoir plus jalousement serré leurs propres copie-lettres et les lettres, aussi, des amis auxquels ils tenaient, se gaussèrent brutalement de M. Stocker. Il lui manquait une dernière disgrâce ; l'empereur la lui asséna. Le 28 février 1898, Guillaume II faisait courir sur les fils télégraphiques de son Empire la dépêche suivante :

Berlin, Château, 28 février 1896.

Stocker a fini comme je l'avais prédit il y a des années ! Des pasteurs politiques, c'est une absurdité. Qui est chrétien est aussi social ; « chrétien-social » est un non-sens qui conduit à l'exaltation personnelle et à l'intolérance, toutes deux contraires au christianisme. Messieurs les pasteurs doivent s'occuper des âmes de leurs fidèles, cultiver la charité, mais laisser la politique hors de jeu, car elle ne les regarde point du tout.

Guillaume Imperator Rex *.

• Chronik, 1896, p. 218. — Celte dépêche ne visait que le clergé protestant, comme l'observa, non sans malice, au Congrès catholique de Dortmund, en août 1896, le curé Schmitz, de Trêves : « Le mot fameux qui court à travers le pays, déclara-t-il, n'est pas adressé aux prêtres catholiques : je n'en parlerai donc pas, et je dirai seulement ceci, que le peuple catholique ne comprendrait point que nous, ses directeurs d'âmes, nous dussions nous tenir à l'écart lorsque son bien est en jeu» {Verhandlunrjen der 43 General-Versammlung der KatholikenzuDortmuîid,^. 333. Cologne, Bachem, 1896). — Stocker, D. ev. Kz, 18iJ6, p. 186, se plaint que catholiques, libéraux, juifs, socialistes, puissent avoir une activité publique et que celte activité soit défendue à l'église protestante.

2G2 L'ALLEiUA(iNE RELIGIEUSE

C'est à son ancien précepteur que l'empereur expédiait ce billet ; quelques semaines après, M. de Stumm, exécuteur peut-être trop empressé, le livrait à la presse *. Vicissitudes des destinées et vicissitudes d'opinion ! La réunion Waldersee de 4887, honorée du discours signiiicatif du prince Guillaume, avait marqué l'apogée de la carrière de M. Stocker ; le télégramme de 1896, signé de l'empereur Guillaume, semblait en marquer le terme. Et l'orateur princier de 1887 avait invoqué avec respect la pensée chrétienne-sociale ; le sou-

1 Sur les divers commentaires provoqués par cette dépêche, voir Chronik, 1896, p. 289. — M. Delbruck, Evangelisch-Sozial, p. 120-127, tentant une explication du télégramme impérial, soutient que M. Stocker y est absolument condamné à cause de ses alliances avec un parti politique, et que M. Naumann, au contraire, n'est visé que dans la mesure où il prétend transformer l'Evangile en loi. — La ChristUche Welt accueillit fort mal le télégramme : ou bien on ne fait pas la politique du gouvernement, écrivit-elle, et alors on est « pasteur politique » ; ou bien on travaille pour le trône et l'autel, et alors on n'est point « pasteur politique » ! Par surcroît « cultiver la charité » implique le souci de la situation matérielle d'autrui {Ch7\ W., 1896, p. 492-493) — M. Beyschlag, qui souhaite de voir persister, au moins en façade, une certaine concentration des forces évangéliques, regrette tout le bruit dont ce télégramme fut l'occasion {Chronik, 1896, p. 249). — Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 193 : « Chez nous, en Allemagne, il y a une telle corrélation entre les partis politiques et les tendances religieuses que les partis politiques exercent la plus forte influence sur la situation de leurs adeptes à l'égard de l'Eglise et du christianisme. Le socialisme est ennemi de Dieu, les progressistes sont ennemis de l'Eglise, les nationau.^libéraux sont ennemis du symbole, les libres-conservateurs, comme les libéraux, sont ennemis de l'indépendance ecclésiastique. Gomment donc le pasteur pourrait-il laisser la politique de côté ?... C'est justement en voulant s'occuper des âmes des ouvriers déchristianisés que le clergé s'est engagé dans les voies sociales » (Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 119). Il appelait la prédication sociale eine Seelsorge im grossen Stil,

verain, en 1896, traitait de non-sens l'accouplement de ces deux mots'. M. Adolphe Stocker et le christianisme social avaient été tour à tour exaltés ensemble et abaissés ensemble; et l'ancien prédicateur de la cour pouvait trouver dans ce parallélisme une amère consolation'-.

Il y a quelque chose de tragique dans la destinée de M. Stocker. Sur sa physionomie certaines rubriques resplendissaient, qui traduisaient nettement ce qu'il était, et plus encore ce qu'il se piquait d'être: « conservateur, » « chrétien-sociaP, » « antisémite ». On les lui a chicanées, et puis on les a fait tomber, 3omme on eût arraché de simples masques. Dans le monde des idées, tout homme qui pense a son. état civil, sur lequel il veille avec jalousie, et faute duquel il devient un outlaw^ un paria : M. Stocker, homme de discipline s'il en fut, avait un état civil, fort précis et fort bien tenu : on le lui a déchiré. « Chrétiensocial, » ce mot, depuis le télégramme impérial, a quitté le vocabulaire, — celui des lidèles sujets,

1 Depuis ce télégramme, l'empereur Guillaume semble avoir continué son mouvement de réaction, comme le prouvent ses derniers discours [D. ev. Kz., 1897, p. 97).

2 «M. Stocker, écrit M. Naumann lui-même, est et demeure le père de notre mouvement... Que la question sociale est la principale de notre époque, M. Stocker fut le premier à nous le montrer» {Was heisst Christlich-Sozial? II, p. 31).— M. Gohre, Die evangelisch-soziale Bewegung, p. 100-108, explique que Stocker eut ce double mérite, de vulgariser l'idée chrétiennesociale et de faire de cette idée un facteur politique, mais qu'il eut le tort de la vouloir enchaîner aux destinées du parti conservateur.

3 « Conservateur, chrétien-social » : telle est la qualification de M. Stocker dans les annuaires du Parlement {D. ev. Kz., 1896, p. 291).

264 L ALLEJIAGNE RELIGIEUSE

tout au moins. « Antisémite, » la fraction du Reichstag qui s'est ainsi dénommée a des tendances que M. Stocker repousse, des instincts qu'il déplore, des souillures qu'il flétrit. « Conservateur, » il n'a plus le droit de s'appeler de ce nom, de par la volonté des conservateurs eux-mêmes^. La personnalité de M. Stocker, à l'heure présente, est une personnalité déshabillée ; et contre ce résidu, de multiples haines continuent de s'acharner. Elles veulent écraser l'ancien prédicateur de la cour, comme si déjà elles l'avaient terrassé; en fait, M. Stocker est toujours debout. Débaptisé par ses ennemis, par ses amis, par l'empereur luimême ; il est apparemment convaincu, par le langage trop formel des circonstances, que ses chances politiques sont singulièrement précaires ; chrétien toujours, il prétend ne point abdiquer cette influence que peut exercer iout homme de foi, par ce fait seul qu'il la veut exercer ; chaque dimanche encore, dans l'église que lui construisit, pour lui tout seul, il y a trois ans, la fidélité vraiment fervente de ses amis, il annonce l'Evangile à plus d'un millier de Berlinois, petites gens pour la plupart ; rebuté par tant de mépris, il réunit encore l'un des plus nombreux auditoires que puisse espérer un pasteur dans cette capitale d'irréligion ; et ce n'est point la curiosité, c'est l'attachement qui groupe autour de lui ce restant de foule.

On n'a point voulu qu'il devînt une colonne de l'édifice impérial ; mais on ne pourra faire que

1 La violente brochure de M. de Krause contre M. Stocker représente le sentiment d'un certain nombre de conservateurs ID. ev. Kz., 1896, p. 126 et li6-149).

M. stocker, déchu de ses postes et déchu de ses ambitions, déchu môme de son honneur aux yeux d'un certain nombre d'Allemands, consente à n'être qu'une banale épave. Se laisser oublier, même pour quelques mois, le grand disgracié s'y refuse : en faisant le mort, il donnerait à ses adversaires l'illusion qu'ils l'ont tué ^. Et c'est pourquoi, s'abouchant avec M. le pasteur Weber' et M. le professeur de Nathusius^, et cherchant une étiquette vierge pour se refaire une virginité, M. le pasteur Stocker, étonnant d'énergie, essaye de fonder, aujourd'hui, le parti « ecclésiastique social^ », oii l'on n'aurait accès qu'en se montrant parfaitement orthodoxe et suffisamment conservateur^. L'isolement se fait, -pourtant, autour de

' Aussi n'écoute-t-il pas l'avis de M. Delbruck, qui prétendait qu'à la suite du télégramme impéria Stocker devait faire le mort pendant quelque temps {Evcmgelisch-Sozial, p. 127).

^ M. Weber, pasteur à Mùnchen-Gladbach, né en 1846, est l'un des initiateurs du mouvement protestant social en Prusse rhénane ; nous Pavons déjà nommé ci-dessus en parlant des cercles des travailleurs.

3 M. Martin de Nathusius, né en 1843, est professeur à Greifs wald.

* Le manifeste du nouveau parti est publié dans D. ev. A';., 1896, p. 273. Le but poursuivi est la « réconciliation des classes » ; le moyen recommandé est « l'Evangile non falsifié et une activité ecclésiastique reposant sur la foi aux Heilsthatsachen », c'est-àdire aux faits de l'histoire du Christ d'où nous est venu le salut ; les dangers signalés son,t la liaison avec la théologie moderne et l'esprit d'agitation susceptible de provoquer la lutte de classes. — Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 293. — La D. ev. Kz., 1897, p. 97 et 141, annonce une conférence du parti Kirchlich-Sozial à Cassel pour la fin d'avril 1897.

^ M. Stocker a longtemps soutenu que toutes les nuances théologiques pouvaient fraterniser dans les congrès sociaux (Voir p. ex. D. ev. Kz., 1893, p. 213; 1894, p. 177 et"334-33o) : il protestait encore, en 1893, contre les attaques de M. de Nathusius, qui

M. Stocker, chef de parti; )es deux acolytes aux» quels il avait jadis confié la direction du Volk^ M, Oberwinder et M. de Gerlach, ont passé au camp des « jeunes' '>; ci comme ti cette grande figure, fatalement, devait être sans cesse rapetissée par de mesquins incident?, elle offre une proie facile, en ce moment même, aux chroniqueurs judiciaires de l'Allemagne, qui racontent une récente condamnation de M. Stocker pour calomnie et discutent si tel magistrat, qui naguère siégea dans l'un des nombreux procès du prédicateur, avait ou non une maladie du cerveau^. M. Stocker, qui voulait être un agent de l'histoire,

s'était abstenu du congrès d'Erfurt en disant que les ritschliens et les libéraux y étaient trop largement représentés (D. ev. A'2.,

1895, p. 213-214 et 245). et il répliquait que la faute en était aux hommes de droite, qui fréquentaient trop peu ces congrès {D. ev. Ks., 1893, p. 410). Pour justifier la fondation du parti Kirchlich- Sozial, il a commencé, lui-même, à dire que les congrès évangéliques-sociauxne peuvent plus faire un travail commun {D.ev. Kz.,

1896, p. 274), et à accuser les théologiens « modernes », et notamment M. Harnack, d'avoir exercé dans les congrès évangéliques sociaux une prépondérance abusive; mais il maintient que ce n'est pas leur théologie même qui a mis ces congrès en péril {D. ev. ifs., 1896, p. 309). Cette campagne des Kirchlich-Sozial contre les Evangelisch-Sozial a été arrêtée par une protestation de M. Adolphe Wagner dans la Hilfe [Chr. W., 1896, p. 789). — M. Rade, Chr. W., 1896, p. 753, maintient que la possibilité d'une entente entre les diverses nuances théologiques sur le terrain social demeure un fait établi.

1 Certains prétendent {Chronik, IS^G, p. 311) que le sacrifice de ces deux rédacteurs du Volk permit à M. Stocker de se réconcilier avec M. de Nathusius, dont il avait, peu de mois avant, sérieusement critiqué la brochure sur le socialisme chrétien {D. ev. Ks., 1896, p. 209 et suiv),

•' Clironik, 1896, p. 436. — Voir les explications de M. Stocker, D. eu. Ki., 1896, p. 422, et 1897, p. 5:à-54.

est devenu, provisoirement, la victime de l'iiistorielle'.

Le christianisme social, second bouc émissaire des contrariétés de l'empereur, se porte mieux que M. Stocker 2. Mais par l'effet des secousses subies, il change lentement de caractère et commence une évolution dont nous résumerions volontiers les traits principaux en disant qu'il se laïcise et qu'il se rapproche du socialisme ^. Qu'il se laïcise, c'est une nécessité, puisque les « pasteurs politiques » sont tancés et tous leurs collègues étroitement surveillés, et puisque les réunions où le mouvement social se poursuit leur sont parfois interdites, comme le fut à M. le pasteur "Werner, de par la volonté du conseil suprême, en novembre 1896, r « assemblée nationale-sociale » d'Erfurt ^. Et sans doute les congrès évangéliques-

1 11 fut desservi, par l'historiette, même auprès de beaucoup positifs (Voir D. ev. Kz., 1896, p. 249\

- On a publié à Brème, en mars 1897, un manifeste revêtu de soixante signatures de théologiens et de laïques de toute FAllemagne, la plupart peu connus — sorte de déclaration de guerre contre les tendances chrétiennes-sociales de tout ordre. La V. ev. Kz., 1897, p. 106-108, publie ce manifeste. La Chr. W., 1897, p. 262-263, s'accorde avec la D. ev. Kz., pour lui refuser toute importance.

3 JI. Gôhre, Die evangelisch-soziale Bewegiing, p. 193-109, avait prévu cette évolution : d'après lui, le pasteur doit, ou se démettre pour fonder un parti de travailleurs, ou n'exercer modestement qu'une action conciliante. Et, désireux de joindre l'exemple à la théorie, M. Gôhre a cessé d'être pasteur évangtilique à partir du 1" avril 1897 {Chronik, 1896, p. 402.) M. Rade, C/w. W., 1896, p. 771, conteste cette alternative en disant qu'elle ne s'applique qu'à certains chefs spécialement engagés dans la mêlée, comme Stocker et Naumann.

* Chronik, 1806, p. 496. — M. Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 434, bien que peu enthousiaste du congrès d'Erfurt, a blâmé la mesure prise contre M. Werner,

sociaux ne sont point suspendus : on a tenu en mai 1896 celui de Stuttgart, et l'auditoire, après un très adroit rapport de M. le pasteur de Soden i, qui d'ailleurs valut à son auteur l'ennui d'une instruction disciplinaire, a respectueusement réclamé pour l'Eglise évangélique le droit de « rechercher les motifs des dommages sociaux et moraux et de travailler à en triompher, dans la mesure des devoirs qui en résultent pour les pasteurs -». Mais dans ce congrès lui-même, d'où M. Stocker, le créateur de l'institution, avait été écarté par un raflinement d'ostracisme 3, il semble que les laïques aient joué un plus grand rôle que dans les précédents ^ ; ils auront à l'avenir plus de liberté

i Le rapport de M. de Soden et les discussions auxquelles il donna lieu peuvent être étudiés dans le Bericht iiber die Verhandlun^ien des 7"=" ev.-soc. Kongresses (Berlin, Wiegandt, 1896). La Gazette de la Croix, que son orthodoxie rigoureuse avait de tout temps rendue ombrageuse à l'endroit des congrès évangéliques-sociaux, déclara, après celui de Stuttgart, que ce qu'on avait dit sur la situation des ecclésiastiques par rapport à la politique et aux questions sociales ne valait pas la peine du voyage {Chronik, 1896, p. 2oo).

2 A la suite de ce congrès, un article de la Norddeutsche Allr/emeine Zeituwj essaya de prouver que le rescrit du conseil suprême évangélique et les décisions prises à Stuttgart étaient en complet accord {Chronik, 1896, p. 234). Mais Rade, Clir. W., 1896, p. 756, observe que, par le seul fait de sa tenue, le congrès protestait contre les nouvelles tendances indiquées par le rescrit.

3 Sur cette exclusion de M. Stocker, voir Rade, Chr. W., 1896, p. 622-623, et Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 183: Stocker en tira celte conclusion que le protestantisme, aujourdhui, est incapable de rassembler ses forces pour une action cominime.

^ Sur trois questions mises à l'ordre du jour du congri's, deux eurent des laïques pour rapporteurs. M. Naumann, Einige Gedanken fiir die Griindung christlich-soc>aler Vereine, p. 23, remarque ce caractère v moins fortement pastoral » du Congrès de Stuttgart. Voir aussi Chr. W., 1896, p. 545-546, et Kvonik, 1896, p. 290. « L'avenir appartient à un mouvement conduit par

pour exposer toutes les conséquences sociales qu'une fraction de la pensée protestante, dédaigneuse d'une Eglise domestiquée, se plaît à induire du christianisme ; et les incidents des deux dernières années ont justement entraîné dans le courant évangélique-social tout un afflux de laïques. M. Delbrûck, avec sa finesse habituelle, indiquait ce phénomène, il n'y a pas longtemps, dans les Preussische JaRrhilcher"^; il paraît que l'alliance entre la fortune et la culture, entre le Besitz et la Bildung, qui caractérisait en tous pays les régimes « libéraux » et donnait l'illusion de leur immortalité, serait tout près, en Allemagne, d'être dénoncée, et que la Bildung, autrement dit la science, se cabrant contre l'humiliant dressage que lui voudraient imposer M. de Stumm et ses amis, prêterait ses services de plus en plus actifs à la cause des réformes sociales. M. Naumann, donnant à léna, cet été, une série de conférences, y fut accueilli par les professeurs de l'université avec des salves d'applaudissements dont on souhaitait que le fracas fût entendu à Berlin ~ ; sous le drapeau de ce missionnaire réformiste, qui n'est point un savant, l'Allemagne savante est en train de s'enrôler ; le juriste Sohm ^ et l'historien

les laïques cultivés, et dans lequel le christianisme n'est plus qu'«/i ruolif à côté d'autres motifs. »

1 Article publié dans le volume de Harnack et Delbrurk : Evangelisch-Sozial. p. lO-ST (Berlin, Walther, 189G).

•^ Sur les six conférences de M. Naumann à léna, voir Chr. W., 1896, p. 757. Le savant Hâckel y assistait ; un libéral expriuîait le souhait que tous les ministres d'Etat allemands fussent contraints de suivre un cours chez M. Naumann.

^iM. Uotlolphe Sohm, né en 184 1, médiéviste et juriste, proT-s- •eur à l'université de Leipzig, a créé, en 1836, une « association

Delbrûck, les économistes Max Weber et Schulze- Gavernitz, lesthéologicns Harnack, Titius, Gregory, enfin le professeur Lehmann-Hohenberg, un homme de science qui est un Mécène, composent à M. Naumann une brillante avant-garde intellectuelle ; tout dernièrement encore, le philosophe Paulsen consacrait à ces nouveautés un article sympathique; et si l'Eglise officielle est en train d'émigrer, forcément, du mouvement évangéliquesociaP, d'autres contingents la remplacent.

Or, tant qu'elle s'y mêlait intimement, il était impossible, en dépit des efforts de certains «jeunes », que le mouvement évangélique-social tendit exclusivement à ce que M. Lehmann appelle la « léga-

sociale-scientifique » {Sozial-Wissenschaftliche Vereinigutig), dont il a inauguré les traA"aux par une conférence sur les devoirs sociaux des hommes cultivés {Die sozialen Pflichten der Gebildeten. Leipzig, Werther, 1897).

1 Sur les conséquences qu'aura cette retraite de l'Eglise officielle pour la popularité de cette Eglise, il est permis d'éprouver beaucoup d'inquiétudes lorsqu'on se remet sous les yeux cette observation d'un connaisseur, très familier avec les classes populaires : « Nos masses de travailleurs sont capables d'un noble enthousiasme si les chefs ecclésiastiques donnent la Juste solution et si la concordance entre les revendications essentielles des travailleurs et les doctrines du Christ est proclamée. La preuve en est dans les attaches et dans la ferveur qui relient beaucoup de familles de travailleurs aux communautés méthodistes et à des sectes semblables ; elle est, aussi, dans les nombreux progrès qui ont été obtenus dans nos régions catholiques {Die Not des Vierten Standes, von einem Arzte, p. 229, Leipzig, Grunow, 1894). — Cf. Stocker, D. ev. Kz., 1896, p. 118 : « J'admettrais volontiers qu'une grande partie des misères que nous constatons aujourd'hui dans la vie chrétienne et ecclésiastique de l'Allemagne doivent être rapportées à ce fait, que du côté de l'Eglise on n'est pas suffisamment intervenu pour la situation du petit homme, pour ses besoins, pour ses misères. »

LE PROTESTANTISME ET LE MOUVEMENT SOCIAL 21 i

lisation » de la lutte des classes i : les théologiens objectaient que l'Eglise est en dehors des partis ; et les bureau crates, qu'il ne faut mécontenter personne. Mais la lente retraite de l'Eglise supprime ces objections ; et les « jeunes » l'ont si nettement senti que, dès le mois d'août 1896, M. Naumann publiait dans la Hilfe un programme de socialisme national ^, qu'en octobre il fondait à Berlin la Zeit, organe quotidien de ce programme, et que r « assemblée des chrétiens non-conservateurs », réunie à Erfurt du 22 au 25 novembre, a jeté les bases d'une organisation socialiste-nationale ^ Avec un désintéressement qui témoigne la sincérité des amis universitaires de M. Naumann, M. Delbrûck souhaitait, dans la Zeit, que cette organisation eût le caractère exclusif d'une représentation du prolétariat, et que les hommes cultivés [die Gebildeten) n'y fussent admis que s'ils acceptaient intégralement les vœux du quatrième Etat ; la réunion d'Erfurt, où ces hommes cultivés étaient assez nombreux, n'a pris aucune décision qui ratifiât d'une façon précise ces idées de M. Delbrûck; mais c'est peut-être en vain que M. Naumann les discute et les conteste ; si le groupement Naumann se développe, il sera, avant tout, un groupement ouvrier. Et de quelle importance il pourrait être, pour la situation intérieure de l'xVllemagne et môme pour sa politique extérieure,

' C'est dans un article de la Ililfe que M. Lehmann s'exprime ainsi (cité et critiqué dans D. ev. Kz., 1896, p. 33).

2 Hilie du 16 août 1896. — Cf. D. ev. Kz., 1896, p. 318-319.

3 On trouvera le compte-rendu de celte assemblée dans la Clironik, 1896, p. 365-373, et dans la Chi\ W., 1896, p. 1160-1163.

272 L ALLEMAGiNE RELIGIEUSE

qu'une partie de son prolétariat, quittant les enseignes internationales de MiM. Bebel et Liebknecht, se rangeât derrière M. Naumann, nouveau guide du quatrième Etat vers la conquête des pouvoirs, et partisan, pourtant, du développement militaire et colonial de l'Allemagne monarchique : c'est ce que nous laissons au lecteur le soin d'entrevoir, et c'est ce que signifient quelques prophètes en augurant à M. Naumann un immense rôle politique ^ Déjà, par le fait même de leurs préoccupations sociales, certaines notabilités sont expulsées ou s'expulsent des vieux partis : M. Delbrûck a délaissé les Freiconservativen^ et M. Kulemann,hôte assidudes congrès évangéliquessociaux, a délaissé les nationaux-libéraux ^ ; M. Naumann assiste avec confiance à cette désagrégation du passé, qui lui fournit des pierres pour son édifice d'avenir, pour cette feste Burcj dont l'assemblée d'Erfurt a commencé d'esquisser les plans. Dispersé maintenant à travers l'Empire, l'état-major, dont Erfurtavu la parade, s'occupe de recruter l'armée socialiste-nationale. M. Naumann et ses amis demandent une armée ; si pour la rassembler quelques mois leur suffisent, 1' « Association pour le socialisme national » sera, cette année même, érigée en parti ; et le pasteur de Francfort, prévenu, par les atroces malheurs de M. Stocker,

» M. Delbrûck, Evanoelisch-Sozial, p. 103-105 (Berlin, Walther, 1896) explique que. si M. Naumann se maintient d'accord avec le gouvernement dans les questions militaires, il peut devenir une puissance et marquer dans l'histoire d'Allemagne et dans celle du christianisme.

* Gohre, Die evangelmch soziale Bewegung, p. 169-170.

que la fortune d'un parti ne doit point être attachée à celle d'un homme, en cédera la présidence à l'un de ses amis.

Alors l'Allemagne deviendrait le théâtre d'un mouvement purement ouvrier « sur base chrétienne ^ ». Remarquez cette formule, prônée par IM. Sohm : elle est plus élastique, moins contraignante, que la vieille formule qui poussa M. Stocker en avant : « Au nom du christianisme » . S'il n'avait tenu qu'à M. Gôhre ou aux amis de M. Lehmann-Hohenberg, aurait-on conservé, môme, dans la déclaration de principes votée à Erfurt, une étiquette religieuse 2? M. Naumann, en tout cas, d'accord avec M. le professeur Harnack, désire que , dans son parti socialiste-national , tous puissent prendre place, protestants, catholiques, juifs môme 3; voilà pourquoi, dans ce document d'origine protestante, aucune allusion à la Réforme ne s'est glissée; et si l'attachement au christianisme est affirmé, c'est avant tout parce que Jésus-

' « A gauche, nous avons à défendre l'insigne et sacré patrimoine de notre peuple : amour de la patrie, fidélité au roi, foi chrétienne; à droite, nous avons à représenter les droits du mouvement ouvrier » (Naumann, réponse à la Konservalive Korres- ■pondenz, puljliée dans D. ev. K:., 1895, p. 416).

- Sur les discussions qui eurent lieu à ce sujet, et qui furent très vives, voir Chr. W., 1895, p. 1162.

3 Des polémiques se sont élevées dans le journal la Zeii, en décembre 1896, au sujet de l'admission des Israélites dans le parti socialiste-national. Dans un article de la revue die Wahrheit, 13 mai 1893, p. 100 (Stuttgart, Frommann), M. Naumann montre beaucoup de sympathie pour les catholiques-sociaux : « 11 faut avoir patience, dit-il, marcher ensemble fraternellement. Il n'y a qu'un seulJésuspour catholiques et protestants. ^> — M. Stocker, V. ev. Kz., 1896, p. 434, critique vivement cette largeur du pnrti Naumann et l'afl'aiblissement de la base religieuse, condition même de cette largeur.

274 L'aLLEMA >NE RELIGIEUSE

Christ, poar M. Naumann, est l'immorlel docteur de l'amour mutuel et de la fraternité. Il a parfois eu la bonne fortune, en réclamant des socialistes une tendresse respectueuse pour le christianisme ainsi présenté, d'emporter des adhésions insignes : il faisait en octobre dernier la recrue de M. Max Lorenz, journaliste révolutionnaire de Leipzig, homme de talent, dont toute la presse allemande a commenté la conversion ^ ; et comme l'imagination rapidement optimiste de M. Naumann décuple les conquêtes que la réalité lui concède, il espère, parmi ces forces révolutionnaires qui risquent de jeter l'Empire à bas, provoquer un schisme sauveur.

Dans la lutte entre le capital et le travail, mêlée désordonnée, brouille anarchique oii fermentait confusément la haine, le socialisme est intervenu : organisant la lutte, il a corrigé l'anarchie, mais il a cultivé la haine; M. le pasteur Naumann veut à son tour organiser cette lutte, en enseignant l'amour. Avec sa double escorte de pasteurs indépendants de l'Eglise officielle et d'universitaires indépendants de la politique officielle, il regarde s'élever, en un flot incoercible, ces masses que le libéralisme, après les avoir instruites tout juste assez pour les soustraire à la direction des vieux dogmes, qualifie maintenant de barbares ; et sans

• Quelques mois avant, le 27 mars 1896, M. Max Lorenz, au nom du socialisme, et M, Sohm, aunomcluchiistiauisixie social, échangeaient des conférences contradictoires devant VEvangelischer Arbeilerverein à& htiçzig{Chr. W.,'i8iiu, p. 525). Ces conférences turent publiées sous le titre : Der ArbeUerstand und dieSozial demokratie (Leipzig, Werther, 1896).

poursuivre la revanche de ces dogmes, dont les théologiens ont égaré la formule, M. le pasteur Frédéric Naumann, trop naturellement pacifique, d'ailleurs, pour avoir la pensée d'aucune revanche, inclinant vers Guillaume II sa tête loyale et fière, et tendant à M. Bebel sa large main bien ouverte, leur demande à tous deux s'ils veulent collaborer, non point dans un millénium utopique, mais tout de suite, cette année même, et sur le terrain qu'offre l'Empire allemand, à la double et commune victoire du peuple et de Jésus i. Si les rêves de M. Naumann s'épanouissaient en trophées, il en honorerait la mémoire du vieux Wichern, aux côtés duquel, jeune candidat en théologie, il passa deux ans et demi ; et quoi qu'il advienne, la gratitude du disciple à l'égard de cet aïeul singulièrement dépassé assure à l'histoire du mouvement socialévangélique, malgré le caprice des puissants et la souplesse obligatoire des Eglises établies, une belle apparence d'unité et une sorte de cohésion triomphante 2.

' Il y a quelques années, M. Naumann préparait « l'époque chrétienne-sociale » qui, d'après lui, succéderait à l'époque « socialiste » ; il travaillait alors pour une longue échéance (Voir Was heisst Christlich-Sozial, I, p. 3 et 44, Leipzig, Deichert, 1894). U semble aujourd'hui qu'il espère, à bref délai, pouvoir imprégner de christianisme cette « époque socialiste » elle-même.

2 Nous tenons à recommander, à ceux qui voudraient suivre au jour le jour le mouvement évangélique-social allemand, les articles fort instructifs que la Revue du christianisme pratique, dirigée par M. le pasteur Ghastand (Vais, Ardèche), publie fréquemment sur ce mouvement.

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