‹ L'Allemagne sous Napoléon 1erChapitre 19 sur 66 · Lelti^es des 9, 24 novembre 1806, et 10 janvier · texte numérisé non relu

Lelti^es des 9, 24 novembre 1806, et 10 janvier

Napoléon ne semble pas avoir été décidé tout d'abord sur ce qu'il ferait delà Hesse-Cassel. Elle n'avait pas été comprise dans le décret du 23 octobre qui frappait Brunswick et Orange. Dans l'intérêt^de la France, et même de la politique impériale, il valait mieux peut-être avoir à Cassel un prince vaincu, subordonné, mais agrandi, roi par la grâce de Napoléon, que d'y fonder une nouvelle et éphémère dynastie napoléonienne. Deux plénipotentiaires de l'électeur, le baron de Malsburg et le général Lepel, vinrent négocier à Berlin le rétablissement de leur maître. Talleyrand les renvoyait à Berthier sous prétexte que la question hessoise était une affaire militaire, Berthier à Talleyrand , attendu que l'affaire était essentiellement politique. Pendant ce temps, l'Empereur avait un entretien avec Bignon et Duroc sur les propositions de l'électeur. Guillaume offrait d'accéder à la confédération du Rhin, de laisser aux Français ses places fortes, Rinteln, Marburg, Hanau, de fournir 12,000 hommes contre son alliée la Prusse, de payer une contribution de guerre. Ces j 2,000 hommes eussent été plus utiles sans doute entre les mains de leur prince naturel qu'entre celles du roi Jérôme. L'Empereur réfléchit quelque temps, fit beaucoup de questions à Bignon sur ces troupes, sur les qualités de l'électeur,, son esprit d'ordre, sa fermeté, son économie, qui en faisaient tout l'opposé de son frère Jérôme. « 11 parla pendant quelque temps, dit Bignon, de manière à me donner Vespoii^ qu'il allait accepter les propositions de l'électeur lorsque, s'interrompant tout à coup et changeant brusquement de ton, il me dit : « Bah !...

Brunswick, Nassau, Casse], tous ces princes-là sont essentiellement anglais ; ils ne seront janiais nos amis.» Deux jours après (4 novembre 1806), paraissait l'arrêt du destin dans le vingt-septième bulletin de la grande armée ; on y retrouvait la série des griefs impériaux contre l'électeur.

Il paiera cette frénésie de la perte de ses états. Il n'y a pas m Allemagne une maison qui ait été plus constamment ennenie de la France. Depuis bien des années, elle vendait le sang le ses sujets à l'Angleterre pour nous faire la guerre dans les deux mondes, et c'est à ce trafic de troupes que ce prince doit les trésors qu'il a amassés, dont une partie est enfermée à Magdeburg et une autre a été transportée à l'étranger. Cette sordide avarice a entraîné la catastrophe de sa maison, dont l'existence sur nos frontières est incompatible avec la sûreté de la France... Les peuples de Hesse-Cassel seront plus heureux. Déchargés de ces immenses corvées militaires, ils pourront se livrer paisiblement à la culture de leurs champs; déchargés d'une partie des impôts, ils seront aussi gouvernés par des principes généreux et libéraux, principes qui dirigent l'administration de la France et de ses alliés.

Les accusations étaient justes, les promesses de dégrèvement un peu suspectes. Quoi qu'il en soit, la maison de Hesse était déchue du trône. Son chef n'avait su ni aider la Prusse, ni se concilier la France, ni garder sa neutralité. Il tombait victime de ses propres ruses, de ses convoitises, de ses calculs mercantiles. Les patriotes allemands portèrent sur lui le même jugement que les Français. « Tous les hommes,' dit l'historien Schlosser, et vraisemblablement les anges du ciel, se réjouirent quand il perdit argent, terre et sujets pour avoir voulu pêcher aux deux rivages. »

L'impression fut toute différente en Germanie, quandNapoléondétrônarantique maison de Brunswick. Le vieux duc Charles-Guillaume-Ferdinand était, avant sa défaite d'Auerstaedt, un des souverains les plus aimés et le général le plus admiré de l'Allemagne. Le duc Charles, son père, un prince magnifique et dépensier, avait endetté ce petit pays de 11 ou 12 millions de thalers. Le Brunswick eût fait banqueroute, si Charles-Guillaume, prince héritier, n'eût dès lors pris en main l'administrat'on financière. Devenu duc en 1780, il ne mit que onze années à réduire la dette à 4 millions de thalers. Ce résultat parut prodigieux; ses ennemis osèrent l'accuser, en 1792, d'avoir touché de l'argent français. Les subsides mêmes qu'il recevait de l'Angleterre pour des fournitures de soldats eussent à peine suffi à payer les intérêts de la dette. C'était donc l'économie, l'économie seule, qui avait opéré ce miracle, et, ce qui était rare chez un prince allemand , c'était sur sa dépense personnelle qu'il cherchait à épargner; chose plus rare encore, il réduisit l'armée. Dès 1790^ il pouvait déjà soulager ses sujets de presque tous les impôts extraordinaires

S'il était économe, il n'avait pas la cruelle avarice de son voisin de Hesse-Cassel ; il était instruit, vraiment humain. Dans sa jeunesse, il avait voyagé à travers l'Europe, va Paris, visité Rome avec Winckelman. Sans avoir de grandes idées économiques, il m.aintint

en bon point l'agriculture et l'industrie. 11 perfectionna l'éducation publique. Mirabeau, qui le visita vers 1784, quand le duc avait déjà quarante-neuf ans, nous le dépeint comme un « véritable Alcibiade : il aime les grâces et les voluptés; mais elles ne prennent jamais sur son travail. » Comme son maître Frédéric 11, il tint à gagner l'opinion des Français, fut en correspondance avec Voltaire , et ne manqua pas la visite à Ferney. Il pratiqua surtout la tolérance. « A une époque où les juifs étaient honteusement persécutés en Allemagne, dit Beugnot, il avait placé dans son conseil d'état un négociant de Brunsv^^ick, nommé Jacobson, juif et attaché à sa religion, mais homme vertueux et sincèrement philanthrope. » Ce Jacobson joua un rôle assez remarquable sous le royaume de Westphalie. Comme Frédéric II enfin, Charles-Guihaume aimait à ouvrir dans ses états un asile aux proscrits. Lui qui se montra si dur et si défiant contre les émigrés dans la campagne de France, attira cependant dans sa capitale les plus distingués d'entre eux, qu'il avait pu connaître et apprécier dans la société parisienne d'autrefois, u Et apparemment, raconte encore Beugnot dans ses Mémoires^ il était parvenu, à force de soins délicats, à les guérir de l'impatience du retour, car je les ai retrouvés à Brunswick quand j'ai été en prendre possession pour le roi de Westphalie. )) En cela, il se distinguait avantageusement de GuiUaume de Hesse, qui, tout en partageant les passions des émigrés contre la Bévolution, n accorda jamais de secours à leur détresse.

Quand Frédéric II n'eût pas été le plus grand

homme de guerre de son temps, la tradition de la famille aurait poussé Charles-Guillaume à Taire son éducation et ses débuts dans l'armée prussienne. Frédéric II et son frère avaient épousé deux tantes paternelles du duc; sa mère Charlotte était la propre sœur du grand homme ; son oncle Ferdinand de Brunswick était le lieutenant favori du roi et l'un des héros de la guerre de sept ans. C'est sous de tels auspices que Charles-Guillaume, n'étant encore que prince héréditaire, fit ses premières armes contre les Français. Il accompagna Frédéric II en Silésie, en WestphaUe, fit avec lui la guerre de la succession de Bavière. Le roi de Prusse parle de lui avec éloge dans ses Mémoires et lui a consacré un des produits de sa veine poétique : VOde au prince héréditaire de Briinswick. Devenu duc, il commanda les armées prussiennes, en 1784 contre les républicains de Hollande, en i792 dans l'invasion de Champagne, en d793 et 1794 dans les innombrables petits combats du Palatinat bavarois, en 1806 dans la guerre désastreuse contre Napoléon.

Toutefois, on vient de le voir, ce prince, qui combattit si souvent les Français, eut toujours de grandes sympathies pour la France. Dumouriez avait cru pouvoir, au début de la première coalition, lui faire offrir le commandement des armées révolutionnaires. Jamais il ne sut fermer l'oreille à des propositions pacifiques. Il iiwgocia après Valmy; il fut l'un des conseillers de la paix de Baie et de la ligne de démarcation; en i80S, lorsque Haugwitz revint de Moravie avec les pr/jpositions nouvelles de Napoléon, il con-

seilla d'accepter le Hanovre et l'alliance française. En 1806, il marchait à regret; comme à Napoléon, cette guerre lui paraissait impolitique et funeste. Beaucoup de ses hésitations militaires dans la campagne de ïhuringe furent causées, assure -t-on, par la secrète espérance qu'on pourrait encore avoir la paix.

On peut trouver bien rigoureuse la conduite de Napoléon envers un prince qui, après tout, pensait comme lui sur cette même guerre dont il tombait victime. Ce qu'on doit reprocher à Brunswick, c'est de n'avoir point usé assez énergiquement des droits que lui donnaient sur la cour de Prusse sa situation de prince souverain, son expérience militaire, ses longs services, son glorieux passé, son dévoûment éprouvé pour les Hohenzollern. Il excita tout d'abord la colère de Napoléon par cette « lettre très-mauvaise, écrite dans le sens de l'exaltation patriotique allemande », qu'il avait, adressée au roi de Wiirtemberg à l'ouverture des hostilités, et que celui-ci n'avait pas manqué de livrer à l'Empereur. Napoléon lui reprochait d'avoir « méconnu jusqu'aux lois du sang en armant un fils contre son père ^ » , allusion à l'accueil que le prince Paul de Wiirtemberg avait trouvé auprès de Jui.

On l'emporta du champ de bataille d'Auerstaedt mortellement blessé d'un coup de feu qui lui avait ravi l'usage des deux yeux ; il montra autant de courage dans les souffrances qu'il avait montré d'intrépidité dans le combat. « J'en resterai aveugle, disait-il au

1. Correspondance de Napoléon A'', lettre à Talleyrand, 5 octobre 1806 ~ Seizième bulletin de la Grande- Arirée.

chirurgien ; eh bien 1 cela n'ira pas trop mal à mon âge. » Quand il fut transporté à son château de Brunswick, son ministre Wolfradt le supplia de ne pas s'arrêter : les Français arriveraient dans les vingtquatre heures; le ministre avait pu pressentir à certains indices, à certaines expressions des bulletins napoléoniens, qu'il n'y avait pas de ménagements à attendre. Le duc, plus confiant ou moins bien informé, se refusait à partir. « Je connais les Français mieux que vous, disait-il, et il y a longtemps! Ils auront du respect pour un vieux général blessé sur le champ de bataille. Les officiers donneront le bal et iront à la comédie, les soldats caresseront un peu nos filles. Soignez les logements, et que rien ne leur manque. Je suis assuré qu'il y a un courrier de l'Empereur en route pour savoir de mes nouvelles \ » Pauvre prince de la Paix ! comme l'appelaient les hobereaux du parti de la guerre : sa confiance fut trompée. Napoléon devait se conduire à son égard comme eussent agi, vis-à-vis de lui-même, les frénétiques de la cour de Prusse, s'il eût été vaincu et prisonnier. Wolfradt, sur de nouveaux avis, paraît-il, revint à la charge sur la nécessité d un prompt départ. Il lui fit craindre que sa présence à Brunswick ne servît de prétexte pgur aggraver les rigueurs de l'occupation militaire. iVlors seulement le duc céda et consentit à être transporté ailleurs. (( Je me sens trop faible, dit-il, et je ne supporterai pas le voyage bien loin ; mais, si ma présence ici doit ajouter au malheur de mes sujets, il faut

Page 1