Voir Camille Rousset^ Histoire de Louvois, t. I^r
d'Allemagne et on leur confère en même temps une souveraineté plus étendue sur leurs sujets. Ils sont affraachis à la fois des obligations résultant de la constitution germanique et des obstacles que suscitent à leur pouvoir les féodalités locales.
Déjà en 178S l'idée de V Alliance du Rhin avait été reprise au profit de la Prusse par Frédéric II : il essaya de former contre la prépondérance autrichienne le Fûrstenbund ou Ligue des princes.
En 1806 les deux systèmes sont en présence: Napoléon, en fondant la Confédération du Rhin, déclare ne pas s'opposer à ce que la Prusse forme une Confédération de l'Allemagne du Nord. Mais la création de Napoléon avait plus de chances de réussite que celles que pouvait entreprendre la Prusse. Tout tendait depuis 1792 à constituer d'une façon définitive l'influence française dans l'Allemagne occidentale: les traités particuliers qui, de 1793 à 1799, avaient détaché un à un les états allemands de l'alliance autrichienne, les sécularisations de 1803 qui avaient gagné tant de princes allemands à la politique française par le lien puissant de l'intérêt ou de la reconnaissance, l'immixtion toujours plus hardie et toujours tolérée de Bonaparte dans les affaires du Saint-Empire, enfin les alliances conclues en 1805 avec Bade, Bavière, Wurtemberg, Hesse-Darmstadt, contre l'Autriche. Que l'on donnât à cet ensemble de faits un caractère permanent et la sanction du droit, on avait la Confédération du Rhin.
Ainsi allait se trouver réalisé, au profit de l'influence française, un vœu souvent émis dans les brochures al-
lemandes de 1803 : une constitution particulière de la Germanie occidentale qui la rendît indépendante des deux grands états orientaux. Mais, en se séparant de Berlin et de Vienne, en cessant d'être F Allemagne prussienne et autrichienne, elle devenait l'Allemagne française.
Le traité de Presbourg avait enlevé à l'Autriche 877,000 âmes en Allemagne, et 2,120,000 en Itahe : la France, après de si éclatants succès, après Ulm et Austerlitz, n'avait rien pris pour elle-même ; eUe semblait n'avoir vaincu qu'au profit du royaume d'Italie et des princes allemands. Mais une des conséquences les plus certaines de sa victoire, c'est le droit qui lui était universeUement reconnu , par les amis comme par les ennemis , d'intervenir dans la reconstitution de l'Allemagne. Napoléon en acceptant cette tâche, à la grande satisfaction de nos alliés du Rhin, obéissait à diverses impulsions : d'abord la passion d'organiser, l'instinct d'ordre, d'uniformité, de simplification, même chez les autres, trait caractéristique des hommes de ce temps, le poussait à effacer sur sa frontière du Rhin les derniers vestiges du vieux chaos tudesque. En outre, il avait conscience, en reconstituant l'antique Alliance du Rhin, de suivre la tradition de ses plus « augustes prédécesseurs », Henri IV, Richelieu, Louis XIV.
Enfin il sentait que le moment était venu de constituer le système diplomatique de la France impé-
10 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON Ter.
riale, et qu'à tout prix il lui fallait une alliance en Europe. Mais existait-il une puissance qui pût être l'alliée de la France ? L'Autriche était trop vaincue pour pouvoir être de sitôt réconciliée, trop conservatrice des traditions pour admettre un rapprochement avec une puissance révolutionnaire ; les traités de Potsdam et de Schœnbrunn avaient démontré à Napoléon que personne, ami ni ennemi, ne pouvait compter sur la Prusse; ses ressentiments contre la Russie/ étaient trop vifs et trop récents. Eh bien 1 puisqu'elle n'existait pas, cette puissance dont l'union avec la France eût assuré la paix du continent, il fallait la créer de toutes pièces. Il fallait fortifier, agrandir, unir les petits princes de la Germanie, les confédérer sous le protectorat de la France.
Napoléon allait régler les affaires de l'Allemagne avec plus d'autorité encore qu'en 1803 : il n'avait plus besoin de partager la médiation avec la Russie ou la Prusse. C'est à Paris encore une fois que tout allait se décider ; c'étaient les services rendus à la France, c'était la faveur de Napoléon qui allaient faire la fortune ou la ruine des princes. Déjà on avait lu sans trop d'étonnement dans les bulletins de la Grande- Armée : « Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg vont prendre le titre de rois, récompense qu'ils ont méritée jjar rattachement et T amitié qu'ils 07it montrés à r Empereur dans toutes ces circonstances. » Napoléon allait, après chaque campagne, distribuer aux soldats allemands des croix d'honneur, aux princes allemands t'es diadèmes.
De toute l'Allemagne occidentale s'élevaient des
voix pour supplier Napoléon de prendre en main les destinées de la Germanie. « Vive Napoléon ! s'écriait \d. Staatszeitung de Munich (1" janvier 1806); vive Napoléon, le restaurateur du royaume de Bavière ! c'est par la providence divine que le prestige et la dignité du souverain de la Bavière a été rétablie dans son ancien éclat et antique grandeur pour le bonheur du peuple et la prospérité du pays. »
Le dernier électeur ecclésiastique , le Prince-Primat Charles de Dalberg, écrivait, le i9 avril 1806:
La nation allemande a besoin d'une régénération de sa constitution. La plus grande partie de ses lois ne se composent que de mots vides de sens, puisque les tribunaux d'Empire, les Cercles et le Reichstag n'ont plus les moyens d'assurer la sécurité des biens et des personnes contre les attaques de la violence et de la convoitise . . . L'empereur d'Autriche, François II, par ses vertus personnelles, est un homme d'honneur; mais le sceptre de l'Allemagne est tombé de ses mains, parce qu'il a violé les capitulations de son élection, en occupant la Bavière, en amenant les Russes dans l'Empire, en faisant perdre à l'Allemagne les territoires du .Rhin, par suite de fautes commises par lui seul dans la conduite d'affaires purement autrichiennes. François II pourrait cependant devenir empereur d'Orient, pour tenir tête aux Russes, et en la personne de Napoléon renaîtrait l'empire d'Occident, tel qu'il exista sous Charlemagne, quand il comprenait l'Italie, la France et l'Allemagne! Il n'est pas impossible que les maux actuels n'amènent les électeurs à approuver cette régénération.
Il écrivait encore à Napoléon :
Sire, le génie de Napoléon ne doit pas se borner à procurer le bonheur de la France ; la Providence a fait naître les hom-
mes supérieurs pour le monde entier. La noble nation allemande gémit dans les maux de l'anarchie politique et religieuse. Soyez, Sire^ le régénérateur de sa constitution. Voici quelques vœux que m'inspire la situation actuelle : Que le duc de Clève (Murât) devienne électeur et perçoive l'octroi du Rhin sur toute la rive gauche ; que le cardinal Fesch, votre oncle, devienne mon coadjuteur; que les douze états de l'Empire qui ont une rente sur l'octroi du Rhin reçoivent une autre dotation. Votre Majesté jugera dans sa sagesse si la réalisation de mes idées peut être avantageuse au bien public. Si je ^uis abusé par une erreur idéologique, mon cœur du moins me rend témoignage de la pureté de mes intentions.
Cette proposition faite par Dalberg d'introduire deux Français dans l'Empire, l'un comme électeur deClèves, l'autre comme coadjuteur de Ratisbonne et futur ar~ chichancelier du Reich , jeta une certaine émotion dans le parti autrichien.
Mais Napoléon ne laissait diriger sa politique ni par les clameurs de ses adversaires, ni par Y idéologie de Dalberg, ni par les présents dont les princes allemands recommençaient à combler ses ministres et leurs favoris. Depuis longtemps il discutait secrètement avec Talleyrand le nouveau plan de réorganisation germanique. Le 10 avril 1806, il lui exposait ses vues au sujet des petits princes allemands : Si on les laisse vivre, ils continueront à voter contre la politique française par esprit autrichien et à contrecarrer nos amis les princes de Bade, Wurtemberg, Bavière. Quel est le véritable intérêt de la France? c'est : 1° que Tempire germanique ne puisse se réorganiser qu'avec l'aide d'une forte et puissante direction ; 2° que les trois souverains du sud-ouest « qui, depuis la Révo-
lution, ont fait cause commune avec la France, en soient amplement récompensés».; Comme ils auront toujours besoin de notre appui pour conserver ce que nous leur aurons donné, ils resteront dans notre alliance; 3° que le parti autrichien soit affaibli : « l'opinion germanique sera par là plus partagée ; ce qui est en tout favorable à la France. » On pourra conserver pourtant quelques petits princes, les Hohenzollern de Souabe, par exemple, qui ne sont pas du parti de François II. Il ne faut pas croire aux protestations des petits princes; ils ont fait la même chose à Rastadt, et nous n'avons pas d'ennemis intérieurement plus acharnés. La situation de l'Empire ne comporte pas ces petites questions. Quel scrupule pourrait-on avoir? si les alliés eussent été victorieux, ils auraient donné la Bavière à l'Autriche. D'ailleurs ces princes sont eux-mêmes fatigués de leur souveraineté ; n'a-t-on pas vu le margrave d'Anspach vendre ses états et son armée ? « Résumons-nous : il est dans la nature des circonstances actuelles de laisser détruire tous ces petits princes. Réunis aux trois souverains nos alliés, il leur donneront un régiment de plus et formeront dans l'empire germanique un esprit distinct de celui qui règne en ce moment en Allemagne. Ces petits princes, même fussent-ils pour nous, ne nous offriraient-ils pas une faible et ridicule ressource? »
On le voit : Napoléon, qui ne craignait que l'Autriche, ne prenait de précautions que contre l'Autriche; tout ce qui était dans la clientèle prussienne, même les Hohenzollern de la Forêt-Noire, lui semblait inof-
feiisif. 11 avait peut-être raison dans son appréciation de la puissance relative des deux grandes monarchies allemandes : l'Autriche, même après Rivoli, Marengo, Austerlitz, avait la vie si dure! et il suffira d'une seule campagne pour abattre la Prusse. Un peu plus tard, dans une nouvelle lettre àTalleyrand (21 avril J806), nous le voyons agiter des plans de simplification autrement radicale : il veut former au nord-ouest de l'Allemagne un état gouverné par un prince français (le grand-duché de Clèves agrandi, par exemple) ; les princes de Bade, Wurtemberg et Bavière, fortifiés aux dépens de tous leurs voisins, unis à Fétat napoléonien du nord-ouest, formeraient l'Allemagne française; en revanche, la Saxe, la Hesse, l'Autriche et la Prusse seraient également autorisées à s'annexer les petites principautés voisines. L'Empereur n'hésite que parce qu'il ne sait pas encore à qui profitera le plus cette combinaison : aux quatre principautés demi-françaises ou aux quatre états purement allemands? Les Allemands, il y a vingt ans, savaient gré à Napoléon d'avoir réduit leurs nombreux princes à trente-six; peu s'en est fallu que l'Empereur n'en laissât debout que huit!
La correspondance de Napoléon avec ses protégés allemands n'est pas moins intéressante. Il engageait déjà l'électeur de Wurtemberg, avant le traité de Presbourg, à s'emparer des commanderies de l'Ordre teutonique établies sur son territoire : « Les choses à faire à la paix donnent beaucoup d'embarras : quand elles sont faites, tout est facile. . . S'il est autre chose que ç^ous puissiez faire, mandez-le-moi, afin que je
VOUS donne mon avis, et que, dans le traité de paix, on puisse en un mot dire : Tout ce qui a été fait par les électeurs est reconnu. » (16 novembre I8O0.) « Dans les instructions que vous donnerez à votre ministre, écrivait-il aussi à l'électeur de Bavière , il faut bien déterminer la portion des usages germaniques qu'il faut abolir : ... d'abord la Cour aulique, une grande partie des attributions de la diète de Ratisbonnequi, en vérité, n'est qu'une misérable singerie.» (2 novembre 1805.)
L'homme qui distribuait à son gré parmi les princes allemands les territoires, les fiefs de chevalerie, les villes libres, les droits régaliens, l'homme qui tenait leur existence même dans ses mains puissantes et qui d'un geste pouvait les ranger parmi les trente-six à conserver, ou les rejeter dans la catégorie des dynasties condamnées, pouvait parler en maître aux principicules récalcitrants ou tièdes.
Mon cousin^ écrivait-il au landgrave de Hesse-Darmstadt (16 janvier 1806), vous avez prévu avec raison que j'ai beaucoup à me plaindre de votre conduite. Vous avez laissé influencer votre politique par la fantaisie des femmes; vous êtes sur le point d'éprouver ce qu'ont éprouvé tous les princes qui se sont laissé mener par elles. Vos états sont dévorés par deux armées. Si vous aviez voulu cependant lire l'histoire de votre maison et marcher sur les traces de vos ancêtres, vous vous trouveriez non-seulement avec la qualité d'électeur que vous avez paru ambitionner, mais avec un accroissement de puissance tel que celui que j'ai fait obtenir aux rois de Bavière, de Wurtemberg et à l'électeur de Bade.
En montant sur le trône de France après l'expulsion de la troisième dynastie, je m'étais regardé comme solidaire de tous see
engagements et je vous en ai donné une preuve bien spéciale dans les arrangements qui ont suivi la paix de Lunéville. Vous avez donc un tort plus grave que ceux que peut vous reprocher la politique : celui d'avoir manqué à la reconnaissance. Ceux de vos sujets connus par leur attachement au vrai système de votre maison, c'est-à-dire à son union avec moi, vous les avez éloignés; et aujourd'hui vos affaires, sont conduites par un Hollandais qui dirige tout chez vous -par l'influence qu'il s'est acquise sur la landgrave. Au milieu de tous ces torts graves et réels, ne croyez pas, mon cousin, que je ne sache pas distinguer ce qui vous est propre de ce qui est l'effet d'une influence do7it vous n'avez pas su vous défendre. Le sang de vos ancêtres qui coule dans vos veines vous a toujours maintenu intérieurement, malgré tontes les intrigues qui vous entourent, ami de la France... Rappelez vos bons serviteurs, chassez surtout ce misérable Hollandais.,., et vous me trouverez en tout disposé à oublier le passé et à être pour vous ce qu'ont toujours été les souverains de la France.
Ce ton hautain et protecteur du successeur immédiat des Capétiens envers les anciens vassaux de la maison de Bourbon, cette immixtion dans des affaires presque conjugales, ces jugements cavaliers sur les ministres d'un prince indépendant, ces menaces transparentes et ces promesses d'amnistie si l'on vient à résipiscence, sont aussi caractéristiques de cette singulière époque que les humbles réponses des princes allemands, dans les lettres récemment publiées par M. Treitschke\
Une question qui n'était guère moins importante