CHAPITRE Xllf
liC royaume de \f^estphalie. — I.a justice et la police. — li'Intérieur et Tinstruction publique. — l.'art et la littérature. — La Cour et la ville.
La constitution n'avait établi qu'un seul ministère pour l'intérieur et la justice; en réalité, il y en eut deux. La justice lut confiée à un Français, Siméon, un \étéran de nos luttes révolutionnaires, qui, après avoir assisté au laborieux enfantement du nouveau droit français, était chargé d'en surveiller la transplantation en Westphalie. C'était un esprit libéral et étendu, un caractère probe et ouvert. Son titre de conseiller d'État de l'empire français lui donnait une grande situation à Cassel. Quand la haute police osa faire une perquisition chez son collègue Biilow, Siméon seul dans le conseil du roi eut le courage de flétrir ces procédés. Il fut heureusement secondé, dans les travaux pour l'introduction du Code civil et l'organisation des tribunaux, par plusieurs jurisconsultes allemands; dans les universités et les anciens tributs.
262 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON l«^
naQx, il ne manquait pas d'hommes qui avaient suivi avec intérêt le progrès des idées nouvelles en- deçà du Rhin, et qui avaient fait une étude particulière des lois révolutionnaires et du code Napoléon. C'est le professeur Leist qui eut la plus grande part à la traduction de nos lois en allemand.
Chargé également du service des cultes, Siméon avait la double tâche de rallier les clergés indigènes à l'ordre de choses établi et de faire prévaloir les princmes nouveaux de tolérance. Partout, excepté peutêtre dans le Brunswick, sous la libérale administration de Charles-Guillaume, on avait vécu sous le régime des religions d'état. Dans la Hesse, c'était le protestantisme ; dans les ci-devant évêchés, c'était le catholicisme, qui étaient religions dominantes, quelquefois oppressives. Toutes les sectes s'unissaient pour persécuter et humilier les Juifs. Ces derniers avaient eu un commencement de réhabilitation dans le Brunswick, grâce au généreux Jacobson, un de leurs coreligionnaires, qui avait été le principal ministre . du dernier duc. Jacobson continua son œuvre d'affranchissement sous la nouvelle domination ; il finit par gagner kur cause. Un décret du 27 janvier, par l'abolition des taxes spéciales imposées aux Juifs, acheva de leur donner l'égalité civile et politique. Le 8 février 1808, vingt-deux délégués juifs des huit départements westphaliens se réunirent à Cassel pour remercier le roi Jérôme et le ministre Siméon .
« Sire, dit Jacobson à Jérôme, les enfants de Tantiq-ie Israël gémijisaient dans ces contrées sous une législation barbare, et l'on avait l'injustice de leur reprocher une dégradation qui
n'était que l'inévitable conséquence des longs outrages et des longs .nalheurs auxquels ils étaient en proie... Par vous, Sire, nos tribus désolées vont bientôt respirer tranquilles et le; chants de Sion retentiront librement sur les monts de Westphalie. Sire, c'est à des héros que l'Eternel a confié le soii de nos destinées et déjà vous avez égalé les bienfaits de Cyrus dont bientôt vous passerez la gloire. Les enfants d'Israël ne se contenteront pas d'élever les mains sur la montagne pour la conservation de vos jours précieux; ils fourniront des soldats à vos armées, des citoyens à vos villes^ des agriculteurs à vos campagnes... ».
(( Quelques Juifs d'un état voisin, dit le Moniteur westphalien^ assistaient à cette fête avec des sentiments moins heureux et comparaient douloureusement la différence de leur sort à la même époque. )) En janvier 1809, sur la demande du ministère Avestphalien, le roi de Saxe accorda aux sujets Israélites du roi Jérôme le droit de s'établir librement aux foires de Leipzig et de Nauenburg, et de vaquer à leurs affaires aux mêmes conditions que les chrétiens.
Les partisans des anciennes religions d'état ne manquèrent pas de se plaindre, sans voir que, s'ils perdaient un privilège dans tel pays, ils recouvraient les avantages du droit commun dans les autres. Les catholiques surtout se déclaraient sacrifiés ; à Duderstadt, par exemple, on avait donné Ja plus grande église aux protestants. Il est possible que, dans la ferveur nouvelle des principes de tolérance, on ait pris plaisir à renverser en quelques localités les anciens rapports entre les diverses religions ; il est difficile de croire pourtant que ce soient les catholiques, sous un roi catholique, à une époque oii Napoléon affectait de
protéger les catholiques à Dantzig et en Saxe, qui aient été le plus à plaindre. Le seul grief bien fondé de leur clergé, c'est Tâpreté avec laquelle Jérôme, moins par principe révolutionnaire que par besoin d'argent, poursuivait la clôture et la vente des couvents. Les religieuses expulsées ne recevaient qu'une pension de 200 francs; Jacobson honora sa religion et ses principes libéraux en y ajoutant une pension de 100 francs. La haute police, qui aurait dû être dans les attributions du ministère de la justice, en était au contraire entièrement indépendante. Elle avait pour chef Legras de Bercagny, qui portait le titre de secrétaire des commandements. « M. Bercagny, écrivait Reinhard, est un homme très-actif et très-intelligent ; il serait à désirer seulement qu'il sût l'allemand : une traduction de propos, de lettres, de livres, de mœurs et d'usages fait disparaître le coloris, et en matière de police le coloris fait beaucoup. » Les employés supérieurs de ce service laissaient également à désirer sous ce rapport : la police, privée en quelque sorte de moyens sûrs et directs d'informations, en devenait à la fois plus impuissante et plus tracassière. La violation du secret des correspondances faisait qu'on n'osait plus confier de lettres à la poste westphalienne. Les perquisitions intempestives ou maladroites, les pionnage dans les promenades, la corruption par la police des domestiques de grande maison, étaient des moyens bas et vexatoires qui ne pouvaient pas suppléer à une vraie connaissance de l'esprit public. Leagens de bas étage ne manquaient pas, surtout parmi les Allemands ; dans le roman de Kœnig, on met en
scène Bercagny lui-même, qui refuse d'employer des Français. « Les Allemands, lui fait-on dire, sont plus empressés à dénoncer, à découvrir, à trahir les se crets : si je puis m'exprimer ainsi , ils rapportent mieux. » Tout cela ne constituait pas un bon service. Bercagny pouvait communiquer au roi, tous les matins, beaucoup de commérages, d'histoires scandaleuses et de bruits de ville ; mais Napoléon avait raison de trouver « qu'il y avait peu de police dans le royaume, » et qu'impunément «les agents des princes s'y agitaient de toutes manières. » Le ministre de France estimait donc que cette institution était plus nuisible qu'utile, et que son budget de 200,000 francs était dépensé en pure perte. « 11 est dans le caractère allemand, prétendait Reinhard, quelque chose qui répugne indéracinablement à une pareille institution. Sa bonne foi s'en inquiète, et comme, dans la conscience qu'il a de manquer d'adresse, il se sent sans défiance, un agent de police, à ses yeux, n'est qu'un assassin... La haute police est en guerre avec tous les ministères, celui des relations extérieures excepté, avec toutes les administrations départementales ; elle rend irrémédiable la scission entre les Français et les Allemands en exaltant les craintes et les défiances des uns, en inspirant aux autres ou l'indignation ou la terreur*. »
Le ministère de l'intérieur était aux mains du