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montaient pas à plus de 20 ou 30 millions : c'était un déficit d'environ 40 millions.
Les États de i 808 avaient autorisé un emprunt de 20 millions, que deux de leurs membres devaient aller négocier à Amsterdam. Malheureusement le crédit du royaume était fort mal établi. En outre, à ce moment même, l'empereur Napoléon ouvrait pour son propre compte un emprunt en Hollande ; il fallut bien lui céder le pas. On trouva seulement quelque 1,800,000 francs à emprunter à des juifs de Cassel. Enfin le ministre Bûlow résolut de recourir à un emprunt forcé de. 20 millions. On émit 100,000 obligations de 200 francs, et tout sujet westphalien dut prendre, en proportion de sa fortune, depuis une demiobligation jusqu'à 100 obligations. Malgré les primes offertes aux souscripteurs qui s'empresseraient d'opérer les versements, malgré les flatteries, les menaces, les promesses des décrets royaux , l'emprunt ne fut couvert qu'à moitié. Jérôme avait donc bien raison d'écrire à son frère : « Il est certain que le royaume de Westphalie ne peut résister plus de six mois au mauvais état de ses finances (3 février 1809). j)
Aux États de 1810, Btilow put enfin présenter un budget parfaitement régulier, mais qui n'en découvrait que mieux l'irrégularité de la situation. Les recettes montaient à 34,400,000 francs; les dépenses ordinaires^ y compris le service de la dette publique, à 34,820,000 francs. Il ne subsistait donc plus qu'un déficit de 420,000 francs ; mais, — il y avait les dépenses extraordinaires! c'est-à-dire environ 11 millions consacrés à la solde de la division westphalienne en-
voyéeen Espagne, et à rentretien de 12,500 Françraîs dans Magdebiirg. Cependant, en 1810, le traité du 14 janvier, qui céda ]o Hanovre au roi de Westphalie, réduisit la contribution extraordinaire de guerre à 16 millions seulement et accorda dix années de délai. L apreté de FEmpereur et de Daru avait été vaincue par la résistance passive du débiteur westphalien.
Le budget de 1811 présente peu d'intérêt. Quant à celui de 1812, « l'armée westphalienne, disent les ilfemoires du roi Jérôme^ ayant péri à peu près tout entière dans la campagne de Russie, non -seulement le trésor n'eut pas à la solder et à la nourrir pendant les six derniers mois de l'année, mais le budget des dépenses se trouva dégrevé d'une dizaine de millions qui représentaient l'entretien de ces troupes pendant ce semestre : triste économie réalisée sur la mort, et qu'aucun financier n'eût su faire entrer dans ses calculs ! »
Une dépense qui pesa lourdement sur le budget westpbalien était celle de la liste civile. Elle était fixée pour le roi et sa famille à 5 millions, somme énorme pour un budget dont les ressources variaient entre 2o et 30 millions. « Les employés des bureaux et lès médecins des hôpitaux no sont plus payés depuis quatre mois, écrivait Jollivet ; il n'en est pas ainsi des o millions que le trésor fournit à la liste civile. Ils sont payés très-exactement, et souvent quinze jours ou trois semaines avant l'échéance. » Si encore Jérôme s'était contenté de ces 5 millions ! mais les témoignages contemporains constatent que le roi de WestphaUe gardait pour son usage privé une partie des revenus publics. Ainsi les créances que l'Empereur lui
avait abandonnées par le traité de Berlin, uniquement pour lui donner « les moyens d'augmenter et d'entretenir son armée, » les revenus d'une partie des domaines qui étaient administrés en son nom, ceux des domaines qui faisaient retour à la couronne, Jérôme n'hésitait point à se les attribuer. En outre, il faisait verser à son trésor les sommes destinées aux relations extérieures et à la solde de la garde royale, et s'en appropriait une partie. Tout cela représentait près de 2 millions par an ; la liste civile s'élevait ainsi à 7 millions, et absorbait près du cinquième des revenus bruts du royaume. On essayerait vainement d'atténuer cette coupable dilapidation des trésors arrachés à cette même Westphalie dont Jérôme dépeint la misère en termes si pathétiques. « Ce n'est que 2 millions ! )) , dit-on ; mais le roi a eu beaucoup de mal à se faire prêter par ses sujets, même sous forme d'emprunt forcé, une somme égale à cette liste civile de 7 millions ; les étrangers ne lui ont prêté 2 millions qu'avec des intérêts usuraires; les 1,800,000 francs qu'il avait empruntés à la caisse des consignations française, et qu'il ne pouvait payer, lui ont attiré de Napoléon les paroles les plus dures et les plus humiliantes. Voilà ce qu'étaient 2 millions pour la Westphalie! Il faut ajouter que l'Empereur, parfaitement instruit des prodigalités de son frère, ne se louciait pas de lui abandonner un argent dont la Grande- Armée avait besoin. Jérôme était mal venu à se plaindre à l'Empereur de ses embarras financiers quand il donnait à un Le Camus, en don gratuit, un domaine qui rapportait 40,000 francs; il était mal venu à
déplorer les souffrances du pays quand il consacrait 300,000 francs par an à la création d'un ordre inutile. On ne saurait imaginer combien Jérôme a fait ainsi de mal à ses sujets : il les appauvrissait non-seulement de l'argent qu'il gaspillait, mais de celui que l'Empereur était bien décidé à ne pas laisser gaspiller. Quel intérêt pouvait porter Napoléon aux embarras financiers de la Westphalie, lorsqu'il lisait en tête d'un rapport de Jollivet à Champagny ces reproches trop véridiques : « Monseigneur, j'ai perdu maintenant l'espérance que Sa Majesté le roi de Westphalie, malgré ses excellentes qualités et son extrême sagacité^ qui est l'apanage de la famille ^ puisse sortir de la position embarrassante où l'ont entraîné de mauvais conseils, l'inexpérience du gouvernement, des passions trop ardentes et un penchant irrésistible à la prodigalité. »
Le ministère de la guerre, après le départ un peu précipité du général Lagrange, fut donné au général Morio, aide de camp de Jérôme pendant la campagne de Silésie, ancien élève de l'École polytechnique, et qui était homme de mérite. Établi en Westphalie, sans idée de retour, il avait épousé la sœur de Le Camus, favori du roi. Il fut destitué au mois d'août 1808 pour avoir pris, à l'insu de Jérôme, le titre de capitaine des gardes et les avoir fait manœuvrer sans prendre d'ordre. Cet essai de prétorianisme lui coûta son portefeuihe^ mais non l'affection du roi ; il resta grand-
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écuyer jusqu'en 1811. Il fut assassiné par un maréchal ferrant nommé Lepage, à qui il avait fait perdre la clientèle de la cour\ Son successeur à la guerre n'est autre que cet admirable général Éh'e, qui, tenu pendant toute la prospérité de l'Empire dans une demidisgrâce, resta simple général, tandis que tant d'autres, qui n'avaient pas contre eux d'avoir été amis de Moreau ou officiers de l'armée du Rhin, arrivaient au maréchalat. Dès le mois d'octobre 1809, il avait manifesté le désir de retourner en France, et Jérôme l'avait recommandé en termes chaleureux à Napoléon. « Votre Majesté peut être convaincue que je fais une perte dans le général Éblé. Les hommes comme lui sont rares. Mais je suis trop juste pour ne pas sentir la vérité de son raisonnement lorsqu'il me dit : « Yotre Majesté ne peut rien pour moi, puisque je suis Français, et elle voit très-bien qu'en restant à son service je suis entièrement oublié de l'Empereur ; je commence à vieillir, et je sens le besoin de voir mon sort fixé. )) Son sort fut fixé par l'acte suprême de dévouement qu'il accomplit trois ans après au passage de la Bérésina. Il eut pour successeurs le général d'Albignac, puis Salha, ancien officier de marine et compagnon de Jérôme en Amérique. Comme on le voit, le portefeuille de la guerre resta constamment en des mains françaises.
1. On trouve, dans le Journal de la reine, un fait curieux à propos de l'assassin. Une femme du peuple « est allée chez le ministre de la justice et a demandé la grâce de Lepage, qu'elle voulait épouser. Cette demande et cette proposition se rattachaient à un ancien usage allemand. En vertu de cet usage, si le criminel trouve une femme voulant l'épouser, le souverain habituellement lui fait grâce. » Cette
La constitution westphalienne avait porté à 20,000 fantassins, 3,500 cavaliers, 1,500 artilleurs, le contingent du royaume : provisoirement il se composerait pour moitié de troupes françaises. La conscription était déclarée loi fondamentale et le remplacement à prix d'argent interdit. Napoléon, dans plusieurs lettres remarquables, avait développé ses intentions et communiqué les résultats de son expérience à Jérôme. 11 devait plutôt travailler à dépasser le contingent que rester au-dessous : l'électeur de Hesse, qui ne possédait qu'une partie de la Westphalie actuelle, n'avait-il pas eu une armée de 33,000 hommes? Il blâmait l'institution de gardes du corps comme « contraire à l'étiquette de notre famille ; » mais il conseillait de former une garde composée de chevau -légers, de grenadiers et de chasseurs à pied. Chacun de ces trois corps comprendrait 400 hommes, total : 1,200. Il essayait de prémunir son frère contre l'écueil où échouaient tous les roitelets de fabrique napoléonienne : « Il ne faut se modeler en rien sur la formation de ma garde, qui, étant destinée à offrir des récompenses aune grande armée, me coûte immensément cher. )) Sur ces 1,200 hommes de la garde, 300 devaient être Français, vieux soldats, parlant allemand, dévoués à la dynastie, « propres à donner l'esprit militaire à la jeunesse et à faire l'amalgame avec la France. » Les 900 autres devaient être pris parmi des jeunes gens de famiUe , c'est-à-dire de bons bourgeois ou des fils de fermiers, auxquels leurs pa-
touchant'^ et absurde coutume n'avait point été respectée par la législation nouvelle.
rents pourraient faire une pension. « Jeune, ajoutait-il, prenez, pour vous servir, de la jeunesse, qui s'attachera à vous. )) La garde devait être complétée par une compagnie de 100 gendarmes, tous Français parlant allemand. Ces quatre corps seraient commandés par quatre capitaines-généraux a équivalant à mes quatre maréchaux, » qui devraient être officiers de la couronne et dont deux seraient Français. Pour l'armée de ligne, il fallait commencer à former quatre régiments d'infanterie, a selon la mode hessoise,qui est si économique, — pour employer les officiers et soldats des différents princes qui régnaient dans les états oii vous êtes. » Napoléon ne trouvait pas utile pour son frère d'avoir des cuirassiers : « Vous n'êtes pas une puissance assez grande pour avoir un corps respectable de grosse cavalerie; ce qu'il vous faut, c'est de la cavalerie légère. « Il lui faisait donner des canons et des fusils, ceux-ci assez médiocres d'ailleurs, pris sur la Hesse et la Prusse. Il recommandait de veiller à bien organiser le service des transports, d'avoir tant de caissons par mille hommes, de pourvoir les troupes en campagne de bonnes capotes et de fusils de rechange, etc.
Jérôme prit des conseils de son frère ce qu'il lui plut d'en suivre, mais travailla avec une certaine ardeur à organiser son armée. Il espérait se débarrasser des 12,S00 Français , qui vivaient les uns dans les garnisons de Magdeburg , Brunswick et Cassel, les autres en quartier chez l'habitant. Naturellement ils coûtaient plus cher que les troupes allemandes, et leur présence était compromettante pour
la dignité de la couronne westphalienne. Napoléon avait envoyé dans le royaume des troupes polonaises en supplément. Jérôme réclama avec énergie. « Tout le monde est soldat dans la Westphalie, et l'on voit avec peine que, tandis que les nationaux, officiers et soldats, meurent de faim, je prenne à mon service 9,600 Polonais. » Il finit par obtenir leur départ pour la France. Alors il se mit à l'œuvre: le royaume fut partagé en trois divisions et huit subdivisions militaires; les généraux de division étaient Rewbell à Cassel, Rivaud à Brunswick, Éblé à Magdeburg. Ils avaient sous leurs ordres les généraux de brigade Diemar et Bœrner à Osnabrtick et Marburg, Webern et Lehsten à Heiligenstadt et Gœttingen, Motz à Halberstadt, Rivaud ayant été remplacé par Lepel, ancien officier de l'électeur, on voit que la presque totalité des chefs supérieurs étaient de nationalité allemande. L'armée Nvestphalienne était tombée un peu dans le vice des petites armées : le trop grand nombre des généraux, parmi lesquels il fallait encore compter le Hessois von Usslar, les Français Morio, Sahla, Ducoudras, d'Albignac, etc.
D'autres décrets organisèrent la conscription , la caisse des invalides, enfin la garde royale. Elle fut composée de gardes du corps ^ malgré les avis de Napoléon, de grenadiers, de chasseurs et de chevaulégers. La paye de l'armée de ligne, inférieure à celle des troupes françaises, était pourtant supérieure à celle des autres troupes allemandes. « La solde de l'infanterie hessoise et prussienne, écrivait Jérôme à Napoléon, était trop faible; le soldat était
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obligé de vivre chez l'habitant, qu'il ruinait, et chez lequel il perdait son esprit miUtaire en détruisant l'esprit public. Par cette mesure vexatoire, citoyens et soldats, tous étaient mécontents. ))
Un décret du 2 avril était ainsi conçu :
Considérant que l'honneur est le premier mobile du soldat, et qu'il importe de bannir à jamais, dans les punitions des fautes de discipline, celles qui, en rappelant les souvenirs de la féodalité f tendraient à avilir la dignité de l'homme; Sur le rapport de notre ministre de la guerre : Art. l^^ Les coups de bâton sont expressément défendus dans notre armée.
Ainsi se réalisa, par les soins de Jérôme, la promesse que Custine, général de la République, avait faite autrefois aux soldats de Guillaume IX. L'armée westphalienue fut alors la seule armée allemande et, à part l'armée française, la seule armée monarchique oîi le soldat ne fût pas fouetté ou bâtonné. Cette mesure du roi Jérôme eut à ce moment un grand retentissement en Allemagne. Peu de temps après, Scharnhorst en Prusse, l'archiduc Charles en Autriche, apportèrent des restrictions momentanées à l'usage des verges et du bâton.
Enfin, le 1" juillet 1808 Tannée westphahenne se trouva ainsi constituée : cinq régiments d'infanterie de ligne, un bataillon d'infanterie légère, quatre compagnies d'artiherie, un régiment de cuirassiers, un régiment de chevau-légers, ce qui, avec les 1,800 hommes delà garde, formait un total d'environ 10,000 hommes. Le roi les passa en revue, ayant la reine à ses côtés,
leur remit le dra^jeau blanc et bleu et les exhorta à la bravoure et à la fidélité. Officiers et soldats accueillirent son allocution par des vivat presque enthousiastes.
Ces régiments se recrutèrent avec la plus grande facilité, non-seulement par la conscription, mais aussi par les engagements volontaires. Le roi avait publié un décret de rappel pour tous les militaires westphaliens au service étranger; mais il n'avait aucun intérêt à faire exécuter son décret à la rigueur : les hommes ne lui manquaient pas. Aussi un très-petit nombre seulement de réfractaires eurent leurs biens placés sous le séquestre. Soldats et officiers des anciennes armées hessoise ou brunswickoise répondirent avec le plus grand zèle à l'appel du roi ; tous se morfondaient dans leurs foyers, quelques-uns périssaient de misère. La Prusse avait été obligée de réduire son armée de 200,000 hommes à 42,000. On peut imaginer si les militaires de la rive gauche de l'Elbe accueillirent avec joie les offres westphahennes ; beaucoup d'hommes, même des provinces conservées à la Prusse, vinrent s'enrôler. ïls apportaient dans l'armée nouvelle d'excehentes habitudes miUtaires, mais d'amers ressentiments. Jérôm-e se montra généreux : ceux des officiers qu'on ne put placer immédiatement reçurent une solde d'attente (ic^/2r^e/^e/<i). Malgré la constitution nouvelle, qui supprimait les privilèges nobiliaires, il fallut bien se résigner à composer la corps d'officiers, pour les deux tiers, de nobles des anciennes armées. Les écrivains allemands eux-mêmes sont forcés de constater qu'en 1808 les réformes du roi furent trèsbien accueillies dans les régiments de nouvelle for-
mation. Il ne trouva plus trace des résistances ou de la mauvaise volonté qu'on avait opposée aux enrôlements de Lagrange. On avait cessé d'espérer ou de craindre le retour de l'électeur; ce n'était pas encore la fermentation nationale de 1813 ; et, à défaut de la patrie allemande, on se trouvait bien dans la patrie westphalienne. Les juifs surtout, qui pour la première fois arrivaient à des grades d'officiers, étaient pleins de ferveur pour la constitution nouvelle ; les Niepce et les Wolff comptaient parmi les plus dévoués et les plus brillants militaires de l'armée \
On introduisit dans la nouvelle armée les règlements de service et les exercices à la française. Les commandements se faisaient en français pour la garde et les corps d'élite, en allemand pour les troupes de ligne. Cette armée, où l'on apprenait l'art de la guerre à la première école du monde et sous les généraux de la Grande- Armée, où l'ofncier et le soldat s'imprégnaient d'idées égalitaires et françaises, où le catholique de Paderborn, le luthérien de la Hesse, le calviniste de la Prusse le juif de Gassel, étaient soumis aux mêmes obligations et jouissaient des mêmes droits, où les habUants de tant de provinces jadis étrangères l'une à l'autre se confondaient sous les plis du m.ême drapeau, eût été assurément le meilleur instrument d'unification et de transformation pour la Westphalie, si on lui avait laissé assez de temps pour accomplir son œuvre.
1 L'auteur des Mémoires estime qu'un quart des officiers westphaiiens étaient des Français ou des Polonais. Parmi les soldats, il n'y avait d'étrangers qu'environ 1,100 Hollandais.
Il est certain que Napoléon n'avait pas pressé l'organisation d'une armée westphalienne pour fournir à son frère Toccasion de passer des revues. Jérôme alla au-devant de ses désirs. Dès le 12 septembre 1808, il mit à la disposition de l'Empereur son régiment de chevau-légers, fort de 550 hommes. « Lorsque, pour les tranquilliser, écrit-il, je leur ai fait dire qu'il n'était pas certain qu'ils aillent en Espagne, ils ont toujours répondu que c'était un malheur pour eux, puisque c'était le seul endroit où l'on se battait, et que le plus grand plaisir que le roi pût faire au régiment était de l'envoyer vis-à-vis de l'ennemi. Les officiers, sous-officiers et soldats restés au dépôt sont au désespoir de ne pouvoir rejoindre le régiment. » Us partirent en effet pour l'Espagne, de tout aussi bon cœur qu'ils avaient pu s'embarquer autrefois pour rindoustan ou F Amérique Ils se distinguèrent au combat d'IIunyoyosa contre les guérillas de l'indépendance espagnole. Napoléon leur faisait les mêmes reproches qu'adressait naguère Jérôme aux auxiliaires bavarois ou wlirtembergeois dans la campagne deSilésie : a Votre régiment est indiscipliné et a fait du tapage en France; écrivez-lui que cela est mal. » Mais il usait toujours d(^ grands ménagements et insistait auprès de son frère pour qu'on ne lui envoyât que des troupes « qui vinssent volontiers. »
Après Baylen, Napoléon demanda 1,000 ou 1,800 hommes à son frère. Celui-ci mit toute une division à ses ordres : elle se composait de trois régiments d'infanterie de ligne, de deux batteries à pied, deu.\ régiments de cavalerie, et se montait à 6,000 hommes
environ. Elle était placée sous le général de division Morio et les généraux de brigade Bœrner et Webern. Elle arriva le 12 mars 1809 à Metz, oii le général français Roger la félicita de sa bonne tenue, de son attitude militaire, de son instruction^ de sa discipline; elle partit aussitôt pour l'Espagne. Nous la retrouvons sept mois après, cette malheureuse division ! Il en est question dans une lettre de Jérôme à son frère, datée du 10 octobre. « Sire, je prie Votre Majesté de permettre que je fasse revenir d'Espagne une division qui, de 5,800 hommes qu'elle était, se trouve réduite à 1,400 hommes^ de sorte que, si elle reste plus longtemps, je n'en retirerai pas l'avantage que je m'en étais proposé, celui d'aguerrir les troupes et de former des fonds de régimenh qui, de retour dans leur pays et étant complétés, seraient très-bons... Je suis assuré en outre que cela produira un effet excellent en leur prouvant qu'ils ne sont pas vendus à la France, comme ils se le sont persuadé. » En cette même année 1809, les autres troupes westphaliennes eurent à lutter contre l'insurrection de Dœrnberg et Martin, contre les incursions de Katt, de Schill, de Brunswick- OEls, etc.
Pendant les campagnes de 1809, l'armée westphalienne reçut un nouveau développement. Le royaume ayant fourni cette année 16,000 conscrits et 1,000 engagés volontaires, on forma un nouveau régiment de cavalerie légère, un d'infanterie de ligne, un bataillon d'infanterie légère. Après l'annexion du Hanovre, on mit encore sur pied trois régiments d'infanterie, le 2* cuirassiers, le 2* hussards. En 1812, l'armée west-
phaUennefouriiitpour l'expédition désastreuse de Russie toute la garde, sauf les gardes du corps, toute l'artillerie, deux régiments de hussards, deux de cuirassiers, quatre d'infanterie de ligne, trois bataillons d'infanterie légère : au total environ 16 mille hommes. Ils se battirent bravement en Russie comme en Espagne, à Smolensk, à Valoutina, à la Moskowa, à la Bérésina. Ils étaient partis seize mille : ils revinrent un millier. Il n'y avait plus d'armée westphalienne, il allait ne plus y avoir de royaume. Jérôme eut beau s'épuiser à créer de nouveaux régiments, à reconstituer les anciens : la désertion provoquée par la fermentation nationale allemande lui enlevait ses soldats. Leipzig vint mettre fin à ce labeur désespéré. Au moment de se dissoudre ou de passer à l'ennemi , l'armée westphalienne avait reçu un dernier témoignage de Napoléon : aux débris de l'armée d'Espagne, il distribua 13 rubans de la Légion d'honneur; aux revenants de Russie 81. C'était peu; « mais on pouvait dire, s'écrie Hellrung, que le soldat qui portait ces décorations était brave entre des milliers de braves ! »
Outre l'armée, la garde, la gendarmerie, les compagnies de vétérans , il y avait dans certaines villes, notamment à Cassel , une garde bourgeoise pour la poUc3 municipale.
A l'organisation militaire de la Westphalie peut se rattacher la création de l'ordre royal de la couronne de Westphalie, bien que cette décoration ait été attribuée indistinctement au mérite civil et aux services militaires. Dès le 11 juillet 1808, Jérôme en envoyait le projet à Napoléon : il essaya de désarmer sa rude
ironie, dont Louis de Hollande avait essuyé tant de boutades. « Je sais, insinuait-il, que cette institution plaira beaucoup aux Allemands. Votre Majesté connaît leur caractère. Beaucoup d'entre eux ont été obligés de quitter leurs décorations, et rien ne leur sera plus agréable que de voir fonder un nouvel ordre de leur royaume. » Napoléon, paraît-il, montra de l'indulgence pour cette faiblesse des Allemands et pour celle de son frère.
Les biens de l'ancienne abbaye de Quedlinburg, de l'ancienne prévôté de Magdeburg , et bientôt ceux des ordres de Malte et teutonique furent affectés à la dotation de cet ordre, exactement calqué sur celui de la Légion d'honneur. Le roi était grand-maître. Le Camus , grand-chancelier provisoire. Les chevaliers avaient un revenu de 250 fr., les commandeurs de 2,000 fr.; les trois grands-commandeurs avaient de 6,000 à 12,000 fr. : le trésorier 12,000 et le grandchanceher 20,000 fr. : dépense excessive dans la situation financière du royaume. La décoration consistait en une médaille à jour, surmontée d'une aigle couronnée, et tenant dans ses serres la foudre avec cette inscription : je les unis. L'aigle impériale unissait en effet d'autres animaux héraldiques : les deux lions de Brunswick et de Hanovre, le cheval de la Hesse, l'aigle de Prusse. Un serpent qui se mordait la queue formait le bord de la médaille. Une inscription servait de devise : Character und Aufrichtigkeit (caractère et loyauté). L'Empereur voulut bien accepter pour le roi d'Italie, pour le Prince-Primat, pour Champagny , et porter lui-même la grand'croix en public.
Le portefeuille du ministre secrétaire d'État et celui des affaires étrangères étaient entre les mains de Le Camus. C'était lui qui avait accompagné autrefois Jérôme dans ses voyages d'Amérique, et qui avait été son confident dans l'affaire Paterson. L'éducation de ce jeune créole avait été fort négligée, il manquait des premiers éléments. Personne n'était moins fait pour diriger les affaires étrangères d'un état. Sachant peu, n'apprenant rien, ne travaillant pas, il ne pouvait avoir d'influence sur aucune question, il ne cherchait même pas à en avoir, et on lui savait gré de cette réserve. « Il est devenu nécessaire au roi, qui a pris avec lui une habitude d'intimité, et qui presque littéralement a besoin de sa présence pour s'endormir. Il ne fait guère d'autre mal que celui de ne faire guère de bien ; c'est un excellent favori, c'est un mauvais ministre. » Seulement , comme le meilleur des favoris ne vaut rien, Le Camus coûtait horriblement cher. Un jour, le roi lui faisait don d'une terre avec 40,000 livres de revenu; un autre jour, on le nommait grand-commandeur et grand-chancelier de l'ordre de Westphalie, avec 20,000 ou 30,000 francs d'appointements. En revanche, il laissait la liste civile puiser à pleines mains dans les fonds des affaires étrangères.
On conçoit que la politique extérieure de la Westphalie ne devait pas avoir un grand essor ni une grande liberté : Napoléon se chargeait de négocier et d'agir pour elle. Pourtant Jérôme avait des ambassa-
deur'^ à Paris, à Saint-Péfersbourg, à Vie^^ne^ à Dresde, à Munich, à Stuttgart, à Berlin, à Copenhague, à Darmstadt , à Francfort , à Carlsruhe. Toutes ces cours étaient également représentées à Cassel. Avec la cour de Saxe, à cause de la solidarité d'intérêts, avec celles de Bade et de Wiirtemberg, à cause des liens de parenté ou d'amitié , on était en très-bonne intelligence. Avec les petits états voisins, Jérôme était hautain et menaçant : on sentait qu'il n'avait pas perdu l'espérance de s'annexer ou de se subordonner les principautés de Thuringe, d'Anhalt, de Waldeck, etc. Tantôt il représente à Napoléon les habitants de Francfort comme animés de sentiments antifrançais, et le Prince-Primat comme « tombé en enfance; )> tantôt il lui envoie une carte dressée de sa propre main , pour lui montrer « combien son royaume est découpé et quelle irrégularité présentent ses frontières. )) Le plus affairé de tous les ambassadeurs westphaliens, c'était l'envoyé à Berlin, M. de Linden, « espèce de furet politique qui recueille tous les bruits et tous les faits concernant la malveillance du cabinet ou des sujets de Prusse. » Jérôme craignait la Prusse, convoitait ses possessions ; il sentait qu'avec elle il ne serait jamais en sûreté à Cassel , et ses courtisans disaient couramment qu'il n'y avait que Berlin qui pût être une capitale pour la Westphalie. Entre les deux royaumes, c'était une question de vie ou de mort. Aussi recueillait-on avidement tous les bruits et tous les commérages sur les armements de la t^russe, les fanfaronnades de Bliicher, les témérités des professa urs, les mdiscrétions des sociétés secrètes. Tous ces
rapports, quelquefois singulièrement amplifiés et envenimés , allaient de Cassel à Paris. La ^Y^stphalie jouait le même jeu que le grand-duché de Berg en 1806; elle excitait l'Empereur contre la Prusse. Les événements de 1809 prouvèrent qu'elle avait raison dans ses craintes.
Le premier rang à la cour de Westphalie appartenait naturellement à l'ambassadeur de France, Reinhard, en sa qualité de « ministre de famille. » Reinhard était né à Schœndorff, dans le Wurtemberg (1 76 1 ) . Il avait fait ses études de théologie à Tubingue : c'était donc un Allemand, un Souabe de naissance et d'éducation; mais c'était en France qu'il avait fait sa fortune. Il avait été secrétaire aux affaires étrangères sous Sieyès, ambassadeur à Londres sous Dumouriez, appelé au ministère des relations extérieures sous le Directoire ; Napoléon, qui ne l'aimait pas, l'avait, après le 18 brumaire, exilé dans la légation de Suisse; puis on l'avait promené à Hambourg, à lassy, où il avait été enlevé par les Russes et emmené dans Tintérieur de l'empire , finalement à Cassel , oii il représentait Napoléon auprès de son frère. On le retrouve plus tard accrédité à Francfort sous les Bourbons , auprès des cours de Thuringe sous Louis-Philippe. Le fils du pasteur de Schœndorff meurt pair de France en 1837. Les instructions de 18*08 pour la légation de Cassel lui prescrivaient de renseigner le gouvernement impérial sur toutes les branches et tous les détails de l'administration du royaume, sans négliger cependant les nouvelles de l'Allemagne. Aussi les rapports adressés par lui à M. deChampagny, et plus tard àMaret, sont-
ils les documents les plus curieux où nous ayons à puiber peur faire connaître cette étrange création napoléonienne. Sur l'état général des services publics, sur les troubles qui un moment agitèrent le royaume, sur \t caractère du roi , de la reine , des favoris , des ir^inistres, on trouve chez lui des aperçus clairs et concis, des mots vifs et profonds, assez de finesse, beaucoup de franchise. En sa qualité d'Allemand francisé, il s'intéressait vivement à la prospérité de cet état moitié germanique, moitié français. Sans cesse il recommandait de ménager les Allemands : on ne pouvait rien fonder de sérieux, assurait-il, sans leur concours. Comme il n'était le complaisant ni de Napoléon ni de Jérôme, il n'avait intérêt ni à flatter les défiances du premier ni à pallier les fautes du second, [1 indiqua toujours avec certitude les moyens qui auraient pu faire prospérer le royaume et les vices qui contribuèrent à sa chute.