Prélats, nobles, bourgeois, paysans
guement discutée, mais ne fut jamais mise en vigueur. D'ailleurs le paysan refusait de se placer au point de -vue égali taire ou libéral : il restait au*point de vue national et conservateur. Or, il semblait que les Bavarois voulussent supprimer le Tyrol lui-même : on vendait à des démolisseurs le sacro-saint donjon de Tiroli^ qui avait donné son nom à tout le pays ; le mot de Tyrol était rayé de la langue administrative et remplacé par celui de Bavière méridionale (Sud- Bayern) ; on ne parlait plus que des cercles de l'Inn, de TEisack, de l'Adige, avec Innspriick, Brixen et Trente pour chefs-lieux ; des fonctionnaires trop zélés faisaient effacer l'aigle impériale des enseignes d'auberge et défendaient de parler des poires d'empereur.
Le mécontentement était grand dans la montagne. Les événements de la Péninsule lui donnèrent une direction. Le Tyrol, comme l'Espagne, était un pays du moyen âge assailli sans ménagement par le monde moderne ; ici comme là-bas, même passion religieuse, mêmes prédications ardentes des moines, même haine contre le progrès apporté par l'étranger. La nature du pays favorisait admirablement la guerre de partisans. Le Tyrolien passait pour le premier tireur de l'Europe. Une Vendée montagnarde, avec ses neiges éternelles, ses défilés, ses rochers roulants, devait être difficile à réduire pour les Bavarois.
Depuis qu'on était devenu démagogue à la cour de Viv^iine, chacun prenait à partie une des nationalités qu'il, fallait soulever contre Napoléon. L'archiduc Charles s'adressait à la nation allemande-, l'archiduc Ferdinand courtisait les populations slaves de Bohême,
de Moravie et d'illyrie ; l'archiduc Joseph apprenait le magyar ; l'archiduc Jean exploitait les Tyroliens. Dès le mois de décembre 1808, il faisait écrire à ses affidés : « La noce sera si belle qu'on n'aura jamais vu la pareille, h^ fiancé (l'archiduc) se rendra à Grœtz à, la fin du mois prochain pour se procurer des bijoux (des armes) et se rendre auprès de sa fiancée ». Ces mignardises hapsburgeoises plaisaient fort aux simples montagnards. En janvier 1809, trois délégués, Nessing, de Botzen, Htiber, aubergiste à Brunecken, Andréas Hoier, aubergiste au Passeyrthal, se rendirent secrètement à Yienne pour jeter avec l'archiduc et Hormayr le plan de la prochaine insurrection. On le voit, la guerre de 1809 était chose depuis longtemps arrêtée par la cour de Yienne lorsqu'elle amusait encore Napoléon de protestations pacifiques. Les délégués, de retour au Tyrol, s'entendirent avec les chefs de la montagne et propagèrent partout leur belliqueuse ardeur. Le 9 février, on devait se soulever partout; en même temps deux armées autrichiennes envahiraient le Tyrol, l'une par la vallée de l'Inn, sous Jellachich, l'autre par le Pusterthal, sous Ghasteler. Les troupes bavaroises, fortes à peine de 4,400 hommes, seraient prises entre deux feux> Le montagnard devait partout sur leur passage détruire les ponts, rouler des rochers, faire des abatis d'arbres, infester les forêts de tirailleurs. Le secret de la conspiration, secret d'un peuple tout entier, fut bien gardé nonseulement jusqu'au 9 février, mais jusqu'au 9 avril, date définitive du soulèvement. Le gouvernement bavarois, mal instruit, se borna à défendre les trans-
ports d'armes et de munitions et à ordonner une conscription extraordinaire qui avait pour but d'enlever au pays une partie de sa jeunesse, mais qui ne lit qu'augmenter la fermentation.
Le chef principal de l'insurrection tyrolienne avait alors quarante-deux ans. Il tenait une auberge dans le Passeyrthal^ gorge étroite et rapide qui, des vignes et des figuiers italiens, monte d'un seul trait jusqu'aux neiges éternelles du massif rhétique. Andréas Hofer rappelle notre Cathelineau par sa bravoure et sa piété. Il était intelligent à sa façon, ne sachant rien du monde, de la politique, de la grande guerre ; ignorant et crédule comme le premier venu de ses compagnons; mais personne, dans tout le Tyrol, n'était plus profondément dévoué à la cause des Hapsburg et de l'indépendance tyrolienne : sa passion étroite, exempte de doute comme de raisonnement, était de celles qui font les héros et les martyrs. Parfois les petites capitulations de conscience du héros de 1809 prêtent un peu à rire au miHeu de cette tragédie. Lors de sa mission à Vienne, en véritable Tyrolien mélomane, il s'empressa de courir à l'Opéra ^ Hormayr apprit cette impru-
1. Ce goût pour l'opéra ne l'empêchait pas d'être très-pudibond et un préfet des mœurs très-rigoureux. Un manifeste de lui rappellera au lecteur un vers du Tartufe: «Beaucoup de nos excellents compagnons d'armes et défenseurs du pays se sont scandalisés de ce que les feivmes de toutes classes ne couvrent pas leur gorge et leurs bras, ou ne les couvrent que de chilT^ns transparents et font ainsi ve^iir de coupables pensées; cela ne peut qu'ollenser Dieu et tous les bons chrc»
dente démarche qui pouvait tout révéler aux limiers de l'ambassade française. Il fit appeler Hofer par une ouvreuse du théâtre et lui rappela qu'il avait juré de ne se laisser voir de tout le jour dans les lieux pubhcs. « Oui, répondit le saint du Tyrol ; mais la nuit tombe etle/oi^rest écoulé... Permettez! comme j'ai payé place entière, je tiens à entendre la pièce entièrement.»
Quand il fut devenu le chef de l'insurrection, il gourmandait en termes laconiques les hésitations de ses confédérés : « Ghers frères de FOber-Innthal ! Nous voulons, avec l'aide de la Mère de Dieu, prendre ou détruire les Boarn (Bavarois), et nous nous sommes consacrés au très-cher cœur de Jésus. Venez à notre secours. Mais si vous voulez être plus prudents que la Providence divine, nous nous passerons de vous. »
A distance, le héros, le martyr de la guerre d'indépendance produit un effet imposant. Mais Hormayr, àdiXi?>^on Histoire de U insurrection tyrolienne^ Hormayr qui a tout préparé, si nous l'en croyons, tout dirigé et tout conduit, n'a pas voulu être complètement éclipsé devant la postérité par un homme qui, assure-t-il, lui a uniquement servi d'instrument et de prête-nom . Si ses révélations sont sincères, le héros serait singulièrement amoindri .
« Andréas Hofer, le Sandwirth (l'aubergiste de la plage), était d'une stature haute, herculéenne, imposante; il avait les yeux noirs, les cheveux bruns, le corps penché en avant d'une manière sensible, les genoux un peu plies : ces deux particula-
tiens. On espère qu'elles arrêteront la colère de Dieu en s'amendunt : dans le cas contraire, elles n'auront à s'en prendre qu'à elles si on les ^ couvre d'ordures de la façon la plus désagréable. »
rites se rencontrent fréquemment chez les montagnards, par suite de l'habitude de monter les pentes et de porter des fardeaux. Il avait l'esprit lent, mais sûr; la voix agréable "et douce; le geste rare, le regard insignifiant, excepté lorsqu'il plaisantait : alors ses yeux et sa bouche avaient une charmante expression de bonne humeur... Très-humble quand il priait ou levait les yeux au ciel, il ne manquait pas d'enthousiasme , mais celuici venait plutôt de la résignation chrétienne que d'un héroïsme à l'antique.
« Son éducation était un peu supérieure à celle des autres paysans. Son métier d'aubergiste, le trafic du vin et des chevaux, faisaient qu'il parlait assez couramment l'italien, quoique dans le dialecte de Trente, et qu'il lisait assez facilement l'écriture et l'imprimé. Il écrivait dans les deux langues (l'italien et l'allemand), mais également sans orthographe...
« Il portait toujours le costume de son endroit, mais avec quelques modifications sensibles : un grand chapeau noir à large retroussis, avec des rubans noirs pendants et une plume noire recourbée, un habit court, de couleur verdâtre , un grand gilet rouge, avec une large ceinture noire à la mode du pays, des culottes courtes, noires, des bas rouges ou noirs, rarement des bottes. Il avait au cou un petit crucifix ; plus tard, en surcroît, une grosse médaille de Saint-Georges, et, tout à la fin, la médaille d'or avec la chaîne d'or que lui avait données l'Empereur.
« Mais ce que Hofer avait de plus remarquable, ce qui lui donnait, surtout à cheval, un prestige tout particulier, ce qui contribua, hien plus que ses talents fort médiocres, à lui faire jouer un si grand rôle, — c'était une belle barbe noire qui lui descendait jurqu'à la ceinture. De tout temps les aubergistes de cette vallée avaient coutume de laisser croître leur barbe; mais chez lui c'était en outre la conséquence d'un pari qu'il avait engagé avec des amis à une table joyeuse à propos de deux bœufs.
« Hofer était d'un tempérament tout flegmatique, grand ami de son repos, de ses aises, ennemi de toute nouveauté, de toute précipitation, mais prêt à se mettre au feu quand il était
question du vieux droit, de la tradition, de la religion, surtout le son cher pays natal. C'était un homme de la nature avec un certain degré d'élévation, un bon vivant, aimant la plaisanterie, les joyeux propos, d'intelligence paresseuse ; assez borné, même dans les choses de la vie ordinaire ; sans clarté et sans suite dans les idées, lent et irrésolu dans l'action, plus confiant et plus crédule que ne l'est ordinairement le montagnard, mais sans obstination, accessible à toute influence^ et aussi à la flatterie la plus grossière. Sa fortune inattendue, qu'aucune grande qualité ne justifiait, lui tournait la tète. Il était facile de le pousser en un instant à des mesures terroristes, mais son caractère vraiment reUgieux, l'admirable douceur et l'humaaité de son cœur en arrêtait toujours l'exécution... Celui-là avait le plus d'influence sur lui qui parlait le dernier, ou qui trouvait — ce qui n'était point dilTicile — l'art de le toucher. Une victoire pour la cause de l'Autriche et de la patrie tyrolienne, une réminiscence classique de l'ancienne histoire du Tyrol, une parole d'enthousiasme pour la personne sacrée du monarque, pour cet archiduc Jean si cher à tous les montagnards... et aussitôt cet Hofer — qui, sur le tragique chemin de l'exécution, se conduisit, suivant le témoignage irréfutable des hommes de son escorte, comme un héros chrétien et un martyr intrépide^ — fondait en larmes, et restait longtemps sans pouvoir articuler une parole.
Dans les crises les plus dangereuses de la guerre on le vit occupé de longues heures à réconcilier des époux qui s'étaient séparés...
... Assurément il ne manquait pas de courage personnel. Il l'a montré en mainte occasion, il Ta prouvé par son magnaaime dévouement lorsqu'il s'offrit en victime pour la patrie. Mais — si incroyable que cela puisse paraître, en 1809, on ne le vit jamais au feu ; et même (eu particulier dans les deux batailles décisives d'Innsprûck, le 29 mai et le 23 août) il restait à une bonne lieue en arrière, dans une auberge de Schupfen ou d'Unter-Schœnberg, retranché derrière une grande iable, lu miheu d'une batterie de bouteilles de vin rouge, et c'est de !à (était-il ivre ou simplement émoustillé par le vin? c'est ce
qu'on n'a jamais su, attendu qu'il pouvait en supporter une quantité peu commune) qu'il rendait ses oracles à peine intelligibles. — Du reste, il ne sut jamais, pour une marche, une attaque, une reconnaissance, prendre ces dispositions que le simple bon sens, un coup d'œil habitué au terrain peuvent suggérer à un montagnard qui, en sa qualité de chasseur, de berger ou de pêcheur, est familier avec son sol et ses propriétés climatériques, qu'il ne faut jamais négliger de faire entrer en compte dans des dispositions militaires. Au lieu de cela, 11 portait toujours, comme ses armes favorites, un rosaire dans une main et une bouteille dans l'autre.
Si Hormayr a choisi Hofer pour en faire le héros éponyme de l'insurrection, c'est, assure-t-il, d'abord à cause de sa popularité, ensuite et précisément parce qu'il était un homme simple et facile à conduire :
Voilà pourquoi Hormayr, continue notre auteur, le choisit entre tous les autres, voilà pourquoi il s'étudia tous les jours à en faire un redoutable fantôme pour l'ennemi^ une idole pour les paysans; pourquoi, de propos délibéré , il s'attachait à le grandir chaque jour davantage, à tel point que la tête tourna au pauvre homme, et qu'il commença à se prendre lui-même pour quelque chose d'extraordinaire, à ne plus considérer ses pensées comme quelque chose de purement terrestre, à croire fort et ferme à la divinité de sa mission, à répondre à toutes les questions par une couple de paroles pleines d'un sens profond et mystique, qui suffisaient à cacher sa nullité, même à l'ennoblir, ou encore par des gestes mystérieux... Hormayr réussit et la somme de mal qu'il réussit à prévenir par là, vraisemblablement, n'est pas médiocre. C'était, tout au moins dans l'intérêt autrichien, une heureuse idée que d'avoir entouré de ce nimbe la tête de Hofer et, dans le navire assailli par tant de passions violentes, ballotté çà et là, toujours en danger de sombrer ou de se briser, — d'avoir jeté comme un lest ce robuste chargement.
On pourrait demander peut-être à Hormayr plus d'indulgence et sûrement aussi plus de justice pour son brave et malheureux collaborateur.
Dans le rustique état-major de l'insurrection, citons encore, à côté d'Andréas Hofer, l'ancien officier Teimer, l'étudiant Ennemoser, d'Innsprîick, le capucin Haspinger, surnommé la harhe rouge^ et presque tous le aubergistes de la montagne. Dans un pays oti la tempérance ne passe pas pour une vertu indispensable, les aubergistes étaient les riches ; plus entendus aux affaires et voyant plus de monde, ils étaient en même temps l'aristocratie d'intelligence: enfin, comme ils pouvaient sans exciter de soupçons recevoir chez eux les voyageurs, les étrangers, les émissaires, c'étaient eux qui tenaient les fils du complot. Il ne faut pas oublier Hormayr, l'organisateur et l'historien de l'insurrection, fort peu disposé, comme on vient de le voir , à laisser prendre par d'autres la part de gloire qui^ suivant lui, devait lui revenir. C'est lui qui, à Vienne, avait tracé le plan d'attaque de concert avec les délégués, et c'est ce plan qui fut exécuté de point en point, sauf la surprise manquée sur l'importante forteresse de Kufstein.
Le 9 avril 1809 eurent lieu, en même temps, la déclaration de guerre de l'Autriche à Napoléon et l'insurrection du Tyrol contre les Bavarois. L'archiduc Jean lança une proclamation :
« Nous faisons cette guerre, disait-il, pour ne pas
en être réduits à servir tous un seul homme et encore un homme dont personne n'était né le serviteur. » Ce dédain pour le parvenu Napoléon était bien un peu aristocratique dans une proclamation à des paysans. L'archiduc Jean promettait de rétablir les quatre ordres des états.
« L'ennemi, s'écriait-il dans une proclamation rédigée, à ce qu'il paraît, par Hormayr, — l'ennemi va éprouver devant notre union, devant notre foi, devant notre liberté reconquise, ce que les Romains ont éprouvé chez les Parthes, les Arabes dans l'Asturie, les Turcs dans l'Épire, la France dans les Cévennes et dans la Vendée et plus récemment encore devant une poignée de Monténégrins, devant Saragosse et dans la Sierra Moréna... »
Plus loin, la proclamation, reprenant tous les griefs du peuple tyrolien contre la Bavière bonapartiste, fait rénumération curieuse de tous les joyaux ou plutôt de tous les bibelots de l'ancienne constitution, méconnue par Montgelas :
« Ces libertés^ que vous n'avez pas maintenues en vain, que vous avez toujours vaillamment défendues, ces lettres réversales des anciens princes du pays, récompenses de votre loyauté immaculée pendant tant de siècles ! — ces ordonnances du pays et ces droits statutaires j accommodés aux besoins et à l'expérience des temps et des lieux, et non point passés au niveau d'une tyrannique uniformité qui veut être plus sage que la nature et qui prétend régir nos montagnes de la même façon qu e les plaines fertiles de la Bavière et de la Franconie ! — ce? décisions de no«j pères réunis dans les séances du Landtag ou bien dans le conseil étroit, ce Landlihell, ces Zuzugsordnungen, bases fondamentales du droit de la déiense, — où sont-ils? Frèresl habitants! où sont-ils? »
C'était pour ces parchemins qui, au dire des novateurs, n'étaient plus bons « qu'à recouvrir des tambours )), c'était pour la loi, pour la coutume, pour les usages antiques que le paysan tyrolien, d'Innsprûck à Trente, allait se dresser à tous les coins de rocher, sa bonne carabine à la main.
Huit cents Autrichiens étaient entrés dans la vallée de la Salza; Chasteler avait pénétré dans le Pusterthal avec six ou sept mJlle hommes et marchait sur Sterzing pour couper la grande route de Mantoue à Innspriick. Partout les Autrichiens étaient reçus au son des cloches, qui allaient à toute volée comme pour braver les rgèlements bavarois. Partout les postes bavarois furent enlevés, k Sterzing, plusieurs centaines de Bavarois durent capituler avec deux canons, après un combat sanglant. Une colonne de recrues françaises, bavaroises et italiennes, sous les généraux Bisson et de Wrède, surprise par l'insurrection sur la route d'Italie en Bavière, continua sa route sur Innsprtick au milieu des plus affreux dangers. Tous les ponts étaient détruits, les routes coupées par des abatis; des rochers et des troncs d'arbres étaient précipités des hauteurs ; d'invisibles tirailleurs envoyaient des balles qui ne manquaient jamais le but.
Au nord des montagnes, l'insurrection était également triomphante. La faible garnison d'Innsprtick se trouva étroitement bloquée dans la place. Le colonel bavarois Dietfurth, brave militaire qui s'était déjà distingué dans la campagne de 180d, montra le plus grand courage, mais fut frappé à mort. Il fallut mettre bas les armes. La capitale du Tyrol se trouva entre
les mains des paysans. Aussitôt le lion bavarois fut abattu et remplacé par l'aigle d'Autriche, "'Les vainqueurs coururent aux églises pour remercier le ciel de leur victoire ; ils coururent aussi dans les cabarets pour la célébrer. La fête n'eût pas été complète s'ils n'avaient pillé et saccagé les maisons des juifs, accusés d'avoir trafiqué des vases sacrés. Les prisonniers, les fonctionnaires, les négociants bavarois, furent maltraités malgré les efforts de quelques-uns des chefs.
Les haines de classes se mêlaient aux transports de l'enthousiasme. Yoici ce que raconte un contemporain, le capitaine Karl de Bauer, un témoin de l'insurrection tyrolienne :
« Ce n'était pas la religion toute seule qui inspirait aux paysans ce belliqueux acharnement, mais l'esprit de liberté dans tous les sens, aussi bien dans la religion que dans les affaires civiles : de là leur rage contre les juifs et protestants, parce que le démos ne peut souffrir que personne pense ou agisse autrement que lui. Le plus maltraité dans cette révolution était l'habitant de la ville : il était persécuté par les Bavarois comme Tyrolien et par les Tyrohens comme un monsieur, ou, ce qui est même chose pour eux, comme un coquin {Spitz.bube)... Les paysans appelaient messieurs les coquins cette classe de bourgeois qui, au milieu du luxe croissant, ne pouvant suffire à ses exigences avec leur revenu peu considérable, sont forcés de chercher à s'aider aux dépens du paysan. Le paysan était en outre excité contre le luxe par son sens droit, ses principes sucés avec le lait, ses idées patriarcales, comme contre son ennemi naturel. De là cette rage que lui inspiraient les épaules et les seins nus, les cheveux bouclés dies dames, les vêtements à la mode des messieurs. Les femmes ellesmêmes prenaient une part ardente à cette haine et dans cer-
tains lieux elles se montraient plus intraitables que les hommes. »
A Hall, elles voulaient affamer la ville en cessant d'y porter des provisions, afin que « tous ces librespenseurs, tous ces jacobins allassent au diable. »
Karl de Bauer pense que dans cette haine des paysans contre la bourgeoisie était le secret de la puissance du paysan Hofer et des difficultés que rencontrait le gentilhomme Hormayr à se produire ouvertement comme chef de l'insurrection .
Son frac noir, et son chapeau viennois lui nuisirent beaucoup au commencement. Plusieurs pensaient qu'il eût eu encore plus de succès en habit de paysan. Mais il répugnait à sa dignité de s'abaisser à ces mômeries. Ce qui maintint sa popularité, c'était la façon dont il exaltait les paysans et dépréciait la noblesse, à laquelle pourtant il appartenait.
Quelle que fût la nature des passions qui animaient alors les paysans, — passion nationale, religieuse ou sociale, — Hormayr n'en fut pas moins obligé d'intervenir pour protéger les vaincus :
Maltraiter des hommes sans armes, s'écrie-t-il dans une proclamation, est chose honteuse. Aucun Tyrolien ne voudra mériter ce reproche. N'écoutez pas les excitations d'hommes qui^ n'ayant rien à perdre, veulent inquiéter insolemment les fonctionnaires, les bourgeois paisibles, et jeter ainsi les premières semences de la désunion et de la discorde qui nous perdraient.
Un autre succès lui était réservé ; la colonne de Bisson, échappée aux dangers de la route, mais épuisée de fatigues et d'émotions, arrivait en vue de la .ville,
sans savoir ce qui s'était passé. On l'accueillit à coups de carabine. Toute résistance était impossible à une poignée de conscrits affamés et sans munitions. La seule consolation accordée à Bisson fut de signer la capitulation non avec les paysans, mais avec le major en retraite Teimer, affublé pour la circonstance d'un vieil uniforme autrichien \ Environ 4,000 Français ou Bavarois posèrent les armes et furent cruellement maltraités par ces ennemis furieux et indisciplinés. Le Tyrol, cette Espagne allemande, avait déjà son Baylen.
Douze mille paysans occupaient Innsprîick : ils reçurent les Autrichiens de Jellachich en triomphe. François II leur écrivait qu'ils pouvaient compter sur lui, et (( que l'Autriche et le Tyrol resteraient toujours unis comme ils l'avaient été pendant tant de siècles. » Teimer poussait des excursions en Bavière et en Souabe, enlevait des magasins à Kempten et Memmingen, menaçait de propager l'insurrection, délivrait des milliers de prisonniers autrichiens. Les vainqueurs ne se sentaient pas de joie : avec leur imagination de montagnards, ils créaient déjà leur propre et naïve légende. On racontait que Dietfurth avait demandé à son lit de mort quel était le cavalier blanc qui conduisait les paysans à la victoire. Personne ne douta que ce ne fût saint Jacques, patron de la ville d'Innspi'uck.
Les victoires de Napoléon sur le Danube refroidirent
1, Capitulation de Wittau, 13 avril.
quelque peu cet enthousiasme. Mais on se désillusionnait sans se décourager ; et les États du Tyrol, rassemblés au mépris de la constitution bavaroise, écrivaient à l'empereur d'Autriche : cr Nous convaincrons le monde qu'il est plus facile d'extirper le Tyrolien du sol terrestre que de lui ôter du cœur son amour et son attachement à Votre Majesté et à son auguste maison. )) François II prodiguait les promesses, mais n'envoyait plus ni soldats, ni argent. Une armée italienne cependant se réunissait à Trente, sous les ordres du prince Eugène de Beauharnais ; une armée bavaroise, commandée par le prince royal de Bavière et les généraux de NYrède et Deroy, sous la direction supérieure du maréchal Lefebvre, s'assemblait à Salzburg. Andréas Hofer envoya ses messagers aux tirailleurs de la montagne, rentrés chez eux après leur victoire ; de nouveau on jeta dans les ruisseaux la farine, le charbon et le sang, qui descendirent, mêlés à l'eau pure des sources, pour appeler aux armes les habitants des vallées inférieures. Malheureusement pour les insurgés, il n'y avait pas d'entente entre les chefs aubergistes et les généraux de l'Autriche : ceux-ci méprisaient les paysans, et ceux-là commençaient à se méfier d'eux. Le général Marschall avait en exécration ce qu'il appelait une guerre de rustres. La première fois qu'il vit Hofer, il garda son chapeau sur la tête et lui dit d'un ton protecteur : « Bonjour, paysan, Dieu te garde ! )) Rien ne l'irritait plus que d'être obligé de s'asseoir avec cet aubergiste à la table de Chasteler. Après les premiers combats, il voulait relâcher les prisonniers bavarois, parce qu'ils avaient
été faits par des jjaysans, contre le droit des gens. Que d'autres pensaient comme Marschall dans l'état-major autrichien I Les Tyroliens, à leur tour, ne dissimulaient pas qu'ils les eussent mieux aimés « du côté de l'ennemi que du leur. »
Il y avait des politiques qui raisonnaient comme les généraux. Hormayr recevait avis q^'mi\ personnage très-puissant avait dit publiquement à la cour d'Autriche que (( c'était dans la plaine de Vienne que tout devait se décider ; que le reste n'était qu'une dispersion inutile des forces. L insurrection tyrolienne était un mauvais exemple. Ce que les Tyroliens font aujourd'hui pour l'Empereur, ils peuvent le faire demain contre lui. »
Le 11 mai 1809, de Wrède força le défilé du Strubpass. Les Bavarois, qui avaient fait des pertes considérables et qui avaient à venger des prisonniers massacrés, commirent toutes sortes d'excès. Les historiens allemands racontent qu'ils incendièrent des viUages, pendirent beaucoup de paysans, égorgèrent des vieillards et des enfants, éventrèrent des femmes enceintes, coupèrent la langue ou les mains de leurs prisonniers. Les écrivains du Nord sont toujours disposés à charger les hommes du Sud. Les paysans s'étaient attiré ces représailles par d'abominables cruautés. La guerre était pour eux presque une guerre de religion \ De Wrède essaya d'arrêter les excès des siens :
(( Hier et aujourd'hui, disait-il dans son ordre du jour du
i. Bignon, Hidoire de France depuis le 18 brumaire, t. VllI, p. 226.
328 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I«r.
12 mai, j'ai été témoin de cruautés, de meurtres, de pillages, de dévastations, qui m'ont blessé au fond du cœur et qui empoisonnent l'heureuse impression que m'avaient donnée les hauts faits de la division... Soldats! combien vos sentiments se sont ravalés hier et aujourd'hui au-dessous de l'humanité ! Tournez les yeux vers cette route que vous avez parcourue depuis Lofer! Voyez ces incendies, ces villages pillés, ces hommes désarmés que vous avez égorgés. » — « J'ai honte de vous commander, s'écriait à son tour le maréchal Lefebvre : Napoléon a des soldats dans son armée, et non des brigands. »
Le 13 mai, les Bavarois battirent à Wœrgl les paysans et Chasteler, puis entrèrent à Innspriick. Mais le pays restait en armes. Au bourg de Schwatz (15 mai), il y eut un nouveau combat qui tourna à leur avantage ; mais ils se vengèrent de leurs pertes en livrant aux flammes cette petite ville qui avait fourni une grande partie des combattants : le rapport bavarois trouva lui-même cette vengeance affreuse. Des hommes furent brûlés vifs, si Ton en croit les rapports ennemis, ou coupés en morceaux, des femmes déshonorées, etc.. Napoléon, de son côté, rendit le général autrichien Chasteler responsable des barbaries commises par les paysans. Dans le 28® bulletin de l'armée de l'Allemagne, il l'accuse d'avoir fait massacrer 700 conscrits français, dont 80 étaient nés dans la même ville que lui (en Hainaut), et 1,800 Bavarois. « Non-seulement il ne s'y opposa pas, mais on l'accusa d'avoir souri à ce massacre, espérant que les Tyroliens... seraient ainsi plus fortement engagés dans leur rébellion. » En conséquence, Chasteler, « soi-disant général au service d'Autriche » , devait être traduit devant une commis-
sion militaire dès qu'il serait pris et « passé par les armes, s'il y a lieu, dans les vingt-quatre heures qui suivront sa saisie*. »
Chasteler, qui, bien au contraire, n'aimait ni l'insurrection, ni les insurgés, acheva de se dégoûter de l'entreprise. Il laissa en Tyrol 3,150 hommes de troupes régulières avec deux canons, et s'échappa par la route de Carinthie, redoutant à tout moment de tomber sur notre armée d'Italie et de rencontrer les soldats qui devaient l'amener devant le conseil de guerre. Les paysans, restés seuls, ne s'en battirent que mieux. Au combat du mont Isel (26 mai), ils vainquirent Deroy et le mirent dans une situation telle qu'on dut parlementer pour une capitulation : Deroy amusa les paysans de ces négociations, fit retraite pendant la nuit, évacua Innspriick et se retira surKuffstein. Mais tout le fruit de la campagae était perdu. L'insurrection qu'on avait voulu comprimer s'étendait. En Vorarlberg, un docteur Schneider prenait Bregenz, assiégeait Lindau, surprenait Constance et manquait de faire prisonniers le roi de Wiirtemberg et son fils. La nouvelle de l'opération malheureuse d'EssUng acheva d'exalter les courages. François II jurait de nouveau à ses fidèles Tyroliens que jamais il ne consentirait à un traité qui les séparerait de l'Autriche. On jouait avec ce peuple ignorant et héroïque « un jeu indigne » . On lui peignait Napoléon comme vaincu, coupé de sa retraite. Jamais le Tyrol n'avait été plus paisible : cha-
1. Voyez toute cetf.e affaire dans le 28^ bulletin. Correspondance de Napoléon, t. XIX, p. 221. — Voyez la contradiction dans Hormayr, t. 1, p. 272.
cun était retourné à ses affaires, on ne songeait môme plus à fortifier les défilés.
Au milieu de cette félicité du Tyrol tomba comme un coup de foudre la nouvelle de Wagram et de l'armistice : le Tyrol devait être évacué par les troupes autrichiennes. Les paysans ne voulaient pas croire à ce fâcheux message : ce devait être une ruse de l'ennemi. Mais le comte Buol, qui commandait les troupes régulières d'Autriche, déclara qu'il allait se retirer et remettre les Tyroliens à la générosité du maréchal Lefebvre.
L'exaspération des paysans était grande. Vainement le maréchal Lefebvre, le général Baraguey d'Hilliers, le général Caffarelli, leur faisaient parvenir de divers côtés l'assurance qu'un armistice était conclu et que les Français allaient occuper le Tyrol ; vainement les Autrichiens faisaient leurs préparatifs pour l'évacuation; vainement Hormayr, à la fin mieux informé, invitait les chefs de l'insurrection à venir chercher un asile en Autriche. Personne ne songeait à la soumission. Andréas Hofer ne put se résigner à quitter ses chères montagnes, à abdiquer son titre de (( comte du Tyrol tant que Dieu le permettra ». Les plus animés voulaient qu'on retînt de force les troupes autrichiennes, qu'on désarmât les chefs et les employés qui ne voudraient pas se soumettre. Les soldats, qui sympathisaient plus vivement que les officiers avec leurs rustiques compagnons d'armes, se mutinèrent
sur plusieurs points. Des balles vinrent siffler, à titre d'avertissement, aux oreilles de quelques chefs. Plusieurs conjurés tyroliens conçurent même le projet de pousser les soldats à égorger, de moitié avec eux, un certain nombre de prisonniers français. Par là, les miilitaires se seraient trouvés hors la loi comme les paysans, exposés à tout le courroux de Napoléon et forcés de soutenir jusqu'au bout une lutte désespérée. Lefebvre était en Bavière à la tête des Bavarois, tout prêt à entrer en Tyrol ; les Badois se jetèrent sur le Vorarlberg, un corps français dans le Pusterthal ; le prince Eugène, avec les Italiens, pénétra dani la vallée de l'Adige. C'étaient 50,000 hommes qui se disposaient à écraser l'insurrection. Pourtant Napoléon manifestait à l'égard des Tyroliens les intentions les plus conciliantes.
« Faites-leur connaître», écrivait-il au prince Eugène, « que je désire arranger leurs affaires à l'amiable, afin de m pas être obligé de porter la mort et l'incendie dans leurs montagnes; que si le but de leur révolte est de rester attachés à l'Autriche, je n'ai plus qu'à leur déclarer une guerre éternelle;... que s'ils ont un autre but, s'ils désirent soit des privilèges, soit toute autre chose, je souhaite et désire leur tranquillité et contribuer à leur bonheur ; que s'ils ne veulent pas être Bavarois, je ne trouverai pas d'inconvénient à les réunir à mon royaume d'Italie;... qu'enfin ils fassent connaître ce qu'ils désirent, et je verrai si je puis le leur accorder, car je préfère les soumettre plutôt par la conviction que par la force des armes ^. »
Qui empêcha ces pauvres gens d'accepter une paci-