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CHAPITRE XV

Andréas Hofer et l'insnrrection du Tyrol (1900)

L'épisode le plus important de cette guerre des peuples^ que l'Autriche voulait déchaîner contre Napoléon, fut l'insurrection du ïyrol \ Cependant, elle ne paraît pas avoir sérieusement inquiété l'Empereur. Il en est rarement question dans sa Correspondance; les historiens français se sont peu occupés d'une guerre d'escarmouches à laquelle les historiens allemands attachent, au contraire, tant d'importance. Elle tient autant de place dans l'ouvrage de Hœusser que toute la grande guerre du Danube avec Abensberg, Eckmiihl, Ratisbonne, Essling, Wagram. En réalité, cette insurrection, qui resta jusqu'à la fin à peu près localisée en Tyrol, n'eut qu'une médiocre influence sur la marche des événements ; mais le patriotisme allemand se complaît au récit des surprises heureuses et des

\. Hormayr, Das LanclTirol undder Tiroler Krieg von\^Q^, 2 vol. Leipzig, 1845. — Haeusser, Deutsche Geschichte, t. III. — Die Msennei des Volkes in der Zeit deutschen Elends, 1805-1813. Berlin, 1864. — Correspondance de Napoléon I^^', t. XIX et XX.

petits succès des insurgés, et prétend voir dans l'entreprise d'Andréas Hofer la première explosion du sentiment national allemand.

wLe Tyrol n'est autre chose que le massif des Alpes Rhétiques, composé de trois chaînes parallèles. La chaîne centrale comprend des sommets et des glaciers qui atteignent parfois à une hauteur de 12,000 pieds. Elle n'est franchissable que par trois routes : à l'ouest, celle de Meran au Yorarlberg ; au centre, celle de Mantoue à Innspriick, par Trente, Botzen,, Brixen, Sterzing, par le col du Brenner ; à l'est, celle de Klagenfurth à Salzburg, par Lienz et Kinzbubel. Au nord de cette chaîne se trouvent les bassins de l'Inn et de la Salza ; au midi les vallées de l'Adige (Méranie), de l'Eisack et de la Drave (Pusterthal).

Pour arriver au massif central du Tyrol, par la possession duquel seulement on peut être maître du pays (car la conquête de Trente ou même d'Innspriick n'entraîne pas celle de la montagne), il faut donc remonter ou la vallée de l'Adige et de l'Eisack, ou celle de la Drave, ou celle de l'Inn. Mais les routes qui parcourent les vallées sont hérissées d'obstacles : le chemin est très-souvent comme suspendu au flanc des montagnes; d'un côté s'élève une muraille verticale ou surplombante de rochers, de l'autre s'ouvrent des précipices et le lit profondément encaissé des torrents; la route change fréquemment, allant d'un côté à l'autre du val, traversant le thalweg au moyen de ponts jetés sur les abîmes et dont la rupture devient un terrible obstacle. Parfois elle est resserrée si étroitement entre les rochers que la plus faible défense rend le défilé

infranchissable à des troupes d'invasion. La plus grande difficulté qu'oppose le Tyrol aux opérations d'une armée régulière, c'est qu'il est rare d'y rencontrer un espace libre oîi l'on puisse déployer ou faire camper seulement trois mille hommes. Le montagnard tyrolien, qui ne traîne après lui ni magasins, ni trains d'artillerie, ni convois de munitions, qui n'a besoin ni de ligne de retraite, ni d'espace libre pour camper, qui connaît tous les détours et tous les sentiers de la montagne, qui n'a pour toute provision qu'un peu d'eau-de-vie et de farine de maïs, qui trouve un abri derrière le premier rocher ou le premier arbre venu, a donc, dans un pareil pays, un avantage énorme sur l'adversaire le plus brave et le mieux discipUné ^

Le fond de la population tyrolienne, c'est la race celtique (les Rhétiens), à laquelle se sont superposés, dans le Tyrol allemand, des Goths et surtout des Souabes. A. la chute de l'empire ostrogoth, le Tyrol se trouva partagé entre les Bavarois et les Lombards ; à la chute de l'empire franc, les comtes tyroliens furent également soumis aux souverains de la Bavière

1. Le Tyrolien de la guerre de 1809 fondait lui-même ses balles. Comme il ne pouvait charger que lentement et ne tirait qu'à coup sûr, il n'avait pas besoin de munitions considérables. Seulement ses chefs avaient toutes les peines du monde à Tempêcher de les gaspiller en coups de feu de réjouissance, sous prétexte de processions, de fêtes ou de mariages. Il aimait littéralement à faire parler la poudre, et même après up- échec il se consolait en disant : « Oui, mais cela a fait un diable de bruit ! C'était un vrai bonheur. » Au commencement de la guerre, les Tyroliens avaient la manie d'avoir du canon : cela faisait « un diable de bruit, »> et ils s'en exagéraient singulièrement les effets. Mais comme ils ne savaient pas les manœuvrer, et qu'ils les plaçaient volontiers en première ligne, ils se les faisaient prendre trèssouvent.

jusqu'au moment où les comtes de Méranie, de leur château de Tiroli^ étendirent leur suzeraineté dans tout le pays. Napoléon n'avait donc pas méconnu le passé historique en réunissant le Tyrol et la Bavière, puisqu'ils avaient fait partie du même système politique, depuis les invasions jusqu'au douzième siècle. Les deux pays étaient en communauté de langue, de traditions, d'origine. La nature donnait aux Tyroliens des communications plus faciles avec la Bavière qu'avec l'Autriche . Mais la maison de Hapsburg était extrêmement populaire en Tyrol. Il était bien profondément enraciné dans le sol même et dans les rochers du Tyrol, le souvenir du fondateur de l'empire autrichien, Maximilien le rude chasseur, Maximilien peu d'argent^ aventureux et pauvre comme le montagnard. Son tombeau est à Innspriick, et tout paysan savait montrer tel précipice oii le bon empereur avait pensé se rompre le cou. Son arbalète à la main, il semblait vraiment la personnification de ce peuple de chasseurs qui parcourait toujours armé ses libres montagnes.

Plus qu'aucune autre province de la monarchie autrichienne, le Tyrol était resté étranger au mouvement général de l'Allemagne. Les passions politiques qui fermentaient à Berlin, à Brunswick, à Vienne même, lui étaient inconnues. Son insurrection coïncida avec le premier réveil de l'Allemagne en 1809, mais il n'en fut point un épisode, quoi qu'en aient dit les historiens germaniques. Partagé d'ailleurs entre deux races, l'une teutonique, Tautre welche, il était trop autrichien pour être bien allemand.

Le Tyrol avait toujours été catholique, et l'on y comptait à cette époque, malgré sa pauvreté, une assez grande quantité de couvents. On y était fort attaché aux vieux usages, et les réformes de Joseph II n'avaient servi qu'à y dépopulariser le progrès. Son successeur Léopold s'était vu obligé d'abolir son système d'im* pots, ses lois contre les couvents, surtout la conscription. On aimait dans ce pays l'administration autrichienne, précisément parce qu'elle était fort routinière, qu'elle respectait les us et coutumes des ancêtres et laissait une ample carrière aux influences locales. Le système du ministre bavarois Montgelas, qui rappelait naturellement celui de Joseph II, ne pouvait manquer de soulever dans le pays la môme répulsion. En outre, si proches parents qu'ils fussent des Bavarois, les Tyroliens avaient toujours guerroyé contre eux éous le drapeau autrichien, surtout dans les guerres pour la succession d'Espagne, lorsqu'ils avaient repoussé l'invasion franco-bavaroise de 1703. Les traditions locales n'entretenaient le paysan que des victoires fameuses remportées contre les envahisseurs Boarn. Le renversement du système de douanes et de communications apportait dans leur commerce une perturbation passagère, mais sensible. Enfin il y avait dans le pays beaucoup de papier autrichien, et le peuple craignait que le nouveau prince ne le dépréciât. Même en agissant avec prudence et habileté, le gouvernement bavarois allait avoir contre lui la routine et l'ignorance des paysans, le fanatisme des moines et du clergé, les souvenirs patriotiques et guerriers, ?es intérêts matériels momentanément froissés, les intrigues du

parti autrichien, très-probablement appuyées par la cour de Vienne. Or, précisément cette prudence et cette habileté firent, jusqu'à un certain point, défaut aux agents de Montgelas.

Le traité de Presbourg avait pourtant stipulé que le pays « devait passer à la Bavière avec ses anciens droits et non autrement. )> -— Et, disait Hormayr, qui avait insisté pour l'insertion au protocole de ces mots en apparence si bénins, « à la première rupture, les étrangers nous payeront cher ces trois mots. » Maximilien-Joseph, en réponse à une délégation tyrolienne, avait promis ce de ne pas changer un iota à la constitution. )> Napoléon lui-même avait assuré aux Tyroliens ({ qu'ils ne payeraient rien ou presque rien. »

Mais bientôt un nouveau système d'administration bouleversa les habitudes du pays. La question religieuse fut la pierre d'achoppement de Montgelas. Le gouvernement avait déclaré qu'il nommerait les curés, qu'il les choisirait au concours après qu'ils auraient étudié dans les écoles, et que l'évêque n'interviendrait que pour la consécration. Rien n'était plus efficace pour combattre l'ignorance invétérée de ce clergé; mais il fallait prévoir les résistances. Les évêques de Coire, Trente et Brixen protestèrent : on les expulsa ou l'on saisit leur temporel. Les curés, à leur tour, réclamèrent contre la nouvelle constitution du clergé, contre la remise en vigueur des ordonnances joséphines qui proscrivaient les processions, l'abus des sonneries et la multiplicité des jours de fête.

Le clergé était supprimé comme ordre de l'état. Les sept abbayes, dont les chefs siégeaient au Land-

tag^ furent abolies, les abbés et leurs chapitres mis à la pension, leurs revenus appliqués aux dépenses publiques.^ Ainsi disparurent les Cisterciens de Stams, les Prémontrés de Wiltau, les Bénédictins de Marienberg et Georgenberg, les chanoines de Neustift, Welsch-Michaël et Gries.

Le gouvernement accomplissait sans discrétion des réformes nécessaires : on frappait d'amende le paysan qui paraissait endimanché un jour de fête supprimée. La résistance et les sermons des curés exaspérèrent les fonctionnaires bavarois, habitués, sur les bords du Danube, à plus de docilité. Ils perdirent tout ménagement dans leur langage et leur conduite. Les moines, dont on attaquait les couvents, faisaient au peuple mille récits venimeux sur les . proconsuls du Nord : ces impies vendaient aux juifs les vases sacrés; le commissaire Hofstetten entrait dans les églises le chapeau sur la tête ; il mettait sur le dos d'un juif les saintes chasubles pour se donner le plaisir de le bâtonner en habits sacerdotaux ; il envoyait dans les confessionnaux des soldats déguisés en femmes pour espionner les bons pères; un jour, il avait forcé deux religieux à dîner chez lui en compagnie de deux courtisanes peu vêtues, etc.

Les états du Tyrol furent supprimés : sans doute, composés comme ils étaient des quatre ordres ^, ils étaient peu à regretter au point de vue égalitaire. Mais il aurait fallu, les remplacer par autre chose, et la fameuse constitution bavaroise de 1808 fut très-lon-

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