CHAPITRE VII
Deux Elato deml-fraBçals»
Le0 srMi^-diiché0 de Ber^ el de Franefort.
Napoléon avait agrandi, mais non tiré du néant, les états du sud de F Allemagne. Le royaume de Bavière avait son origine dans Tancien électorat bavarois, le royaume de Wiirtemberg dans le duché du même nom, le grand-duché de Hesse-Darmstadt dans le landgraviat, le grand-duché de Bade dans les deux margraviats, réunis en i 771, de Baden-Baden et Baden-Durlach. Mais les grands-duchés de Berg et de Francfort, pas plus que le royaume de Westphalie, n'avaient .de racines dans le passé allemand. Ils furent proprement des créations napoléoniennes, et purent être donnés à deux hommes nouveaux : Murât et Dalberg. Plus dépendants de TEmpereur, ils subirent plus profondément l'empreinte des idées et des institutions françaises de Tépoque. Ils sont donc bien, par leur origine, le c^oix de leurs souverains, leurs constitutions politiques, deux états demi-français. Fondés déjà après Austerlitz, c*est seulement après
la défaite de la Prusse qu'ils nous apparaissent comme définitivement constitués.
Le grani-duché de Berg* fut constitué sur la rive droite du Rhin avec la principauté de Clèves, cédée par la Prusse (traité de Schœnbrunn), et celle de Berg, cédée par la Bavière. Napoléon reprit plus tard Wesel^ dont la forteresse faisait partie du système de défense du Rhin, et rendit en échange des territoires nassoviens. Le grand-duché s'agrandit ensuite, lors des médiatisations, puis reçut, le 1" mars 1808, des dépouilles de la Prusse, le territoire de Munster, les comtés de la Marck, Tecklenburg, Lingen, les anciennes abbayes d'Elten, Essen et Werden. C'est l'époque de sa plus grande extension : il comptait alors 314 milles carrés et 878,000 habitants. La capitale était Dûsseldorff.
Le grand-duché se composait en somme de quatre parties bien distinctes : 1* le pays de Munster, où Ton retrouvait le souvenir du fameux tailleur Jean de Leyde, dont les os blanchissaient peut-être encore à une des tours de la cathédrale, le souvenir des traités de Westphalie, et enfin la trace des administrateurs Ftirstenberg et Stein. Cet ancien pays d'église était peu commerçant, très-arriéré au point de vue social. Beugnot y vît le chevalet sur lequel les
1. Correspondance de Napoléon /•', t. XII et XtlI. — Mémoires du comte B«ugnot, 2 vol. in-8o, Paris, 1868. — Demian, Statistik der Bhetnbundstaaten, t. II, p. 53-83,
seigneurs forçaient leurs domestiques, pour des fautes légères dans le service, à se tenir à cheval des heures entières, sans préjudice de châtiments corporels plus graves. Presque tous les paysans y vivaient à Tétat de colons; ils n'étaient pas attachés à la glèbe, mais en la quittant ils perdaient tout moyen d'existence ; le seigneur avait part à l'hérita^ laissé par son homme. C'était un pays agricole avant tout, sans que l'agriculture y fût perfectionnée ; très-religieux, sans que le catholicisme, qui y avait existé comme religion d'État, exclusive de toute autre, y fût très-éclairô.
2° Le comté de la Marek , vieux pays prussien , tout plein encore des souvenirs de l'administration de Frédéric II et de son ministre Eversmann, couvert « de manufactures actives, où se pratiquaient de langue main des procédés ingénieux, encore à cette époque inconnus en France... Pas un cours d'eau qui n'eût été mis à profit, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n'eût été établi, n Montueux et peu fertile, ce pays était industriel avant tout. Quant & l'habitant, l'écrasement de la Prusse l'avait irrité, mais non découragé, m Lorsque alors je pris possession delaMarck, raconte Beugnot, je m^aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ea^ nemi les tenait sous ses pieds, prêt à leur porter le dernier coup. »
3° Le pays de Nassau- Siegen, dont Napoléon avait arraché la cession à la maison de Nassau. C'était le berceau de cette petite dynastie allemande qui a gou-«
veraé la Hollande , régné sur la Grande-Bretagne , suscité contre Philippe II, puis contre Louis XIV, les plus fameux champions du protestantisme. Beugnot se crut obligé envers ses administrés à visiter le fameux chêne à Torabre duquel Guillaume le Taciturne avait reçu la députation des Gueux de Hollande.
4* Le territoire bavarois de Clèves, avec la capitale Dusseldorff. On y trouvait une superbe galerie de tableaux fondée au dix-septième siècle par une des électrices palatines et enrichie depuis par Charles- Théodore. Les habitants avaient pris de leurs souverains le goût des arts, l'instruction et la -politesse. La partie orientale de la principauté était un des pays les plus industrieux de TEupope.
Napoléon, par décret du 14 novembre 1808, avait partagé le grand-duché en quatre départements : celui du Rhin, chef-lieu Dusseldorff, sous-préfectures Éberfeld, Muhleim et Essen ; celui de la Sieg, chef-Ueu Siegen, sous-préfecture Dillenburg; celui de la. Ruhr, chef-lieu Dortmund, sous-préfectures Hagen et Hamm; celui de TEms, chef-lieu Miinster, sous-préfectures Coesfeld et Lingen. En somme, c'était un fort bel état, bien placé sur le Rhin, facile à défendre pour la France, où la production agricole et la proJuction industrielle se faisait un juste équilibre , où la population, instruite et bonne, ne demandait, à part les Prussiens de la Marck, qu'à aimer la France et! leur souverain.
Leur grand-duc Murât, beau cavalier, brave soldat, avec sa hâblerie gasconne, ses grands panaches, son eostume et ses façons de paladin, devait plaire à ces
populations guerrières, précisément par qudques-uns de ses défauts. Quand on lisait dans le Moniteur^ qu'à léna il avait enfoncé les escadrons saxons, qu'à Prentzlow il avait fait capituler Hohenlohe, à Ratkau forcé le vieux Blticher à poser les armes, qu'à Eylau, à Friedland, il avait chargé l'armée russe, la cravache à la main, les habitants du pays de Berg étaient trèsfiers de leur grand-duc. « On lisait les journaux sur les places publiques et on tremblait pour les jours d'un prince si intrépide. »
Mais Murât, et surtout sa fenune Caroline, ambitieuse comme une Bonaparte, se trouvaient déplacés dans un simple grand-duché. Joachim ne s'occupa de ses états que pour en tirer de l'argent, pratiquant des coupes extraordinaires dans les forêts, aliénant les domaines de sa couronne. Il paraît que quelquesuns de ses sujets prussiens firent d'abord difficulté pour lui rendre l'hommage : « Je suis fort surpris, lui écrivait Napoléon, d'apprendre que les principaux du pays de Clèves n'aient pas voulu vous prêter serment : qu'ils le prêtent sous vingt-quatre' heures, sans quoi faites-les arrêter, traduire en justice, et confisquez leurs biens. » (4 avril 1806.)
Puis on s'occupa d'organiser le pays. Napoléon recommandait de (( prendre la manière économique du pays : les troupes allemandes coûtent beaucoup moins que les nôtres. » Il conseillait aussi de porter « une grande attention dans le choix des officiers et d'y mettre beaucoup de propriétaires du \^ys*. » Murât
1. L'aimée du graod-doché se composait, en 1812, de quatre ré-
devait avoir trois ministres à 6,000 francs et huit conseillers à 2,000. Il devait prendre les biens des ordres militaires, « ceux des moines, » et se faire ainsi, avec une partie des impôts, deux millions de liste civile. « Ne vous pressez point, ajoutait Napoléon. Pour bien constituer le pays de Berg et de Clèves, il faut se donner le temps d'observer et de voir. Faites recueillir tous les renseignements, après quoi il vous sera possible d'arriver à une organisation qui convienne aux habitants et h vous et qui rende vos voisins envieux de faire partie de votre domination. C'est là surtout le but qu'il faut se proposer, » (4 août 1806.) Et, en effet, après avoir accordé aux habitants un premier degré de représentation dans les conseils municipaux, (Je districts et de départements *, après avoir aboli le servage et tous les droits féodaux, comme on le fit par le décret du 12 décembre 1808, après avoir établi, entre les catholiques de Munster, les réformés de Nassau, les luthériens de la Marck, la plus complète tolérance religieuse *, on eût pu rendre les sujets du grand- duché un objet d'envie pour tous leurs voisins. Mais ce n'est pas Murat qui fit ces réformes. Il avait bien autre chose en tête I II commença par occuper, en 1806, les territoires
giments d'infanterie, un de cavalerie et un bataillon d'artillerie. L'uniforme était blanc, à revers bleus.
1. Le grand-duché était aussi censé avoir des États généraux, mais il n'y eut qu'une réunion du landtag à Dusseldorff (1 sept. 1806), celle qui établit Tégalité d'impôts. Plus tard, on convoqua dans la capitale des consultations de conseillers de département
2. En 1811, on présenta à l'Empereur, arrivé à Dûsseldorfî, les ministres des trois cultes dans une seule députation, et c'est le rabbin fui fit le discours.
cédés par la Prusse sans que le commissaire prussien Teût mis en possession, et s'attira un conflit avec les troupes prussiennes. Il ne parlait de rien moins que de déclarer la guerre au roi de Prusse et de satisfaire ce qu'il appelait Topinion de ses sujets. Napoléon le gourmanda vivement :
Voilà un petit affront que vous avez fait essuyer à mes armes. Je trouve ridicule que vous m* opposiez l'opinion du peuple de Westphalie. Que fait V opinion des paysans aux questions poli^ tiques?,,, La résolution où vous êtes de repousser par la force les Prussiens du pays qu'ils occupent est une véritable folie. Je suis en bonne amitié avec cette puissance... Jugez, d'après cela^ si je voudrais me brouiller avec elle pour des bêtises I (10 avril et 2 août 1806).
L'affaire de Prusse à peine arrangée, Murât entra en procès avec le Prince-Primat à propos de l'octroi du Rhin (avril 1806.) Puis il faillit se brouiller même avec Napoléon» U demandait je ne sais quelles garanties :
Quant à la garantie de vos enfants, répondait Napoléon avec sa franchise assez brutale, c'est un raisonnement pitoyable et qui fait hattsser les épaules : j'en ai rougi pour vous. Vous êtes Français, j'espère, et vos enfants le seront : tout autre sentiment serait si déshonorant que je vous prie de ne m'en jamais parler. Il serait fort extraordinaire qu'après le& bienfaits dont le peuple français vous a comblé, vous pensiez à donner à. vos en* fants les moyens de lui nuire. Encore une fois, ne me parlez plus de cela, c'est trop ridicule.
Ce brave et malheureux Murât était déjà Thomme de 1814.
Murât, qui se sentait déjà grand-duc de droit divin*, tout en murmurant, se soumettait cependant à son beau-frère. La question de Wesel amena un dissentiment plus grave. En avril 1806, Napoléon avait décidé que les drapeaux du grand-duché seraient arborés à Wesel , mais que le commandant ne rendrait compte qu'à l'Empereur ou au maréchal Murât, quand celui-ci serait présent à Dîisseldorff : « En votre absence, ajoutait Napoléon, aucun de vos ministres ni agents n'aura aucun ordre à donner à ma garnison, à mes officiers ou à m^s magasins d'artillerie et de génie. » Napoléon finit par reprendre Wesd. Murât ne put se résigner à perdre ce qu'il regardait comme « le plus beau fleuron de sa couronne.' » Dans son désespoir, il pensa déclarer la guerre à l'empereur d'Occident : « n ne lui restait plus qu'un parti à prendre : celui de se jeter avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre. On verrait si l'Empereur aurait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe, et quant à lui il saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité- » Napoléon ne sut pas tout ce qui s'était dit : il en sut assez pour ne pas lui donner la couronne d'Espagne.
Quand le grand-duc « passa » roi de Naples, l'Empereur disposa de Berg en faveur de son neveu Napolécai-Louis, prince royal de Hollande; cet enfant de quatre ans et demi devait ^ posséder le grandduché en toute souveraineté, et le transmettre à ses
1. n avait permis à un de ses vieux amis d'enfance d' épouser une de ses cousines^ sous la condition, stipulée par devant uotaire, « de ae jazoadspaiier de cette parenté. »
héritiers directs, naturels et légitimes, en ligne directe par ordre de primogéniture, à la perpétuelle exclusion de la descendance féminine (décret du 3 mars 1809.)» En attendant sa majorité, les trois ministres de rintérieur, de la justice et des finances continuèrent à administrer le pays sous la direction d'un commissaire impérial, qui correspondait directement avec un ministre de TEmpereur. Ce rôle fut dévolu à Beugnot, ancien représentant -de nos assemblées révolutionnaires, administrateur distingué, grand travailleur ; — caractère docile, esprit critique. Après le 18 brumaire, il avait travaillé à l'organisation des préfectures françaises, et venait d'être ministre en Westphalie.
C'était alors une position en Europe, dit-il, que d'être Français, et c'en était une grande que de représenter l'Empereur quelque part. A cela près que je n'en aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu'avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Môme respect, même obéissance de la part des peuples, même obséquiosité de la part des nobles, même désir de plaire et de capter ma faveur.
L'ardeur avec laquelle il se mit au travail surprît les indigènes : « ils ne savaient pas que l'Empereur exerçait sur ses serviteurs, et si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi quand je travaillais enfermé dans mon cabinet. » En 1811, il devait recevoir la visite dei'Sm-^ pereur en personne, et il a raconté comment son maître infatigable et omniscient étonna les Allemands encore plus que ne l'avait fait son serviteur, comment il s'oo-
cupa de tout et porta son jugement sur tout, et tint le malheureux Beugnot « sur les charbons. »
Le ministre de l'intérieur était le comte de Nesselrode qui, « en tout bien, tout honneur, » avait son fils aîné colonel des chasseurs du grand-duché de Berg,. et son cadet, colonel de hussards autrichiens. Beugnot lui laissait Tadministration municipale , comme plus tard en Westphalie on la laissa à un autre Allemand : il la gouvernait paternellement et d'après les idées allemandes. Celui de la justice était un bourgeois, Fuchsius, « à qui rien n'aurait pu persuader qu'il fût en quelque chose l'égal d'un comte de Nes-
. selrode ; » c'était un jurisconsulte bavarois instruit et laborieux. La guerre était adnjinistrée par le général Damas, officier distingué, mais ami de Kléber et de Moreau, un disgracié de l'armée du Rhin, que Napoléon
'voulait bien oublier à Dûsseldorff.
Beugnot se chargeait du Trésor et travaillait en même temps à l'organisation définitive des ministères
. et des préfectures, à l'établissement des institutions financières de la France, à 1 anéantissement des restes de fépdalité (les fiçfs furent supprimés par décret du 11 janvier 1809), à l'introduction du code civil (décret du 1" janvier 1810). Il plut à ses administrés, surtout par la manière habile et honnête dont il constitua \s, loterie, a Si, dit-il, on essayait de détruire la loterie, dans l'un" des états- de l'Allemagne en particu- Uer, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux états voisins l'argent qu'on destinait à la loterie de l'état oti elle aurait été prohibée. » Le seul progrès possible consistait à y apporter un certain
esprit scientifique et de la probité. Il établit anssi à Dûsseldorf uu jardin anglais, qu'en 1813 il protégea contre les cognées de l'autorité militaire. Mais nous n'insisterons pas sur son administration : on pourra étudier plus en détail le dévoloppement des idées et des institutions françaises en Allemagne, lorsque nous en serons à la Westphalie : le grand-duché de Murât n'était qu'une ébaudie où s'était essayé le fondateur^
Le baron Charles-Théodore de Dalberg, que nous avons si souvent rencontré dans le cours de ces études, était né en 1744, à Heinsheim., près Worms*. Il avait étudié le droit à Gœttinge» et Heîdelberg, la théologie à Worms, Manheim et Mayence. En 1772, à vingt-huit ans, il fut nommé par l'électeur de Mayence, Emmerich-Joseph, gouverneur d'Erfurt. Il resta près de trente années dans cette charge et s'y fit une réputation. Son instruction avait été hâtive, peu profonde. Mais il avait l'intelligeûce ouverte, de l'esprit et des idées libérales. A le voir, dans sa préfecture ecclésiastique, encourager l'industrie, s'occuper du bien-être des paysans, pratiquer la tolérance, fonder
1. Grosêherzùgliah-frankfurtisches Regtervngsblatt , 3 vol. in-S® (du 14 sept. 1810 au 22 sept. 1813). Les dernières pages du troisième volume sont consacrées, par une de ces vicissitudes habituelles aux moniteurs, à enregistrer les ordonnances des généraux alliés. — Perlhes, Politische Personen und Zustaende, t. !•»■. — Demian, Statistik, t. n, p. U3-155. — Steit2i, Der Staatsrath Georg Steitz und der Fûrst Primas Karl von Dalberg, brochure in-4o. Francfort, 1869. Curieux sur l'administration de Francfort, comme capitale du grandëucbé. — Zapf, Lktlberg, Grosshcrzog von Frankfurt, 1810, io-ft*.
des écoles, s'entourer de beaux^-esprits indépendants, relever l'université d'Erfurt, fonder une Académie des sciences utiles^ créer une gazette savante dans laquelle lui-même écrivait, an devinait un ancien illu^ miné. Mais cet illuminé n'était point un révolutionnaine : ce prêtre mondain ne pouvait avoir Ténergie et la fermeté de caractère que donnent les convictions arrètéesl Forster,qui le vit en 4788, nous raconte qu'il avait J30Dfie mine, «sauf une certaine contraction des muscles autour de la bouche, le coin des yeux un peu plifisé ; quelque chose d'efféminé dans l'attitude et la démarche, témoignait de la mollesse et de la somnolence de son caractère. On ne pouvait méconnaître la bonté de son cœur ; mais une certaine indécision^ empreinte de défiance^ dans le regard, faisait supposer qu'on avait al^isé de cette bonté. »
Erfurt est situé entre Weimar et Gotha, les deux cours lettrées de Charles-Auguste et d'Ernest II, et aussi dans le voisinage de la grande université d'Iéna. J^alberg fut rhôte et l'ami de tous ces Mécènes et de tous ces beaux-esprits : princes, professeurs ou courtisans. On a de lui de nombreuses lettres à Wieland, à Gœthe ; il donna l'hospitalité à Guillaume de Humboldt ; il fut le protecteur de Schiller, dont il avait voulu , en ses jours de prospérité, faire un rentier; c'est lui qui, voyant k double aptitude* du poète souabe à Thistaire et à la poésie, lui conseilla de s'adonner au genre qui les unit : le drame. On a souvent cité, les vers que lui adressa Schiller pour le remercier d'un envoi de vin du Rhin : « Anneau et crosse, soyez les bien-venus, empreints sur la cire de ces flacons.
Oui, celui qui sait si 'bien abreuver ses brebis, c'est ce que j'appelle un bon pasteur. Breuvage trois fois béni : c'est par la Muse que je t'ai gagné; c'est une Muse qui t'envoie; c'est l'Église elle-même qui t'a cacheté. »
Dalberg était une muse, en eflTet, muse peu puis-* santé, mais fertile dans sa variété. Membre de sa propre académie, il fut le collaborateur du Mercure allemand et de presque toutes les revues contemporaines. Il a écrit en latin, en allemand, en français. Il y a parlé de droit, d'histoire, de morale, de sciences, d'économie politique. Ses excellentes intentions, son bon et paisible naturel se révèlent jusque dans le titre de ses ouvrages : De l'influence des sciences et des beaux-arts sur la tranquillité publique (1793) ; Périclès, ou de l'influence des beaux-arts sur le bonheur public (1806), etc.
En politique, Dalberg a eu une idée, qui a persisté chez lui à travers toutes les vicissitudes, et qui s'est manifestée dans les circonstances les plus diverses : la régénération de la vieille constitution germanique par la confédération et l'association des États secondaires. En 1785, il s'emploie avec ferveur pour aider l'envoyé prussien à la constitution du Fûrstenbund; plus tard, au milieu des invasions françaises de 1796 et 1797, il cherche un protecteur à l'Allemagne dans l'archiduc Charles; plus tard encore, il croit le trouver dans Napoléon. Avec cette idée persistante, il était souple et réservé comme un cardinal romain. En 1787, Autrichiens et Prussiens croyaient également l'avoir dans leur parti : quand l'envoyé de Fré-
déric II l'appuya pour le faire nommer coadjuteur de Mayence, rAutriche ne fit pas d'opposition. Pour lui, il affecta de réclamer la liberté des élections ecclésiatiques ; m lis Stein et le duc de Weimar auprès du chapitre de Mayence, Lucchesini auprès de la cour de Rome, ne négligèrent aucun des moyens employés en pareil cas. Élu par l'influence prussienne, il envoya ses assurances de dévouement à la maison d* Autriche. Devenu le successeur désigné de l'archevêque Von Erthal, il jouissait dans les masses de celte popularité qui s'attache toujours dans les monarchies, même ecclésiastiques, en haine du prince régnant, à l'héritier présomptif. Quand Mayence, occupé par les Français, voulut se donner une constitution, beaucoup de bourgeois pensèrent à Dalberg, pour faire de lui un électeur constitutionnel. Il se garda bien de renoncer à sa vie paisible d'Erfurt, à ses spéculations littéraires et philosophiques. A l'avènement de Robespierre, il écrivait son mémoire sur l'influence- des sciences et des beauxarts : on eût dit que l'histoire contemporaine n'existait pas pour ce philosophe détaché du monde. En 1797 pourtant, menacé de dépossession par le système de sécularisation, il prêcha la guerre à outrance contre les Français et voulut proclamer l'archiduc Charles dictateur de l'Allemagne.
En 1802, devenu, par la mort de Von Erthal, archevêque de Mayence in partibus republicanorum^ il vit bien qu'il ne sauverait quelques débris de sa souveraineté qu'en se rattachant à la médiation russe et française. Il lui rendit plus de service en formant dans la
i42 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON 1".
Diète et dans la commission un tiers parti, qu'en se déclarant ouvertement pour elle : ce qui, d'ailleurs, lui eût été impossible. Il fut préservé, lui troisième, dans l'extermination des souverainetés ecclésiastiques et, des trois électeurs d'église, fut le seul épargné. L'article 25 du recès germanique lui fit une situation brillante.. Mais cette situation unique était trop étrange pour ne pas être à la .merci de l'esprit révolutionnaire, des convoitises des voisins, des caprices du conquérant. L'électorat de Ratisbonne était même un état assez mal fait, coupé en trois tronçons : Ratisbonne, Aschaffenburg, Wetzlar. Mais le prélat entretint à Paris deux représentants dévoués, le comte de Beust et son neveu Dalberg, dont Napoléon fit un duc et la Restauration un pair de France (mort pair de Juillet en 4843). Il accourut à Mayence saluer l'Empereur, lors de son voyage du Rhin; il accourut à Paris assister au couronnement. Il fut comblé d'égards, admis, seul parmi les princes allemands, avec le pape et la famille impériale, à la table du nouveau Charlemagne, nommé par l'Institut membre étranger à la place de Klopstock. Il émit le premier l'idée « qu'il fallait que les voisins de la France considésassent son chef actuel comme ami et protecteur n\ Après avoir fait respecter la neutralité de Ratisbonne par l'armée française, il se rallia plus étroitement au vainqueur, devint Prinoe-Prinaat et souverain de Francfort *.
Ce n'est pas tout d'un coup qu'il s'était résigné à voir un maître dans l'empereur des Français. Son