‹ L'Allemagne sous Napoléon IerChapitre 3 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ii« Confédératloii dn Bhln i«

La troisième coalition venait d'arracher Napoléon à sa contemplation irritée des côtes d'Angleterre : la Grande-Armée se reportait à grandes marches des rivages de rOcéan aux bords du Danube. La situation des princes de l'Allemagne occidentale était fort difficile. Malgré la neutralité probable de la Prusse, ils ne

1. Lucchesini, Ursachen und Wirkungen des Rheinôundes, 3 vol. in-8», Leipzig, 1821-1825. — Demian, Statistik der Rheinbundstaaten^ 2 vol. iQ-8o, Francfort, 1812. — Winkopp, Die Rhetnische KonfœderationS'Akte, in- 8°, Francfort, 1808. — Bignon, Histoire de France deptûi U 18 brumaire, t. IV et V.

pouvaient rester neutres. Allaient-ils suivre l'Empereur d'Occident ou l'empereur d'Allemagne, l'ancien suzerain de la Germanie ou le nouveau? Le plus sûr eût été d'attendre, pour se prononcer, la tournure que prendraient les événements ; mais Napoléon le permettrait-il? Déjà l'Autriche ne le permettait pas. Maximilien-Joseph de Bavière avait été jusqu'alors fort indécis : son principal ministre, Mbntgdas, qui attendait de l'alliance française la grandeur du pays, soutenait Otto, l'ambassadeur de France, tandis que Télectrice, princesse badoise, appuyait les demandes de Tambasadenr d'Autriche Schwartzenberg.

Le 24 août, l'électeur avait signé avec Napoléon un traité qui mettait l'armée bavaroise à la disposition de l'Empereur, et assurait à la Bavière un agrandissement. Or, le 6 septembre, Schwartzenberg sommait Maximilien-Joseph de se joindre à la coalition : le 8, pour forcer la main à ce prince et aussi pour prévenir l'armée française, les troupes de l'empereur François franchirent à Scharding la frontière bavaroise. Cette brutale agression des Autrichiens irrita l'électeur : la colère de son armée, que blessait une telle violation du territoire national, les cris de son peuple, contre lequel les Autrichiens usaient impitoyablement de tous les droits de la guerre, les convoitises peu dissimulées du cabinet de Vienne à l'endroit de la Bavière occidentale, achevèrent de décider Maximilien. Mais il fallait gagner du temps. Il écrivit une lettre pathétique à l'empereur d'Allemagne : « Que Yotre Majesté Impériale me permette de m'adresser à son cœur paternel... Je Tina-

plore à genoux de me permettre de rester neutre. J'ose lui engager ma parole sacrée que mes troupes n'empêcheront en rien ses opérations... C'est un père livré à un affreux désespoir qui implore la grâce de son fils. » Le prince héréditaire, ajoutait-il, voyageait à ce moment en France et se trouvait à la discrétion de Napoléon. La même nuit, l'électeur donna l'ordre à ses troupes de marcher à la rencontre de Bernadotte et courut luimême à Wûrtzburg opérer sa jonction avec les Français. Le 25 septembre, celui qui n'avait plus que si peu (le temps à s'intituler empereur d'Allemagne faisait son entrée dans Munich.

Le 15 septembre , Napoléon avait donné l'ordre à Murât de protéger les états de l'électeur de Bade. Salué par ce prince à Strasbourg, il signa avec lui le traité d'Ettlingen (1*' octobre 1805), par lequel ce prince mettait à sa disposition un contingent de 3,000 hommes, qui d'ailleurs ne dépassèrent pas la frontière d'Autriche. Louis de Hesse-Darmstadt dut fournir un pareil nombre de troupes. « Mon intention, écrivait Napoléon à Talleyrand, est de comprendre Darmstadt dans ma Confédération germanique... En un mot, il me faut 3,000 hommes de Darmstadt, ou le landgrave renoncera pour toujours à ma protection et rompra brusquement ce qu'il a le droit d'attendre de deux cents ans de liaison- » (2 octobre 1 805.) L'électeur Frédéric de Wurtemberg ne se laissa pas prendre facUement. Il n'aimait ni Tempereur Napoléon, ni les Français. S'il en avait eu les moyens, il eût fait res» peciei» par les armes sa neutralité. Il aurait voulu, du moins, empêcher les troupes du maréchal Ney d'oc-

cuper ses deux résidences de Ludwigsburg et de Stuttgard. On lui accorda Ludwigsburg; mais Stuttgard ayant voulu fermer ses portes, Ney menaça de les briser à coups de canon. Frédéric prétendait avoir aussi à se plaindre de Dupont, qui avait laissé commettre des dégâts dans ses écuries, et de Berthier qui avait traité Taffaire de bagatelle.

Enfin arriva à Ludwigsburg Napoléon en personne. Bien accueilli, en somme, par l'électeur, il voulut faire visite à l'électrice, princesse anglaise et Tâme du parti anti-français en Wiirtemberg. On sait s'il s'entendait à séduire les gens, quand il voulait bien s'en donner la peine. Il causa avec elle littérature anglaise, il lui fit l'éloge des institutions britanniques, enfin il la gagna complètement. Puis il eut, avec le gros et colérique électeur, un entretien qui dura quatre heures : il lui dit qu'il le considérait comme le plus intelligent des princes allemands, que le titre d'électeur n'était pas assez relevé, ses états pas assez étendus pour ses capacités. Il fit briller à ses yeux la perspective d'une couronne royale, les dépouilles de rAutriche en Souabe, l'affermissement de son autorité à l'intérieur, la médiatisation des petites principautés et de la chevalerie d'Empire. Frédéric avait encore plus de goût pour le pouvoir absolu que pour les agrandissements territoriaux : il haïssait les États du Wiirtemberg qui avaient rendu la vie si dure à Charles-Eugène. <( Chassez les b...! » aurait dit Napoléon. Quoi qu'il en soit, l'électeur, lui aussi, ftit séduit par les façons d'agir et les promesses de Napoléon. Il lui trouvait, disait-il, la tournure d'esprit du

grand Frédéric. Il signa avec lui un traité d'alliance et promit un conting: :it de 10,000 hommes. A l'exemple delà Bavière, il publia son manifeste contre rAutriche, lui reprochant ses exigences, son ambition, son immixtion tyrannique dans les affaires du cercle de Souabe.

Quant à la Diète, elle déclara que l'Empire resterait neutre et n'épouserait pas la querelle de l'empereur à' Autriche. Dalberg , archichancelier du Reichstag, fit planter autour de Ratisbonne des poteaux de neutralité ; il obtint que les troupes françaises ne les dépasseraient pas.

Vainqueur à Austerlitz, Napoléon imposa à l'Autriche le traité de Presbourg; en même temps que la Yénétie fut réunie au royaume d'Italie, la Souabe autrichienne fut partagée entre Bade (Ortenau et Brisgau) et le Wurtemberg ; le Tyrol, le Vorarlberg, les évêchés de Trente et de Brixen, les territoires épiscopaux dépendants de Passau furent annexés à la Bavière, envers laquelle Napoléon se dégageait ainsi de ses promesses. En outre, l'empereur d'Allemagne dut consentir à ce que la Bavière s'incorporât la ville libre d'Augsbourg et que le Wurtemberg et Bade réunissent les biens de l'Ordre de Saint-Jean et de l'Ordre teutonique, compris dans leurs frontières. Toutefois, un archiduc autrichien prenait le titre de grand-maître de l'Ordre teutonique pour les territoires que cette ancienne milice conservait en Allemagne. Sans doute l'Autriche était autorisée à s'indemniser, — mais aux dépens de qui? des membres mêmes de la maison impériale : Salzburg fut enlevé à l'ancien grand-duc

« L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I^r.

de Toscane, qui dut se contenter de Wûrtzburg. L'empire d'Allemagne, tant de fois remanié depuis dix ans, était finalement dissous.

L'article 14 du traité de Presbourg achevait l'œuvre des traités de Westphalie en déclarant que les princes allemands posséderaient dans leurs états « la pleine souveraineté et tous les droits qui en découlent, au même titre que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse- » En punition de ses intrigues et de ses velléités de coalition, la Prusse subit le contre-coup de la défaite. Par son envoyé Haugwitz, elle dut accepter le traité de Schœnbrunn (15 décembre 1805), si impopulaire à Berlin et qui était gros de la rupture de 18Ô6 : la Prusse devait accepter le Hanovre, céder à la Bavière Anspach, que les troupes françaises avaient traversé pendant la guerre ; à la France, Neuenburg, Clèveset Wésel, que Napoléon allait comprendre dans le grand-duché de Berg. Quant à la ville et à la principauté de Berg, elles appartenaient à la Bavière, qui dut également les céder à Napoléon. Mais F Allemagne allait subir des transformations plus profondes encore.

En 1658, Mazarin avait conclu avec un certain nombre de princes allemands V Alliance du Rhin : Jean-Philippe de Schœnborn, archevêque-électeur de Mayence, Tarchevêque-électeur de Trêves, l'évêque de Munster, les princes de Waldeck, Hesse-Darmstadt, Wurtemberg, etc., usèrent du droit de s'allier à une puissance étrangère, reconnu par les traités de West-

phalie, en se confédérant ayec le roî de France. Le directoire de Y Alliance était à Francfort : le prince de Salm-Salm était feld-maréchal général ; le chiffre de l'armée était fixé à 16,000 hommes, sur lesquels la France fournissait 1,600 fantassins, 800 chevaux, S canons. Les résultats de cette alliance furent Tintervention de Louis XIV en faveur de Tévêque de Munster contre la Hollande, puis en faveur de Tarchevêque de Mayenoe contre Erfurt, surtout la célèbre campagne d^ Coligny contre les Turcs et la bataille de Saint-Gothard * .

Les inquiétudes que Louis XIV donna à ses voisins détruisirent Tœuvre de Mazarin. Mais qu'était-ce que Y Alliance du Rhin .de 1658 en comparaison de la Confédération du Rhin de 1806? Peut -on mettre en parallèle cette réunion d'une dizaine de petits princes avec le système qui, avant deux ans, allait embrasser l'Allemagne entière de Bade au Mecklembourg et de l'Oldenbourg à la Saxe? Quelle figure fait cette petite armée de 10,000 hommes à côté des contingents allemands que Napoléon, dans les campagnes de 1806, de 1809, de 1812, va porter jusqu'à 100 et 130,000 hommes? Et pourtant Y Alliance du Rhin est le germe de la fameuse Confédération. En 1658 comme en 1806, le but à atteindre, c'est de soustraire les princes allemands à l'influence autrichienne pour les amener à Talliance française; au dix-septième comme au dix-neuvième siècle, on rend les princes allemands indépendants de Tempereur

i. Voir Camille Rooaset, Histoire de Louvois, t. !«'.

d'Allemagne et on leur confère en même temps une souveraineté plus étendue sur leurs sujets. Ils sont affraachis h la fois des obligations résultant de la constitution germanique et des obstacles que suscitent à leur pouvoir les féodalités locales.

Déjà en 1785 l'idée de V Alliance du Rhin avait été reprise au profit de la Prusse par Frédéric II : il essaya de former contre la prépondérance autrichienne le Fûrstenbund ou Ligue des princes.

En i806 les deux systèmes sont en présence: Napoléon, en fondant la Confédération du Rhin, déclare ne pas s'opposer à ce que la Prusse forme une Confédération de TAllemagne du Nord. Mais la création de Napoléon avait plus de chances de réussite que celles que pouvait entreprendre la Prusse. Tout tendait depuis 1792 à constituer d'une façon définitive l'influence française dans l'Allemagne occidentale: les traités particuliers qui, de 1793 à 1799, avaient détaché un à un les états allemands de l'alliance autrichienne, les sécularisations de 1803 qui avaient gagné tant de princes allemands à la politique française par le lien puissant de l'intérêt ou de la reconnaissance, l'immixtion toujours plus hardie et toujours tolérée de Bonaparte dans les affaires du Saint-Empire, enfin les alliances conclues en 1805 avec Bade, Bavière, Wurtemberg, Hesse-Darmstadt, contre l'Autriche. Que l'on donnât à cet ensemble de faits un caractère permanent et la sanction du droit, on avait la Confédération du Rhin.

Ainsi allait se trouver réalisé, au profit de l'influence française, un vœu souvent émis dans les brochures al-

lemandes de 1803 : une constitution particulière de la Germanie occidentale qui la rendît indépendante des deux grands états orientaux. Mais, en se séparant de Berlin et de Vienne, en cessant d'être l'Allemagne prussienne et autrichienne, elle devenait l'Allemagne française.

Le traité de Presbourg avait enlevé à l'Autriche 877,000 âmes en Allemagne, et 2,120,000 en Italie : la France, après de si éclatants succès, après Ulm et Austerlitz, n'avait rien pris pour elle-même ; elle semblait n'avoir vaincu qu'au profit du royaume d'Italie et des princes allemands. Mais une des conséquences les plus certaines de sa victoire, c'est le droit qui lui était universellement reconnu , par les amis comme par les ennemis , d'intervenir dans la reconstitution de l'Allemagne. Napoléon en acceptant cette tâche, à la grande satisfaction de nos alliés du Rhin, obéissait à diverses impulsions : d'abord la passion d'organiser, l'instinct d'ordre, d'uniformité, de simplification, même chez les autres, trait caractéristique des hommes de ce temps, le poussait à efifacer sur sa frontière du Rhin les derniers vestiges du vieux chaos tudesque. En outre, il avait conscience, en reconstituant l'antique Alliance du Rhin, de suivre la tradition de ses plus « augustes prédécesseurs », Henri IV, Richelieu, Louis XIV.

Enfin il sentait que le moment était venu de constituer le système diplomatique de la France impé-

riale, et qu'à tout prix il lui fallait une alliance en Europe. Mais existait-il une puissance qui pût être l'alliée de la France ? L'Autriche était trop vaincue pour pouvoir être de sitôt réconciliée, trop conservatrice des traditions pour admettre un rapprochement avec une puissance révolutionnaire; les traités de Potsdam et de Schœnbrunn avaient démontré à Napoléon que personne, ami ni ennemi, ne pouvait compter sur la Prusse; ses ressentiments contre la Russie^ étaient trop vifs et trop récents. Eh bien ! puisqu'elle n'existait pas, cette puissance dont l'union avec la France eût assuré la paix du continent, il fallait la créer de toutes pièces. Il fallait fortifier, agrandir, unir les petits princes de la Germanie, les confédérer sous le protectorat de la France.

Napoléon allait régler les affaires de l'Allemagne avec plus d'autorité encore qu'en 1803 : il n'avait plus besoin de partager la médiation avec la Russie ou la Prusse. C'est à Paris encore une fois que tout allait se décider ; c'étaient les services rendus à la France, c'était la faveur de Napoléon qui allaient faire la fortune ou la ruine des princes. Déjà on avait lu sans trop d'étonnement dans les bulletins de la Grande- Armée : (( Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg vont prendre le titre de rois, récompense qu'ils ont méritée par rattachement et l'amitié qu'ils ont montrés à r Empereur dans toutes ces circonstances. » Napoléon allait, après chaque campagne, distribuer aux soldats allemands des croix d'honneur, aux princes allemands (?es diadèmes.

De toute l'Allemagne occidentale s'élevaient des

voix pour supplier Napoléon de prendre en main les destinées de la Germanie. « Vive Napoléon ! s'écriait la Staatszeitung de Munich (1" janvier 1806); vive Napoléon, le restaurateur du royaume de Bavière ! c'est par la providence divine que le prestige et la dignité du souverain de la Bavière a été rétablie dans son ancien éclat et antique grandeur pour le bonheur du peuple et la prospérité du pays. »

Le dernier électeur ecclésiastique , le Prince-Primat Charles de Dalberg, écrivait, le i9 avril 1806:

La nation allemande a besoin d'une régénération de sa constitution. La plus grande partie de ses lois ne se composent que de mots vides de sens^ puisque les tribunaux d'Empire^ les Cercles et le Reichstag n'ont plus les moyens d'assurer la sécurité des biens et des personnes contre les attaques de la violence et de la convoitise . . . L'empereur d'Autriche, François II, par ses vertus personnelles, est un homme d'honneur ; mais le sceptre de TAlkmagne est tombé de ses mains, parce qu'il a violé les capitulations de son élection, en occupant la Bavière, en amenant les Russes dans l'Empire, en faisant perdre à TAUemagne les territoires du Rhin, *par suite de fautes commises par lui seul dans la conduite d'affaires purement autrichiennes. François I[ pourrait cependant devenir empereur d'Orient, pour tenir tête aux Russes, et en la personne de Napoléon renaîtrait l'empire d'Occident, tel qu'il exista sous Charlemagne, quand il comprenait l'Italie, la France et l'Allemagne I II n'est pas impossible que les maux actuels n'amènent les électeurs à approuver cette régénération.

Il écrivait encore à Napoléon :

Sire, le génie de Napoléon ne doit pas se borner à procurer le bonheur de la France ; la Providence a fait naître les ham-

Il L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I".

mes supérieurs pour le monde entier. La noble nation aile* mande gémit dans les maux de Tanarchie politique et religieuse. Soyez, Sire, le régénérateur de sa constitution. Voici quelques vœux que m'inspire la situation actuelle : Que le duc de Clève (Murât) devienne électeur et perçoive l'octroi du Rhin sur toute la rive gauche ; que le cardinal Fesch, votre oncle, devienne mon coadjuteur; que les douze états de l'Empire qui ont une rente sur l'octroi du Rhin reçoivent une autre dotation. Votre Majesté jugera dans sa sagesse si la réalisation de mes idées peut être avantageuse au bien public. Si je sais abusé par une erreur idéologique, mon cœur du moins me rend témoignage de la pureté de mes intentions.

Cette proposition faite par Dalberg d'introduire deux Français dans rEmpire,run comme électeur deClèves, l'autre comme coadjuteur de Ratisbonne et futur archîchancelier du Reich , jeta une certaine émotion dans le parti autrichien.

Mais Napoléon ne laissait diriger sa politique ni par les clameurs de ses adversaires, ni par Vidéologie de Dalberg, ni par les présents dont les princes allemands recommençaient à combler ses ministres et leurs favoris. Depuis longtemps il discutait secrètement avec Talleyrand le nouveau plan de réorganisation germanique. Le 10 avril 1806, il lui exposait ses vues au sujet des petits princes allemands : Si on les laisse vivre, ils continueront à voter contre la politique française par esprit autrichien et à contrecarrer nos amis les princes de Bade, Wurtemberg, Bavière. Quel est le véritable intérêt de la France? c'est : 1* que l'empire germanique ne puisse se réorganiser qu'avec l'aide d'une forte et puissante direction ; 2° que les trois souverains du sud-ouest « qui, depuis la Révo-

lution, ont fait cause commune avec la France, en soient amplement récompensés».; Comme ils auront toujours besoin de notre appui pour conserver ce que nous leur aurons donné, ils resteront dans notre alliance; 3* que le parti autrichien soit affaibli : a Topinion germanique sera par là plus partagée ; ce qui est en tout favorable à la France. » On pourra conserver pourtant quelques petits princes, les HohenzoUern de Souabe, par exemple, qui ne sont pas du parti de François II. Il ne faut pas croire aux protestations des petits princes ; ils ont fait la môme chose à Rastadt, et nous n'avons pas d'ennemis intérieurement plus acharnés. La situation de TEmpire ne comporte pas ces petites questions. Quel scrupule pourrait-on avoir? si les alliés eussent été victorieux, ils auraient donné la Bavière à TAutriche. D'ailleurs ces princes sont eux-mêmes fatigués de leur souveraineté; n'a-t-on pas vu le margrave d'Anspach vendre ses états et son armée ? « Résumons-nous : il est dans la nature des circonstances actuelles de lais-ser détruire tous ces petits princes. Réunis aux trois souverains nos alliés, il leur donneront un régiment de plus et formeront dans l'empire germanique un esprit distinct de celui qui règne en ce moment en Allemagne. Ces petits princes, même fussent-ils pour nous, ne nous offriraient-ils pas une faible et ridicule ressource? »

On le voit : Napoléon, qui ne craignait que TAutriche, ne prenait de précautions que contre TAutriche; tout ce qui était dans la clientèle prussienne, même les Hohenzollern de -la Forêt-Noire, lui semblait inof-

fensif . Il avait peut-être raison dans son appréciation de la puissance relative des deux grandes monarchies allemandes : rAutriche, même après Rivoli, Marengo, Austerlitz, avait la vie si dure ! et il suffira d'une seule campagne pour abattre la Prusse. Un peu plus tard, dans une nouvelle lettre à Talleyrand (21 avril 4 806), nous le voyons agiter des plans de simplification autrement radicale : il veut former au nord-ouest de TAUemagne un état gouverné par un prince français (le grand-duché de Clèves agrandi, par exemple) ; les princes de Bade, Wurtemberg et Bavière, fortifiés aux dépens de tous leurs voisins, unis à Tétat napoléonien du nord-ouest, formeraient l'Allemagne française; en revanche, la Saxe, la Hesse , l'Autriche et la Prusse seraient également autorisées à s'annexer les petites principautés voisines. L'Empereur n'hésite que parce qu'il ne sait pas encore à qui profitera le plus cette combinaison : aux quatre principautés demi-françaises ou aux quatre états purement allemands? Les Allemands, il y a vingt ans, savaient gré à Napoléon d'avoir réduit leurs nombreux princes à trente-six; peu s'en est fallu que l'Empereur n'en laissât debout que huit!

La correspondance de Napoléon avec ses protégés allemands n'est pas moins intéressante. Il engageait déjà l'électeur de Wurtemberg, avant le traité de Presbourg, à s'emparer des commanderies de l'Ordre teutonique établies sur son territoire : « Les choses à faire à la paix donnent beaucoup d'embarras : quand elles sont faites, tout est facile. . . S'il est autre chose que <^ous puissiez faire, mandez-le-moi, afin que je

VOUS donne n>on avis, et que, dans le traité de paix, on puisse en un mot dire : Tout ce qui a été fait par les électeurs est reconnu. » (16 novembre 1805.) « Dans les instructions que vous donnerez à votre ministre, écrivait-il aussi à Télecteur de Bavière , il faut bien déterminer la portion des usages germaniques qu'il faut abolir : ... d'abord la Cour aulique, une grande partie des attributions de la diète de Ratisbonne qui, en vérité, n'est qu'une misérable singerie.» (2 novembre 1805.)

L'homme qui distribuait à son gré parmi les princes allemands les territoires, les fiefs de chevalerie, les villes libres, les droits régaliens, l'homme qui tenait leur existence même dans ses mains puissantes et qui d'un geste pouvait les ranger parmi les trente-six à conserver, ou les rejeter dans la catégorie des dynasties condamnées, pouvait parler en maître aux prindpicules récalcitrants ou tièdes.

Mon cousin, écrivait- il au landgrave de Hesse-Darmstadt (46 janvier 4806), vous avez prévu avec raison que j'ai beaucoup à in« pladndre de votre conduite. Vous avez laissé influencer votre politique par la fantaisie des femmes ; vous êtes sur le point d'éprouver ce qu'ont éprouvé tous les princes qui se sont laissé mener par elles. Vos états sont dévorés par deux armées. Si vous aviez voulu cependant lire l'histoire de votre maison et marcher sur les traces de vos ancêtres, vous vous trouveriez non-seulement avec la qualité d'électeur que vous avez paru ambitionner, mais avec un accroissement de puissance tel que celui que j'ai fait obtenir aux rois de Bavière, de Wurtemberg et à l'électeur de Bade.

En montant sur le trône de France après l'expulsion de la trot» sième dynastie^ je m'étais regardé comme solidaire de tous ses

engagements et je vous en ai donné une preuve bien spéciale dans les arrangements qui ont suivi la paix de Luné ville. Vous avez donc un tort plus grave que ceux que peut vous reprocher la politique : celui d'avoir manqué à la reconnaissance. Ceux de vos sujets connus par leur attachement au vrai système de votre maison, c'est-à-dire à son union avec moi, vous les avez éloignés; et aujourd'hui vos affaires sont conduites par un Hollandais qui dirige tout chez vous par l'influence qu'il s'est acquise sur la landgrave. Au milieu de tous ces torts graves et réels, ne croyez pas, mon cousin, que je ne sache pas distinguer ce qui vous est propre de ce qui est l'effet d'une influence dont vous n'avez pas su vous défendre. Le sang de vos ancêtres qui coule dans vos veines vous a toujours maintenu intérieurement, malgré toutes les intrigues qui vous entourent, ami de la France... Rappelez vos bons serviteurs, chassez surtoiU ce misérable Hollandais..., ei vous me trouverez en tout disposé à oublier le passé et à être pour vous ce qu'ont toujours été les souverains de la France.

Ce ton hautain et protecteur du successeur immédiat des Capétiens envers les anciens vassaux de la maison de Bourbon, cette immixtion dans des affaires presque conjugales, ces jugements cavaliers sur les ministres d'un prince indépendant, ces menaces transparentés et ces promesses d'amnistie si Ton vient àrésipifcence, sont aussi caractéristiques de cette singulière époque que les humbles réponses des princes allemands, dans les lettres récemment publiées par M. Treitschke*.

Une question qui n'était guère moins importante

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