‹ L'Allemagne sous Napoléon IerChapitre 43 sur 51 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

lie marlase Aatrlehlen (tUt*).

Les vicissitudes et les expériences de la campagne de 1809 n'avaient pu manquer de faire une vive impression sur Napoléon. Non-seulement un ennemi nouveau, le sentiment national des peuples, avait fait son apparition sur le champ de bataille; mais son ancien ennemi, FAutriche, avait été plus dur à vaincre qu'il ne le supposait. Quelqu'un disait devant lui que l'Autriche n'était plus une puissance : « On voit bien, monsieur, répondit-il, que vous n'étiez pas à Wagram. »

En cette campagne il avait senti le sol européen trembler sous ses pas. L'oppression de l'Allemagne par le blocus continental, le guet-apens de Bayonne et la guerre d'Espagne, l'enlèvement de Pie VII, lui avaient suscité une multitude d'ennemis. Il sentit qu'il fallait consolider cet ébranlement et faire acte de conservateur. Le divorce avec Joséphine, l'alliance matrimoniale avec une vieille maison légitime, la fondation d'une véritable dynastie par un mariage qui pût être fécond, s'imposèrent plus que jamais à sa pensée.

Ce qu'il n'avait pas voulu faire à l'apogée de sa puissance, en 1807, il s'y résolut pendant Thiver de 1809 à 1810, quand ses derniers succès lui étaient contestés et qu'on se disait en Europe : « Passe encore pour cette fois, mais qu'il n'y revienne pas 1 » — « Ses ennemis, il lé voyait bien, s'étaient donné rendez- vous sur sa tombe. » Donc, il fallait décourager leur haine et, pour le cas où il tomberait sous un boulet mieux dirigé que celui de Ratisbonne ou sous un couteau plus assuré que celui de Staps, assurer à Fempire un héritier. Il lui fallait un fils qui mît d'accord les prétentions rivales de ses trois familles : les Bo«H€q>arte, les Murât et les Beauhamais. Ses frères et beaux-frères^ étaient incapables de contimier son ©ovre, il le sentait parfaitement; son bean-fils, en qui il avait plus de confiance, n'était pas assez énergique pour les réduire à l'obéissance. Après lui, récroulement.

Dès l'entrevue d'Erfurt, Napoléon était revenu de kiimèmB à cette idée» qur ne cessa plus de le préoccuper. Joséphine éMt frivole et jrfùs dépensière qu'il n'eût: <50»Tenu à TEmpereur. « Il n'y aurait point d^exagération à dÎTe (s-uivant un de ses amis les plus dévoués) que si Ton retranchait de la vie de loeé^ine le temps <ia'elle a passé à pleurer et à sa toilette, la durée en serait considérablement dimimiée. » Mais s©n extrême bonté faisait qu'on lui pardonnait tout, même son élévation. Elle rappelait aux côtés de l'Empereur les sou^ venfrs d'un autre temps. Oiiand on le vit* se séparer

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d'elle pour épouser la fille de quelqu'un des princes qui s'étaient coalisés contre la France, Topinion en fut tristement affectée; il sembla qu'il divorçât une fois de plus avec le passé, avec la Révolution. Ceux qui s'étaient élevés avec Napoléon ont consigné oette pénible im{^re6sion dans leurs mémoires \ Enfin Le trûne devint libre et l'Empereur put suivre ses idées de grand mariage et de grande politique.

En se donnant une compagne, Napoléon voulait du même coup s'assurer quelque puissant allié. U eût volontiers, assurait-il, choisi sa femme « au milieu des jeunes élèves de la Légion d'hjonneur, parmi les fiUes des braves de la France... Mais il faut s'accom* moder aux mœurs de son siècle, aux habitudes des autres états, aux convenances dont la politique a fait des devoirs. » Parnâ les jeunes princesses qui pouvaient aspirer au titre d'impératrice des Français, on citait en première Ugne la fille du roi de Saxe et la grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre. Qui donc aurait pu penser à une archiduchesse d'Autriche ? On avait à choisir entre l'alliance d'une cour secondaire ou celle d'une cour de premier ardre; on pouvait s'adresser à un allié, à un vassal de Napoléon ou ^à son égal, à son ancien adversaire, son ami d'aujourd'hui, toujours son rival ; le tsar de Russie.

Lors de l'entrevue d'Ërfurt, Napoléon avait fait sonder Alexandre sur la possibilité de cette alliance. Alexandre, qui n'avait pas encore subi de grave désillusion po-

1. Voyez ceux de Rovîgo, de Bourriehne, de la duchesse d'AbrantèB, cto., eto. Meon^al^ Napoléon et Marie^touise^ 2 voL iD<i2. BnueUea». 1943.

litîque et qui était dans toute sa ferveur d'amitié pour sori nouvel allié, avait accueilli avec faveur cette ouverture. îl eût été heureux, disait-il, de trouver un beau-frère dans son allié et dans son ami. Mais il ne disposait pas de la main de ses sœurs. Un acte de Paul V% déposé lors de son couronnement sur l'autel de la cathédrale de Moscou, avait laissé à sa veuve, Marie de Wurtemberg, la tutelle de ses filles. C'était elle qui les mariait et qui, mariées, les retenait encore sous une surveillance sévère. Vu les circonstances qui avaient accompagné la mort de Paul, le jeune tsar devait être mal à l'aise pour combattre les résistances de sa mère. Il devait respecter ses droits, fondés d'ailleurs sur une loi de l'État. Or, l'impératrice douairière était à Pétersbourg le centre du parti antifrançais. Elle s'était, peut-être en prévision d'une demande de ce genre, empressée de marier la grande-duchesse Catherine : Napoléon s'opposant à ce que le prince de Bavière la prît pour femme, on l'avait donnée au duc d'Oldenburg. Par une singulière destinée, cette princesse qui, impératrice des Français, eût consolidé Talliance des deux empereurs, devint l'occasion de leur rupture définitive quand le duché d'Oldenburg fut réuni à la France.

Ce fut le 24 novembre 1809 que le duc de Champagny chargea Caulaincourt, notre ambassadeur auprès d'Alexandre, de reprendre les négociations et de demander la main de la grande-duchesse Anne. Il devait poser la question à l'empereur de Russie, « non comme ambassadeur de France, mais comme une personne passionnée pour les deux familles. » Le ministre

prescrivait en outre à Caulaincourt de le renseigner sur le caractère de la grande-duchesse et surtout sur Tépoque où elle serait en état de devenir mère ; « car, ajoutait-il, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet. »

L'âge de la princesse prêtait à une objection : elle n'avait que seize ans. Le 13 décembre, nouvelle lettre à Caulaincourt : l'Empereur préfère une princesse russe, mais il lui faut promptement un héritier; on attachera peu d'importance à la différence de religion; mais on veut, « avant la fin de janvier^ savoir à quoi s'en tenir. » Napoléon était un épouseur terriblement impatient. Par malheur, Alexandre, qui semblait toujours aussi bien disposé personnellement, rencontrait les mêmes obstacles dans la volonté de sa mère. Celle-ci ne manquait pas de bonnes raisons : elle avait déjà perdu deux de ses filles pour les avoir mariées trop jeunes ; on ne savait pas, en somme, si la stérilité du premier mariage de Napoléon ne devait pas lui être imputée, et, dans le cas où ses vœux ne seraient point exaucés, on craignait quelque outrageante répudiation ; l'Église grecque ne permettait pas le mariage avec un homme divorcé ; Anne était déjà promise au duc de Saxe-Coburg, etc. Au fond, elle eût été désolée que sa fille manquât une si haute alliance, et surtout qu'une autre princesse montât sur le trône de France. Seulement, avant de se décider, elle voulait se donner le plaisir de faire languir son futur gendre. Or, Napoléon ne croyait pas pouvoir attendre, et son orgueil, égal au moins à celui de l'impératrice-mère, ne lui permettait même pas de paraître attendre.

H L'amoujrhpropre de Napoléon doit être sauvé airant le moment même où. il pourrait être eompromi» » (jBignon). Ce m'est pas tout^ ai Iflmpératrice oe hâte peu de doBuer une réponse^ Alexandre ne se presse pas trop de s'exécuter. Parallèlement à. lai négociations matrimoniale, s'en poursuivait une autre relativement au grand-duchë de Varsovie. Âlexaodjre voulait dbte-* oàr de Napoléon une promesse formelle que le royaumes de Pologne ne serait jamais rétabli. 11 faisait par politique ce que sa mère faisait par orgueil. Un tel jeu avec un tel homme était singulièrement hasardeux.

Dès* le mois de déceniibre, des intermédiaires cossrplaisantâ avaiesit mis eu rapport, à Paris^ le di^ de Bas&ano et le prinee de Schwarizanîberg, ambassadeur d'Autriche. Celui-ci s'engageab «. à preîadre des mesures pour qu'à Finstant où la demande viendrait à lui être adressée, il pût répondre om sur4e-cliaBap.. » Qui l'aurait pensé? la proposition d'un mariage fut biem accueillie à Vienne ! Il y avait une considératioB. qui domptait tous les ressentiments, toutes les rancune&y toutes les répugnances. On avait été vaincu à. Wag ram,. dépouillé à Vienne ; mais si Napoléon parvenait à resserrer son alliance avec la Russie, on serait plus vaincu encore et plus dépouillé que jamais. Voilà pourquoi^ six mois après les sanglantes batailles du Danube,. Metternich réussit à décider l'Autriche à cette union impossible : le mariage d'une archiduchesse avec le parvenu révolutionnaire, avec l'homme de Rivoli, de Marengo, d'Ulm, d'Ansterlitz, de Wagram. On courait au plus pressé : à tout prix, il fallait rompre l'aHiance franco-russe, s'assurer une garantie powr les états

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autrichiens, obtenir peut-être des indemnités et des adoucissements, prendre pied dans la confiance de Napoléon, pour modérer ses empiétements. . Et puis Ton assurait à la jeune princesse le trône de sa tante Marie-Antoinette, encore taché d'un sang royal, mais que Ton regardait presque comme un héritage légitime. Napoléon, mécontent de voir la Russie « fLler un refusy )) satisfait de voir TAutriche courir ainsi audevant de ses vœux, changea immédiatement de dispositions. Sa préférence, acquise d'abord à l'alliance russe, se tourna aussitôt vers L'Autriche..

Le 24 janvier 1810, Napoléon réunit son conseil. L'architrésorier Lebrun et le président du sénat Garnier se prononcèrent pour le mariage saxon, qui ne nous brouillait du moins avec personne ; le prince E^ugène, Talleyraud, Champagny, de Fontanes, tout ce qui avait conservé quelque attachement pour les traditions et les préjugés de l'ancien régime, appuyèrent résolument l'union autrichienne ; au contraire, Murât et Cambacérès, qui représentaient dans ce conseilles souvenirs de la Révolution, et qui exprimaient les vœux des frères ett sœurs de Napoléon, se déclarèrent pour le mariage russe. Peu de discussions furent aussi graves par leur objet : il ne s'agissait pas de savoir si telle ou telle princesse épouserait un empereur, mais si l'on changerait totalement de système politique, si l'on achèverait de briser l'union conclue à Tilsit, si l'on s'engagerait dans l'alliance jusqu'alors fatale des

Hapsburg. La guerre de Russie et la défection de TAutriche, 1812 et 1813, étaient en germe dans Tune des résolutions auxquelles on s'arrêterait.

Murât et Cambacérès étaient bien plus dans le vrai que leurs adversaires.

Sans doute l'Autriche, même après Wagram, « était une puissance, » mais la Russie aussi en était une. Il valait mieux ne pas se rapprocher entièrement de l'Autriche, que de se brouiller entièrement avec le tsar. D'ailleurs, était-il possible de se réconcilier vraiment avec l'Autriche? Il .y avait eu, dans les années de. la Révolution et de l'Empire, tels moments où i eût été possible de suivre un système d'alliance auîrichienne; mais, en 1809, il était trop tard. L'Autriche avait trop souffert de la France. L'échafaud d'une archiduchesse, vingt batailles sanglantes, quatre paix désastreuses et humiliantes, les frontières polonaise, saxonne, bavaroise, italienne, française, rapprochées de Vienne, plusieurs royaumes et une couronne impériale perdus, étaient de ces choses qu'une dynastie aussi vindicative ne pouvait oublier. D'ailleurs, avant même d'être offensée par nous, aucune puissance n'avait montré autant d'acharnement contre la Révolution, puis contre l'Empire. Toutes ces guerres, c'était elle qui les avait provoquées, le plus souvent sans autre motif que la haine des idées françaises, la jalousie de la France, le regret de n'avoir plus autant de peuples à opprimer. Même avec Napoléon, elle avait toujours trouvé moyen de se donner tous les torts. Elle cédait maintenant par peur ou par ambition. Dès qu'elle cesserait de craindre ou

d'espérer, elle deviendrait plus dangereuse comme alliée que comme ennemie. Pour s'allier avec TAuiriche, il fallait désavouer quinze ans de notre histoire; pour rester dans Talliance russe, il n'y avait presque rien à oublier : il n'y avait qu'à continuer un système que Napoléon suivait depuis Tilsit, depuis Erfurt, sans qu'il s'en fût déjà si mal trouvé. L'alliance russe lui répondait de la Prusse et de l'Autriche; l'alliance autrichienne ne lui répondait de rien, pas même de l'Autriche. Si la maison de Hapsburg eût été capable d'oublier, encore eût-il fallu lui faire trouver quelque avantage dans la réconciliation. Mais Napoléon étaît-il disposé à rien lui restituer, à rien lui concéder? Il ne dépouillerait certainement pas ses alliés en sa faveur; il ne reprendrait pas la Souabe au Wurtemberg, le Tyrol à la Bavière, Venise au royaume d'Italie, la Gallicie au grand-duché polonais ; il ne se dessaisirait pas de rillyrie. Que lui restait-il, alors? Les provinces de l'empire turc, la Valachie et la Moldavie? Mais il fallait les reprendre au tsar. Une alliance avec l'Autriche, pour être sérieuse, entraînait donc la guerre avec la Russie ou l'abandon de notre politique en Allemagne. Et si cette aUiance n'était pas sérieuse, si l'empereur François n'y trouvait pas son compte, elle était non une force, mais un embarras : on le vit bien en 1813.

Le parti représenté par Talleyrand, Eugène de Beauharnais, Champagny, Fontanes, avait donc peu d'avantage sur le terrain de la politique. Mais si l'alliance russe était plus utile et plus sûre, le mariage autrichien était plus brillant. Le véritable successeur de

410 L ALLEMAGNE SOUS NAPCHiEON !•'.

<!harlemagne, par la traditioe, c'était Tempereur d'Au<triche ; la plus ancdenoa^ maisoa d'Europe, depuis la chute des Gapétiens, c'était celle de Hapshiu^. L'argument tiré du contraste entre l'échafaud de Marie- Antoinette et le tr6ne de Marie-Louise ne les eml)arra&- ^t pas : la nouveau mariage n'était-il pas la plus belle expiation du passé ? C'était absoudre la France, aux yeux de l'Europe, d'un crime qui d^^iUeuES n'était pas le sien ; c'était prouver au monde que l'Autriche ellemême, en déplorant toujours la mort, de cette prinr cesse, n'en, regardait point la nation frani^aise comme ^somplice. Lagrande*âuchess6 était bien jeune ; l'archir ^udiesse, au contraire, était unâ femme faite. Les inconvénients de la difTérence de religion, inconvénients auxquels Ghampagny déclarait naguère ^'on n'attachait pas d'importance, étaient maintenant habïlem^it exploités»

Pendant toute cette délibération, l'Empereur n'avait rien dit. Il congédia l'assemblée- sans avoir fait conr naltre sest intentions. Mais il ^ait visible pour tous qu'avant même de la convoquer, il avait fait son choix. Les délais assignés à la cour de Russie étant dépassés^ il fit exprimer ses regrets à l'empereur Alexandre. « Demain, écrivait-il à Champagay, quand voitô aurez signé avec Scbv^artzenberg^ vous expédierez un second courrier en Russie pour faire connaître que je née suis décidé pour l'Autrichienne. » Ce fut le prince Eugène qui, malgré ses chagrins personnels, se chargea de faire la demande officielle à Schwartzenbei^. Les courtisans ne furent point à court de bonnes raisons pour justifier la décison du maître. « Lorsque

TEmpereur se fut prononcé, dit Rovigo, tout le monde trouya qu'il avait pris le meilleur parti; les uns disaient ^'uae princesse russe aurait amené un schisme dans la religion ; d'autres que Tinfluence russe nous aurait dominés de la même manière qu'elle diercbait à s'établir jpartottt. i> C'est ainjû que Marie-Louise devint impératrice des Français, et que Napoléon entra à son tour dans la famille des princes allemands où il avait introduit, déjà Stéphanie de Beauhamais^ le prince Eugène et le roi Jérôme.

Une fois décidé, Napoléon put imprimer à l'affaire cette dévorante activité qu'il portait en toute chose. Jamais on n'a fait pour affaire plus délicate et plus importante un compte plus rigoureux des jours et presque des minutes. La lettre survante en remontrerait au négociant américain le plus convaincu que times is money:

M. le. duc de Cadore^ je désire que vous donniez à M. Otto les instruetioDs suivantes. Le courrier portant le contraJ; de mariage pouvant arriver le 13 de ce mois à Vienne, il pourra €Q expédier un le i 4, avec l'assurance des ratifications : il arrivera à Paris le 2f . Le prince de Neufchâtel. . . pourra partir le 22 ; il arrivera* à Vienne le 28 ou le 29 et fera la demanda le lendemain de son arrioée. . . Le mariage pourra se faire le 2 mars. .. elle partira le 7. On arrangera les choses de manière à ce qu'elle puisse arriver vers le 26 mai à Paris. (Paris, 7 février 1810.)

Dès le 17 février, le sénatus-consulte pour la réu-

nion des états de l'Église renfermait cette disposition remarquable : « Art. 7. Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome. » Avant d^avoir conclu le mariage, on songeait à Tenfant.

Comment concilier cette hâte d'homme d'affaires avec les formules chevaleresques qu'affecte Napoléon dans ses lettres à Marie-Louise?

Ma cousine, les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer, . . Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soin et prendre à tâche si constamment de lui complaire que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour... (23 fév. 1810.)

La manie archéologique n'avait jamais eu tant d'em- , pire sur Napoléon qu'à cette époque. Lui « l'homme nouveau » , homo novicSj ne trouvait de beau que ce qui était ancien, vieux, suranné. Il jouait au Chariemagne vis-à-vis du pape et des évoques ; il jouait au Bourbon vis-à-vis d'une nouvelle Marie-Antoinette. Pièce par pièce, il s'efforçait de reconstituer le moyen âge et l'ancien régime auxquels il avait contribué à porter de si furieux coups. Par ses ordres, les savants recherchaient partout dans les archives comment les choses s'étaient passées aux mariages de Louis XIV, de Louis XY, du grand dauphin, de Louis XYI. Il voulait être traité comme ceux dont il occupait la place ; il n'entendait pas qu'on lui fît tort ni d'une onction, ni d'un oripeau, ni d'un détail quelconque de cérémonial.

Chargez une commission de votre ministère, écrivait-il à

Ghampaçny^ d'exaipiner si ce cérémonial est conforme à celui qu'oii snivait autrefois et de s'assurer si Ton n*a fait aucun tort aux droits de mon ambassadeur extraordinaire surtout pour ce qui est relatif à ses rapports avec les archiducs. (22 mars.)

Le souci de l'archaïsme fut poussé si loin que Ton conserva dans le contrat le chiffre du douaire constitué par Louis XV à Marie-Antoinette, chiffre qui, en 1810, était dérisoire :

Vous ajouterez, écrit-il à Champagny, que le douaire de l'Impératrice, tel qu'il est fixé, m'a paru ridicule, mais qu'en cela on a voulu suivre ce qui a été fait pour le mariage de Louis XVI . . ., que, si la cour de Vienne avait connaissance de quelques articles secrets que Von n*a pas trouvés dans les papiers à Paris, je suis prêt à signer la même chose à leur aspect; qu'au surplus, le domaine des impératrices en France est fixé à quatre millions. (7 février 1810.)

lY

Si rapide avait été cette volte-face de la politique austro-française, si imprévue la réconciliation, que tout portait encore la trace de la dernière lutte. Il y avait onze mois que cette même Marie-Louise s'était trouvée dans Vienne bombardée par son futur époux. Les bulletins où Napoléon déployait sa verve soldatesque et un peu pédante contre la maison d'Autriche étaient restés dans toutes les mémoires : « Les remparts créés par la rage impuissante des princes de la maison de Lorraine n'ont point soutenu vos regards, disaït-il alors à ses soldats; les princes de cette maison ont abandonné leur capitale non comme des soldats

d'honneur qui cèdent aux circonstances de la guerre, mais comme des par/tires que poursuivent ieurs pro^ près remords. En fuyant de Tienne, leurs adieux à ses habitants ont été le meurtre et Tincendie. Comme Médée, ils ont de leurs propres mains égorgé leurs enfants. » Aujourd'hui, il traitait de frère et de beaupère celui qu'il a^ait voulu détrôner, et le priait « de ne jajcQais douter de ses sentiments d^'estime et de considération, mais Surtout de la tendresse qu'il lui a vouée. » (17 et 29 mars 1810.) Les rapprochements et les contrastes, se multiplient. A Vienne, qu'on avait canonnée et dont on avait, en manière d'adieux, fait sauter les reo^arts, le peuple voulait s'atteler à la voiture de l'envoyé de France. Le haut dignitaire qui allait chercher la fiancée était Berthier... prince de Wagram. Aurait-il mieux valu envoyer le duc d'Elchingen, le prince d'Eckmiihl, le duc de Castiglione, le prince du Raab? La première dame d'honneur qu'on destinait à la nouvelle impératrice était la duchesse de Montebello, veuve de Lannes, qui, huit mois auparavant, était tombé à Ëssling. Celui qui épousait Maarie-Louise par procuration, c'était l'archiduc Charles, le vaincu de toute la campagne ; Napoléon le pciait de « recevoiï la croix qu'il porte et qui est portée par viûgt mille soldais qui ont été mutilés ou se sont distingués sur le champ d'honneur. » Distingués contre qui ? Et si Napoléon lui-même était empereur,, à cpii donc avait-il enlevé la couronne d'Occident? Le nouveau marié comblait de décorations Sch^rartzenberg et Metternich qui avaient été si ardents et si habiles Jiégociateurs de l'alliance; mais il {allait expédier en

LE MARIAGE AUTRICHIEN. i-IS

mfime temps Tordre de Lever le séquestre ^i avait frappé leurs biens dans toute Tétendue de la Co^ofi^ dération du Rhin. Les rumeurs de la dernière guerre n'étaient point aj^aisées : on fusillait encore;, on envoyait aux galàres les partisans prussiens. ABraunau, le cortège matrimonial allait rencontrer les troupea françaises encore en possession d'une partie de la monarchie. Yoici un rapprochement plus sinistre : c*est le i9 février, dans Tintervalle du mariage par procuration au mariage effectif, que Andréas» Hofer, le champion de FAutriche, Tami persoimel des archi-* ducs^ tomba sous les balles italiennes dans les fossés de Mantoue ; dans le même temps que Napoléon \e\U lait à Tameublement du « salon doré » et du a cabinet des grâces » , U envoyait en Italie l'ordre d'exécuter la Grande-Bsorbe dans les vingt-quatre heures.

La nouvelle impératrice partit de Vienne accompagnée,, outre s& suite autrkdûenne, de quatre dames françaises : la nouvelle noblesse y était représentée par la duchesse de Bassano, Vaneienne par les dames de Montmorency, de Mortemar, de Bouille. La remise eut lieu. àBramiau, suivant le cérémonial employé pour Marie^ntoinette et décrit dans les mémoires de madame Campan. L'impératrice, habillée des pieds à la tète dû vêtements apportés de Paris, laissa en Autriche son costume d'archiduchesse, congédia ses dames al* lemandes et fut remise à la reine de Naples, c'est-àdire À cette sœur de Napoléon qui portait la couronne enlevée àsa tante, l'archiduchesse Caroline. Dans toutes les capitales de la Confédération du Rhin, à Munich, à. Stuttgard^ à Carlsruhe, les anciens alliés de l'Au^

triche, maintenant rois à ses dépens et vassaux de Napoléon, la reçurent avec un très-grand éclat. A Strasbourg, à Nancy, l'enthousiasme officiel et aussi l'enthousiasme facile des multitudes se donnèrent libre carrière sous la direction des préfets. Chose singulière : dans cette ville de Nancy, deux visites d'impératrice ont précédé, juste de quatre ans, une double invasion. — Elle continua son chemin sous les arcs de triomphe, sous une pluie de fleurs et de harangues, par Châlons, Reims et Soissons jusqu'à Compiègne. La population noble ou anoblie de cette résidence l'attendait avec impatience : <( On interrogeait les pages qui revenaient d'auprès d'elle, dît Rovigo. En un mot, nous étions déjà devenics des courtisans aussi empressés que le furent jamais ceux de Louis XIV, et nous n'étions presque plus ces hommes qui avaient dompté tant de peuples. »

Avant qu'on arrivât à Compiègne, un homme sauta tout à coup dans la voiture de l'archiduchesse et de la reine de Naples : c'était l'Empereur, qui avait voulu « abréger les préliminaires. » A ce même pont de pierre où Marie-Antoinette avait été reçue par Louis XV, la voiture fut reçue par le maréchal Bessières à la tête de la garde impériale. Il pleuvait: le soleil d'Austerlitz n'avait pas voulu être de la fête. Le mariage civil fut ensuite célébré par le prince Cambacérès. Si l'on en croit les mauvaises langues. Napoléon aurait continué ses imitations bourboniennes, et, sans attendre cette consécration, fait «run peu comme Henri IV avec Marie de Médicis. » On se rendit ensuite à Paris. On y entra par le bois de Boulogne, la

porte Maillot, les Champs-Elysées, cette place de la Révolution qui avait vu mourir Louis XVI et Marie- Antoinette, ce palais des Tuileries oîi le peuple de Paris était allé, dix-huit ans auparavant, chercher une archiduchesse pour la prison et pour Téchafaud. Les pompes du mariage souverain ressemblèrent à tant d'autres : quatre reines de la famille de Napoléon portaient la queue du manteau souverain. On remarqua la bouderie des cardinaux, qui, mécontents de la captivité de Pie VII, refusèrent de se montrer à Notre-Dame. On avait cherché à imiter de tout point le cérémonial du mariage de Louis XVI : le hasard apporta à rimitation un complément sinistre. Il y avait eu incendie et écrasement de peuple au mariage de Marie- Antoinette ; il y eut écrasement et incendie à celui de Marie-Louise. Les superstitieux y virent un fâcheux présage. Les sages tiraient d'autre part leurs pronostics : « L'impératrice avait reçu, dit Rovigo, une excellente éducation qui l'avait persuadée qu'une femme ne doit pas avoir de volonté, parce qu'elle ne peut pas savoir à qui elle est destinée... Habitudes passives qui plus tard nous ont fait bien du mal. »

Les courtisans s'empressèrent alors autour de Marie-Louise, comme ils se fussent empressés autour de la grande-duchesse Anne et comme ils s'empressaient naguère autour de Joséphine. Toutefois, ceux qui étaient infectés de l'ancien esprit révolutionnaire avaient leur façon de penser: c'est dans ce cercle

4!8 L'ALLEMAGNE SO0S "NAPCMJBON I".,

qu'on inventa pour cette imion le mot de nmriage morganatique et qu'on se montra le plus scandalisé de « Todieux ég(5!sme 3f> de l'empereur François, qui sacrifiait son propre sang*. En revanche, la YÎeffle noblesse française, lasse d'être exilée de la C4mr^ coasentit à passer sur le Bonaparte en considération de la nièce de Marie-Antoinette. Une nouvelle fraction du faubourg Saint-Germain se détacha de la fronde de salcm et se rattacha à TEmpire. La récente aristocratie des ducs de la victoire se crut même menacée d'nn débordement d'ancienne noblesse. Qnant à la France industrielle et agricole, celle -qui ne briguait pas de charges & la cour, mais qui tenait à travailler en sécurité, elle crut voir un gag« de paix dans le mariage de Napoléon. ïl pouvait jouer la fortune de la France ; on pensait qu'il ne jouerait pas ceHe de son fils.

En Allemagne, l'effet firt remarquable, pins complet peut-être que si TEmperenr eût éfA)usé une sawir d'Alexandre . €e qui restait aux princes allemands de préjugés aristocratiques contre le parvenu de la Révolution tomba devant le gendre des Hapsborg. Les ennemis de Napoléon furent consternés. Les peuples sentirent une tendance de plus à l'admirer, presque à l'aimer : aucune consécration ne lui manquait plus On vit alors quel prestige avait oonservé^en Allemagne la maison d'Autriche, malgré ses défaites. Elle était le vrai dépositaire de la légitimité. Il seraWait que les titres de fcon vainqueur eussent besoin d'être visfe par

i. Mémoires de ta duchesse tfAhrantèSy t. JCflï.

elle pour paraître incontestables ; elle avait fait autrefois des rois, elle pouvait bien consolider un empereur. Les Jiémoignages du temps ne laissent aucun doute sur cet accroissement de la puissance morale de Bonaparte, trois fois sacré par la victoire, pat la bénédiction papale, par le mariage autrichien, après Tavoir été par le sang du duc d'Enghien,

Beugnotg entouré des sociétés secrètes de TAIlemagne dans son grand-*duché de Berg, se sent moms menacé :

Le mariage de l'empereur avec Farchiduchesse d'Autriche, s'il n'éteignit pas le foyer, en tempéra au moins Taideur. Un tel événement, en agissant puissamment sur l'opinion en généralj la modifiait mieux, que n'auraient fait toutes les mesures partielles. On s'apergut à l'instant même d'un changement considérable dans les dispositions du grand-duché. Les familles qui avaient des enfants au service de l'Autriche les appelèrent À Dûsseldorf pour y passer comme en pays ami le temps de leur con^é. Les jeunes gens, bien élevés et de bon ton, et entre lesquels quelques-uns étaient chambellans de l'empereur d'Autriche, fraternisaient de la manière la plu» cordiale avec les officiers allemands ou français de notre petite armée. Si on parlait encore de guerre, c'était avec Tespérance de se battre à l'avenir les uns à cdté des autres'^.

Bourrienne, notre ministre à Hambourg, que la police de Paris ne cessait d'exciter à la chasse aux pamphlets, s'étonne de Tinsuccès complet, inouï d'un nouveau libelle :

M. Perthes, libreiire à Hambourg, en reçut douze exemplaires de Leipzig; il ne put jamais en vendre que quatre, et

i. Mémoires du comte Beugnot, i^, 1, p. 428.

rendit les huit autres. Le mariage de Napoléon^ qui était conclu lors de l'apparition de cette brochure^ avait changé l'opinion à un point que l'on ne peut concevoir. R avait rcuenti la pamphlétomanie , . . Il me serait impossible de donner une idée de l'effet inconcevable que produisit cet événement dans le nord de l'Allemagne. De toutes parts, les commerçants recevaient l'ordre d'acheter des papiers autrichiens; les billets de banque montèrent d'une manière surprenante. La joie que causa cette grande nouvelle fut vive^ franche^ générale et profondément sentie; l'espoir d'une longue paix y semblait attaché : on se plaisait à croire que le continent allait enfin se reposer dans une tranquillité durable des désastres encore saignants enfantés par les rivalités de la France et de l'Autriche *.

11 s*agit ici, remarquons-le bien, de rAUemagne du nord, c'est-à-dire de cette partie de rAllemagne où rinfluence des Hapsburg était la plus faible; et Bourrieune n'est point un partisan du mariage autrichien. Le clairvoyant Reinhard distinguait, en mars 1809, deux espèces d'ennemis en Allemagne: « Les partisans de l'indépendance, ou plutôt, si je puis m'exprimer ainsi, de la nationalité germanique, et les partisans de l'Autriche. » On venait de gagner les seconds et de décourager les premiers.

Ce fut bien autre chose quand, le 20 mars 1811, il naquit un fils qui était du sang des Césars, qui allait recueillir l'héritage de Napoléon et qui porta à sa naissance, comme les empereurs germains avant leur couronnement, le titre de roi de Rome. La fortune ne refusait rien à cet homme : il avait voulu un fils, c'était un fils qui lui naissait !

Pourtant, lorsque les destins se furent accomplis, les

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