‹ L'Allemagne sous Napoléon IerChapitre 49 sur 51 · Voir le teste dans Berbpsch · texte numérisé non relu

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chercher du service, tantôt dans la légion britannique, tantôt dans la légion hanovrienne (française), offrait une précieuse ressource militaire. La Westphalie prenait rang en Allemagne immédiatement après TAutriche, la Prusse et la Saxe. Ce qui était plus précieux, elle recouvrait son littoral et devenait maîtresse de deux grands fleuves allemands : l'Elbe et le Wéser.

Mais deux des conditions mises par Napoléon à la cession étaient vraiment accablantes. Il prélevait sur les ressources annuelles du pays, sur les 5 millions de revenus que pouvaient fournir les domaines, en y comprenant les forêts, les douanes et les postes, une somme de plus de 4 millions et demi. Les ministres de Jérôme calculèrent que la nouvelle province au lieu de soulager le budget westphalien lui apportait un excédant annuel de dépenses de deux millions. En outre le corps d'occupation français, porté de 12,500 à 18,500 hommes, allait coûter 15 millions par an au lieu de 10. On eût cent fois préféré une augmentation équivalente du contingent westphalien . qui eût permis du moins de donner du pain à quantité d anciens officiers et soldats westphaliens que le mécontentement et la misère jetaient dans les complots. Lors de la remise officielle du nouveau territoire, on eut une autre déception : ce que l'Empereur se réservait, ce n'était plus 15,000 âmes, mais le duché de Lauenbourg qui en comptait 33,000, et qui eût été un des plus beaux fleurons de la couronne westphalienne. Même lorsque le traité fut signé, on éleva des chicanes sur la rédaction de l'acte de remise. Les contestations portèrent surtout sur le chiffre des dotations et le sens

LES DERNIÈRES ACQUISITIONS. Mi

qu'on devait donner au mot : entretien des troupes. L'Empereur fut très-mécontent des modifications introduites dans l'acte de cession , et qu'il regardait comme contraires au traité du 14 janvier. 11 refusa la ratification. Peut-être avait-il déjà d'autres projets sur le Hanovre. La négociation se traîna péniblement jusqu'en octobre 1810, époque à laquelle l'Empereur déclara que, le gouvernement westphalien se refusant à remplir ses engagements, il regardait le traité du 14 janvier comme rompu. 11 ne retirait pas l'administration de Télectorat à son frère, mais il se réservait d'en disposer suivant les besoins ultérieurs de sa politique. Et encore ce droit d'administration n'était qu'illusoire : «Oui, sire, écrivait Jérôme à son frère, je le répète, les douanes, les forêts, les postes, toutes les principales branches des revenus du Hanovre sont entre les mains des agents de Votre Majesté, et tandis que cette province m'est étrangère, puisque le traité par lequel elle m'est cédée n'est point encore ratifié, je me vois contraint d'en salarier les administrations et d'y entretenir les troupes qui ne doivent être qu'à sa charge. »

U n'y avait de réel, dans le présent de Napoléon, que les charges du traité.

En août 1810, Jérôme, déjà péniblement ému par le sort de Louis de Hollande, était allé visiter la province qui se rattachait à la Westphalie par un traité encore discuté. 11 avait été frappé des avantages que donnerait à son royaume la possession de deux grands fleuves. H parlait déjà de les réunir par un canal, d'agrandir le port de Cuxhaven. Arrivé à Hanovre le 15 août, il

trouva la population en habits de fête : elle lui parut entraînée « dans un mouvement de joie et d'espérance. » Le peuple des campagnes lui fit aussi une réception assez cordiale ; on sortait du provisoire ; on serait peut-être débarrassé des Français, et puis un roi est toujours un roi, et Ton aime à être gouverné- Tout autre fut l'attitude des hautes classes de la capitale. Par intérêt ou par conviction, on restait attaché à la dynastie d'Angleterre ; à défaut de patriotisme allemand, on avait le loyalisme anglais. Les bourgeois étaient mécontents de n'être plus bourgeois d'une capitale. Us perdaient la* cour, car l'administration hanovrienne allait se dissoudre, la noblesse qui l'entourait allait se retirer sur ses terres ou passer la mer. Le commerce de la capitale s'en ressentirait cruellement. L'aristocratie surtout se montra irréconciliable. On avait fait paraître dans le n®95 du Moniteur westphalien des listes de nomination : le comte de Hsrdenberg, frère du grand-veneur de Westphalie, déclina, sous prétexte d'économie, une charge de conseiller d'état. D -autres, les Bemterode, les d'Arnswald, les Omptéda, refusèrent les places qu'on leur avait destinées à la cour. Une partie de la noblesse aurait volontiers pris du service, mais elle ne voulait que des préfectures ou des sous-préfectures. D n'y avait malheureusement que trois départements nouveaux ; de plus, conformément aux principes napoléoniens, on ne pouvait nommer que deux préfets nobles sur trois. Les hobereaux prétendirent même que les deux préfets non»més ne comptaient pas : l'un était natif d'Osnabrûok, l'autre « n'avait que 150 ans de noblesse-r»

C'est au milieu des discussions sur rexécution du traité, des doléances des ministres westphaliens, des réclamations de Jérôme, qu'intervient tout à coup le fameux sénatus-consulte de réunion. Jérôme n'avait été ni prévenu, ni consulté. Non-seulement on lui reprenait toute la partie septentrionale du Hanovre, mais on lui enlevait la presque totalité du département westphalien du Wéser (anciennes principautés d'Osnabrtick et de Minden). Comme compensation pour ce dernier territoire, on lui donnait le Hanovre méridional (Ltineburg et Calenberg), dont on forma le département de T Aller, chef-lieu Hanovre. On le voit. Napoléon agissait comme si le traité du 14 janvier n'eût jamais existé. Jérôme se montra péniblement ému d'un procédé aussi despotique. « Maintenant, sire, écrivit-il, il ne me reste qu'à supplier Votre Majesté de me faire connaître ses projets entièrement et sans réserve. S'il convient à ses desseins de réunir la Westphalie à l'Empire, comme la Hollande^ je ne forme qu'un désir, c'est d'en être prévenu de suite , pour n'être point exposé sans cesse à contrarier ses vues avec la meilleure volonté de m'y conformer toujours. » Mais, comme il ne perdait pas de vue le côté pratique de l'affaire, il s'empressa de faire tenir à l'Empereur une note où il exposait que les « stériles bruyères duLiineburg)) ne pouvaient indemniser laWestphalie de la perte de ses « frontières naturelles. » 11 réclamait donc, comme « une compensation qui ne sera jamais équivalente, mais approchante,» une Saint-Barthélémy des princes du Rheinbund. Lui aussi voulait faire ses réunions I II demandait donc la Lippe, Anhalt, Wal-

deck, Schwartzburg, tous les duchés de Thurînge, Erfurt et le grand-duché de Francfort. Et ce n'était là qu'une compensation approchante !

Napoléon le laissa dire et lui imposa le traité du 10 mai d8H qui consacrait les changements décidés parlesénatus-consulte. Du reste, ce traité, par Tinadvertance des rédacteurs ou par la volonté de Napoléon, s'intitule lui-même, dans son article 5, un décret. Le ministre de Jérôme aurait déclaré, si Ton en croit le journal de la reine Catherine, « que jamais le roi ne céderait par traité les pays dont l'Empereur venait de prendre possession. A cela l'Empereur a répondu que ce serait par décret. »

Napoléon avait porté là un coup terrible, non-seulement à la paix de l'Europe, mais à la solidité de son œuvre en Allemagne, à la dignité des rois qu'il avait créés, à la popularité de son frère. Personne n'avait plus d'illusions; le détrônement de Louis de Hollande et le sénatus-consulte de réunion avait levé tous les voiles. On savait à quoi s'en tenir sur l'indépendance des alliés de Napoléon :

Je ne puis dissimulera Votre Majesté^ lui écrivait Jérôme, que la nouvelle d'aujourd'hui a produit ici une impression terrible; la crainte est entrée dans tous les cœurs; on redoute d'éprouver le sort de la Hollande et cela détruira infailliblement le crédit public^ qui ne peut s'allier avec l'incertitude.

A partir de ce moment les nouvelles les plus in* vraisemblables, les rumeurs les plus alarmantes ne

cessèrent de circuler dans les cours et les chancelleries du Rheinbund, de TEurope entière. Personne n'était plus sûr de sa couronne. Tous les jours on s'attendait à lire au Moniteur quelque formidable sénatus- consulte. On trouve dans le journal de la reine Catherine l'écho de cette panique universelle. Un jour, c'est Hardenberg, à Berlin, qui a dit au ministre de Westphalie que le roi de Prusse savait tout, que Napoléon armait, mais que Frédéric-Guillaume ferait de môme et « qu'il aimait mieux périr avec gloire que comme l'électeur de Hesse. » Un autre jour, on prétend que Napoléon a dit : « Qu'il ne devait plus y avoir de petits royaumes et qu'il ne devait plus y avoir que quatre rois. )) La Prusse serait donc partagée entre l'Autriche et la Westphalie ; Naples et la Poméranie suédoise seraient réunis à l'Empire. Murât serait roi de Pologne. Bade serait donné au Wurtemberg. « La ville de Francfort a déjà envoyé une députation à Paris pour prier l'Empereur de la réunir à l'Empire. »

Les rois paraissaient si malheureux que les patriotes allemands en avaient pitié. Un personnage considérable de la cour de Jérôme vient le trouver en janvier i8H pour lui confier qu'une grande ligue venait de se former entre les cabinets pour réprimer les usurpations de la France, « et qu'il n'était plus question que d'y faire accéder un prince tel que lui, qui donnerait le plus bel exemple de dévouement à ses peuples*.» Napoléon avait tellement abusé de ses plus dévoués auxiliaires, il avait traité de telle façon les princes-

U Jérôme à Napoléon, 16 janvier 181U

éOe L'ALLEMAGNE sous NAPOLÉON'!".

esclaves de son obéissance, qu'on pouvait eqaérer trouver des alliés contre lui, même dans ses frères. En 1811, cependant, Napoléon paraissait à l'apogée de sa puissance. La France, sans parler des provinces illyriennes, comprenait cent trente départements. Dans les pays latins, les royaumes d'Espagne, de Naples et d'Italie, étaient dans sa dépendance. La Suisse était une annexe de TEmpire. En Allemagne il avait pour vassaux quatre rois, cinq grands-ducs, vingt-trois princes souverains. Près de vingt millions d'Allemands le reconnaissaient pour leur protecteur ou leur souverain. La Confédération du Rhin pouvait armer, sur un signal donné de Paris, 130,000 hommes. La Prusse et l'Autriche elle-même étaient visrà^vis de la îranoedans une situation presque aussi dépendante qu'avaient pu l'être, en 1806, la Bavière, la Saxe ou le Wurtemberg. Les 42,000 hommes que Napoléon permettait à la première d'entretenir, les 1SO,000 hommes de la seconde semblaient à sa disposition comme les contingents mêmes du Rheinbund : pour la campagne de Russie elles fournirent l'une 20,000, l'autre 30,000 soldats. Hors de la France, il n'y avait que deux puissances en Europe : l'Angleterre, la Russie. Tant de conquêtes prodigieuses semblaient avoir pour elles la consécration du droit : les maisons jde Bade, Wurtemberg, Bavière, étaient rattachées à la famille de Bonaparte ; lui-même était le gendre de François d'Autriche.

Mais des causes morales minaient sourdement ce puissant Empire. Plus il s'étendait, plus au fond il

s'affaiblissait. En Allemagne^ il avait fini par tourner contre^ lui presque tous les intérêts. Les patriotes s'indignaient de l'humiliation des princes et de l'asservissement de l'Allemagne ; les libéraux haïssaient un régime qui ne respectait ni la liberté de la presse, ni la liberté individuelle, ni la propriété ; les hommes religieux, non-seulement parmi les catholiques, mais aussi parmi les protestants, s'affligeaient de l'enlèvement du pape, s'attendrissaient des détails plus ou moins légendaires que ne manquait pas de propager le clergé sur sa captivité. Ils s'inquiétaient de ce qu'ils regardaient comme une atteinte à la liberté de conscience. La bourgeoisie était irritée de la stagnation du commerce, le campagnard des charges militaires, de la conscription, des privations imposées par le blocus. L'Allemagne se lassait de combattre et de souffrir pour un maître étranger.

Les expéditions des Romains de Gaule et d'Italie en Germanie, sous les Césars, les invasions germaniques qui ont ensuite créé dans la Gaule des nationalités et des institutions nouvelles, les conquêtes de Charlemagne dans la Teutonie et les incursions des Ottons en France, les guerres de religion au XVP siècle, les guerres de politique au XVIP et au XVIIP, nous font assister à une série d'actions et de réactions de la race française sur la race allemande, et réciproquement. L'action exercée n'a pas toujours été uniquement un fait de violence ; quelquefois elle a été une propagande d'idées qui, suivant les époques, a fait rayonner d'un paysàTautrela civilisation romaine, le christianisme, la chevalerie, la Renaissance, la Réforme, la Révolution. C'est môme par cette fréquentation et ce frottement continuels que s'est opéré le double et parallèle développement de l'Allemagne et de la France.

Dans la période qui s'étend de 1789 à 1815, se révèle, avec plus d'éclat que jamais, cette loi fondamentale de l'histoire d'Occident. A cette époque, des causes multiples, les unes éloignées, comme le progrès des

idées philosophiques, économiques, démocratiques» accompli en France pendant le grand siècle et It XVIir siècle, les autres plus rapprochées, comme l'explosion révolutionnaire de 1789 et la faible constitution du Saint-Empire, s'étaient réunies pour assurer & la France nouvelle une certaine prépondérance sur ses voisins, plus arriérés dans leur développement. Cette prépondérance française fut alors acceptée sans répugnance par les Allemands. Il n'existait pas entre les deux pays de haine de race. Les hommes éclairés, en deçà comme au delà du. Rhin, croyaient la notion d'humanité supérieure à celle de nationalité. Ils pensaient que chaque peuple peut être appelé à son tour à occuper le premier rang parmi les promoteurs du progrès général,. et qu'il n'y a de déshonneur pour aucun d'eux à recevoir des mains de son voisin le flambeau lumineux. C'est cette conception harmonique du rôle assigné aux nations, c'est la diffusion des idées humanitaires et libérales qui favorisèrent le progrès des armées révolutionnaires sur les bords du Rhin. et même firent longtemps supporter en Germianie la suzeraineté napoléonienne. Les campagnes des Hoche j. des Custine, des Jourdan, la fondation de la République de Mayence, puis de la République cisrhénane, enfih la réunion de la rive gauche, par Facclamation des peuples, à la République française, appartiennent aux brillants débuts de la Révolution, à cette nouveauté fleurie du monde moderne : novitas . tum florida mundi. Elle n'a pas tenu toutes ses promesses* Avec Tavénement de Napoléon non^ seulement au trône de France, mais encore ii cette

dictature européenne, cosmopolite, que les circonstances avaient mise entre les mains de la France, nous assistons à un autre spectacle. Là domination napoléonienne en Allemagne est un héritage historique que Ton ne peut accepter pour la patrie que sous bénéfice d'inventaire. Gomme on ne Ta consultée ni pour Textension des conquêtes impériales hors des limites naturelles fixées par la Révolution, ni pour les immixtions de l'Empereur dans les affaires des autres peuples, comme les victoires inutiles et les conquêtes funestes ont eu pour prologue son asservissement au 18 brumaire, la France a le droit de ne prendre pour elle que ce qui est bien à elle. Ce qui est à elle, ce sont les principes de liberté et d'égalité, formulés du haut de notre tribune nationale et qui, après avoir été le mobile des guerres de la .République, se retrouvent, quoique à un degré inférieur, dans un certain nombre d'entreprises et de créations napoléoniennes .

Quand nous voyons le dictateur proclamer en Westphalie, en Bavière, en Pologne, Taffranchissement des paysans, la liberté de conscience, l'égalité devant la loi ; quand nous voyons le code de la Constituante, devenu le Code Napoléon, prendre pied sur le Rhin et sur la Vistule, nous avons le droit d'en être fiers pour la Révolution française, qui a été faite par la nation tout entière. Aussi, beaucoup de ceux qpL dans l'Allemagne rhénane avaient accueilli le drapeau trieolore en 1792, non comme celui d'une nation par-* ticolière, mais comme celui de l'Europe affranchie^ quxjayaient planté à Cologne et à Goblentz les arbies

de liberté, et, suivant l'expression de Goethe, inauguré les danses joyeuses autour des nouveaux étendards, qui avaient siégé dans la Convention de Mayence et voté la réunion à la France, reconnurent dans les fondations impériales la réalisation d une partie au moins de leur programme. Mais Tesprit de 1789 ne pouvait que réprouver les guerres éternelles, les conquêtes non ratifiées par le consentement des peuples et toutes les violences qui furent les conséquences du système politique de l'Empereur. Et qu'on ne dise pas que ses victoires étaient nécessaires pour propager les principes nouveaux I La France n'avait qu'à être forte chez elle : les principes français auraient fait d'euxmêmes leur chemin en Europe. Si elle était restée puissante et paisible, derrière la barrière de ses Alpes et de son Rhin, laissant les autres peuples à leur libre inspiration, et même fermant l'oreille aux appels d'intervention, — qui à coup sûr n'eussent pas manqué de se produire, — alors il se serait fait une propagande moins rapide peut-être au début, mais d'une marche plus certaine et plus assurée, qui n'eût pas exposé la liberté et l'égalité à subir les vicissitudes de la politique et de la guerre et à succomber en Allemagne, au lendemain de Leipzig, parce qu'un despote avait été vaincu par d'autres despotes. La Germanie occidentale, chaque jour plus semblable à la France, chaque jour plus en progrès sur la Germanie orientale, eût vu ses frères et ses concitoyens non à Berlin ou à Vienne, mais à Paris. L'ère des haines nationales et des affreuses guerres de race n'eût pu s'ouvrir. Ce qui fût sorti de la grande ct*se,

ce n'eût pas été F Allemagne prussienne, pour laquelle nous restons Tennemi héréditaire, mais TAllemagne française et démocraticpie, unie avec nous dans une foi politique commune, cohéritière de la Révolution. Après avoir fait nos réserves, au nom du droit, sur l'œuvre de Napoléon I", essayons de la résumer. Dans ses remaniements territoriaux: en Allemagne, ce qu'il y avait surtout d'éphémère et de funeste, c'étaient ses efforts pour transporter au delà du Rhin les frontières de l'Empire français, et pour inscrire sur la liste de ses préfectures, à côté de Florence, de Rome et d'Amsterdam, Hambourg, Brème et Munster. Une autre partie de ses fondations avait plus de chances de durée. Napoléon a été le vrai créateur du Wurtemberg, de Bade , de la Bavière ; en sorte que ce qui , aujourd'hui , résiste encore le moins faiblement à la politique absorbante de la Prusse, c'est l'Allemagne du Sud reconstituée par lui. Où il n'y avait qu'une poussière de petits états et de petites chevaleries , il a laissé trois puissances d'une importance presque européenne. Peut-être eût-il pu créer dans le bassin du Wéser une quatrième puissance qui un jour eût servi de rempart contre l'ambition brandebourgeoise. La Hesse, agrandie de toutes les principautés que Napoléon groupa, en 1807, pour former l'impuissant royaume de Westphalie, n'eût pas été aussi facile à détruire en 1866. Il est évident que l'Empereur, en proclamant roi son frère Jérôme, a moins cherché un allié pour la France qu'un vassal docile pour l'Empire. C'était un Bonaparte de plus sur un trône; mais le prince indigène, malgré tous

S€is défauts, aurait bien mieux fait les affaires de TEm* pire, de la France et peut-être de TAllemagne.

Si Napoléon affranchissait les princes germains de la suzeraineté autrichienne, on ne peut nier qu'il ne leur ait fait payer cher des services incontestables. Il traitait sévèrement les princes héritiers qu'il appelait à combattre sous la bannière du nouvel empire. En infligeant de trop rudes remontrances au prince de Bavière pendant la campagne du Tyrol, au prince de Wurtemberg pendant celle de Russie, il s'aliénait les affections de cette génération nouvelle de têtes couronnées. 11 intervint trop souvent, trop visiblement dans les affaires intérieures d'états, qui, d'après ses propres déclarations, n'avaient pas de suzerain : Jérôme de Westphalie n'était pas le seul à s'en plaindre. Et puis, quelque dévoués à son système qu'il pût les supposer, les souverains de Carlsruhe, de Munich, de Stuttgart, ne pouvaient voir d'un œil content ses entreprises continuelles contre leurs beaux-frères, gendres ou beaux-pères de Russie, de Prusse et d'Autriche. En entrant dans la famille des souverains, Napoléon en était devenu le trouble-fête et le tyran domestique autant que politique. S'il accordait après chaque guerre quelque agrandissement à ses alliés, ces perpétuels remaniements étaient par eux-mêmes une menace d'instabilité. Le détrônement du roi de Hollande, la spoliation partielle de celui de Westphalie, la réunion des petits états de la mer du Nord achevèrent d'ôter toute confiance aux princes du Rheinbund.

^Les peuples avaient d'autres motifs de reootinais*

«anceet aussi d'autres griefs contre TEmpereur. Sous son influence, le servage avait été partout aboli ; la vente des biens d'église avait créé une nouvelle classe de propriétaires. Le système judiciaire français se substituait aux anciennes justices, mal définies légalement, mal délimitées territorialement, arbitraires dans leur pénalité et leur procédure, prodigues de tortures et de supplices; des impôts mieux répaïiis remplaçaient les anciennes charges qui n'épargnaient les privilégiés que pour retomber plus lourdement sur le peuple. La conscription, d'origine révolutionnaire, valait mieux que les systèmes anciens de irecrutement, et les armées nouvelles de l'Allemagne confédérée l'emportaieçit sûrement en bravoure et en moralité sur les anciennes troupes mercenaires des Cercles, Malheureusement, Napoléon avait abu;}o de tout cela. Ces impôts, plus équitables, il les avait rendus écrasants ; cette conscription perfectionnée, il en avait fait le fléau des familles allemandes. Ces armées, qui étaient la garantie de son système, îa force et la vivante personnification d'une Germanie française, ces légions rheinbundistes qu'il avait formées lui-même à la guerre moderne, habituées à la victoire sous ses incomparables maréchaux, enthousiasmées de ses proclamations, exaltées dans rses bulletins, honorées des rubans rouges de sa .Légion d'honneur, il a prodigué leur sang presque aussi légèrement que celui des Français. Si l'Empereur, en introduisant en Allemagne tant de réformes excellentes, lui eût accordé la paix qui seule pouvait leur donner leur prix, il eût pu être l'idole de la Germanie

et le bienfaiteur de l'Europe. Bien mieux que les gouvernements qui ont pris sa place en Allemagne comme en France, il eût de ses mains puissantes anéanti les derniers restes de ce passé royal ou féodal qui, périodiquement, nous menace d'une «revanche de 1789 ». Mais on peut dire qu'il n'a même pas accompli entièrement en Allemagne la mission historique qui semblait échoir à un héritier de la Révolution. A Bade, dans la Hesse-Darmstadt, en Saxe, en Thuringe, il restait encore trop de distance entre un médiatisé et un bourgeois, un 9'itter et un paysan. La législation française, qui avait jeté de si profondes racines dans les pays cisrhénans, qui était pleinement en vigueur à Berg, à Francfort, à Cassel, n'était introduite qu'avec toutes sortes de modifications à Darmstadt {V' oct. 1806) et à Bade (1" janvier 1810). On commençait seulement à en parler dans la Bavière. Elle n'avait point encore pénétré dans le Wurtemberg, à Dresde , à Weimar, et, par l'ajournement du Code civil, étaient ajournés en même temps tous les progrès sociaux dont il est la consécration* Sans doute aussi Napoléon avait médité de donner aux peuples d'Allemagne, avec ; l'égalité civile, une certaine dose de liberté politique. Les constitutions de Francfort et de Westphalie étaient proposées tacitement comme modèles à tous les princes du Rheinbund. Bien que calquées sur la constitution bâtarde de Tan VIII, elles étaient, par leurs côtés égalitaires, en progrès sur les anciens Staende aristocratiques de l'Allemagne. Parmi les vassaux napoléoniens, les princes de Bade et de Wurtemberg manifestaient une invincible

répugnance pour toute « feuille de papier )> qui viendrait s'interposer entre le peuple et leur autorité paternelle ; mais déjà Maximilien-Joseph annonçait une charte aux Bavarois. Si Napoléon, au lieu de tourmenter les princes et les peuples pour faire rendre à l'Allemagne des recrues et des contributions, n'avait usé de ses droits de Protecteur que pour pousser les souverains dans la voie qu'on avait suivie en France, s'il ne s'était immiscé dans leur gouvernement que pour obtenir d'eux des codes égalitaires et des constitutions , l'œuvre de la Révolution n'eût pu être compromise chez nos voisins. Napoléon n'a donc pas entièrement compris l'immense responsabilité que faisait peser sur lui son protectorat du Rhin, sa domination, temporaire comme toute dictature, sur l'Allemagne. Avec ses guerres éternelles, il était le plus dangereux ennemi de ses propres créations. Il ressemblait à un laboureur (^ai, après avoir tracé le sillon, y sèmerait le bon grain, mais qui, sans laisser au blé le temps de germer, passerait et repasserait continuellement la charrue dans le champ.

Longtemps les peuples mirent en regard les bienfaits de la France et les exigences de l'Empereur. A un certain moment la balance trébucha : le mal parut l'emporter sur le bien. Les Allemands se crurent dupes de leurs idées cosmopolites et humanitaires. Les libéraux s'unirent alors aux féodaux ; les hommes de la Convention de Mayence aux partisans du trône et de l'autel. Fichte, q,ui avait fait l'apologie de 1792 dans ses Considéi^ations sur la Révolution française^ fulmina contre Napoléon ses Discours à la nation aile-

mande. Cette évolution du grand philosophe fut celle de toute TAUemagne libérale. Celle-ci fit bien son devoir en 1813. Mais qu'y gagna la liberté? Les vainqueurs de Leipzig et les héros du Tugendbund furent contraints de chercher sur le sol français, amoindri par eux, un asile contre les princes qu'ils avaient affranchis du despote welche. Beaucoup pensèrent comme cette vieille femme de Henri Heine, qui, en apprenant notre défaite à Leipsîg, s'écria : « Ce sont les nobles qui ont vaincu ! »

En tout cas, c'est un point de vue peu scientifique et peu philosophique que celui auquel on se place aujourd'hui oulre-Rhin pour juger cette époque vraiment exceptionnelle. La domination française en Allemagne a été le résultat de circonstances extraordinaires, au nombre desquelles il faut mettre, à Torîgine, le consentement des Allemands eux-mêmes, républicains rhénans ou princes du Rheinbund, les uns cherchant la « liberté du genre humain » , les autres l'indépendance de leurs états. Rien de déshonorant pour l'Allemagne dans le fait de notre hégémonie, rien qui pût légitimer les sentiments de vengeance et de représailles. L'édifice élevé par Napoléon n'eût pu durer si longtemps sans le concours d'une partie considérable des hommes d'État, des princes, des savants, des lettrés, des industriels, des paysans ôBemands, La suzeraineté française a eu en Germanîe/atr même titre qu'une royauté nationale, ses partisans comme ses adversaires. Elle n'est tombée que lorsque ceux qui l'avaient d'abord soutenue et acclamée Font ensuite rejetée et combattue, et lors^e les soldats saxons on

bavarois, décorés de la main de l'Empereur, se sont tournés contre lui. Enfin, comme fait allemand, la dominatfon napoléonienne a été le point de départ de transformations intérieures qui n'ont pas toutes été désavantageuses pour T Allemagne. Les contemporains de l'Empereur, même ceux qui en 1813 l'ont combattu avec le plus d'acharnement, ont bien senti pourtant qu'il n'y avait pas eu là une conquête ordinaire comme celles dont fourmille l'histoire, une subordination pure et simple de l'Allemagne vaincue à la France victorieuse. Quand Napoléon se fut aliéné leurs sympathies, ils se soulevèrent pour le renverser, mais les libéraux firent leur possible pour conserver, pour achever ce qu'il avait créé chez eux et ce qu'on supposait qu'il avait été dans son rôle d'y créer. En chassant le conquérant, ils voulurent garder le législateur. Et ni les militaires, ni les paysans, ni les sages d'alors ne purent se décider à le maudire tout entier.

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