LA GUERRE D AMÉRIQUE
Différend survenu entre l'Angleterre et la France en Amérique et dans les Indes orientales. — Rixe sanglante et siège d'une forteresse anglaise sur les bords de l'Oliio. — Irritation du public anglais qui désire le renouvellement de la guerre. — Sentiment opposé de la France. — Difficultés intérieures. — Embarras des finances : lutte du clergé et des parlements. — Nomination de l'intendant Rouillé au ministère des Afi'aires étrangères. — Infériorité à peu près certaine de la France si elle ne soutient que sur mer la guerre avec l'Angleterre. — Frédéric lui conseille d'attaquer le Hanovre. — Le ministre français demande à Frédéric de s'associera l'exécution de ce conseil. Il s'y refuse. — Combat maritime entre les escadres anglaise et française , et prise de deux bâtiments français. — Le ministre de Prusse pousse la France à attaquer l'Autriche dans les Pays-Bas. — Incertitude sur les sentiments du roi de Prusse luimême. — Le duc de Nivernais est désigné pour aller en qualité d'ambassadeur extraordinaire à Berlin. — Dissentiments entre l'Angleterre et l'Autriche. — L'Angleterre demande l'envoi d'un corps de trente mille hommes pour la défense des Pays-Bas. — Marie-Thérèse s'y refuse.
J'ai déjà eu occasion de constater que la paix signée à Aix-la-Chapelle n'avait pleinement satisfait aucune des puissances qui l'avaient conclue,
mais c'est en Angleterre surtout qu'une grande partie de la nation l'avait apprise avec déplaisir. Ce sentiment était vif en particulier dans les cités commerçantes et maritimes, et dans les colonies britanniques fondées en Orient ou dans le Nouveau Monde. Le mécontentement s'y exprimait assez haut pour inquiéter le ministère anglais, car le développement de la puissance commerciale et coloniale de l'Angleterre devenant chaque jour plus considérable, ceux qui représentaient ces deux ordres d'intérêts prenaient par là même une influence croissante dans la direction de la politique : « Il est étonnant, écrivait l'ambassadeur de France, le ducdeMirepoix, à la suite de la première élection parlementaire dont il fut témoin, combien les prochaines Communes contiendront de marchands et de créoles ». Des deux classes ainsi désignées, l'une n'avait pu voir sans regret la liberté de la navigation et du trafic rendue au commerce français, au moment où des croisières, partout serrées, allaient réussir à le bannir de toutes les mers; l'autre ne pouvait se consoler d'avoir dû renoncer à des acquisitions déjà considérables qui en faisaient espérer de plus désirables encore. Le principe de restitution réciproque qui était la base du traité ne les touchait
que médiocrement. Peu importait à des négociants et à des colons anglais que l'Autriche fut rentrée en possession des Pays-Bas, du moment où il avait fallu, en échange, débloquer les ports de Nantes et de Bordeaux et rendre, avec Louisbourg et le cap Breton, la clef de la porte du Canada qu'on croyait déjà ouverte. Tous les sacrifices leur semblaient avoir été faits à leurs dépens : et loin que la perspective d'une nouvelle lutte leur causât aucune répugnance, rien ne leur semblait plus à souhaiter que de voir reprendre, sur rOcéan, ce téte-à-tête des deux marines dont le résultat avait été si glorieux pour le pavillon britannique et si triste pour le nôtre.
Une paix reçue de si mauvaise grâce par une partie notable et influente de ceux qui avaient à en subir et à en exécuter les conditions devait, comme on Ta vu, être, même en Europe, assez imparfaitement observée et demeurer toujours précaire. Mais la difficulté de la faire respecter, — je dirais volontiers, de la faire prendre au sérieux — était grande surtout dans les régions lointaines où des établissements fondés par la France et par l'Angleterre étaient placés côte à côte, sur les mômes plages. Là, c'était l'application même du traité qui faisait naître des con-
testations de toute sorte. C'était chaque jour une occasion nouvelle de querelles entre voisins qui, venant de se battre et regrettant de ne pas continuer, étaient si peu d'humeur à s'entendre. De là des conflits aussi fréquents que si aucun traité n'était intervenu et, par suite, le spectacle singulier de soldats français et anglais en venant aux mains dans l'ancien et dans le nouveau Monde, pendant qu'à Londres et à Paris les ambassadeurs des deux cours vivaient dans une apparente cordialité.
Cet état étrange qui n'était ni la paix ni la guerre, ou plutôt la guerre continuée en pleine paix, se présentait sous des aspects différents, suivant la nature, différente aussi, des positions que les deux nations avaient prises à ces points opposés du globe. Dans le vieux continent asiatique, sur la rive orientale de la mer des Indes, le contact entre elles n'était pas direct, les deux gouvernements ayant remis le soin de leurs intérêts à des compagnies privilégiées, dont la destination primitive était d'ouvrir des comptoirs de commerce, non de fonder des colonies au sens propre du mot. Ces sociétés commerciales ne disposaient que de la mesure de forces nécessaire pour assurer leur existence au milieu des popula-
tions indigènes qui les entouraient. N'ayant en principe point de conquêtes à faire, elles n'auraient pas dû avoir, non plus, de motif naturel d'entrer en lutte. Leur rivalité n'en était pas moins devenue très ardente, et donnant lieu à des conflits armés. Elles avaient soin seulement de ne pas guerroyer en leur propre nom, et de n'intervenir que comme auxiliaires de petits souverains locaux dont elles se disputaient le patronage, et auxquels elles prêtaient appui dans leurs luttes intestines : concours qui était rarement gratuit et que les protégés payaient à leurs protecteurs par des cessions de territoires ou de souverainetés.G'était un mode de conquête déguisé qui ne trompait personne. Deux hommes de plus haut mérite, La Bourdonnais et Dupleix, qui n'eurent qu'un tort, celui de ne pouvoir s'entendre, avaient pratiqué ce procédé d'annexion prétendue volontaire, avec assez d'habileté et d'audace pour acquérir à leurs compagnies et, par là môme, à l'influence française, une autorité prépondérante que leurs émules britanniques ne pouvaient supporter qu'en frémissant.
Tout autre était l'état des choses, au delà de l'Atlantique, sur ce continent américain qui ouvrait depuis deux siècles un si vaste champ à
Tambition de tous les coureurs d'aventure. Là, il ne s'agissait plus seulement de protéger et de développer les opérations de quelques centres commerciaux; c'étaient des communautés d'émigrants qui étaient venues s'asseoir sur le sol du Nouveau-Monde, pour en prendre possession, y vivre, s'y propager, y fonder des cités à l'image et en souvenir de celles qu'elles avaient laissées sur la terre natale. Régies, organisées, tenues en tutelle par la métropole, ces filles dociles avaient droit de compter sur l'appui de leur mère. C'était, en réalité, pour chacun des États dont elles émanaient, comme une portion du territoire national transportée au delà de l'Océan. Rien donc n'eût été plus important que de fixer, par un règlement adopté d'un commun accord, les limites des stations occupées par les deux nations, surtout lorsque (comme c'était le cas le plus fréquent) elles étaient contiguës, et de déterminer en même temps d'avance, dans les espaces encore inhabités, le champ auquel chacune d'elles pourrait prétendre pour de futurs développements. Il se trouvait, au contraire, que dans les traités qui depuis le commencement du siècle étaient intervenus entre la France et l'Angleterre, la ligne de démarcation des frontières qui devaient borner
leurs possessions américaines était restée sur plus d'un point indécise, absolument comme si on avait voulu, d'avance, se réserver des cas de guerre pour l'avenir.
C'est ainsi que le traité d'Utrecht, en confirmant, dans son article XII, la pleine possession de la France sur le Canada, en avait détaché, pour en faire cession à l'Angleterre, la petite péninsule d'Acadie, située en face du golfe Saint- Laurent et ne tenant au continent que par une étroite langue de terre; mais l'article avait négligé de dire à quelle étendue de territoire était attribué ce nom d'Acadie, et si on devait y comprendre, outre la presqu'île elle-même, quelque partie de la terre ferme à laquelle elle était attachée et qui en ouvrait l'accès. On disputait encore sur ce point quand, la guerre ayant éclaté de nouveau en 1741, ce litige, comme tous ceux qui partageaient les deux États, s'était trouvé, par le fait, suspendu.
Les plénipotentiaires d'Aix-la-Chapelle auraient été naturellement appelés à le trancher; mais ceux-ci, fidèles jusqu'au scrupule à leur principe de remettre toutes choses au point où la guerre les avait trouvées, n'eurent garde de se montrer plus explicites que leurs devanciers. Par un
arrangement verbal qui ne figura pas même dans le texte du traité, ils convinrent que la question des limites de l'Acadie serait, ainsi que plusieurs autres de la même nature, renvoyée à Texamen de commissaires spéciaux, choisis par les deux gouvernements et qui se réuniraient à Paris pour en préparer la solution.
Cette manière de se décharger sur l'avenir des embarras présents, ayant produit de fâcheuses conséquences, a été sévèrement critiquée. Rien cependant de plus explicable quand on se rappelle les incidents de la négociation qui avait précédé le traité. Le maintien d'un accord constant et complet entre les plénipotentiaires anglais et français avait été le seul moyen d'obtenir ou plutôt d'arracher l'adhésion de l'Autriche. Ces deux envoyés n'avaient donc dû avoir rien de plus à cœur que d'éloigner tout ce qui aurait pu devenir entre eux le sujet d'une dissidence. On ne voit pas trop d'ailleurs quelle eût été leur compétence pour trancher, à de telles distances du lieu du conflit, des questions auxquelles ils n'avaient probablement songé de leur vie, et le temps manquait pour une étude prolongée. Enfin ne pouvaient-ils pas assez raisonnablement penser que, puisque le différend avait déjà duré une fois
plus crun quart de siècle sans donner lieu à de trop graves désordres, on pouvait prendre encore quelques mois ou même quelques années de plus pour en traiter de sang-froid entre gens qui en connaîtraient mieux la nature?
Seulement, ils n'avaient pas réfléchi que sept années d'hostilités ouvertement déclarées et activement poursuivies sur les territoires litigieux eux-mêmes, avaient dû singulièrement échauffer les esprits et aggraver les difficultés. Pendant que les commissaires, tenant séance à Paris, s'appliquaient à débattre, sans parvenir à s'entendre, les titres qui appuyaient les prétentions opposées, les parties prétendantes elles-mêmes étaient restées en présence et en armes sur le sol contesté, appliquant leurs droits comme elles l'entendaient, et décidées à prévenir tout empiétement sur ce qu'elles regardaient comme leur domaine légitime. Et ce n'était pas seulement sur la frontière de TAcadie et du Canada que régnait cet esprit de défiance et de provocation réciproques. La situation était la même sur beaucoup d'autres points de ces vastes contrées, sur les bords des grands lacs Ério et Ontario, au pied des monts Alleghany, sur les rives du iMississipi et de son principal affluent
rOhiOj OU, comme on l'appelait alors, la Belle- Rivière; partout en un mot, où avaient été fondées pendant la guerre de petites stations anglaises et françaises, à portée et en regard les unes des autres et se menaçant derrière des forteresses élevées pour leur défense. C'étaient entre les commandants de ces postes des disputes journalières qui aboutissaient souvent à des rixes sanglantes, dont le récit parvenu en Europe donnait lieu à des réclamations d'une aigreur croissante entre les deux gouvernements. Cet état irrégulier et inquiet se prolongeait déjà depuis plusieurs années quand un incident, auquel diverses circonstances donnèrent un éclat inattendu, vint révéler toute la gravité de la situation.
Un officier français d'un grade élevé et tenant par des relations de parenté à des familles considérables, M. de Jumonville, envoyé par son chef, le commandant du fort Duquesne, pour faire une reconnaissance, tomba dans une embuscade préparée par un parti d'Anglais et de sauvages, et fut laissé mort sur la place. Les Français accourus pour le venger vinrent mettre le siège devant la forteresse d'où étaient partis les agresseurs et qui était l'une des plus considérables de
celles que l'Angleterre avaient élevées sur TOhio. Le siège dura plusieurs jours, la petite citadelle étant héroïquement défendue par un capitaine dont le nom acquit tout de suite, par ce fait même, une réputation qui ne devait que s'accroître. Il s'appelait George Washington.
Le meurtre en guet-apens d'un officier supérieur, le siège mis devant une place forte, c'étaient là, surtout dans un temps où l'appel aux armes était plus fréquent et répugnait moins aux mœurs que de nos jours, des sujets de guerre très suffisants pour mettre aux prises deux nations qui ne s'aimaient guère, et de part et d'autre, on apprit, non sans quelque surprise, que le moment pouvait être venu de se préparer à rentrer en lutte. Mais l'impression fut loin d'être la même dans les deux pays. En Angleterre le roi et son cabinet témoignèrent une vive contrariété qu'il y avait tout lieu de croire sincère. Les affaires du continent les touchaient plus que celles d'outre-mer, et le parti qui les appuyait au Parlement, composé surtout de propriétaires fonciers, redoutaient les frais inévitables de toute expédition militaire et gardait un souvenir pénible des charges qu'ils avaient dû si récemment supporter. Dans les villes de
commerce et dans les ports, au contraire, ce fut, à la nouvelle qu'une forteresse anglaise était tombée entre les mains de soldats français, une explosion d'indignation affectée qui semblait provenir moins du ressentiment de l'injure que de la joie d'avoir trouvé un prétexte pour de nouveaux combats. Des scènes très vives eurent lieu à la Chambre des communes où le ministère fut accusé, comme c'était d'ailleurs l'usage constant de l'opposition, de délaisser les intérêts de l'Angleterre pour ne s'occuper que de ceux qui touchaient l'électeur de Hanovre. Par une coïncidence très fâcheuse, le chef parlementaire le plus habile, le sage Pelham, étant venu à mourir, son pouvoir fut dévolu tout entier à son frère, le duc de Newcastle, qui, relégué à la chambre haute, ne pouvait exercer le même ascendant et ne jouissait pas d'ailleurs de la même considération. L'entraînement belliqueux, excité chaque jour par une presse ardente, devint bientôt tel que le roi, en prononçant le discours habituel pour la clôture de la session du Parlement, ne put se dispenser de donner l'assurance qu'il saurait « garantir de toute usurpation les possessions qui faisaient la source de la richesse de l'Angleterre », et un concert d'applaudissements
vint donner un commentaire significatif à une protestation qu'à dessein peut-être on avait laissée conçue en termes assez vagues.
Il n'y eut point en France le même partage de sentiments. Personne n'y désirait le retour de la guerre, ni la nation qui jouissait encore d'un repos chèrement payé, ni le roi et ses ministres, engagés à cette heure même dans une crise de difficultés intérieures qui dataient de loin, mais qu'une grave complication faisait passer à l'élat aigu. C'était, en effet, le moment le plus vif de la fameuse et ridicule querelle des refus de sacrements et des billets de confession, élevée entre le Parlement et l'Église pour l'application (le la bulle Unigenitiis qui avait condamné les jansénistes. Tandis que les évêques ordonnaient aux confesseurs de ne donner l'absolution aux mourants dont la foi était douteuse que moyennant une attestation écrite de leur adhésion à la sentence pontificale, le Parlement répondait aux mandements épiscopaux en faisant appréhender au corps et jeter en prison les prêtres qui se conformaient à ces exigences. Le gouvernement, très ennuyé de l'agitation causée par ces prétentions contraires, intervenait entre les combattants avec ce mélange d'arbitraitre et de
faiblesse qui a toujours caractérisé les ministres de Louis XV : frappant tour à tour à droite et à gauche, exilant tantôt les prélats, tantôt les magistrats, et ne réussissant ni à les calmer ni à les contenir, mais bien à les réunir tous contre lui. Et effectivement, il les trouva d'accord, malgré leurs dissidences, pour se refuser à des mesures financières que rendait nécessaires la pénurie du trésor causée par un détestable régime fiscal. Pendant la guerre, les Français avaient dû subir un impôt extraordinaire d'un dixième de leurs revenus, mais, la paix faite, ils comptaient en être déchargés. Au lieu de faire cette remise entière, le contrôleur général Machault d'Arnouville se borna à réduire la contribution au vingtième, mais en la faisant porter, pour alléger la masse des contribuables, sur les revenus de toute nature, y compris ceux qui étaient habituellement exempts par suite d'immunités ecclésiastiques ou nobiliaires. Une mesure, en elle-même si équitable et qui aurait dû être populaire, rencontra au contraire une opposition très vive dans le Parlement, qui n'enregistra les édits royaux que par ordre et comme contraint et forcé, et dans les assemblées du clergé, qui se refusèrent à faire la déclaration
nécessaire pour asseoir les contributions nouvelles. Même résistance dans les pays d'états comme la Provence, la Bretagne et le Languedoc. L'irritation générale fut même portée sur certains points à un degré qui fit crainnre de sérieux désordres populaires. Mollement soutenu par ses collègues et finalement désavoué par le roi lui-même, Machault dut quitter la partie, et le décret fut retiré. Cette tentative impuissante n'avait fait que constater la détresse financière sans y porte remède : et la révélation n'avait rien d'encourageant pour regarder en face les ruineuses perspectives d'une guerre nouvelle.
Cette retraite du contrôleur général Machault eut encore une autre conséquence qui, dans la circonstance présente, avait une gravité toute particulière. On voulut épargner à ce digne serviteur, qui n'avait pas démérité, l'apparence d'une disgrâce, et à la place des finances qu'on
li retirait, il fut appelé au ministère de la marine. Il fallut alors chercher une compensation pour le titulaire de ce dernier département
t on n'en trouva pas d'autre que le ministère des affaires étrangères, laissé vacant au même moment par la mort de Saint-Contest. Jamais
nomination ne causa plus de surprise et n'attesta mieux par quelles mesquines considérations de faveur et de complaisance l'indolence de Louis XV laissait disposer des plus importants services de l'État. Rouillé (c'était le nom du nouveau ministre que la grandeur même des événements auxquels il s'est trouvé mêlé n'a pas pu rendre célèbre) était un ancien magistrat qui avait passé honorablement, mais sans faire preuve d'aucune distinction particulière, par les hauts emplois de l'intendance. II était resté étranger par toutes ses habitudes aux intérêts qu'on lui donnait à gérer. « Rien ne l'appelait à ce poste, écrivait le ministre de Prusse à Frédéric, son incapacité étant généralement reconnue et plus grande encore pour ce département que pour aucun autre, à quoi il faut ajouter que ce ministre, ayant soixante-dix ans, n'aura que le temps d'achever son noviciat * et de s'instruire des éléments de la politique ». — « Je vois bien, répondit Frédéric, que M. de Rouillé n'est proprement que la marionnette de quelqu'un... il sera bien nécessaire que vous vous appliquiez à
1. C'était l'expression même dont se servait Rouillé dans une lettre au maréchal de Noailles. — « Je me trouve bien peu jeune, disait-il, pour commencer mon noviciat. »
pénétrer qui peut être celui dont il suit les impulsions \ »
Par malheur, ce jour-là, Frédéric se trompait : Rouillé, comme plusieurs des hommes que Louis XV employait, n'était, à la vérité, propre qu'à faire une marionnette, mais aucune main ne le dirigeait et l'étrange combinaison qui, à la veille d'une grande guerre dont tout annonçait que la mer serait le principal théâtre, donnait la marine à un financier et faisait d'un vieil intendant un diplomate malgré lui, n'était le fruit d'aucun calcul. C'était le hasard seul qui y avait présidé et en devait faire sortir les tristes conséquences. Pour commencer, Rouillé tout étourdi de l'embarras de ses nouvelles fonctions, « dépérissant à vue d'œil, dit quelque part d'Argenson, par l'effroi des choses importantes qu'il avait à traiter », commença par épuiser la mesure de toutes les concessions possibles pour éviter d'entrer en querelle ouverte avec l'Angleterre. La compagnie britannique des Indes se plaignait de l'esprit entreprenant du gouverneur Dupleix : on le rappela; et une convention signée à Londres
i. Knyphausen à Frédéric, août 1754 (ministère des Affaires élr.ingôrcs).— Frédéric à Knyphausen, 27 août 1753 {Pol. Corr., t. X, p. 411).
restitua une partie de ses conquêtes, et replaça les deux compagnies sur un pied d'égalité que l'Angleterre ne devait pas tarder à faire tourner à son avantage.
Quant au différend américain, un projet de convention fut offert qui, sans faire droit à toutes les réclamations anglaises, en tenait pourtant assez de compte pour fournir une base très honorable de négociation. De plus, on proposait très sagement que, pour éviter de nouvelles rencontres, les territoires contestés fussent évacués d'un commun accord. Tout fut inutile : les ouvertures françaises étaient au premier moment favorablement accueillies par le ministère britannique, mais à la première manifestation de la Cité ou de la Chambre tout le monde reculait et personne ne voulait plus y avoir même prêté Foreille. Les ministres avaient même une assez singulière manière d'expliquer ces changements de front. « Vous en prenez à votre aise, disait à l'ambassadeur de France le ministre Robinson (à qui le duc de Newcastle avait confié les affaires étrangères); vous procédez en sûreté sous l'autorité de votre roi, mais il n'en est pas de même pour nous, et c'est la tête du duc de Newcastle et la mienne qui répondront de tout
ce que nous faisons avec vous. Puis ne voyezvous pas, ajoutait-il, que le langage que nous tenons et les mesures que nous sommes forcés de prendre ne sont pas tant dirigées contre vous que destinées à faire tenir nos colons tranquilles? ils n'ont déjà que trop peu de tendance à nous obéir. »
Si des déclarations de cette nature étaient destinées à rassurer l'ambassadeur, elles étaient loin d'atteindre leur but, car Mirepoix, en renvoyant un contre-projet qu'on lui communiqua en réponse à celui qu'il avait transmis, avertissait le ministre de Louis XV que les instants étaient précieux et que, si les conditions faites par l'Angleterre paraissaient acceptables, il fallait se hâter d'y adhérer, car, dans les circonstances actuelles, le moindre incident pourrait faire pousser les choses aux dernières extrémités *.
Malheureusement le contre-projet anglais était conçu (peut-être à dessein) dans des termes à ne pouvoir même supporter la discussion. En s'adjugeant, en sus de la presqu'île d'Acadie, vingt lieues de territoire à prendre sur le Canada, et
1. Mirepoix à Rouillé, 6-25 février 1755 {Correspondance (VAîifjktcrre : ministère des Allai res étrangères).
en neutralisant tous les abords du golfe Saint- Laurent, le projet de l'Angleterre bloquait la France dans ses possessions du Nord, et lui coupait toute communication avec les établissements qu'elle avait fondés sur les bords des grands lacs et sur le Mississipi. L'esprit de conciliation et même de condescendance ne pouvait aller si loin : de bonne ou mauvaise grâce, il fallut bien se résigner à considérer la rupture comme imminente, et se demander ce qu'on avait à faire pour s'y préparer. .
L'embarras était sérieux, et jamais, à vrai dire, gouvernement n'eut question plus délicate à résoudre. S'il était un fait qui eût été démontré dans le cours de la dernière guerre, c'était l'infériorité de la marine française et son impuissance à se mesurer sans désavantage avec les forces navales de l'Angleterre. Une série de défaites successives avait suffisamment appris que, ni pour la qualité, ni pour la quantité des vaisseaux, ni pour l'habileté et l'expérience des commandants, nos escadres ne pouvaient soutenir la comparaison avec celles, bien plus nombreuses, mieux armées et mieux dirigées, qui sortaient des ports britanniques, et quelques années, assez mal employées d'ailleurs, n'avaient
certainement pas suffi pour faire disparaître cette inégalité. Si la dernière guerre n'avait pas fini par un échec complet, c'était uniquement aux victoires de Maurice de Saxe dans les plaines de Flandre que cette consolation était due. Reprendre aujourd'hui l'expérience sur nouveaux frais, en se bornant à une action maritime, c'était marcher à un désastre certain.
Mais à quel point sensible pouvait-on atteindre l'Angleterre sur le continent? Gomment la forcer à venir tenter la fortune là où on pouvait se flatter de la lui disputer? Elle considérait bien comme un intérêt de premier ordre, et qu'elle ne voulait pas laisser en souffrance, l'indépendance des Pays-Bas et la sécurité de la Hollande. Mais si les États-Généraux et l'Autriche restaient dans la neutralité, comme leurs représentants à Versailles l'annonçaient tout haut, on ne voyait pas trop sur quel prétexte on enverrait une armée française envahir la Flandre ou pénétrer sur le territoire de la République; et on se ferait ainsi deux ennemis de plus, uniquement pour contraindre l'Angleterre à en prendre la défense. On pouvait à meilleur titre menacer Télectorat de Hanovre, mais il n'était pas sûr que le roi George, quelle que fût sa prédilection pour son
patrimoine, obtînt facilement de ses sujets les sacrifices nécessaires pour le préserver. Puis, pour attaquer le Hanovre, il fallait traverser toute TAllemagne, au risque de provoquer les réclamations de la Diète et peut-être la résistance des populations germaniques. Enfin le Hanovre avait un puissant voisin, toujours réputé allié de la France, dont la susceptibilité était facile à émouvoir et les desseins toujours mystérieux; il fallait le prévenir et le consulter avant de prendre une résolution qui le toucherait de si près. En sorte que la question revenait à celle qu'on avait déjà dû poser plus d'une fois dans les instants décisifs : Que pensait le roi de Prusse de la crise nouvelle et quel rôle comptait-il y jouer?
Tel que nous connaissons Frédéric, il n'avait pas l'habitude d'attendre, pour prendre son parti, qu'on lui fît une interrogation qui pourrait le gêner. Aussi, dès qu'il avait vu l'orage se préparer à l'ouest de l'Europe, il en avait suivi la formation d'un regard attentif et inquiet. Avec la perspicacité dont il était doué, la guerre lui avait paru inévitable, du moment où, comme il l'écrivait à son ministre Knyphausen, l'affaire était en Angleterre, abandonnée au torrent de la
nation, et il avait à plusieurs reprises averti les ministres français de n'ajouter aucune foi aux assurances de conciliation impuissantes ou simulées que leur ambassadeur recueillait de la bouche du roi d'Angleterre ou de ses secrétaires d'État : bienveillant avis qu'il accompagnait, suivant sa coutume, de railleries amères contre leur politique de coton et leur conduite de poule mouillée. Puis, à mesure qu'approchait le dénouement qu'il avait prévu, il éprouvait (sa correspondance l'atteste) un singulier mélange de sentiments. D'une part, son irritation contre les mauvais procédés de son oncle George était au comble : un incident récent venait même de le pousser à une véritable exaspération. A une demande d'indemnité qu'il avait formée pour des bâtiments de commerce capturés sans droit dans la dernière guerre, aucune réponse n'avait été faite et il avait dû, par représailles, suspendre le remboursement d'emprunts dus aux créanciers anglais par la banque de Silésie. L'éclat de sa colère était même tel, qu'on l'avait soupçonné de vouloir se faire justice lui-même en s'appropriant quelques districts du Hanovre. Il ressentait donc un malicieux plaisir à voir le parent dont il avait tant à se plaindre entraîné par
l'impétuosité du sentiment britannique dans les embarras et dans les périls d'une aventure qui ne lui plaisait guère. Mais la situation pouvait aussi être envisagée sous un autre point de vue qui le touchait plus directement. Si la guerre, qui devient imminente, n'aboutit qu'à un duel dont la mer seule sera le théâtre, et où la France peut engager et même compromettre toutes ses ressources dans une partie inégale, que va-t-il lui arriver à lui-même et dans quel état va-t-il se trouver? Ne restera-t-il pas exposé seul et sans allié possible à la coalition toujours menaçante de l'Autriche et de la Russie? C'est la chance suprême dont il a failli être une fois victime, dont le fantôme hante toujours son imagination, et que l'intimité persistante des deux majestés impériales de Vienne et de Pétersbourg rend plus que jamais à craindre. Gomment reprendre la situation si commode dont il a joui pendant les campagnes qui ont terminé la dernière guerre : quand tout le monde alors était en armes, lui seul en repos; quand l'Angleterre étendait sur lui un bras protecteur; et que l'Autriche était trop occupée à se défendre contre la France, pour être libre de poursuivre sa vengeance contre lui?
Cette incertitude est la seule explication qu'on puisse donner de l'étrange attitude qu'on va lui voir prendre et qui a assez embarrassé les spectateurs pour mettre, à leur suite, les historiens même en défaut. C'est d'une part le conseil qu'il donne à plusieurs reprises à la France de prendre tout de suite une attitude agressive, dont la conséquence (qui assurément ne lui échappe pas) sera de rendre la guerre générale : et, en môme temps, une précaution toujours adroitement prise pour que, si ses avis sont suivis, il ne soit pas obligé d'assumer lui-même le risque de concourir à leur exécution. Il fait, en un mot, tout ce qu'il faut pour étendre et enflammer le conflit, mais rien qui le compromette lui-même et l'engage à mettre son enjeu dans la partie *.
Le voici, par exemple, qui dès le mois d'avril 1755, c'est-à-dire quand le Parlement anglais va se réunir, mande auprès de lui le ministre de France à Berlin, La Touche, agent (pour le dire en passant) assez médiocre et avec lequel, le jugeant tel, il entretenait en gén('ral peu de relations. Le prétexte de l'entretien était de lui remettre un nouveau modèle de canon de
\. Pol. Corr., l. V. p. 5G, 127, 143, 461; l. VI, p. 92, 102, 115, etc.
campagne que le ministre de la guerre, le comte d'Argenson, avait désiré connaître.
« Le roi de Prusse, écrit La Touche, m'ayant dit tout bas, mardi, à son audience, de le suivre dans son appartement lorsqu'il y entrerait, m'y a donné un entretien particulier d'une demiheure qui a intrigué non seulement les ministres étrangers, mais aussi ceux du cabinet que ce prince n'avait pas prévenus. Gomme on savait que Sa Majesté avait dit publiquement à Potsdam, et au souper de la reine, que la guerre entre les cours de France et de Londres paraissait inévitable, toutes les idées des curieux se sont fixées sur moi, et ils ont conjecturé que mon entretien avec ce prince avait roulé sur cette prétendue guerre, et de là beaucoup de raisonnements vagues et que je n'ai pu mettre à leur véritable valeur. Le roi de Prusse m'a effectivement touché cette corde, mais après m'avoir remis lui-même un modèle en bois verni du canon de campagne avec tout ce qui est relatif à son service, et m'avoir donné des éclaircissements sur son usage... « Eh bien! me demanda » ensuite ce prince, avez-vous quelques nou- » velles détaillées de l'armement que vous faites » à Brest? » Et lui ayant répondu que je n'en
savais rien que par les nouvelles publiques, il m'a dit : « Je vous confierai donc que j'ai » appris par un canal bien sûr que tous les » moyens de conciliation entre votre cour et » celle de Londres paraissent aujourd'hui non » seulement difficiles, mais impossibles à arran- » ger. Les Anglais complètent leurs alliances » en Allemagne et n'ont retardé leur déclaration » que pour se donner le temps de faire leurs » préparatifs. » Si cela est vrai, répliquai-je, ils nous ont rendu un service, puisqu'ils nous ont donné, par ce délai, le temps d'achever les nôtres, de prendre toutes les précautions que les circonstances rendent nécessaires et de n'oublier aucune des mesures propres à assurer le succès d'une guerre que la nation anglaise entreprendrait contre ses véritables intérêts.
» Quant aux alliances, continuai- je, que le roi d'Angleterre veut augmenter en Allemagne, elles ne pourraient jamais égaler celles du roi, puisque celle qu'il a avec Votre Majesté est fondée sur des principes qui doivent la rendre éternelle. Il me dit alors : « Savez-vous, monsieur, le parti que » je prendrais dans les circonstances présentes » si j'étais roi de France? Je ferais marcher, dès » que la guerre sera déclarée, ou que les Anglais
» auraient commis quelque hostilité contre la » France, un corps de troupes considérable en » Westphalie ; je le ferais tout de suite entrer dans » l'électorat de Hanovre; et c'est le moyen le plus » sûr de faire chanter ce c... » (le roi de Prusse qualifia le roi d'Angleterre d'une épithète qu'il est inutile de vous redire), puis il gagna son cabinet et me laissa seul dans son appartement *. »
On croira peut-être que ce n'était là qu'une boutade irréfléchie, et que, si Frédéric se retirait si promptement après l'avoir laissé échapper, c'est qu'il craignait d'en avoir trop dit. Nullement, et à la même date il donnait au même conseil un caractère tout à fait officiel en en faisant le sujet d'une instruction formelle adressée à Knyphausen : « Si la guerre est inévitable, lui écrivait-il, il ne faut plus douter alors que le roi d'Angleterre veuille la rendre générale, sur quoi il m'est venu une idée, s'il ne conviendrait pas à la France, supposé que ce prince lui déclare la guerre, d'envoyer alors d'abord un corps de troupes assez respectable tout droit au pays de Hanovre pour s'en emparer et de demander à ce
1. La Touche à Rouillé, 5 avril 1755 {Correspondance de Prusse : ministère des Affaires étrangères).
prince s'il n'aimera pas à rétablir la paix {sic). Quoique je voudrais bien que vous fassiez quelque insinuation à M. de Rouillé à ce sujet, il faut néanmoins que vous la fassiez bien adroitement et avec tous les ménagements possibles pour ne pas donner lieu à ce ministre de supposer que je voudrais augmenter l'aigreur entre la France et l'Angleterre. Mais au cas que cette insinuation sache se faire par vous, vous ajouterez que, pour que la France puisse faire une pareille entreprise avec succès, il faudrait que cela se fît incontinent après la déclaration de guerre du roi d'Angleterre, et sans biaiser, avant que celui-ci puisse gagner le temps pour assembler force troupes de ses alliés pour pousser la guerre au Rhin, en Italie et autres points contre la France. Je remets ceci à votre discrétion afin que vous vous y preniez avec toute la prudence possible *. » Il n'était pas croyable, on en conviendra, que ce hardi donneur de conseils se fît illusion sur les coni^équences du parti d'audace qu'il recommandait; on ne pouvait penser qu'il supposât sérieusement qu'une armée française pût ainsi traverser l'Allemagne au pas de course sans
1. l'rôdéric à Knyphausen, 5 avril 1755, Pol. Corr., t. XI, p. 106.
exciter aucun ombrage, ni rencontrer aucune résistance; il était donc assez naturel d'espérer qu'il serait disposé à prendre sa part des périls et des difficultés qu'il ne pouvait manquer de prévoir, et en tout cas, il n'y avait rien d'excessif, puisqu'il jugeait l'opération si facile, à lui demander de s'y associer. Tel fut, en effet, le fond de la réponse que le conseil de Louis XV fit à la communication du ministre prussien, et je m'étonnerais que lui, aussi bien que son maître, ne s'y fussent pas attendus. On prit (peut-être on feignit de prendre) l'initiative si hardiment conseillée comme le point de départ d'un plan concerté d'opérations militaires pareil à celui qui avait été combiné à plusieurs reprises pendant la guerre précédente. La communauté d'intérêts encore reconnue entre les deux cours de France et de Berlin, aussi bien que l'aigreur croissante des relations de Frédéric avec le roi d'Angleterre et l'éclat qu'il y avait donné, auraient présenté cette fois encore une explication suffisante de cette association. Dès lors, si on convenait d'agir en commun, voici comment les rôles pourraient être partagés : du moment où on serait convenu d'envahir le Hanovre par un coup de main, le voisinage rendait l'exécution d'un tel plan plus
facile à l'armée prussienne qu'à la française; les frais seraient ainsi moins considérables, et la Prusse les couvrirait aisément par les contributions de guerre, qu'il était et qu'il est même encore aujourd'hui dans le droit des belligérants de percevoir. Le roi de Prusse se chargerait donc de cette partie de l'œuvre commune, tandis que la France, portant le gros de ses troupes sur le Rhin ou sur la frontière des Pays-Bas, empêcherait l'Autriche de -bouger et se tiendrait prête à intervenir à l'ombre même d'une résistance.
Tel fut le dessein proposé à Knyphausen par le ministre de la guerre d'Argenson; et on offrait en même temps, si l'idée générale était agréée, d'envoyer à Berlin pour régler les détails le meilleur général de l'armée française. Hélas! ce n'était plus Maurice de Saxe : une mort prématurée venait de l'enlever à la France, au moment où son concours lui aurait été le plus nécessaire; mais on espérait que sa place serait dignement remplie par son ami, son élève, le compagnon de ses derniers exploits, le Danois Lowendahl. Du reste, en proposant avec une confiance amicale ce projet d'entente, on s'était abstenu avec soin do tout ce qui aurait eu un caractère d'exigence
trop absolue et de tout ce qui aurait ressemblé
à un ton de hauteur et de commandement. « Le ministre m'a dit, écrivait Knyphausen, qu'il savait bien que les engagements que la France avait avec Votre Majesté étaient fort généraux et qu'ils ne portaient sur aucun point en particulier, mais que les intérêts des deux cours étaient si étroitement liés qu'il était persuadé qu'elle y serait toujours portée lorsqu'il y serait question d'agir contre leurs ennemis communs ^ »
Mais Frédéric n'avait nullement fait son compte d'être associé à l'aventure qu'il conseillait à la France de courir, et ce fut avec l'embarras visible d'être pris trop au sérieux et serré de trop près qu'il répliqua à Knyphausen : « Quant au propos que M. de Rouillé vous a tenu, touchant l'expédition à faire dans les États du Hanovre en cas que la guerre soit inévitable, je vous dirai que, si ce ministre revient à la charge pour vous en parler, vous lui répondrez dans les termes les plus doux et les plus ménagers que je prendrai toujours toute la part imaginable à ce qui regarde la France; mais pour ce qui concerne cette diversion à faire de ma part, la chose était plus aisée à projeter qu'elle était difficile (sic) à exécuter à
1. Knyphausen à Frédéric, 25 avril 1745 (Ministère des Affaires étrangères).
l'alliance autrichienne. m
mon égard. Vous ferez observer à M. de Rouillé que j'avais chaque été 60000 Russes en Courlande sur les confins de la Prusse, ce qui n'était pas un petit objet; que, de plus, les Saxons avaient pris des engagements avec l'Angleterre ; que du troisième côté la cour de Vienne pouvait assembler au moins 80 000 hommes sur mes frontières et, qu'en quatrième lieu, je n'étais pas, jusqu'à présent, bien assuré des intentions, ni du Danemark, ni de la Porte Ottomane, et qu'à moins de me voir puissamment épaulé d'un côté, il me serait impossible de me charger de tout le poids de la guerre... » Suivait une allusion à l'abandon où il avait été plusieurs fois laissé par la France, au cours d'expéditions tentées en commun : mais il était recommandé de n'en rappeler le souvenir qu'en termes bieii doux et qui ne sentiraient pas le moindre reproche *.
C'est sans doute de cette négociation à peine ébauchée que Frédéric, dans son Histoire de la guerre de Sept ans, a eu l'intention de rendre compte en des termes dont on va juger l'exactitude : « La cour de Versailles, dit-il, paraissait croire que le roi de Prusse était, à l'égard de la
1. Frédéric à Knyphausen, 6 mai iVoù {Pol. corr., t. XI, 1 p.43).
France, ce qu'est un despote de Valachie, à l'égard de la Porte, c'est-à-dire un prince subordonné et obligé de faire la guerre dès qu'on lui envoie l'ordre. Elle se persuadait aussi qu'en portant la guerre dans Télectorat de Hanovre, elle ferait mollir le roi de la Grande-Bretagne et terminerait ainsi au centre de l'Empire les différends qui subsistaient entre elle et* les Anglais. M. Rouillé, ministre des affaires étrangères, dit un jour à M. Knyphausen dans l'intention d'engager le roi à contribuer à cette diversion : « Écrivez, monsieur, au roi de Prusse qu'il » nous assiste dans l'expédition du Hanovre; il » y a là de quoi piller; le trésor du roi d'Angle- » terre est bien fourni : le roi n'a qu'à le prendre : » c'est, monsieur, une bonne capture. » Le roi lui fit répondre que de pareilles propositions étaient convenables pour négocier avec d'autres, et qu'il espérait qu'à l'avenir M. Rouillé voudrait bien apprendre à distinguer les personnes avec qui il avait traité. »
Ainsi pas un mot qui indique de qui étaient venus l'initiative et le conseil du projet d'envahir le Hanovre. Du propos cynique prêté au ministre français, la correspondance aujourd'hui connue de son interlocuteur n'offre pas la moindre trace.
Et quant à la réponse hautaine que le roi s'attribue lui-même, elle ne ressemble guère aux termes doux et ménagers dont on Ta vu recommander l'usage à son représentant. Il faut assurément être roi et habitué à être cru sur parole pour se permettre de travestir à ce point la vérité *.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, Frédéric s'était évidemment aperçu qu'en allumant lui-même le feu si près de chez lui, il lui serait dificile de ne pas être appelé au secours pour l'éteindre. Aussi, dans les conseils d'énergie qu'il continuait à donner à la France, il ne fut plus question de l'envahissement du Hanovre, mais bien d'une entreprise du même genre à tenter sur les Pays-Bas; celle-là, assurément, plus facile à accomplir pour la France, bien que plus difficile à justifier, mais qui opérait plus sûrement encore la diversion dont il avait besoin pour sa propre sécurité. C'est dans cette disposition nouvelle que le trouva le ministre La Touche dans un entretien qu'il voulut avoir encore avec cet agent. Cette fois l'appel était motivé par la nouvelle que, quoique la guerre ne fût pas encore