Cf. Secret du Roi, chap I
— « Je ne me flale pas, lui écrit-il, que nos représentations les plus solides fassent changer cette cour de principe et de système. Cela ne peut arriver que par quelqu'un de ces événements dans lequel la France verrait son avantage réel, et jusqu'ici il ne s'en est pas présenté de cette espèce. » Marie-Thérèse comprit l'avertissement et calma son impatience. Seulement, voyant que rien de mieux n'était à faire à Paris et ne voulant pas se passer plus longtemps du plus aimé de ses conseillers, elle rappela Kaunilz auprès d'elle en lui confiant la direction suprême de la politique, avec le poste de chancelier d'État. C'est la haute situation qu'il devait garder, on le sait, pendant près de quarante ans. Son successeur à Paris, le comte de Stahremberg, reçut de lui une instruction volumineuse, où il lui était recommandé seulement de rester en bons rapports avec la cour de France, mais sans excès de condescendance. Tous les personnages importants de la cour, Belle-Isle, Noailles, Richelieu, Tencin, y sont passés en revue dans une suite de portraits tracés évidemment par Kaunitz lui-même d'après les originaux qu'il a connus. Mais le nom de madame de Pompadour (fait justement remarquer M. d'Arneth) n'est même pas prononcé.
Pendant que Kaunitz quittait Versailles, Hautefort, de son côté, retournait en France, rappelé par le soin de ses affaires privées, dégoûté peutêtre aussi de n'avoir pu faire partager ses vues à ses supérieurs. L'impératrice le vit partir avec regret et sans cacher sa contrariété de la froideur obslinée qui répondait à ses avances. Quelques jours après le départ de l'ambassadeur, le chargé d'affaires qui le remplaçait étant venu à la cour annoncer la naissance d'un fils de la dauphine, la princesse lui témoigna la joie la plus vive, et, lui serrant le bras avec une sorte d'enthousiasme : — « Groyez-moi, dit-elle, monsieur Dumont, je suis Française plus qu'on ne le pense. » — Mais le successeur d'Hautefort arrivait mis en garde par ses instructions contre des politesses dont on lui avait enjoint de se méfier. Il ne rechercha aucune confidence, et on ne lui en offrit pas. Rien ne l'empêcha de suivre à la lettre les instructions ministérielles qui lui étaient données dans ces termes maussades :
oc Chargé d'exposer avec franchise à leurs Majestés Impériales les véritables sentiments du roi, le sieur d'Aubeterre saura se tenir en garde contre les compliments affectueux d'une cour artificieuse qui ne s'est jamais occupée que de
son intérêt particulier. Il ne doit cependant montrer aucune méfiance à cet égard, mais, en paraissant convaincu de la sincérité apparente de Leurs Majesté Impériales, il aura soin d'épier toutes leurs démarches. Il tâchera de pénétrer si la cour de Vienne ne songe point à enfanter de nouveaux projets, à faire de nouvelles alliances, à réveiller d'anciennes prétentions, ou bien à en former de nouvelles ^ »
La plume qui a tracé ces lignes est bien la même qui, presque à la même date, rappelle au ministre de France à Berlin de bien remarquer que « la gloire et la sûreté du roi de Prusse ont la principale part dans les motifs qui dirigent les vues et les démarches du roi... qu'on n'en peut trop donner l'assurance à ce prince, ainsi que celle de la véritable amitié du roi et de son admiration sincère pour ses grandes qualités S>.
Ainsi rien n'est fait et rien n'est changé : le rapprochement tenté sans succès par Kaunitz n'a laissé que des semences jetées d'une main adroite qui devront lever et fructifier à leur heure.
1. Instructions du marquis d'Aubeterre, ambassadeur à Vienne, 20 septembre 1733 {Correspondance de Vienne : ministère des Affaires étrangères).
2. Instructions données à La Touche, mai 1752 {Correspondance de Prusse : ministère des AfTaires étrangères).