‹ L'alliance autrichienneChapitre 27 sur 52 · D'Arneth, loco cit · texte numérisé non relu

D'Arneth, loco cit

tion de Frédéric (fidèlement suivie par les plus grands liistoriens français), elle aurait été embarrassée de savoir comment l'adresser à « sa chère amie et cousine * ».

1. Duclos, écrivant de mémoire, d'après la conversation de Bernis, dit bien qu'il y eut un billet flatteur de Marie-Thérèse pour la favorite. Mais Bernis lui-même n'en dit pas un mot. Du reste, voici la reproduction de la partie de l'instruction de Slahremberg relative au choix qui lui était laissé pour entrer en relaUon avec le roi, entre le prince de Conti et madame de Pompadour : il en ressort évidemment que, dans la pensée de Marie-Thérèse, la préférence devait être donnée au prince de Conli, et que dès lors il n'y avait pas lieu, pour elle, de s'adresser directement, à madame de Pompadour.

« Quant à la manière de présenter l'affaire à la cour de la façon la plus utile et la plus secrète, nous sommes d'avis que tu auras à te procurer sans retard, au moyen d'un billet ou autrement, un entretien secret avec le prince de Conti, et à lui faire savoir seulement à cette première occasion que tu as des communications très importantes à communiquer au roi en notre nom, informations qui exigent un secret absolu et ne peuvent être que très agréables au prince. Tu ajouteras que nous t'avons également muni d'une promesse de secret autographe, jointe à la présente, et que si le roi fait une promesse pareille avec désignation d'une personne de confiance à laquelle la suite des communications pourra être faite, tu n'hésiteras pas à te déclarer plus ouvertement. Ce qui nous fait ji/f/f!r utile de confier la première démarche au prince de Conli, c'est qu'il est le plus intéressé à l'issue heureuse de l'affaire et que par son crédit et par ses amis il peut, non seulement lui donner une bonne tournure, mais encore contribuer beaucoup à empêcher les dispositions changeantes de la cour, et à tout préparer dans le sens de ses désirs concordant avec les nôtres. 11 ne serait pas impossible cependant que nos suppositions très vraisemblables ne fussent erronées et que le prince fût absent ou qu'il y eût d'autres circonstances d'après lesquelles tu ne jugerais pas prudent de recourir audit intermédiaire. Une lellre de M. le chancelier à madame de Pompadour, ainsi qu'une copie sera jointe à la présente, afin que tu puisses, au besoin, te servir de cette voie pour faire parvenir au roi des communications nécessaires. »

La dépêche, partie le 21 août, fut remise à un courrier qui, pour éviter de donner l'éveil, dut s'arrêter à Bruxelles et y attendre le retour d'un exprès expédié par le gouverneur des Pays- Bas. Le pli, dont l'origine restait ainsi inconnue du porteur lui-même, était le 29 entre les mains de Stahremberg qui, dès le lendemain, envoya le billet de Kaunitz à madame de Pompadour et demanda à être reçu par elle.

Entre les deux intermédiaires qui lui- avaient été désignés comme pouvant lui servir à entrer en relation avec le roi, son choix, on le voit, n'avait pas été long à faire. En réalité l'hésitation n'était pas possible. Une hostilité très vive, dont Kaunitz n'avait peut-être pas été suffisamment informé depuis son départ de Paris, était déclarée entre madame de Pompadour et Gonti. La marquise soupçonnait le prince d'avoir trempé dans une intrigue ourdie par son ennemi, le comte d'Argenson, pour lui substituer sa cousine et son amie madame d'Estrade dans la faveur royale. De plus, elle était très piquée de voir le roi persévérer dans une relation intime et en apparence confidentielle dont le secret lui

échappait. En ce genre, tout ce qui n'émanait pas d'elle l'inquiétait; admise en tiers dans les conférences du roi avec le ministre des affaires étrangères, elle souffrait de rester consignée à la porte quand c'était Gonti qui était reçu. Sur ce point ses sentiments étaient partagés par tous les ministres, que troublait aussi une action dont ils ne mesuraient ni le but ni les effets. Gonti, de son côté, ne ménageait pas les termes dont il se servait à l'égard de la favorite et faisait sans ménagement étalage de son crédit apparent. En se recommandant à lui, on risquait donc de trouver en face de soi une redoutable coalition d'influences féminine et ministérielle. Enfin on voyait bien Gonti causer longuement avec le roi : mais rien n'était encore sorti de leurs conversations. Le temps pressait pourtant, il fallait agir : Stahremberg n'avait pas tort de croire que l'autre voie serait plus cxpéditive; et effectivement, si la négociation se fût engagée dans le canal de la diplomatie secrète, on peut être sûr, par ce que nous savons aujourd'hui, qu'on ne l'en aurait jamais fait sortir. L'ambassadeur, au contraire, n'eut pas plutôt frappé à la porte de madame de Pompadour qu'il la vit s'ouvrir.

La marquise lui fit savoir que le roi était disposé à entendre les propositions de Timpératrice, et lui désigna la personne choisie pour les recevoir et, s'il y avait lieu, y donner suite. Elle nomma Tabbé de Bernis.

Ce nom, la première fois que les historiens le rencontrent, est salué par eux avec un mélange de dédain et de surprise : un petit poète, auteur de vers médiocres, un abbé de cour, de mœurs légères, ce fut là, disent-ils, un confident singulièrement choisi pour recevoir le dépôt d'un secret dont pouvait dépendre la destinée de deux grands empires. La vérité oblige de constater que tel ne fut pas le sentiment des contemporains et que cette marque de confiance, quand elle fut connue, ne fut pas trouvée déplacée. C'est que celui qui en était l'objet, après une jeunesse agitée mais laborieuse, venait d'acquérir des titres assez sérieux pour paraître la mériter. L'abbé comte de Pierre de Bernis n'avait plus, en effet, aucune ressemblance avec le petit cadet de famille que, vingt-cinq ans auparavant, le coche du Vivarais avait déposé à la porte du collège des Jésuites : aussi léger alors d'argent que plein d'audace, et n'ayant en fait de moyens d'existence qu'une généalogie nobiliaire en règle,

et des recommandations vagues pour des protecteurs indifférents. Depuis ce temps déjà reculé, le séminariste inconnu qui semblait n'avoir à choisir qu'entre deux rôles également ingrats, celui de gentilhomme pauvre et celui d'abbé sans bénéfice, avait fait quelque chemin et pris sa place dans le monde.

Un mélange de deux qualités, qui ne sont ni l'une ni l'autre du meilleur aloi, la souplesse et l'assurance, mais dont l'union poussée à un certain degré fait une véritable force, l'avait aidé à tirer parti même des obstacles qui se trouvaient sur sa route. Engagé dans l'Église sans avoir consulté ni son goût ni ses mœurs, il avait recherché longtemps en vain un de ces postes lucratifs que le relâchement général permettait à la vérité d'accorder même aux ecclésiastiques les moins édifiants, mais qu'on avait pourtant d'assez fortes raisons pour lui refuser. Il courait risque de languir longtemps dans la foule obscure des solliciteurs : une réplique heureuse l'en fit sortir. Tout le monde connaît son piquant entretien avec le cardinal de Fleury, « L'abbé, dit le ministre nonagénaire, avec cette confiance dans l'avenir qu*ont parfois ceux qui ont dépassé la limite ordinaire de la vie humaine.

vous n'aurez rien de mon vivant. — Eh bien, monseigneur, j'attendrai », répond sans sourciller le jeune candidat. D'un mot il avait mis les railleurs de son côté, et intéressé tout le public et surtout le public féminin à son sort.

Des parents qui ne le connaissaient pas la veille, mais parmi lesquels il fallait compter des dames du plus grand monde, s'aperçurent, ce jour-là, que ce cousin avait l'esprit vif, était bien fait de sa personne, de manières agréables, et s'étonnèrent que ces mérites, joints à l'honneur d'être leur allié, ne parussent pas suffisants pour lui valoir un évêché ou une riche abbaye. Le sentiment de cette injustice, aidé par Tesprit de fronde qui commençait à régner dans toutes les classes, fut certainement pour beaucoup dans le succès exagéré qu'on se plut à faire à des productions littéraires d'un tour facile et d'une grâce molle, dont toute la saveur a disparu avec le milieu factice qui les avait inspirées. Il n'en fallut pas davantage pour faire entrer le jeune poète à l'Académie, avant l'âge de vingt-neuf ans. « Toute la bonne compagnie de Paris et de Versailles, dit-il, s'intéressa pour moi. » L'Académie n'était pas un état, dit un de ses biographes. C'était du moins un pas pour en acquérir

un. Sur ce terrain, où des gens de lettres qui commençaient à sentir leur importance rencontraient des gens de cour qui n'en étaient que plus sensibles à leurs hommages, Bernis, tenant aux uns par la réputation littéraire qu'il s'était acquise et aux autres par sa naissance, se trouva dans un milieu vraiment fait pour lui. 11 suffit de lire dans ses Mémoires la peinture piquante qu'il fait de ces deux ordres de confrères pour comprendre avec quelle adresse il savait manœuvrer entre eux. Mais ce qu'on y voit aussi, c'est le parti qu'il sut tirer, avec les hautes relations que cette réunion lui valut, du don le plus précieux dont puisse être doué un aspirant à la fortune, l'art de garder l'apparence de la dignité, même quand le fond de la conduite en manque, de plaire sans paraître complaisant, de se courber sans saluer trop bas et de se pousser sans heurter personne. Ces qualités, jointes à la situation intermédiaire qu'il occupait entre les lettrés et la cour, étaient faites pour être appréciées par la châtelaine d'Étiolés qui, devenue la marquise de Pompadour, n'oublia pourtant jamais la •ciété des beaux esprits où elle avait paru et régné dans son premier éclat. Elle était restée des nôtres, disait d'Alembert encore après sa

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mort. Et de fait, elle regretta toujours de n'avoir pu se faire suivre dans la sphère brillante où elle était montée de ses anciennes amitiés, d'autant plus qu'elle ne fut jamais complètement à Taise avec les nouvelles. Elle revit donc avec plaisir dans Bernis un visage familier qu'ell' pouvait retrouver à Versailles, un témoin de sa jeunesse assez bien né pour qu'elle pût lui faire obtenir d'abord un logement au château, puis une grande charge. Elle le fit ambassadeur, à peu près comme elle avait fait Voltaire chambellan et par les mêmes sentiments. Il n'est pas moins vrai que ce fut, madame de Pompadour aidant, l'Académie qui fut le point de départ de sa haute fortune. Grande nouveauté : car si on avait souvent vu des ministres se faire ouvrir la porte de l'Académie, on n'avait pas encore vu l'Académie conduire au ministère. Ce fait seul aurait dû valoir à Bernis quelque indulgence de la part des historiens dont la plupart ont siégé sur les mêmes bancs. Il faut reconnaître qu'il fut le premier à qui la littérature ait servi de marchepied pour atteindre le sommet du pouvoir. Ce n'est pas notre génération, après avoir vu ce genre d'ascension si souvent et si glorieusement opéré, qui pourrait reprocher, pas plus

au protégé qu'à la protectrice, de l'avoir inauguré.

Mais madame de Pompadour ne croyait peut-être pas si bien faire. En tout cas, elle ne prévoyait pas par quelle rapide transformation l'ambassadeur improvisé saurait suffire avec ampleur à toute l'étendue d'une tâche à laquelle rien ne l'avait préparé. Venise, où il fut envoyé pour ses débuts, déchue de son ancienne puissance, n'était pas un théâtre d'affaires bien actif, mais dans un temps où on voyageait peu, c'était le lieu de passage le plus fréquenté par tout le personnel royal et diplomatique d'Europe, et par là même un des meilleurs centres d'observation. Sa machine républicaine, bien qu'affaissée et vieillie, présentait encore le plus orignal et le plus curieux des spectacles. Les dépêches de Bernis, écrites d'un style coulant et pur, où on ne retrouve aucune trace de l'afféterie mignarde de ses écrits poétiques, montrèrent tout de suite un esprit plus réfléchi qu'on ne l'aurait supposé, sachant juger avec perspicacité tout ce qui passait devant ses yeux, institutions, lois, caractères et mœurs. Une tenue irréprochable, une gravité douce, furent aussi des emprunts inattendus qu'on lui vit faire avec surprise à cet état sacer-

dotal dont il avait si longtemps méconnu l'esprit et les règles. Cette métamorphose étonnait les nobles visiteurs. « Je vois souvent ici, écrivait à son maître un des fidèles de Frédéric, Algaroti, M. l'ambassadeur de France qui est bien fait pour représenter la plus aimable nation du monde. » Et il ajoute : « Je le verrais encore plus souvent, s'il n'avait pas un si bon cuisinier et moi un si pauvre estomac ». C'est là un détail qui, comme on sait, a toujours tenu une assez grande place dans une ambassade et, en ce point, comme à l'égard de beaucoup d'autres du même genre qui ne sont pas non plus à négliger, Bernis sut (ce que souvent ont peine à apprendre ceux à qui la fortune est venue tard) mettre le train de sa maison sur un pied d'élégance et d'abondance sans faste. « Ma maison, écrivait-il à son ami Paris-Duverney, est décente et bien meublée, on n'y trouve rien qui sente le cadet de Gascogne, mais je tâche aussi qu'elle soit bien rangée. » Bref, quand il revint à Paris, ses preuves étaient faites, non de génie assurément (le défaut de génie ne le distinguait d'aucun des conseillers de Louis XV), mais d'une capacité suffisante pour qu'il pût prétendre à tous les emplois et pour être consulté avec fruit sur toutes les affaires

importantes. Tous les ministres, quelle que fût la diversité de leurs opinions, le belliqueux d'Argenson comme les pacifiques Machault et Rouillé, lui témoignaient les mêmes égards, et le roi lui savait un gré particulier d'avoir su, en s'arrêtant à Parme sur la route de Venise, gagner le cœur de l'infante, sa fille favorite \

On parlait déjà assez couramment de lui pour remplacer Rouillé aux affaires étrangères, et personne n'aurait témoigné de surprise de cette préférence ni eût été tenté de s'en plaindre. En attendant ce poste élevé auquel on le croyait destiné, il venait d'être appelé à l'ambassade d'Espagne, où il avait une mission importante à remplir. Il devait décider Ferdinand VI à sortir d'une neutralité malveillante où ce prince tendait à se renfermer, sous Tirifluence d'un ministre anglais, secondé par une reine portugaise. Ses préparatifs de départ étaient déjà faits, quand madame de Pompadour lui fit dire de venir le lendemain à dix heures chez elle, sans y manquer,

1. On sait que l'amitié qu'elle lui témoignait fut assez marquée pour avoir donné lieu à quelques plaisanteries médisantes. Michelet n'a pas manqué d'enregistrer celte fable calomnieuse parmi toutes les autres dont son récit du règne de Louis XV n'est que la collection. •

et à peine entré lui tendit le billet du comte de Stahremberg.

S'il dit vrai, à peine y eut-il jeté les yeux qu'il devina de quoi on voulait l'entretenir, et son effroi égala sa surprise : « Je ne vis, dit-il, dans ce commencement de négociation, qu'un piège tendu au roi; et il ajoute ingénument : un écueil fort dangereux pour ma fortune et mon repos ». C'était s'engager dans une ténébreuse affaire, hérissée de difficultés, propre à exciter contre lui des préventions de toute sorte, grosse peutêtre de désastres dont on le rendrait responsable, et dont il finirait par être le bouc émissaire, a Est-ce vous, dit-il à sa protectrice, qui m'avez proposé au roi pour recevoir cette confidence? — Non dit-elle, c'est bien le roi qui vous a choisi lui-même de préférence à tous ses ministres, parce qu'il connaît leurs préjugés contre la cour de Vienne. »

Une marque de confiance était alors regardée comme un ordre auquel on n'était pas libre de se soustraire, Bernis essaya pourtant encore de détourner le calice. Il représenta à la naarquise les dangers auxquels pouvait exposer (quels qu'en fussent le caractère et le succès) la négociation qu'il était encore temps de ne pas ouvrir.

Si l'Autriche était sincère dans ses offres d'alliance et réussissait à se faire écouter, c'était le renversement de toutes les traditions de la politique française, probablement une guerre générale, peut-être le fléau d'une guerre de religion, suite possible du trouble que causerait aux États protestants l'union des deux grandes puissances catholiques. Si ce n'était qu'un leurre destiné à gagner du temps et brouiller les cartes, le roi de Prusse ne manquerait pas d*en être averti et trouverait là le prétexte qu'il cherchait pour prolonger l'inaction dont on avait tant de peine à le faire sortir. La France restait alors sans allié. Il peignait ce tableau avec une sorte de chaleur quand la porte s'ouvrit et le roi entra. « Eh bien! dit-il brusquement, qu'est-ce que vous pensez de la lettre du comte de Stahremberg? » Bernis dut reprendre sa démonstration, non sans quelque trouble, car il se trouvait pour la première fois tête à tête avec le roi pour parler d'aftaires. Il fut pourtant écouté jusqu'au bout, mais avec des marques visibles d'impatience. Quand il eut fini : « Je vois bien, dit le roi, d'une voix contrainte, que vous êtes, comme les autres, l'ennemi de la reine de Hongrie. Il faut donc

faire un beau compliment à M. de Stahremberg

et lui dire qu'on ne veut rien écouter! » Un courtisan qui sait son métier ne se méprend pas sur les marques du déplaisir d'un maître. Bernis comprit qu'il y avait autant d'inconvénient pour lui à se dérober que de péril à s'engager; il revint donc adroitement sur ses pas et convint qu'il pouvait y avoir avantage à connaître les intentions de la cour de Vienne, à la condition de prendre bien garde à la réponse qui y serait faite. Le front du roi se dérida alors et sans laisser à Bernis le temps de respirer, il le chargea de recevoir cette communication, seul avec madame de Pompadour, qui ne devrait assister qu'à la première conférence. Tous les efforts de Bernis pour obtenir qu'au moins un des ministres lui fût associé et partageât avec lui la responsabilité furent inutiles; le roi ne voulut rien entendre ; il ne consentit qu'à constater par écrit que c'était en vertu d'un ordre formel de sa part que cette communication à huis clos devait avoir lieu. Le modèle de cette attestation dut être rédigé sous ses yeux par Bernis lui-même. Le roi prit la minute, l'emporta dans son cabinet, et revint quelques minutes après le visage épanoui, et tenant la pièce copiée tout entière de sa propre main.

Il y eut ensuite une sorte de détente dans la conversation. Louis XV ne craignit pas de laisser voir le désir qu'il avait toujours eu de se rapprocher de l'impératrice, l'inquiétude que lui causaient les progrès de l'irréligion auxquels le roi de Prusse ne craignait pas de donner des encouragements publics et qui ne pouvaient être arrêtés que par le concert des deux puissances dont la contagion ne pouvait approcher. Il no déguisa pas non plus son ressentiment des infidélités et des procédés injurieux de Frédéric. C'étaient comme des bouffées d'irritation et d'impatience longtemps contenues qui s'exhalaient de son âme. Quand il se fut retiré, madame de Pompadour, restée après lui, entra dans plus de détails, et sur les entretiens qu'elle avait eus avec M. de Kaunitz, et sur les torts reprochés au roi de Prusse. Si elle avait des griefs personnels, elle eut le bon goût de n'y faire aucune allusion, car Bernis, racontant cette scène à sa famille, longtemps après avoir encouru sa disgrâce et quand elle avait cessé de vivre, n'aurait pas manqué d'en faire mention. Il crut comprendre pourtant qu'il y avait sous jeu des considérations d'un ordre particulier qu'il fallait concilier, dit-il, avec la prudence et le bien de l'État. Il félicita

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la marquise de la marque de confiance qu'elle recevait et de l'assurance qu'une si grande afTaire confiée à ses soins devait lui donner de la durée de sa faveur, et se retira toujours très troublé. Gomme il sortait, le roi, sortant lui-même du conseil, l'aperçut et l'appela pour lui raconter qu'il avait trouvé l'occasion de faire parler deux de ses ministres, d'une manière générale, de la possibilité ou de la convenance d'un rapprochement avec la cour de Vienne. « Vous serez bien content, dit-il, ils m'ont parlé absolument comme vous. » Il n'est pas sûr que ce fut la meilleure manière de lui rendre courage*.

Du château, Bernis se rendit directement chez Stahremberg, qui le reçut avec effusion, en l'as-

1. Bernis, Mémoires, t. I, ch. xiv et suiv. On voit que ce récit, qui a un grand caractère de sincérité et où Bei'nis ne se donne nullement un rôle héroïque, contredit absolument le fait si souvent allégué d'un ressentiment personnel qu'il aurait porlé dans cette négociation par suite d'une appréciation blessante que Frédéric avait faite de sa valeur poétique. En outre, il n'est nullement sûr que le vers de Frédéric dont on a dit que Bernis fut choqué :

Evitez de Bernis la stérile abondance

et qui se trouve dans une pièce de 1744, fût connu en France à ce moment. Bernis lui-même avait fait depuis lors hommage à Frédéric de plusieurs de ses compositions. Enfin il est notoire que depuis qu'il avait accepté des charges politiques, il n'aimait pas qu'on lui parlât de ses vers et ne paraissait plus attacher aucun prix à sa réputation littéraire.

surant (ce qui pouvait être vrai) qu'il avait pensé que le choix du roi s'arrêterait sur lui. Ils prirent rendez-vous pour le lendemain dans une petite maison de campagne, située au-dessous de Bellevue, et qu'on nomme indifféremment, dans les récits du temps, Brimborion ou Babiole. Chacun dut y arriver par des chemins différents après avoir renvoyé à quelque distance gens et voitures. Quand Bernis arriva, madame de Pompadour et Stahremberg l'avaient devancé, mais rien n'indiquait qu'ils eussent échangé autre chose que des politesses. Stahremberg commença surle-champ la lecture d'un mémoire où étaient résumés (sans doute avec les ménagements qui lui avaient été indiqués) les principaux points du plan proposé par l'impératrice. Après chaque article, il levait les yeux pour lire l'impression de ses auditeurs sur leur physionomie. Mais ils étaient convenus de ne laisser trahir leur pensée ni par un mot ni par un geste, et Bernis affirme que, malgré la surprise que certaines propositions leur causaient, ils eurent assez d'empire sur euxmêmes pour se tenir parole. La môme attitude fut gardée aussi pendant que Stahremberg dictait mot pour mot ce mémoire à Bernis, puis en collationnait lui-même la transcription avec le texte.

On a bien quelque peine à croire à tant de calme. Il serait possible que devant des révélations si peu attendues, leur visage n'eût eu d'autre expression que celle de la surprise et d'une sorte d'éblouissement. C'est malheureusement ce qu'il est impossible de vérifier. On ne sait en effet par quelle mauvaise chance la dépêche de Stahremberg rendant compte de ce premier entretien n'a pu être retrouvée aux archives de Vienne. Il faut donc s*en tenir au témoignage de Bernis luimême quand il affirme que ce qui l'étonna le plus, ce fut d'abord l'assurance qui y était donnée de la défection jusque-là à peine soupçonnée du roi de Prusse : ce fut ensuite la confiance presque téméraire avec laquelle l'impératrice livrait son secret, sans être sûre qu'on lui rendît la pareille. Quant au plan lui-même, il le jugea, dit-il, « grand, vaste, peut-être un peu compliqué, mais présentant des objets d'un réel intérêt pour la France, des moyens d'assurer la tranquillité de l'Europe sur des fondements solides, et quelquesuns capables d'émouvoir le cœur paternel et sensible du roi par rapport à ses enfants et à ses petits-enfants *. »

1. Bernis, dans ses Mémoires, n'entre dans aucun détail sur le projet qui lui fut soumis par Stahremberg. « Mon devoir,

On peut se demander si ce serait sur ce ton, et avec si peu d'émotion que les grands politiques des siècles précédents auraient jugé les offres inespérées qu'on faisait briller aux yeux de l'héritier de François I", d'Henri IV, et de Louis XIV. La barrière des Pays-Bas abaissée; deux places importantes livrées d'avance comme gages de cessions futures; un centre d'influence française créé par l'Autriche elle-même sur ses derrières et aux portes de l'Allemagne! je suis loin de penser qu'ils se fussent jetés sans réflexion sur des promesses dont la bonne foi était douteuse et l'exécution si peu sûre. Mais je doute qu'ils les eussent entendues sans tressaillir et sans se demander si leurs oreilles ne les trompaient pas. Auraient-ils été arrêtés par le scrupule d'abandonner le roi de Prusse et d'entrer même en conspiration contre lui avant de s'être assurés qu'il eût été le premier à leur fausser compagnie? C'est douteux, la délicatesse de conscience étant en général le moindre défaut des politiques. Ce qui

dit-il, m'empoche d'en dire davantage. Ce scrupule, dans un récit, fait trente ans au moins après l'événement et destiné à rester secret, est assez difficile à expliquer. On le comprend d'autant moins que le récit de Duclos contient à ce sujet des renseignements plus précis, qu'il ne pouvait tenir (juc de Bernis lui-môme.

est certain, c'est que ce ne serait pas la pensée de se mettre en relation avec d'anciens ennemis de la Fronce qui leur eût inspiré une trop forte répugnance. Louis XIV, au lendemain de Ryswick, n'avait-il pas négocié avec Guillaume III le partage de la monarchie espagnole!

Bernis n'ayant, en fait de génie comme de moralité, rien qui sortit de la moyenne, écrasé d'ailleurs d'avance par le fardeau dont on chargeait ses épaules, n'était pas de taille à se permettre de telles allures; aussi le conseil qu'il donna au roi fut-il d'une prudence et d'une bonne foi également recommandables, sans être pourtant dépourvu d'une certaine adresse. Nous en avons le texte précis dans une note rédigée par Stahremberg, après un second entretien avec Bernis lui-même, et que les archives de Vienne nous ont conservée. L'accueil le plus amical et le plus reconnaissant était fait aux ouvertures de l'impératrice; le désir d'en faire sortir un traité d'alliance intime et solide y était affirmé avec une sorte de chaleur. On y prenait acte avec art du peu d'intérêt que l'impératrice paraissait attacher aux griefs de l'Angleterre dont elle ne semblait pas se soucier de connaître la nature, mais ce qui était surtout exprimé en termes positifs, c'était

la surprise mêlée d'incrédulité causée par la révélation des prétendus pourparlers engagés entre la Prusse et l'Angleterre. « Fidèle — disait la note — aux engagements et aux lois de l'honneur, le roi ne pouvait, sans les motifs les plus graves et les preuves les plus claires, non seulement rompre avec ses alliés, mais mettre leur bonne foi en doute et les croire capables d'infidélité et de trahison. » L'impératrice ayant certainement eu les mêmes sentiments à l'égard de son alliée, l'Angleterre, et ne pouvant pas davantage vouloir , sans provocation , déroger aux engagements pris envers le roi de Prusse par le traité d'Aix-la-Chapelle, devait avoir des motifs décisifs et péremptoires pour dénoncer des projets formés par ces deux cours ec au préjudice de la religion et au désavantage de l'Autriche et de la France ». On la priait donc instamment d'en faire part avec une entière confiance. Mais en attendant, puisqu'il y avait dans ces intentions suspectes un danger pour tout le monde, ne pouvait-on, dès à présent, s'entendre pour le prévenir? Ne pouvait-on pas, par une convention préliminaire et provisoire, déclarer que l'agresseur, quel qu'il fût, qui porterait atteinte aux

conditions de la paix existante, rencontrerait

l'Autriche et la France unies pour lui résister? Les deux cours pourraient se proposer d'exiger de tous les combattants une suspension d'armes immédiate et d'intervenir, si besoin était, en offrant des termes d'accommodement raisonnable. A cette convention qui ne menacerait personne, pourraient être ensuite associées par un traité subséquent les puissances neutres alliées des deux cours, et c'est alors qu'il serait utile de débattre, à tête reposée et avec réflexion, les stipulations d'un intérêt plus général, comme réchange proposé entre les possessions italiennes de l'infant et un équivalent pris dans les Pays- Bas. L'occupation provisoire de quelques places de Flandre pourrait également être concertée, comme un moyen convenable pour faire respecter la volonté commune des deux puissances. Ces arrangements, était-il dit en conclusion, seraient « un premier pas qui amènerait infailliblement une alliance solide et peut-être éternelle » et donnerait le temps aux deux cours d'en établir les fondements sans précipitation et sans danger *. Bernis, en faisant ces communications à Stah-

1. Réponse que l'abbé de Bernis m'a remise de la part du Roi Très-Chrétien aux propositions que j'ai faites de la part de S. M. l'Impératrice, 9 septembre 1755. — Stahremberg à Marie-Thérèse, 9 septembre 4 755.

remberg, s'aperçut aisément de l'expression de dépit et de désappointement qui se peignait sur son visage. II s y attendait sans doute et n'avait pas lieu d'en être surpris. Répondre en effet à un plan de campagne dont le but évident était de saisir le roi de Prusse à la gorge pour lui faire restituer tout ce qu'il avait pris, par l'offre de garantir un statu quo dont les conquêtes prussiennes faisaient partie, c'était un procédé étrange qui, si on le prenait en mauvaise part, aurait pu être regardé comme une raillerie d'un goût douteux. Une chose pourtant était claire, que toute l'adresse et toutes les précautions <le langage n'avaient pu dissimuler. C'était le trouble profond causé au roi, comme à ses confidents, par l'annonce de la défection supposée du roi de Prusse. Malgré l'énergie apparente et presque excessive des protestations d'incrédulité, les termes sévères par lesquels une telle conduite était qualifiée d'avance, pour le cas où elle serait démontrée, l'insistance mise pour en obtenir la preuve positive, attestaient que le coup avait porté. On voyait clairement que le ce point capital, si la certitude réclamée venait à en être obtenue, pouvait dépendre la reprise d'une négociation plus sérieuse. La

France, retenue par un lien d'honneur et d'habitude, ne voulait pas être la première à se séparer d'un ancien allié, mais si c'était cet allié même qui donnait l'exemple, on avait tout lieu de penser qu'elle ne se refuserait pas à le suivre.

C'est ce que Kaunitz, dans une note rédigée plus tard, se fait honneur d'avoir compris, et dès lors, à ses yeux, l'essentiel était de tenir, même au prix de concessions apparentes, le protocole ouvert jusqu'à ce que {'infidélité et la trahison (c'est ainsi que s'exprimait Louis XV lui-même par l'organe de Bernis) eussent été mises en évidence et au-dessus de toute contestation. Il ne se dissimulait pas que ce temps d'arrêt pouvait être assez long, la démonstration ne devant pas paraître complète tant qu'on n'aurait de Berlin aucun acte positif et officiel à signaler, et jusque-là, les indices les plus clairs pouvant être imputés à des interprétations malveillantes. Mais l'acte décisif et révélateur viendrait, il n'en doutait plus, il ne s'agissait que de l'attendre. D'ailleurs le seul fait qu'une négociation serait engagée, quelle qu'en fût la nature, éloignait tout danger d'une agression immédiate contre les possessions autri-

chiennes de Flandre, et dès lors il n'y avait aucun risque et tout avantage à gagner du temps *.

Restait à faire accepter par Marie-Thérèse cette attitude patiente, et c'est à quoi le prudent conseiller dut avoir assurément quelque peine. Il était cruel pour la lîère princesse, non seulement, après avoir tout offert, de ne rien obtenir de ce qu'elle souhaitait, mais d'avoir laissé lire au fond de son cœur et révélé sans fruit l'amertume de sa haine et sa soif de vengeance. Un point même en particulier paraît l'avoir surtout blessée : c'était le silence absolu gardé dans la note qui lui était remise sur l'offre qu'elle avait faite de faire monter le prince de Gonti sur le trône de Pologne. Parfaitement au courant, comme elle Tétait, des manœuvres pratiquées par les agents du roi à Varsovie, elle voyait dans cette affectation de n'y pas faire même la plus légère allusion, l'intention offensante de ne pas rendre confidence pour confidence et de garder des points réservés, tandis qu'elle parlait sans détour. Et de fait, après avoir pris, pour arriver au cœur du roi, la voie de ses amitiés les plus

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