Maiie-ïhérèse à Stahremberg, 27 septembre
tions vraiment incroyables de Louis XV et de son ministère. D'abord les communications n'étaient pas alors ce qu'elles sont devenues de nos jours : peu de postes régulières, et à l'approche de la mauvaise saison, des routes à peine praticables. Chaque aller et retour de messager employait pour le moins deux semaines entières. De plus, à Vienne, les expéditions se faisaient toujours attendre, Kaunitz ayant soin de consulter la conférence et de la laisser délibérer longuement sur tous les points contestés. Puis tout fut suspendu pendant quelque temps par un événement qui arrivait à peu près régulièrement chaque année : les couches de l'impératrice. Singulier rapprochement et que M. d'Arneth a raison de faire remarquer. L'enfant qu'elle mit au monde était une princesse qui reçut le nom de Marie-Antoinette. Quarante ans après, devenue reine de France, elle était conduite à l'échafaud aux cris d'une foule qui l'insultait sous ce nom de V Autrichienne. Elle devait être ainsi d'abord et gage et ensuite la victime de l'alliance qui se préparait au moment où elle voyait le jour.
A Paris une interruption d'une autre nature eut lieu également. Quand Bernis, prenant la
réponse de Vienne plus au sérieux peut-être qu'elle ne le méritait, crut tenir en main le fil d'une négociation véritable, il renouvela ses instances pour obtenir de n'en plus rester chargé seul. La tâche devenait trop lourde, même matériellement, obligé qu'il était de tout transcrire de sa propre main, aussi bien les communications remises à Stahremberg que celles dont l'ambassadeur lui faisait part et dont il ne permettait qu'à lui de prendre copie. Gédcint, bien qu'à regret, à ses prières, le roi consentit à lui adjoindre quatre de ses ministres : le ministre des affaires étrangères, Rouillé; Machault, ministre de la marine ; le contrôleur général des finances Séchelles, et Saint-Florentin, préposé aux principaux départements de l'intérieur. Il eût été naturel d'y appeler aussi le ministre de la guerre d'Argenson; mais le roi le croyant trop hostile à l'Autriche et se souvenant qu'il avait à plusieurs reprises insisté pour l'invasion des Pays-Bas, se refusa absolument à s'ouvrir à lui.
<r On peut se représenter, dit Bernis, la surprime des ministres du roi quand je leur racontai ce qui s'était passé depuis le mois de septembre. »
(Notez qu'on était déjà arrivé aux derniers jours
d'octobre ^). S'ils ne laissèrent voir sur leur visage que de Tétonnement, c'est qu'ils eurent l'art de cacher leur déplaisir. Quoi de plus blessant en effet, pour des hommes d'État pourvus d'un grand emploi qu'ils prenaient au sérieux, que de se voir associés, malgré eux, à une affaire d'une telle taille, contraire à tous leurs sentiments habituels, choquant tous leurs préjugés, et d'apprendre qu'elle était engagée si avant qu'on n'avait presque plus la liberté de reculer! Rouillé, en particulier, — apprenant qu'on avait changé derrière son dos, sans lui en dire mot, et en quelque sorte toute la direction de la politique qu'il était censé conduire, — devait sentir que son rôle prêtait à rire. Personne, il est vrai, n'osa murmurer, Bernis ayant pris la précaution de ne faire aucune démarche sans faire constater par écrit, et sur pièces, l'assentiment du roi; on ne pouvait donc se risquer à lui faire au moins du bout des lèvres autre chose que des compliments; mais le dépit de tous était visible, et il était difficile de ne pas accorder à des conseillers ainsi
1. Bernis ne fait dater que du mois de décembre le comité secret formé par l'admission des quatre ministres. Mais dès le 22 novembre, Marie-Thérèse, en réponse à une dépêche de Stahremberg des derniers jour d'octobre, se félicite de celte adjonction qui rend la négociation plus sérieuse.
pris de court, étonnés, tombant des nues, quelques jours pour se reconnaître et de se donner au moins l'apparence de l'examen et de la réflexion.
Quand le moment fut venu de se remettre à l'œuvre, Bernis tint encore, et, plus que jamais, à se mettre à l'abri contre des critiques, qui, de rhumeur dont il voyait ses collègues, ne pouvaient manquer de se produire. Il dut rester seul chargé de continuer à entretenir le comte de Stahremberg pour lui soumettre un projet de traité de défense et de garantie réciproques, conçu sur le principe arrêté et convenu, mais dont la base devrait être plus ou moins élargie suivant qu'on se placerait au point de vue de l'un ou de l'autre des contractants. Leur rencontre dut avoir lieu dans un petit appartement du Luxembourg, réservé à l'académicien Duclos en sa qualité d'historiographe du roi, mais qu'il n'occupait pas, et qu'il mit, sans savoir pour quelle sorte d'usage, à la disposition d'un confrère qui était son ami. Les deux négociateurs arrivaient, l'un par la rue de Tournon et l'autre par la rue d'Enfer. Mais Bernis ne consentait à quitter Versailles pour se rendre au rendez-vous qu'après avoir mis en poche un mémoire écrit tou-
chant chacun des sujets qui devaient être traités, document délibéré en conseil, où chaque ministre avait constaté son avis et dont le roi prenait connaissance. Au retour, nouvelle réunion pour entendre le compte rendu de la conversation, puis délibération nouvelle. Autant de journées perdues ou, pour mieux dire, employées à servir à souhait les vues du chancelier autrichien *.
L'affaire restait ainsi en panne comme c'était son désir, jusqu'à l'incident qu'il attendait et qui en fait ne devait pas manquer. C'est de Berlin que cet incident décisif allait venir, et c'est là que, les diverses négociations engagées réagissant ainsi l'une sur l'autre, celui qui veut en suivre l'enchaînement doit maintenant se transporter. La suite des faits exigera du reste plus d'une fois que l'on passe ainsi d'une scène à l'autre.
Les délais exigés et ménagés par le ministre autrichien auraient pu, même au point de vue de l'intérêt que Bernis avait à soutenir, avoir