Mémoires de Bernis, t. I, chap. xviu et xix
quelque avantage; mais c'était à une condition, c'est qu'ils fussent mis à profit pour tirer au clair, par une action pressante, ce qui était le véritable nœud de la situation, l'état d'esprit et les intentions prêtées au roi de Prusse. Les soupçons ou, pour mieux parler, la dénonciation de l'Autriche, était-elle, oui ou non, fondée? Si on s'écartait de l'ancienne alliance pour en rechercher une différente et presque contraire, seraiton en état de défense ou du moins de représaille légitime? Il n'y avait pas, avant de faire un pas dans la voie nouvelle, de question plus urgente à résoudre. Il semble bien que tel fut le sentiment de Bernis lui-même, s'il est vrai, comme il le raconte, que, dès l'ouverture même des pourparlers avec les Autrichiens, il ait représenté au roi la nécessité d'envoyer sur-le-champ auprès de Frédéric un ministre éclairé qui pût démêler les senlimenls de ce prince^ lui tâter le pouls, et permît d'éviter (comme il le dit par une très heureuse expression) le double risque soit de se brouiller avec un ami fidèle, soil de rester dupe d'un ami perfide. Il est vrai qu'il ajoute que ce fut lui qui désigna le duc de Nivernais pour aller remplir cette utile fonction d'éclaireur et s'attribue ainsi cette nomination. Cette
assertion n'est pas exacte : la mission de Nivernais, comme on l'a vu, était décidée déjà depuis plusieurs mois, annoncée d'avance, acceptée par Frédéric et connue de tout le monde en France aussi bien qu'en Prusse et même en Autriche. Mais puisque l'ambassadeur était déjà nommé, il était plus simple encore et plus facile de le faire partir. Pourquoi l'ordre ne lui en fut-il pas immédiatement donné et pourquoi plus de trois mois devaient-ils s'écouler avant, soit qu'il songeât lui-même, soit qu'on l'invitât à se mettre en route? C'est ce dont aucune explication raisonnable ne peut être donnée, et ce qui, en fait de maladresse et d'incapacité, passe vraiment toute imagination. Faut-il réellement croire, comme l'écrivait le ministre de Prusse à Paris, Knyphausen (qui s'étonnait luimême de ce retard), que l'on voulait attendre le discours annuel du roi d'Angleterre à son parlement dans l'espoir qu'on y trouverait quelques excuses au sujet des violences exercées par la marine britannique et qu'on pourrait en faire sortir une lueur d'espérance pour le maintien de la paix? On a peine à prêter, même à un ministre aussi faible que Rouillé, un motif si misérable provenant d'un sentiment pusillanime
qui ne serait digne que de pitié. Et Frédéric aurait eu bien raison alors de dire « que ce ne serait pas Louis XIV qui attendrait à se décider en conséquence de ce qu'un parlement anglais aviserait, mais celui-ci qui serait obligé de régler ses délibérations en conformité aux entreprises de Louis *. »
Une autre excuse a été présentée de cette incroyable incurie qui, bien qu'un peu plus plausible, n'est guère meilleure. Le conseil des ministres était divisé, on l'a vu, depuis l'origine de la crise, en deux partis qui n'avaient pas encore réussi à se mettre d'accord : l'un voulant borner la guerre aux opérations maritimes, l'autre pressé de la porter sur les champs de bataille du continent, au delà du Rhin et de la Meuse. Suivant que l'un ou l'autre système serait définitivement adopté, les instructions à donner à l'envoyé qui irait questionner Frédéric seraient différentes, et il paraissait naturel d'attendre que la résolution (qui changeait d'un jour à l'autre) fût définitivement prise. Ce serait alors à cette hésitation même qu'il faudrait s'en prendre et à cette incertitude d'esprits débiles qui, entre deux partis dont les événements et les avan-