Pol. Corr., t. XII, p
Prusse ne regardent pas comme de l)on augure les politesses distinguées qu'il a pour vous, et pensent qu'il ne faut jamais moins compter sur ce prince que quand il caresse, ou pour mieux dire quand il affecte de caresser K »
En France même, enfin, on commença bientôt à s'étonner qu'il se plût à prolonger un séjour qui aurait dû lui être pénible : le ministre s'impatientait qu'il ne comprît pas ou ne voulût pas comprendre que le silence gardé sur le projet d'alliance dont il avait envoyé le texte était un refus tacite de s'y associer. On aurait voulu qu'il trouvât un prétexte honnête pour se retirer sans bruit et sans briser les vitres avec Frédéric. Sa santé, dont il se plaignait constamment et qui devait souffrir de l'hiver du Nord, en fournissait un tout naturel. On lui écrivit donc que, puisque le climat l'incommodait, le roi lui permettait d'abréger, à son gré, son ambassade. En remerciant de cette marque d'attention : — « J'en userai, répondit-il, mais je n'en abuserai pas. » Il fallut bien alors se résoudre à parler clairement, et le 13 mars il reçut de Rouillé ce billet
1. La Touche au comte de Broglie. — Le comte de Broglie à Nivernais (Correspondance supplémentaire de Prusse : ministère des AITaires étrangères).
dont la politesse déguisait mal un fond de sécheresse et de mécontentement : — « J'aurais cru, monsieur, que vous auriez compris par les lettres particulières que j'ai eu l'honneur de vous écrire que le roi ne croit pas devoir se presser de renouveler son traité avec le roi de Prusse. Il faut donc vous confier ce secret, afin que vous preniez vos arrangements pour votre retour de façon, cependant, que la cour où vous êtes n'en prenne aucun ombrage. Nous avons, monsieur, depuis près de deux ans, proposé de renouveler ce traité : le roi de Prusse a fait la sourde oreille jusqu'au temps où il a fait la convention avec le roi d'Angleterre. Actuellement il le désire, et Sa Majesté ne croit pas devoir se presser et se déterminer dans les circonstances présentes. Ce que j'ai l'honneur de vous marquer sera pour vous seul : je vous prie de brûler cette lettre et d'en oublier le contenu. (De ma main; billet lu et approuvé par Sa Majesté *.) »
1. Lucien Perey, p. 392. — Stahremberg à Kaunitz, 4 mars 1756 Archives de Vienne). C'est Stahremberg qui raconte l'impatience causée an ministère par la durée du séjour de Nivernais à Berlin, et les eiïorts faits pour la lui faire comprendre. Il en tenait le détail de Rouillé lui-même. — Lucien Pcroy cite bien une lettre de ce ministre, approuvant complètement la conduite de Nivernais, mais cette lettre, dont on ne donne pas la date, a trait évidemment aux dépêches de Nivernais
3?f) l'alliance autrichienne.
Il semblait bien cette fois qu'il n'y eût plus qu'à se mettre en route; mais Nivernais, qui sentait qu'un froid accueil l'attendait en France, n'était pas pressé de s'arracher à l'atmosphère de flatteries dont il était entouré, La lettre officielle qui accompagnait le billet de Rouillé lui faisait savoir que, pour ne pas donner à son départ un caractère trop accusé de rupture, on lui envoyait un successeur, qui serait en môme temps celui du ministre ordinaire, La Touche, reconnu insuffisant pour son poste; et le choix n'était pas fait pour déplaire à Frédéric, puisque c'était le marquis de Valori, déjà accrédité auprès de lui pendant plus de dix ans et avec qui il avait vécu dans ues r(^Jdtions, quelquefois orageuses, mais toujours amicales. Le moyen était plus ou moins heureusement imaginé pour répondre à des politesses tardives sans trop en paraître dupe.
L'arrivée de Valori ne pouvant avoir lieu avant quelques semaines, Nivernais crut devoir l'attendre pour le présenter, bien qu'une vieille connaissance n'eût pas besoin d'introducteur, et il y gagna d'assister assez gauchement en tiers à une scène de comédie : le roi sautant au cou du
rapportant ses premiers entreliens avec Frédéric, dans lequel il avait elTectivement d'abord bien maintenu son terrain.
nouveau ministre de France, comme s'il n'eût eu rien de plus cher au monde. « Excusez, monsieur le duc, dit-il en se retournant vers Nivernais, ce sont deux bons et anciens amis qui avaient désespéré de se revoir *. » Puis il ajouta : « Je lui dirai, comme à vous, que j'ai pu avoir des torts de forme, mais que je reste dévoué au roi. » Mais enfin il fallait partir, et rien n'égala la tendresse des adieux. « Je dois, lui écrivait Frédéric, ménager votre modestie; mais rien ne m'empêchera de penser ni de dire ce que je pense. Vous pouvez être sûr que votre souvenir ne périra pas dans ce pays tant que je l'habiterai. La nature m'a donné une âme sensible et un cœur reconnaissant, et il ne faut que cela pour conserver une impression éternelle du séjour que vous avez fait ici. Soyez persuadé que vous conserverez dans ce pays-ci des amis qui ne le céderont point aux sentiments et aux parents que vous avez en France. J'espère que vous me compterez de ce nombre et que vous ajouterez foi à l'amitié et t\ l'estime que je vous ai vouées ^ » Et en conversation il s'exprimait plus chaudement encore : « Je suis bien malheureux, disait-
i. Valori, Mémoires, t. I, p. 202.