PoL Cor., t. XII, p
mécontentement de ceux qui détenaient le pouvoir il prenait assez aisément son parti. Mais il était un autre genre d'opinion dont il était le premier, presque le seul des hommes d'État d'Europe, à deviner l'importance et dont il tenait essentiellement à garder les suffrages : c'était l'opinion des lettrés, des écrivains, de ceux qu'on appelait déjà les philosophes, et qui, par l'éclat de leur talent, par leur mouvement d'idées, par la direction qu'ils imprimaient à l'esprit public, commençaient à exercer plus d'action que les dépositaires débiles de l'autorité royale. C'était parmi eux qu'il avait de longue date déjà cherché, acquis, soudoyé des amis et des serviteurs. Il ne faut pas que cette clientèle lui échappe, ou qu'une susceptibilité patriotique la lui dispute, car elle a la parole à la main, et c'est elle qui, si on Tattaque à la cour, doit plaider et gagner sa cause devant le pays. C'est là un genre de service que Voltaire, dans plus d'une circonstance critique, s'est déjà prêté à lui rendre. Si cet ami de sa jeunesse était là, ce serait bien simple et bientôt fait. Avec un pamphlet et une épigramme. Voltaire aurait déjà mis les rieurs de son côté. Et le public français, composé de spectateurs désœuvrés qui assistent à la politique comme à la comédie, est
aisément de ravis de ceux qui le font rire. Par malheur, la vieille amitié du poète et du roi vient de se rompre, par suite d'une incompatibilité que la vie commune a fait éclater entre l'humeur agitée de Tun et la taquinerie despotique de Tautre. Choyé, encensé d'abord à Berlin, Voltaire en est parti hier en disgrâce et presque en fuite. II n'y a plus rien à lui demander ni à compter sur lui. Mais voici un beau seigneur, membre de l'Académie française, qui se pique de lettres et même de poésie : si ses compositions littéraires sont faibles, l'éclat de son rang couvre la défaillance de son talent; il a su se faire une cour de beaux esprits flattés de le compter parmi les leurs et auxquels il témoigne autant d'égards qu'il reçoit d'eux de déférences. C'est un défenseur tout trouvé. Que, partant de Potsdam, il retourne en France ébloui du génie de son hôte, chantant ses louanges, présentant les faits comme on les lui a fait voir, il n'en faut pas davantage : Paris sera bientôt converti, et Paris c'est la France; Paris c'est surtout déjà plus qu'il n'en faut pour tenir tête à Versailles.
Aussi rien n'égale l'art souverain avec lequel, tenant Nivernais sous sa main, Frédéric s'appliqua à le charmer, en mêlant habilement à
des discussions politiques où il tâchait de le convaincre, — tout en se laissant contredire et en le faisant briller — des fêtes où il avait soin de le faire paraître aussi à son avantage. « Nous avons ici, écrivait-il à son frère le prince de Prusse, le duc de Nivernais : il y a eu, comme vous pouvez rimaginer, beaucoup de politique sur le tapis, ce qui n'est guère amusant à la longue... Pour varier la matière, nous avons eu deux intermèdes qui au moins nous font rire. »
Rien n'était mieux entendu que ce mélange pour le charme qu'il voulait exercer : car l'aisance à passer sans effort des plaisirs aux affaires était précisément le genre de mérite où Nivernais avait la réputation d'exceller, et dont plus tard un malicieux secrétaire qui l'avait observé de près (le fameux chevalier d'Éon) lui faisait compliment dans ce portrait qui ne lui aurait pas déplu : « C'est le plus enjoué et le plus aimable des ministres d'Europe; il a passé dans toutes les places et ambassades qu'il a eues comme Anacréon couronné de roses, chantant le plaisir même au milieu des plus pénibles travaux. » Rien de mieux fait pour éblouir une société germanique que cette grâce avec laquelle Nivernais savait passer sans peine du plaisant au
sévère, tenant toujours les reparties prêtes sur tous les sujets, sachant donner la réplique à Frédéric même dans cette langue poétique qu'ils se plaisaient à manier Tun et l'autre, et faisant éclore à propos du moindre incident uu impromptu ou un madrigal. Avec cet agrément que rien n'altérait, Nivernais ravit réollcuieut tout le monde et ne put manquer de s'en apercevoir : on est aisément content des autres quand on l'est de soi-même *.
Un des moyens encore que Frédéric employa pour gagner Nivernais, ce fut de lui témoigner en plusieurs occasions une apparence de parfaite confiance. Ainsi, le hasard fit que ce fût précisément pendant la courte durée de ce séjour qu'arriva à Potsdam la cassette qui contenait l'instrument original de la convention anglaise, celui qui portait la signature des plénipotentiaires et qui devait être revêtu des ratifications royales. Avant d'y toucher, Frédéric manda Nivernais dans son cabinet afin de l'ouvrir en sa présence, et lui tendit la pièce, sans prendre le temps d'y avoir jeté les yeux lui-même, pour
1. Pol. Corr.y t. XII, p. 132. — Frédéric au prince de Prusse 22 février 1756. — J'ai cité le portrait de Nivernais par le chevalier d'Eon dans le Secret du Hoi, t. II, p. lOG.
qu'il pût se convaincre qu'il ny trouverait aucun article secret dont (comme on l'avait prétendu) il n'eût pas donné communication à la France, et dont elle pourrait s'alarmer : « Je me regarderais, disait-il, comme le plus infâme et le dernier des hommes si vous y trouviez un mot de plus que ce dont je vous ai donné connaissance \ »
Enfin, soit pour lui montrer qu'il n'était aucun sujet, quelque délicate qu'en fût la nature, qu'il ne fût à l'aise de traiter avec lui, soit pour le sonder et le faire parler à son tour, il ne craignit pas d'aborder lui-même le bruit répandu des négociations en cours entre Versailles et Vienne, mais il s'y prit d'une manière si étrange qu'il vaut mieux laisser Nivernais en rendre compte lui-même : « Le roi de Prusse, écrit-il, m'a proposé une idée qu'il a nommée singulière, en me disant qu'il croyait que nous pourrions en tirer un grand parti dans la circonstance présente. Ce serait, m'a-t-il dit en propres termes, que vous voulussiez amadouer la cour de Vienne en la leurrant de l'élection du roi des Romains et que nous fassions avec elle un traité qui ne manquerait
1. Pol. Corr., XII, p. 162. — Frédéric à Knyphausen, 2 mars 1756.
pas de choquer vivement la cour d'Angleterre et réloignerait de celle de Vienne; qu'alors il profiterait de cette aigreur pour engager l'Angleterre à retirer la Russie de l'alliance de la cour de Vienne, et que, une fois la triple alliance dissoute, ce serait le plus grand bien qui pourrait arriver à notre système. Vous sentez bien, monsieur, que j'ai apprécié ce roman politique pour ce qu'il vaut, et j'ai compris sans peine que cela voulait dire qu'il soupçonne que nous traitons avec la cour de Vienne. »
Nivernais n'avait pas tort de ne pas prendre cette ouverture si singulièrement faite au sérieux, car quelques jours après, le roi étant revenu sur le même sujet, mais celte fois avec une humeur mal déguisée, quand il voulut lui rappeler que c'était lui-même qui avait regardé comme possible un arrangement de la France avec la cour d'Autriche et en avait même tracé le plan : « Oui, ce serait bien, dit-il vivement en détournant la conversation, mais à une condition : c'est que ce fût fait de concert entre nous ^ »
Le résultat de ces conversations et de ces confidences, prises, interrompues et reprises
1. Nivernais à Rouille*, 27 février-9 mars 1756 {Correspondance de Vi'ussu : ministère des Affaires étrangères).
avec tant d'art, fut que, quand Nivernais revint à Berlin, il était dans un véritable état d'enchantement. Le ministre Podewils, en particulier, qu'il dut entretenir de ce qui s'était passé dans ses entretiens avec le roi, ne constatait pas sans surprise combien son langage était différent de celui qu'on tenait à Versailles. — « J'ai cru entrevoir, écrivait-il à Frédéric, quoique dans des discours très enveloppés du duc de Nivernais, qu'il y a [suivant lui) trop d'humeur dans les entretiens du S"^ Rouillé avec le baron de Knyphausen, dont il a cru peut-être avoir été dupe dans cette affaire; et il m'avoua, quoique dans la plus grande confidence, qu'il lui semblait que M. de Rouillé n'était pas à son aise vis-à-vis du baron de Knyphausen... Enfin il m'a promis de faire un rapport fidèle à sa cour et le meilleur usage du monde de la confiance sans borne qu'on lui avait marquée; qu'il en attendrait la réponse en continuant d'agir en ministre bien intentionné et véritable, fidèle et zélé serviteur de Votre Majesté, dont il m'a paru plus content que jamais... »
Une seconde conversation laissa à Podewils la même impression. Gomme il s'était plaint que la mauvaise humeur durait toujours à la
cour de France, et que Knyphausen en recevait les éclats : — « M. de Nivernais convint de tout, dit-il, et me fit entendre que la plaie était trop fraîclie pour ne pas saigner encore de temps en temps, qu'il n'y avait certainement pas de sa faute. Je l'ai trouvé, comme à son ordinaire, fort raisonnable et fort doux *. »
A la vérité, les Français témoins de cet état d'esprit étaient loin de s'en montrer aussi satisfaits que le ministre prussien et ne se gênaient pas pour dire entre eux ce qu'ils en pensaient. La Touche, chez qui la disgrâce et une situation faussée éveillaient naturellement l'esprit critique, faisait confidence de ses sentiments au comte de Broglie qui, de Dresde, suivait la situation avec inquiétude. — « Ces distinctions et ces cajoleries qui inquiètent quelques-uns de mes collègues dans cette cour, disait-il, font sur moi une impression bien différente et je crains que cette coquetterie du roi de Prusse ne soit qu'une séduction. Tenez ceci, s'il vous plaît, pour vous seul. » Et le comte de Broglie, ainsi averti, écrivait à Nivernais lui-même : — « Prenez garde! Ceux qui connaissent le mieux le roi de